Cuvier
impatiences et les lugubres gémissements des grandes âmes. Je n'ai pas besoin d'aller chercher dans les ténèbres de nos misères une lumière qui éclaire le dogme, mais, à la splendeur divine du dogme, je contemple et m'explique le poignant et terrible mystère de nos infortunes et de nos crimes.
Revenons un instant, Messieurs, sur ce que nous venons de dire. Il y a, dans tout enfant de l'humanité, une privation de la grâce primordiale que Dieu avait ajoutée à notre nature, et, conséquemment, une privation des dons gratuits dont cette grâce était la source. Cette privation n'est péché et peine que parce que nous devrions avoir, pour répondre aux desseins de Dieu sur nous, les grands biens dont nous sommes dépouillés, par la prévarication volontaire de celui qui portait dans ses flancs toute l'espèce humaine. — Voilà, en parfaite conformité avec la doctrine de l'Église, l'idée du péché originel. Or, cette idée doit nous faciliter l'explication de sa transmission.
Mais notons bien, avant d'entreprendre cette
explication, qu'il s'agit ici d'une véritable transmission. Kant, se faisant l'interprète d'une vieille erreur, dit : « Le seul sens raisonnable de la chute originelle, c'est que nous faisons journellement de même; c'est ainsi que tous ont péché en Adam f. » Il n'y aurait donc dans la famille humaine que la propagation d'un scandale. Adam a porté à ses descendants l'invite du péché; nous l'imitons, voilà notre malheur et notre crime. Ce n'est point ainsi que l'entend le grand apôtre. « Par un seul homme, nous dit-il, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort. Et tous héritent la mort de celui en qui tous ont péché 8. Pour la prévarication d'un seul nous sommes tous condamnés 3 ; par la désobéissance d'un seul cette multitude qu'on appelle le genre humain a été mise en état de péché 4. — Tous meurent en
1 . Religion inncrhalb dc-r Grenzen der blossen Vernunft, page 45, cité par Hetlinger.
2. Per unurn hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatum mors, et ita in omnes homines mors pertransiit, in quo omnes peccaverunt. (Uom., cap. v, 12.)
3. Per unius delictum in omnes homines in condamnationem. (lbid., 17.)
4. Per inobedientiam unius hominis peccatores conslituti sunt multi. (lbid., 19.) — o\ 7roWioi (multi) cum articulo,dit
Adam ' , — tous sont morts '. » C'est en vain que l'hérésie s'efforce de dénaturer le sens de ces paroles, il résiste par lui-même aux tortures que lui infligent des interprétations intéressées. Il est le fondement d'une tradition qui ne s'est jamais démentie. Vingt-quatre conciles l'ont vengé des injures du pélagianisme, et, en dernier lieu, le concile de Trente lui a donné la solennelle consécration de ses définitions, « Ce n'est point par imitation, dit cette sainte assemblée, que le péché d'Adam se multiplie; mais, unique dans son origine, il se propage par transfusion et devient propre à chacun de nous. Adœ peccatum quod origine union est, et propagatione, non imitât ione, transfusion omnibus inest unicuique proprium. »
Si cette transfusion vous scandalise et vous révolte, Messieurs, c'est que vous la regardez beaucoup plus avec votre imagination qu'avec votre raison. Le péché originel vous apparaît sous la forme d'une faute volontaire que nous
Rosenmuïïer, mullilurfo, lotum genus humanum. Est hebr&ismus in hac diclione; nam etiam D*21 omnes dénotât et ro/)ot redditur in Theodotionis versione. (Dan., xii, 2.)