‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 6 sur 56 · Médit. III sur la Passion de Jésus-Christ, chap. m · texte numérisé non relu

Médit. III sur la Passion de Jésus-Christ, chap. m

lions. Tout l'être divin doit se manifester. — Nous pouvons voir la justice divine dans la distribution des biens qui conviennent à chaque nature. Toutefois nos yeux infirmes ont peine à ne pas la confondre avec l'amour qui donne et la sagesse qui ordonne. Le mal moral, je vous l'ai déjà fait remarquer, nous la révèle d'une manière plus distincte et plus éclatante, parce que le propre de la justice est d'en poursuivre le châtiment1. Toutes les peines de la vie : labeur ingrat, privations, maladies, infirmités, déceptions, angoisses, chagrins, tortures du sorps et de l'âme, forment un lugubre cortège qui entoure, presse, harcèle, accable le pécheur, et que la justice divine conduit jusqu'aux portes des abîmes éternels. Vous l'avez vue passer, Messieurs, cette perfection jalouse, peut-être que vos têtes coupables s'inclinent, à l'heure qu'il est, sous ses coups; cependant vous ne connaîtrez ses profondeurs sacrées qu'en contemplant le Christ sauveur.

Infinie comme son être, la justice de Dieu ne

4, Voyez neuvième conférence : La Volonté divim grni porta

peut être satisfaite que lorsqu'elle a égalé le châtiment à l'offense. L'équilibre de ces deux choses est son triomphe et sa plus complète manifestation. — Mais où trouver dans la création la matière d'une peine qui égale le péché? Il se détourne du souverain bien, il le nie, et, autant qu'il est en lui, il le détruit, car il voudrait le réduire à l'impuissance et le voir disparaître, pour le remplacer par quelque bien subalterne auquel il a rivé les désirs de l'âme humaine '. La majesté qu'il outrage, dit saint Thomas, lui donne une sorte d'infinité qu'aucune satisfaction d'un être fini ne peut compenser 2. Quel bien, en effet, pourrait sacrifier le

1. Utinam vel rébus istis (scilicet terrenis) esset contenta voluntas, necin ipsum (horribile dictu) desaeviret auctoreni. Nunc autem et ipsum, quantum in ipsa est, Deum perimit voluntas propria; omnino enim vellet Deum peccata sua aut vindicare non posse, aut ea nescire. Vult ergo non esse Deum, quœ quantum in ipsa est, vult eum aut impotentem aut insipientem. Crudelis plane et omnino execranda malitia, qune Dei potentiam, justitiam, sapientiam perire desiderat. (Bernard. Serm. 111, De Resurrectione.)

2. Peccatum contra Deum commissum quamdam infinitatem habet, ex infinitate divina; majestatis; tanto enim offensa est major, quanto major est ille, in quem delinquitur. Unde oportuit ad condignam satisfactionem, ut actus satisfacientis haberel efficaciam infinitam, utpote et Dei, et

34 le PLAN df. l'incarnation.

pécheur qu'il soit possible de comparer au bien infini qu'il a méprisé et que Dieu soit tenu d'accepter? Quel bien que Dieu ne soit en droit de lui reprendre pour le punir de son crime avant qu'il ait satisfait? Et quand bien même un innocent, s'il s'en trouve, voudrait répondre pour les coupables, quel bien possède-t-il dont il ne doive déjà l'hommage à son créateur? Non, aucune créature ne peut rendre à Dieu l'honneur que le péché lui enlève. L'immense hécatombe de la nature entière ne nous donnerait pas la mesure des exigences de la majesté divine \ Mais la sagesse éternelle a trouvé pour tous les coupables un répondant digne de l'offensé. Le Verbe fait chair, revêtu des haillons de notre misère, va se présenter à son père et lui offrir des biens qu'il sera tenu d'accepter; car aucune créance ne pèse sur eux, et l'Homme- Dieu les pénètre d'un mérite infini. Voilà la vic-

hominis existens. {Summ. Theol., III p., qurest. 1 , a. 2 ad. 2.) (Nota. L'infinité dont parle ici saint Thomas n'est pas in génère entis, mais simplement in génère moris.)

!• Ttov p£v yàc yrjYiZÔyj y f'jTi; oùx rrJ a^iôpivroç £cç to-jto [<xy/i).brj fxev 7rao«/3ôvTOJV, à.Qpùizari 5: 7raeaxovffHVT6M»J. Atà toOto 0£oû yj>zia. *)■> (0=ô; §j e'otîv b Aôyoç), ïva toÙç ûiro za- 7a/3av ysvOfiÉvovç ccjtq; D.îvQêpùyjy. (S. Athanas. Orat. I, Contra Arianos.)

time, ô sainte justice! Tu as voulu une expiation qui fût digne de la majesté dont tu soutiens les droits, et par cette exigence tu as rendu l'incarnation en quelque sorle nécessaire; maintenant frappe et conlenle-toi. Il est vrai qu'une prière, un mot, un soupir, une larme, un regard du Dieu fait homme suffirait à la rigueur pour te satisfaire; mais à de si petits signes nos esprits grossiers ne verraient pas tes infinies profondeurs. Tu humilies, tu maudis, tu multiplies les opprobres et les coups, tu arraches, tu dépouilles, tu brises, tu écrases, tu fais couler le sang jusqu'à la mort, la mort infâme de la croix, afin que, éclairés par tes vengeances et plongés dans une pieuse consternation devant, le drame du Calvaire, nous confessions ton immensité en chantant d'une voix émue : Qu'elle est grande cette justice à qui il faut une si noble victime, tant de honte et de si cruels tourments!

Mystérieuse et adorable rencontre! C'est Dieu qui s'irrite contre le péché, c'est Dieu qui a compassion du pécheur; c'est Dieu qui se précipite sur le coupable, c'est Dieu qui prend sajolace; c'est Dieu <jui frappe, c'est Dieu, qui

souffre; c'est Dieu qui châtie, c'est Dieu qui mérite le pardon l. La justice et la miséricorde vont l'une au-devant de l'autre, se tendent la main et s'embrassent sur le cœur expirant du Verbe rédempteur 2. Dans cet embrassement la puissance, la sagesse et l'amour font entendre un cri sublime. C'est le dernier accord de votre merveilleuse symphonie, ô perfections de mon Dieu! Le point d'orgue final sur lequel se repose notre admiration épuisée par la plénitude de vos manifestations.

Évidemment, Messieurs, dans le plan de l'incarnation réparatrice Dieu se montre plus grand que dans tout autre plan; j'ajoute que son Verbe incarné y est plus beau.

Le monarque pacifique, dont la radieuse majesté eût illuminé les origines du monde, si le genre humain n'eût pas péché, mérite, à coup sûr, notre admiration; cependant, si beau qu'il nous apparaisse dans la mystique poésie de nos

t. Suscepit ipse peccatum, ne perderet peccatores ;in se sententiam suam judex retorsit, ut amasse se peccatores proderet magis solvendo debitum quam donando. (S. Petr. Chrysolog. Serm. xxix.)

2. Miseiïcordia et veritas obviaverunt sibi, justitia et pa* osculatae sunt. (Psalm. lxxxiv.)

rêves, il manqueunedoublecouronneà son front: la couronne du vainqueur et du sauveur. Il est beau pour un roi de faire asseoir avec soi sur le trône toutes les vertus, il est beau de régner en maître absolu sur un peuple soumis et confiant dans la force, la sagesse et la bonté de celui qui le gouverne, il est beau de répondre aux hommages de ses sujets par la magnificence de ses bienfaits. Mais quand l'ennemi arrive et pousse un cri de guerre, quand ses bataillons triomphants ont déjà écrasé les troupes infidèles auxquelles était confiée la garde des frontières, quand il affermit son pied insolent sur le sol de la patrie comme s'il l'avait à jamais conquis, voler à sa rencontre et prendre héroïquement la tête de la bataille, rompre ses légions, les disperser, les mettre en fuite au prix de mille blessures, enfin sauver un peuple de la mort et revenir à lui empourpré de son propre sang, couronné des lauriers de la victoire, et plus maître que jamais de tous les cœurs par le prestige de son courage et de son dévouaient, c'est la plus belle gloire qu'un roi puisse ambitionner.

De cette gloire Dieu ne voulait pas priver son

cher fils ; aussi l'a-t-il réservé pour un monde en» vahi par le mortel ennemi de sa majesté: le péché. « Heureuse faute, s'écrie l'Église, qui nous a mérité d'avoir un tel rédempteur: 0 felix culpa quœ talem meruit habere redemptorem l / » Le Verbe fait chair, dès le premier instant de sa vie passible et mortelle, entre en lutte avec le péché. Bataille effroyable où sa gloire paraît sombrer avec sa vie. Rompu, sanglant, martyrisé, il expire sur le cadavre de l'ennemi; mais bientôt il sort du tombeau et revient vers les siens pour leur dire : Ayez; confiance, j'ai vaincu le monde : Con faille, ego vici muiuliim'. Le prophète l'a vu dans son triomphe. « Quel est, s'écrie-t-il, celui qui vient. d'Édom et de Bosra avec des habits teints de sang? Qu'il est beau dans sa parure et comme il s'avance avec force et majesté! — C'est moi, le Verbe qui annonce la justice et qui viens pour défendre et sauver. — Pourquoi donc, o Verbe, ta robe est-elle rouge et tes vêtements comme les habits de ceux qui foulent la vendange? — J'étais seul au pressoir, aucun homme d'entre le peuple n'est

i . Samedi saint. Bénédiction du cierge pascal. 2. Joaa.j cap. xvi, 33.

venu m'aider; mais j'ai renversé l'ennemi dans ma fureur et l'ai foulé aux pieds dans ma colère, et son sang (avec le mien) a jailli sur mes vêtements et ils ont été souillés. Le jour de ma vengeance est dans mon cœur, voici l'année de la rédemption \ » 0 Verbe rédempteur, salut! vous êtes beau dans votre gloire native et je suis ravi de pouvoir vous appeler le fils de Dieu, la splendeur du Père, l'image vivante de sa substance infinie, le premier-né de toute créature, l'héritier de toutes choses, le maître et le dominateur de l'univers; mais quand je contemple votre chair ensanglantée, quand je vous vois revenir triomphant du combat de la mort, couronné de gloire et d'honneur par votre passion et pour mon salut, je vous trouve plus beau en-

1. Quis est iste qui venil de Edom, tinctis vestibus de Bosra? Isle formosus in stola sua, gradiens in multitudine fortitudinis suie. — Ego, qui loquor justiliam, et propugnator sum ad salvandum. — Quare ergo rubrum est indumentum tuum, et veslimenla tua sicut calcantium in torculari? — Torcular calcavi solus, et de genlibus non est vir mecum ; calcavi eos in furore meo, et conculcavi eos in ira mea ; et aspersus est sanguis eorum super vestimenta mea, et omnia indumenta mea inquinavi. — Dies enim ultionis in corde meo; annus redemptionis meae venit. (Isai., oap. lxiii, 1-4.)

iO LE PLAN DC L'INCARNATION.

core, et je suis plus ravi de pouvoir vous appeler Jésus! Jésus! mon Jésus!

Dieu est plus grand, le Verbe incarné est plu»; beau dans le plan de l'incarnation réparatrice; mais, Messieurs, vous n'avez pas été oubliés dans ce mystère, puisque c'est pour vous et pour votre salut qu'il s'opère : Propter nos /tontines et propter nostram salulem.

En poussant à l'extrême la tendance qui le porte à se communiquer, Dieu comble le vœu de notre nature , en proie depuis son origine au mystérieux tourment de l'infini. Elle le cherche, en effet, dans ses aspirations religieuses , dans ses rêves philosophiques et dans les félicités trompeuses qu'elle poursuit. Elle voudrait le rapprocher autant que possible de sa misère pour en oublier auprès de lui le laborieux fardeau. Éclairée par les traditions, elle s'écrie avec le Prophète et les patriarches: « 0 Dieu, montrenous ta gloire ' ! Fais-nous voir ta face adorable et nous serons sauvés 2. Cieux, répandez votre rosée, etçme les nuées pleuvent le

1. Oslemle niityi -g^fîam îtNmvYExod., cap. xxxiu, iS.) il. Ostende faqïerfV tuam et, Y3M erimus. (Ps- jxxix.)

juste \ » Infidèle à la lumière et trompée par ses passions, elle s'égare en de monstrueux systèmes qui confondent le ciel et la terre, le Créateur et la créature, ou bien elle fabrique de vains simulacres devant lesquels elle contente son désir natif de voir ce qu'elle adore 2. Cesse de te tourmenter et reviens de tes erreurs, pauvre nature. Le Verbe s'est fait chair, il s'appelle Emmanuel, Dieu avec nous. Tu pourras le voir, le toucher, l'embrasser et attendre patiemment sur son cœur, avec la fin de tes maux, les suprêmes révélations de l'éternité. Dieu veut nous faire entendre, dans la personne et la vie du Verbe rédempteur, le grand jeu de ses perfections ; mais, pour peu que nous étudiions à fond leurs manifestations, nous découvrirons qu'elles ne procurent la gloire de Dieu qu'en se mettant à notre service. A notre raison plongée dans les ténèbres et ne marchant qu'à pas incertains vers la vérité, le Verbe incarné vient apporter la lumière d'en haut. Il

1. Rorate,cœIi.desuper, et nubes pluant justum. (Isai,, cap. lxv, 8.)

2. Ipsi gentiles ob hoc simulacra finxerunt ut in ipsis erroribus cernèrent quod colebaat. (S. Petr. Chrysolog, Serm. De Tncarnationis sacramento.)

parle, et nos sens frappés par sa parole fixent l'attention de notre esprit sur son autorité divine, qui devient le fondement inébranlable de notre foi. Nous avions perdu de vue l'éternelle félicité qui nous fut promise près du berceau de notre race, et nos désirs languissaient sur des biens menteurs; l'humanité du Sauveur rapproche de nous le souverain bien, et Dieu,en se faisant voir, nous redonne le goût des choses invisibles1. Nos cœurs timides et paresseux osaient à peine passer de l'adoration tremblante à l'amour de la divinité ; le Verbe immolé vient rallumer en nous le feu sacré de la charité. En voyant son amour, qui ne l'aimerait pas? En recevant de lui tant de biens, qui pourrait lui refuser l'hommage d'une pieuse et tendre reconnaissance '? En contemplant sa touchante beauté, qui ne serait ravi jusqu'à tout oublier pour lui? Les sacrifices qu'impose la vertu épouvantent notre faiblesse, la douleur abat notre courage, la mort

1. Ut dum visibiliter Deum cognoscimus , per hune in invisibilium amorem rapiamur. (Prœfatio Nativit. Boni.)

2. Si totum me debeo pro me facto, qui addam pro me refecto, et refecto hoc modo? (S. Bernard, De diliger Deo, cap. v, num. 15.)

LE l'IAN DE L'INCARNATION- 43

consterne notre nature toujours travaillée par un ferment d'immortalité, et le spectacle des défaillances dont nous sommes journellement les témoins achève en nous l'œuvre du découragement. Mais voici l'Homme-Dieu. Le premier dans les chemins du devoir et de la souffrance, il nous entraîne par son exemple sur ses traces sanglantes *, son cœur ouvert nous offre dans nos maux un refuge plein de paix et de douceur 2, sa mort couronnée de gloire nous invite au mépris des vaines terreurs qui nous agitent sur le seuil du tombeau; à sa suite tout bien devient possible, toute peine est oubliée, toute vie se prépare joyeusement au sacrifice. Nous avions perdu le souvenir de la dignité de notre nature et nous la déshonorions par toutes sortes de crimes; l'union du Verbe et de l'humanité, les implacables sévices de la justice divine sur la chair sacrée du Sauveur nous rappellent à chaque instant de quel prix nous som-

1. Exemplum dedi vobis ut quemadmodum feci ita et vos faciatis. (Joan., cap. xm, 15.)

Christus passus estpro nobis, vobis relinquens exemplum utsequamini vestigia ejus. (1 Petr., cap. n, 21.)

2. V'enite ad me omnes qui laboratis et oneKiti estis et ego roficiam vos. (Matth., cap. xi, 28. ï

mes et nous font entendre cet avertissement ; <a Reconnais, ô homme, ta dignité, et, devenu participant de la nature divine, ne dégénère pas en retournant à la vileté de ton ancienne vie '. » Enfin nous gémissions dans le double esclavage de l'enfer et du péché; par l'embrassement delà justice et de la miséricorde en sa mort douloureuse, le rédempteur brise nos chaînes et nous rend à la sainte liberté des enfants de Dieu 2.

Enfants de Dieu, nous le sommes; c'est là notre plus excellent privilège. La beauté et la gloire que Dieu veut donner au monde par l'incarnation s'accumulent sur nos têtes. Ce n'est point aux anges, c'est à un homme que le Père éternel dit : Mon fils. Frères d'un Dieu, nous voyons se réaliser nos rêves de grandeur, et ces raies apothéoses, par lesquelles notre imagination s'efforçait jadis de rapprocher les héros de la divinité, deviennent, en réalité, le partage du plus humble des mortels. Bref, Messieurs,

1. Agnosce dignitatem tuam; et divinae factus consors nature, noli in veterem viliiatem degeneri conversatione redire. (S. Léo, Serai, i De Natiatate.)

■1. Cf. Summ. Thcol., 111, p., quaest. I. a. °2; lege tolum corpus ai liculi.

pendant que Dieu est glorifié, l'homme est satisfait dans ses désirs, confirmé dans le vrai, relancé en son dernier terme, provoqué à l'amour, entraîné au bien, fortifié dans la douleur, rassuré contre la mort, éclairé sur sa dignité, sauvé de l'esclavage, et finalement divinisé par le Verbe rédempteur.

Voilà, Messieurs, dans toute son ampleur et sa majesté, le plan réel et actuel de l'incarnation ; n'en cherchez pas d'autre. Vous pouvez croire, avec les théologiens, que l'union de la nature divine et de la nature humaine était possible dans tout autre plan; vous pouvez penser, avec une école illustre, qu'en vertu du décret présent le Verbe se serait incarné si l'homme n'eût pas péché; mais, en définitive, si vous voulez sortir tout à fait de l'hypothèse pour entrer dans la réalité vivante, il faut vous en tenir au décret efficace qui nous a donné le Verbe rédempteur '. C'est ce Verbe que Dieu

i. L'école thomiste et l'école scotiste diffèrent de sentiment sur le motif de l'incarnation. Selon les Scotistes, le plan divin de l'incarnation comporte deux décrets ;l'u:i, qui regarde la substance même du mystère et dont le motif est i la glorification de la nature humaine, ce décret fait totalement abstraction du péché; l'autre, qui a pour objet la

a vu et qu'il a décidé de nous envoyer de toute éternité; c'est par ce Verbe qu'il accomplit ses grands desseins; c'est autour de ce Verbe qu'il fait graviter son œuvre; c'est de ce Verbe que découlent les vérités que nous étudierons désormais; c'est à ce Verbe qu'il faut rattacher celles

circonstance de passibilité dans la nature que doit revêtit ie Verbe, et dont le motif est la réparation du péché et la restauration de l'humanité déchue. D'où il suit qu'en vertu du plan actuel et du décret présent le Verbe se fût incarné quand bien même Adam eût persévéré dans la justice et l'eût transmise à ses descendants.

Les fondements de cette opinion sont : 1° Les paroles de saint Paul, en son épître aux Colossiens (chap. i), par lesquelles il affirme que le Christ est le premier-né de toute créature, que toutes choses ont été établies en lui dans le ciel et sur la terre, qu'il est avant tous, et que tout repose sur lui.

*2J Plusieurs textes des saints Pères, dont voici les principaux, c Quodcumque limus exprimebatur, Christus cogitabalur homo futurus, quod et limus et sermo caro, quod et terra tune. Sic enim pra?facio P;itris ad filium. Faciamus hominem ad imaginem et simililudinem nostram. Et fecit hominem Dcu$ (id utique quod finxit) ad imaginem Dci fecit illum (Gen., cap. I, 26, 27), scilicet Christi, etc. Ita limus i lie jam tune imaginem induens Christi futuri in carne, non tantum Dei opus erat sed et pignus. ï (Tertullian., De Resurrcctione corporum, cap. vi.) Selon Tertullien, le Verbe incarné, sermo caro, le Christ fils de Dieu, est le type du premier homme, et la création d'Adam est un gage de l'incarnation. Il y a donc précédence de ce mystère sur toutes choses dans les desseins de Dieu. Saint Grégoire de

que nous avons étudiées jusqu'ici. — L'existence de Dieu, il nous la prouve par sa présence; la personnalité de Dieu, il la fait agir sous nos yeux; les perfections infinies, il les manifeste;

Nysse considère l'union de l'âme et du corps comme une similitude du Verbe incarné.

Selon saint Cyrille, « Si le Christ est créé pour nous, si nous ne sommes pas créés pour le Christ, nous l'emportons sur lui en dignité, comme Adam sur la femme que Dieu a faite pour lui. » (Thésaurus, Assert, xv.)

3° L'Eglise semble indiquer le double motif de l'incarnation, la glorification de noire nature et la réparation du péché, dans ces paroles du Symbole: propter nos homines et propter nostram salutem, descendit de cœlis et incarnatus est.

1° L'effusion du souverain bien, la manifestation des perfections divines, la perfection de l'œuvre de Dieu, obtenues par l'union de la nature divine et de la nature humaine dans la personne du Christ, sont des motifs qui doivent primer tous les autres dans les conseils de la sagesse éternelle.

Les Thomistes ne nient pas la possibilité de l'incarnation en dehors du péché; mais ils prétendent que dans le plan réel et actuel de ce mystère et en vertu du décret présent Je Verbe ne se serait pas incarné si l'homme n'eût pas péché. La rédemption du genre humain est, d'après eux, l'u- •lique motif prochain de l'union du Verbe divin avec notre uature, qu'il a prise passible et mortelle pour accomplir son œuvre. Voici les raisons qu'ils donnent de leur opinion.

1° Ce qui dépend de la volonté de Dieu, dit saint Thomas, ne nous peut être communiqué que par la sainte Écriture. Or, partout où elle parle de l'incarnation, la sainte Écri-

la vie divine, il nous la révèle; la création, il en est le prototype et l'auteur, le support et le couronnement; le monde invisible, il en reçoit les adorations et les services; la nature humaine, elle est copiée sur son humanité sainte; la gran-

ture en donne pour raison le péché du premier homme. — Venit filius hominis quœrere et salvum facere quod perierat (Luc, cap. xix, 10). Christus venit in huncmundum ut peccatores salvos faceret(Tim.,cap. i, 15). Non egent qui sanisuntmedico,sedqui maie hubent (Luc, cap.v, 31); elc.

2° Les saints Pères se sont exprimés sur ce sujet en termes précis qui ne laissent aucun doute sur leur sentiment - Si homo non pcccasset filius hominis non venisset, dit saint Augustin (Serm. 8, de Verb. apost). C'est l'énoncé même de la thèse thomiste, et ailleurs (senn. 9) : Nulla causa fuit veniendi Christo, nisi ul peccatores salvos faceret. Toile morbos, toile vaincra, nulla est medicinœ causa. Saint Jean Ghrysoslome, dans sa 5e homélie sur l'Épitre aux Hébreux, parle aussi nettement : « Dieu se fait chair pour exercer envers nous sa miséricorde. C'est la seule raison de ce grand mystère, il n'y en a pas d'autres. » — Nous pourrions multiplier les citations, le syllabus des autorités, en cette matière, est considérable.

3° L'Église dans ses offices rapproche constamment le mystère de l'incarnation de la chute de l'homme. Le magnifique prologue de la bulle de proclamation du dogme de l'Immaculée conception est de tous points conforme à la doctrine de saint Thomas : < Le Dieu ineffable, dont lesvoies sont miséricorde et vérité, dont la volonté est toutepuissante, dont la sagesse atteint d'une extrémité jusqu'à l'autre avec une force souveraine et dispose tout avec une merveilleuse douceur, avait prévu de toute éternité la dé-

deur de l'homme, il l'exalte jusqu'au divin; \\ fin surnaturelle, il y ramène la nature égarée; la grâce, il en est l'exemplaire et la source; le gouvernement divin, il en est le point central et l'axe régulateur ; la liberté, il l'affranchit de

plorable ruine en laquelle la transgression d'Adam devait entraîner tout le genre humain ; et dans les profonds secrets d'un dessein caché à tous les siècles, il avait résolu d'accomplir, dans un mystère encore plus profond, par l'incarnation du Verbe, le premier ouvrage de sa bonté, afin que l'homme, qui avait été poussé au péché par la malice et la ruse du démon, ne périt pas, contrairement au dessein miséricordieux de son Créateur, et que la chute de notre nature, dans le premier Adam, fût réparée avec avantage dans le second. — « (lneffabilis Deus) cujus viae misericordia et veritas, cujus voluntas omnipotentia, et cujus sapientia attingit a fine usque ad finem fortiler et disponit omnia suaviter, cum ab omni aeternitate prœviderit luctuosissimam totius humani generis ruinam ex Adami transgressione derivandam, atque in mysterio a sasculis abscondito primum suae bonitatis opus decreverit, per Verbi incarnationem, sacramento occultiore complere, ut contra misericors suum propositum homo diabolicie iniquitatis versutia actus in culpam non periret, et quod in primo Adamo casurum eratin secundo felicius erigeretur. >

4° 11 est contraire à la parfaite sagesse qui préside aux décrets divins et à la parfaite simplicité de ces décrets de les diviser ou multiplier dans une même œuvre, et de supposer que Dieu modifie, pour quelque accident ou circonstance qui se présente, un plan arrêté, comme font les Scotisics. Dieu n'a eu qu'un plan réel où tout accident et toute circonstance étaient prévus et ordonnés. Il n'y a eu de sa

l'esclavage des passions, la dirige par sa loi et la meut sous la douce et souveraine influence de sa grâce; la prière, il l'égale à la majesté divine; le mal physique, il le fait oublier par son infinie beauté; la douleur, il la féconde et la

part qu'un décret efficace : celui qui nous a donné le Verbe rédempteur. Le reste est pure hypothèse. Le décret efficace de Dieu vise à la fois sa gloire et la restauration de l'humanité déchue, mais ce dernier motif peut être appelé le motif primaire et éminent, ramené ultérieurement à la personne du Christ sauveur.

Pour mieux éclairer leur opinion les théologiens distinguent dans le décret divin ce qu'ils appellent des instants de raison. D'après l'opinion adoptée par l'érole de Scot, voici quel serait l'ordre de ces instants: — D'abord Dieu a tu en lui-même le souverain bien. Puis i! a compris dans sa pensée toutes les créatures. Ensuite, il les a prédestinées à la grâce et à la gloire. En quatrième lieu, il a prévu la chute de l'homme dans Adam. Enfin il a préordonné la passion de Jésus-Christ comme le remède de celte chute. Ainsi Jésus-Christ dans la chair et tous les élus avaient été préconçus et destinés à la grâce et à la gloire, avant la prévision du péché ou de la Passion. (Scotus, 3, dist. 89, quœst. unie. n° 6.)

Selon les Thomistes, dans le premier instant, Dieu considérant par sa science infinie tous les possibles veut l'effusion de sa puissance et de sa bonté et la manifestation de ses attributs. Dans le second instant, il choisit, parmi les possibles, le monde actuel destiné à procurer sa gloire. Dans le troisième instant, il décide d'élever la créature raisonnable à l'ordre surnaturel et de l'orner des dons de sa grâce. Dans le quatrième instant, il veut par un inscrutable

transforme; le mal moral, il l'efface par ses mérites et délivre le monde de son effroyable empire; la prédestination, c'est par lui qu'elle commence, en lui qu'elle se fait, il ta mérile et la consomme. Il est au-dessus de tout, en tout,

jugement permettre le péché. Dans le cinquième instant, il décrète la répara 'on du péché. Dans le sixième instant, il désigne son fils unique comme réparateur du péché, par son incarnatipn dans une nature passihle et mortelle. Dans le septième instant, il rapporte au Christ rédempteur toutes ses intentions relativement à l'effusion de sa bonté, à la manifestation de ses penections, à la glorification du monde et au bonheur des élus.

Quelques Thomistes placent le dei»ein de l'incarnation avant le décret de la création du monde et la prévision du péché. En cela ils se rapprochent du scotisme et s'éloignent de l'opinion de saint Thomas.

Les deux sentiments que nous venons d'exposer sont parfaitement libres. Saint Thomas confesse modestement (a probabilité du premier : « Quidam probabiliter dicunt, quod si homo non peccasset filius Dei homo non esset. Alii verp dicunt, qupd cum per Incarnationem non solum libaratio a peccato, sed etiam humanae exaltatio et tolius universi consummalio facta sit, etiam peccato non existenle propter has causas lncan>'».tio fuisset. Et hoc etiam probabilité)' sustineri potest. i (In 3. Dist. I, quœst. 1, a. 3.) Cependant le saint docteur regarde son sentiment comme le plus admissible et le p'.as convenable. « Asserlioni illi inagis assenliendum videtur. — Convenientius dicitur Incarnations opus ordinalum esse a Deo in remedium contra peccatum; ita quod, peccato non existente, Incarnatio non fuisset. » (Summ. Theol., III p., quaest. 1, a. 3. c.)

et tout est en lui. Béni soit le Dieu très-bon et très-saint qui nous l'a donné.

Je finis, Messieurs, et en finissant je vous prie d'excuser les langueurs de ma parole en un si grand sujet. Sondé par les plus fortes intelligences, le mystère de l'incarnation réparatrice peut être appiofondi encore, et vous y pouvez trouver vous-mêmes, c'est saint Thomas qui l'affirme, des convenances inaperçues \ Mais prenez garde de transformer ces convenances en autant de nécessités qui enchaînent la liberté de Dieu. L'union de la nature divine avec la nature humaine pour le salut du monde est, par excellence, l'acte libre et gratuit de l'infinie bonté. Rien n'obligeait Dieu à nous faire entendre, en se donnant à nous, le grand jeu de ses perfections, et en supposant l'accident du péché, il pouvait y remédier par une simple parole de pardon. Tout est donc bon plaisir et pieuse condescendance dans ses plans 2 qui, malgré les explications qu'on en donne, demeu-

1 . Pie consideranti mysterium incarnationis semper magis ac magis mirabiles congruentiae et rationes sese oflerum (Sumra. cont. Gent., cap. 54.)

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