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Hincmar de Reims

2. Concile et Jubilé. Cinquième Conf. De la majesté et de tûHtorité du concile .

vigueur de toute définition, de tout décret, de tout jugement, dépend de son souverain pouvoir. — Il n'a pas l'orgueil du grand roi qui disait : « L'État, c'est moi! » — Mais, s'il s'abstient de dire : « L'Église, c'est, moi! » il n'en est pas moins vrai que tout l'édifice du Christ repose sur lui comme sur sa pierre fondamentale, et qu'on ne pourrait ni l'entamer ni le supprimer, sans ébranler ou démolir du même coup toute la société des enfants de la Rédemption.

Instruite par l'enfer, l'impiété comprend aussi bien que nous ce profond et saint mystère d'unité; aussi est-ce vers la papauté qu'elle a toujours dirigé et qu'elle dirige encore ses plus violentes attaques. L'histoire est pleine du récit des brutales agressions de tous les pouvoirs humains, et nous avons sous les yeux l'écœurant spectacle des conspirations démagogiques contre le siège de Pierre. — Trône du roi des âmes, tant de fois menacé et frappé, ne finiras-tu pas par t'écrouler ? C'est le cri de mon cœur navré, chaque fois que j'entends les bruits sinistres du passé et les sauvages imprécations de l'heure présente. Mais, entraîné par l'his-

toire sur les pentes du découragement, je me sens soudainement arrêté par les promesses divines. ,

Un jour que je méditais sur les gloires et les épreuves de la papauté, je me trouvai en présence d'un étrange et admirable spectacle. Etait ce un jeu de mon imagination? Etait-ce une vision que Dieu m'envoyait pour relever mon courage? Je n'en sais rien; mais je crus voir devant moi une mer immense, agitée par la tempête. Au milieu de ses flots tumultueux s'élevait un rocher, dont la cime ardue portait jusqu'au ciel un édifice splendide plein de lumière et de chants de fête. Il était là, debout et tranquille, comme s'il n'y eût eu autour de lui que la solitude et le silence. Et, pourtant, les vagues, furieuses et mugissantes, se brisaient sur ses flancs ; les monstres de l'abîme se précipitaient sur lui de tout leur poids, et retombaient étouffés dans les flots ; les vaisseaux de haut bord le frappaient de leur proue, et s'engloutissaient à ses pieds; les aigles et les vautours, leurs compagnons de rapine, cherchaient à l'entamer de leurs becs et de leurs griffes, et leurs becs et leurs griffes étaient tout en sang;

des millions de parasites se collaient à ses côtés pour le ronger, et ils desséchaient sans pouvoir rien, prendre. J'étais ému; il me semblait que cette pierre, immobile vivait. Qu'es-tu donc? lui dis-je, qu'es-tu, toi que rien n'étonne, ni n'ébranle, ni ne divise? Et, du sein du rocher, ces paroles éclatèrent tout à coup : TuesPetrus, et super hancpetram œdificabo Ecclesiam meam, et portœ injeri nonprœvalebunt adversus eam.

CINQUANTE-SEPTIEME CONFÉRENCE

CINQUANTE-SEPTIEME CONFÉRENCE

Eminentissime Seigneur, Monseigneur \

Messieurs,

La sainte monarchie instituée par le Christ pour le gouvernement de l'œuvre qu'il a créée est investie de tous les pouvoirs nécessaires à sa haute représentation et à la mission qu'elle a reçue de conduire l'humanité chrétienne à ses bienheureuses et éternelles destinées. C'est pour le Christ et avec le Christ qu'elle fonctionne ; voilà pourquoi nous l'avons vue douée de divines prérogatives que ne peut revendiquer aucune autorité humaine. Pouvoirs et prérogatives, tout a été concentré dans un seul, avant de se répandre sur le tout. Tout se

1. Mgr le cardinal Guibert, archevêque de Paris; Mgr Lelong, évoque de Nevers,

tient, tout agit avec un admirable ensemble, d'où résulte l'unité promise par le Sauveur à la société qu'il a enfantée dans la douleur et le sang.

Savoir que l'Église possède le royal et infaillible pouvoir de gouverner les âmes, c'est un grand pas fait dans notre enseignement doctrinal; mais il me semble que les vérités précédemment exposées et définies deviendront plus lumineuses et plus respectables aux yeux de notre foi, si nous en étudions l'application pratique, c'est-à-dire si, après avoir prouvé l'origine divine et décrit la nature des pouvoirs et prérogatives de la sainte monarchie, nous les considérons à l'œuvre dans le gouvernement des âmes.

Sur ce nouveau champ de nos observations, nous verrons l'Église, qu'elle s'applique à la direction des esprits ou des volontés, aller au devant des besoins les plus élevés et les plus impérieux de l'âme humaine, tenir miséricordieusement compte de ses faiblesses, respecter et accroître ses grandeurs, enfin, se montrer dans l'exercice de ses pouvoirs et de ses prérogatives, le plus noble, le plus intelligent, le plus sage, le plus fécond des gouvernements

Le premier besoin qui se manifeste dans l'âme humaine, c'est le besoin de connaître; l'objet qui correspond à ce besoin, c'est la vérité. Mais la vérité n'entre pas de plain-pied chez nous par les voies rapides des communications divines qui illuminèrent l'intelligence de notre premier père. Nous sommes obligés d'attendre aue notre raison s'éveille, et, alors, de regarder ce qui se passe autour de nous, d'inscrire et de fixer les faits du monde sensible dans notre mémoire, de les méditer, de les ordonner, de les féconder. Et, encore, nos propres observations, contrariées et ralenties par des besoins inférieurs qu'il faut satisfaire, ne nous permettraient-elles de recueillir, dans le champ du vrai, que de maigres gerbes, si nous n'étions aidés par ce qui se dit autour de nous. — Façonnés pour la vie sociale, nous en recevons le premier et le plus important des bénéfices dans l'enseignement, qui assiste nos forces intellectuelles à l'heure où commence leur développement, et nous communique d'emblée

une foule de connaissances que nous ne pourrions acquérir qu'avec peine.

Munis, par l'observation et renseignement, d'un certain nombre de vérités , nous n'en sommes pas les tranquilles possesseurs. L'erreur murmure à nos oreilles des contradictions que la mobilité de notre esprit, jointe aux sollicitations des instincts dépravés dont notre nature est tourmentée, peut nous rendre funestes, si nous ne sommes protégés par une autorité bienfaisante qui nous impose le respect de la vérité. Bref, Messieurs, l'homme, créé pour la vérité, a besoin qu'on la lui donne; l'homme, possesseur de la vérité, a besoin qu'on la lui conserve. Ses aspirations et ses faiblesses proclament la nécessité d'un gouvernement des esprits.

Qui sera chargé de ce gouvernement? Naturellement, les esprits d'élite et les hommes d'étude qui s'appliquent à la recherche du vrai et se délectent dans sa possession. Mais leurs incertitudes, leurs variations, leurs dissidences sur les points fondamentaux qui nous intéressent le plus et doivent décider des évolutions de notre vie morale et de nos destinées, leur

interdisent, la plupart du temps, les généreuses et délicates fonctions de docteurs et de directeurs de l'esprit humain. Du reste, fussent-ils capables de ces fonctions, ils se récusent. « Groupés dans une petite aristocratie que la philosophie a anoblie, ils méprisent le reste de l'humanité ! Ce reste, livré au torrent de ses rêves, de ses terreurs et de ses enchantements, est condamné à rouler pêle-mêle dans les hasardeuses vallées de l'instinct et du délire, ne cherchant sa raison d'agir et de croire que dans les éblouissements de son cerveau et les palpitations de son cœur !... L'élévation intellectuelle sera toujours le fait d'un petit nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer librement, il s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa hauteur 2. » Moins cyniques que Voltaire, qui proclamait « qu'au peuple, comme au bœuf, il suffît d'un aiguillon et d'une botte de foin », nos modernes philosophes se rencontrent pourtant avec lui. Leur prétention outrageante et barbare frappe

1. E. Renan, Etudes d'histoire religieuse : les religions de l'antiquité, p. 2.

2. E. Renan, Etudes d'histoire religieuse : les religions de l'antiquité, Préface, p. xvn.

d'ostracisme l'immense majorité du gemv humain.

Heureusement, Messieurs, il y a un Dieu pour ce reste que l'orgueilleuse raison abandonne à ses rêves, à ses terreurs, à ses instincts, à ses délires. Père miséricordieux et tendre, il veut que tous soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité : Vult omnes su /vos fieri et ad agnitionem veritatis per venir e K Voilà pourquoi il prépose son Église au suprême gouvernement des esprits. Dans l'ordre naturel, ce gouvernement, sans être absolument nécessaire, doit être considéré comme un inestimable bienfait. Il devient indispensable, dès qu'il s'agit de nous faire connaître les vérités supérieures qui surpassent notre raison, nous mettent en rapport plus intime avec Dieu et déterminent la direction de notre vie dans le sens de nos destinées surnaturelles. Non seulement Dieu a investi son Église du droit d'enseigner ces vérités, mais il lui en fait un devoir. Son commandement est exprès : « Va, et enseigne, dit-il : Emîtes, clocete. » Et, pour l'ac-

!. I Tim., cap. Il, 4

complissement de ce devoir, il l'anime d'un feu sacré qui la presse de répandre en toute âme vivante le trésor des révélations saintes dont elle a reçu le dépôt.

Nous l'avons vue à l'œuvre, Messieurs, en étudiant sa catholicité; nous avons suivi, à travers les espaces et les temps, les généreux efforts de sa force d'expansion et constaté les merveilleux exploits de son zèle !. Ce zèle ne s'est pas ralenti. Aujourd'hui, comme dans les siècles qui se sont écoulés depuis le glorieux jour où elle a été saisie par la vertu de l'Esprit-Saint, l'Église, du sommet aux plus humbles degrés de sa hiérarchie, dépense ses forces vives au service des âmes qu'elle veut instruire : son chef écoute d'une oreille attentive la grande voix de la tradition et en fait retentir les échos jusqu'aux extrémités du monde; ses pontifes, également fidèles à surveiller leur vie et leur doctrine, prêchent la sainte parole et s'appliquent à former des propagateurs de la vérité ; ses théologiens confient à de savants écrits et distribuent dans de graves leçons les fruits de

4. f!f. cinquante-quatrième conférence, La catholicité de l'Eglise.

leurs profondes méditations et de leurs laborieuses veilles ; ses clercs étudient pendant de longues années, pour devenir un jour les éducateurs du peuple chrétien; ses apôtres promènent d'un lieu à l'autre leur parole ardente, quittent tout ce qui leur est cher et franchissent d'immenses espaces, pour aller réveiller, au son des vérités éternelles, les peuples endormis dans les ténèbres et l'ombre de la mort; ses prêtres se font tout à tous, pour annoncer à tous le nom et la doctrine de Jésus-Christ; et, pour amplifier l'action de sa divine hiérarchie, l'Église appelle à son secours et consacre à Dieu des légions d'âmes généreuses qui font, de la formation intellectuelle et religieuse des jeunes générations, la tâche de leur vie immolée.

Sur tous ces ouvriers de lumière, les bulles, les encycliques, les saints canons, les mandements, les lettres pastorales, font pleuvoir les encouragements, les exhortations, les conseils, les avertissements et les ordres, signalant les besoins, stimulant les efforts, louant les succès, indiquant les grandes sources de la doctrine, flétrissant les erreurs et entretenant, sur tous les points d'où part l'enseignement, une pieuse

émulation. Prodigue de ses clartés, comme l'astre qui fait le jour, l'Église n'excepte personne des largesses de sa doctrine. Civilisés et barbares, citadins et villageois, riches et pauvres, grands et petits esprits, hommes faits et enfants, tout le monde lui paraît digne et capable d'être proportionné à la hauteur des vérités qu'elle a l'ambition de populariser. Il n'y a pas de reste pour elle dans l'humanité qu'il faut sauver, et, comme le Dieu qui l'a préposée au gouvernement des esprits, elle veut que tous arrivent à la connaissance de la vérité : Valt omnes ad agnitionem veritatis pervenire. Et quelle vérité, Messieurs ! On parle beaucoup aujourd'hui de répandre la lumière et d'universaliser l'instruction; mais cette instruction se borne à des connaissances subalternes, qui ne visent que les intérêts périssables de ce monde et laissent vides les plus profonds abîmes de l'âme humaine où la vérité est attendue. Les uns,, par négligence ou aveuglement, les autres, par système, écartent de l'enseignement populaire les hautes et graves questions dont notre besoin de connaître, nos désirs de grandeur et notre soif d'immortalité deman-

dent plus impérieusement la solution. Libre aux esprits rêveurs de s'intéresser à ces questions, elles n'ont pas de place dans l'instruction positive qu'on veut donner à nos jeunes générations.

Messieurs, l'Église proteste contre cette odieuse mutilation, qui tend a rabaisser l'esprit public au-dessous des civilisations corrompues du paganisme. Sa vérité, à elle, la vérité à l'effusion de laquelle elle dépense toutes ses forces vives, c'est la vérité qui répond aux plus nobles aspirations de notre nature, la vérité qui illumine toutes les connaissances humaines. Les questions qu'elle prétend résoudre et mettre à la portée de tous, ce sont les questions que s'adresse d'instinct tout être raisonnable : Qui suis-je? — D'où suis-je venu? — Où vais-je? — Par quel chemin?

Permettez-moi de vous rappeler ici la synthèse de son enseignement.

Avant toutes choses, et au sommet de toutes choses, Dieu est : C'est l'être nécessaire, l'esprit pur, l'éternel, l'immense, le tout-puissant, la perfection suprême, l'infini, vivant en trois personnes distinctes : le Père, le Fils, l'Esprit-

Saint. De lui tout part, à lui tout revient. Il conçoit éternellement le plan du monde, et il en est lui-même, dans un ordre éminent, la pure et vive image.

Rien ne l'oblige de créer ; mais, pressé par son amour, il communique à d'autres que lui l'être et la vie. En laissant les créatures s'échapper de son sein, il les y rappelle par un immuable décret. C'est aux deux extrémités de l'être qu'il commence son œuvre. Les esprits angéliques et la matière primordiale sont les premiers fruits de sa parole toute-puissante; mais il les rapproche par des ascensions merveilleuses; il ordonne la matière première, il la meut, il l'organise, il la vivifie, enfin, l'humanise et la surnaturalise en celui qui doit être le roi de la création inférieure : l'homme, point de ralliement entre le monde des corps et le monde des esprits. L'homme est, ici-bas, le chef-d'œuvre de Dieu. Il reçoit de lui, avec les lumières de la raison, une doctrine supérieure, et, saisi par la grâce qui transforme sa nature intègre, il est acheminé vers le terme suprême de son existence : la vision béatifique, l'éternelle possession de Dieu.

Mais, le péché qui a déjà troublé le monde angélique vient troubler le monde humain. L'homme prévaricateur déchoit de sa perfection plénière; Dieu le relève par l'incarnation de son Fils, engendré de toute éternité, né, dans le temps, d'une mère vierge, prophétisée comme lui, et miséricordieu sèment associée à son œuvre rédemptrice. Les hiérarchies finies et la hiérarchie infinie se donnent la main dans la personne du Verbe incarné. Les deux pôles de l'être se joignent, le fini et l'infini vivent d'une vie commune, l'abîme qui les séparait est comblé par une main qui glorifie ce qui est petit sans amoindrir ce qui est grand : entre Dieu et le monde se tient un Homme-Dieu.

Cet Homme-Dieu expire sur un gibet pour le salut du genre humain, triomphe de la mort et remonte avec sa chair ressuscitée aux cieux d'où il est descendu ; mais sa présence se continue ici-bas par l'expression de sa volonté sainte dans la loi évangélique, par les représentations vivantes de son autorité dans l'Église, par la reproduction de ses vertus dans les saints, par les souvenirs de sa vie dans la liturgie, par l'application de ses mérites dan-

les sacrements qui réparent et perfectionnent notre nature déchue, par la résidence réelle et substantielle de toute sa personne dans le mystère eucharistique, par l'effusion de son Esprit- Saint,

L'Esprit-Saint achève en nous la grâce et commence la gloire. L'homme est ainsi configuré au Dieu-trinité, non seulement par l'image lointaine de ses facultés naturelles, mais par les prochaines ressemblances que produit en lui l'immédiate opération de Dieu et l'inoculation mystérieuse de sa vie. — Et, à la fin de ce grand drame qu'on appelle la vie du genre humain, toute justice est accomplie, tout amour est consommé... Le mal est refoulé dans les abîmes, le bien immobilisé dans une éternelle gloire, une éternelle félicité.

Quel ordre, Messieurs! Quelle harmonie, quelle grandeur et quelle plénitude dans ce concert intellectuel ! Quelles réponses à ces questions : D'où suis-je venu? Qui suis-je? Où vais-je? Par quel chemin? — Je viens de Dieu; je suis l'image de Dieu et le vase de sa propre vie; je vais à Dieu par son Fils Jésus-Christ, Dieu comme son Père et homme comme

moi. — Et voilà les vérités qui doivent être le patrimoine de tous les esprits que gouverne l'Église, en attendant la science universelle qu'elle nous promet dans le sein de Dieu; science dont llessence divine contemplée face à face sera le fécond, radieux et immortel principe.

Ces vérités si élevées, vous me demandez par quel procédé l'Église les met à la portée de tous les esprits et les fait fermement accepter à tout un peuple de croyants. Est-ce par la force inéluctable d'une démonstration qui produit l'évidence? — Non. — Gela n'est ni possible ni nécessaire. Gela n'est pas possible, car la plupart des vérités que l'Église enseigne planent au-dessus de notre raison et défient ses investigations par leurs insondables profondeurs. Cela n'est pas nécessaire, car, pour qu'une vérité obtienne l'assentiment de notre foi, il suffit qu'elle soit clairement, affirmée par une autorité sur laquelle l'erreur n'ait pas de prise.

Remarquez bien, je vous en prie, que l'affirmation doctrinale est la véritable méthode d'enseignement vis-à-vis de tout esprit qui débute

dans une science quelconque. Les mathématiques, aussi bien que l'humble grammaire, commencent par des affirmations; la démonstration vient plus tard, lorsque l'esprit, muni des premiers principes et discipliné par leur exposition, peut apprécier la valeur des conclusions qu'on en tire. Or, si longue que soit ici-bas notre vie, elle ne peut être qu'un début dans la science des mystères divins. Révélations de la sagesse éternelle sans parenté prochaine avec les choses de la nature, ces mystères débordent de tous côtés notre intelligence. Un jour, nous en aurons plus que la démonstration, nous en aurons l'intuition. Pour le moment présent, humbles disciples de la science divine qui daigne les abaisser jusqu'à nous, nous ne pouvons les connaître qu'autant qu'ils nous sont affirmés.

L'Église affirme donc; mais à la différence des autres maîtres, qui ne peuvent que proposer leurs affirmations, elle impose les siennes. C'est son droit; après les démonstrations que vous avez entendues, rien n'est plus facile que de le constater. Entourée de la brillante auréole des signes caractéristiques qui nous

révèlent son origine divine, l'Église nous a conduits jusqu'aux pieds du Christ, qui lui a dit : « Gomme mon Père m'a envoyé, je t'envoie. Enseigne ; qui t'écoute, m'écoute; qui te méprise, me méprise. » Or, avant de parler ainsi, transportant l'esprit humain des rivages de sa chair adorable jusqu'au principe éternel et infini de toute vérité et de toute autorité, le Christ avait dit : « Ma doctrine n'est pas la mienne, mais celle de Dieu qui m'a envoyé l. — Mon Père a réglé par son commandement ce que je dois dire et enseigner 2. — Je ne parle donc que comme il m'a dit de parler 3. » Ainsi, Dieu est dans le Christ, le Christ est dans l'Église, et, parce que Dieu ne peut ni se tromper ni nous tromper, l'Église ne peut ni se tromper ni nous tromper. C'est en vertu de son infaillibilité qu'elle impose son affirmation.

Rien de plus conforme à nos besoins, rien de plus salutaire à notre faiblesse que ce pro-

i, Mea doctrina non esi mea sed ejus qui rnisit me. (Joan., cap. VII, 16.)

2. Qui misit me Pater, ipse mini mandatum dédit quid dicam et quid loquar. (Ibid., cap. XII, 49.)

3. Quœ ego loquor, sicut dixit mini Pater, sic loquor. {Ibid., cap. XII, oO.)

cédé autoritaire dans le gouvernement des esprits, si Ton considère la gravité des questions que l'Église résout d'emblée par son affirmation. Il s'agit de nous mettre en rapport avec Dieu conformément à ses desseins et à ses volontés, afin d'assurer nos éternelles destinées. Vous comprenez tout de suite, Messieurs, que cela ne souffre ni tâtonnements ni retards. Il importe que notre âme soit saisie et soumise à l'empire de la foi à l'heure même où elle s'éveille, pour que notre vie prenne immédiatement la direction de sa fin dernière sur le chemin de lumière que Dieu lui a tracé.

Si nous ne devions obéir qu'à la force démonstrative, non seulement les mystères révélés deviendraient inutiles, puisqu'ils sont indémontrables, mais les vérités fondamentales de l'ordre naturel dont la raison peut faire l;i preuve ne se fixeraient elles-mêmes que tardivement dans l'esprit humain. Une troupe d'élite aurait peut-être le loisir de les étudier, la capacité de les comprendre, le bonheur de les posséder ; le reste, c'est-à-dire l'immense majorité du genre humain, serait condamné à suivre de loin ces privilégiés, sans être absolu-

ment sûr qu'ils ne font pas fausse route, ou à errer dans les ténèbres d'une vie livrée aux bas instincts de l'animalité l. — Au contraire, faites intervenir, à la place de la démonstration, l'affirmation qui s'impose au nom d'une autorite infaillible, les petits comme les grands esprits sont saisis du même coup et élevés à la même hauteur, et la conviction qu'ils entendent Dieu lui-même, par la bouche de ceux qui les instruisent, leur donne plus de confiance et de sécurité que tous les arguments.

Ne nous étonnons donc pas, Messieurs, du procédé autoritaire de l'Église dans le gouvernement des esprits, admirons-y plutôt la miséricordieuse bonté de Celui qui appelle tous les hommes à la connaissance de sa sainte vérité. Cette miséricordieuse bonté devient plus évidente, si nous poussons plus à fond l'examen du procédé de l'Église. Elle impose son affirmation, non sous une forme diffuse et variable qui retarde l'intelligence du vrai et favorise les hésitations de l'esprit, mais sous une forme claire et précise qui fait resplendir et fixe la

1. Cf. Introduction au dogme catholique. Sixième conférence. Puissance individuelle etprati / de la raison.

vérité : c'est la définition dogmatique. Vous la trouverez dans toutes les théologies, et aussi dans ces petits livres de bas prix qu'on met entre les mains des enfants et qui résolvent plus de problèmes que n'en ont résolu les plus grands sages de l'antiquité : les catéchismes. — Que de loyales et délicates précautions ont été prises pour qu'elle n'exprimât que la doctrine enseignée par Dieu lui-même! Par sa clarté, elle universalise la connaissance des plus nobles et des plus profonds mystères ; par sa précision, elle les protège contre les tentatives de quiconque entreprend de les dénaturer, et ouvre aux esprits faibles un refuge assuré, où ils peuvent défier les audaces et les ruses de l'erreur. On aura beau menacer leur foi ou essayer de la surprendre, rien ne pourra l'entamer s'ils s'en tiennent aux définitions de l'autorité qui leur impose ses divines affirmations.

Tout va bien jusqu'ici. L'affirmation de l'Église, exprimée par la formule dogmatique, vient au-devant de nos besoins intellectuels et tient compte de nos faiblesses ; mais, respectet-elle nos grandeurs? — En figeant, en quelque sorte, le dogme, ne contrarie-t-elle pas la natu-

relie tendance de toutes les connaissances humaines au progrès? — En imposant à l'esprit humain une formule sèche qu'il faut croire, ne lui interdit-elle pas de se rendre compte de l'enseignement qu'on lui donne? — En immobilisant tout un ordre de connaissances auqu.'l il est impossible de contredire, ne construit-elle pas une sorte de barrage qui arrête les évolutions des autres sciences?

Messieurs, rien n'est plus facile que de répondre à ces questions dont on a tant abusé, de nos jours, pour rendre suspect le gouvernement intellectuel de l'Église. On en pourrait faire des volumes; j'espère vous contenter en peu de mots.

La question du progrès vis-à-vis de l'immutabilité du dogme a été posée dès le ve siècle, et voici comment elle a été résolue par un savant homme : « Qu'il y ait un progrès et un très grand progrès dans l'Église du Christ, dit saint Vincent de Lérins, c'est ce qu'aucun homme assez ennemi de Dieu et de ses semblables ne saurait empêcher ; mais il faut que ce soit un véritable progrès et non pas un changement. 11 y a progrès quand une chose

se développe en elle-même, changement quand elle devient autre qu'elle-même... La religion des âmes doit imiter la nature des corps, qui, avec les années, se développent et ne laissent pas de demeurer ce qu'ils étaient. — Il y 3, certes, une grande différence entre l'enfance et la vieillesse, et, cependant, le vieillard est le même homme que l'adolescent. Bien que l'état de l'homme ait changé en apparence, il demeure toujours le même dans sa nature et sa personne... Que la doctrine de l'Église obéisse donc à cette loi de progrès, qu'elle s'affermisse, se développe, s'approfondisse, à mesure que le temps s'avance; mais, qu'elle demeure toujours une, pure, incorruptible... Qu'on étudie, qu'on travaille les dogmes antiques, qu'ils grandissent en évidence, en démonstration, en clarté scientifique; mais, qu'ils ne perdent rien de leur intégrité l. »

\. Forsitan dicit aliquis : Nullusne ergo in Ecclesia Christi profectus habebitur religionis? Habeatur plane et niaximus nam quis i Ile tam invidus hominibus, tam exosus Deo, qui islud prohibere conetur? Sed ita tamen ut vere profectus sit ille fidei, non permutatio. Siquidem ad profectum pertinet ut in semetipsam unaqueeque res amplificetur; ad permutationem vero, ut aliquid in alio transvertatur... Imitetur aniniarum religio ratiOBem corporum quœ licet

Vous l'entendez, Messieurs, la doctrine de l'Église ne change pas, parce qu'elle est la vérité reçue de Dieu et que la vérité est immuable ; mais cette vérité, partie d'une source inspirée, ne saurait être comprise tout d'un coup dans les milieux humains qu'elle traverse; il faut du temps et des réflexions profondes pour qu'elle arrive à son parfait éclaircissement. — Toutes les évolutions pour atteindre ce but : c'est le progrès. L'Église, tout en conservant ridée-mère du dogme et en demeurant fidèle aux mêmes principes d'interprétation, a su dégager par la force de ces principes les éléments sains qui se rencontraient dans les pous-

annorum processu numéros suos evolvant et explicent, eadem tamen quœ erant permanent. Multum interest inter pueritiae florem et senectutis maturitatem; sed iidem tamen ipsi fiunt senes qui fuerant adolescentes; ut quamvis unius ejusdemque hominis status habitusque mutetur, una tamen nihilominus eademque natura, una eademque persona sit... Ita etiam christianae religionis dogma sequatur lias decct profectuum leges, ut annis scilicet consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur œtate, incorruptum tamen illibatumque permaneat... Fas est etenim ut prisca illa cœlestis philosophiœ dogmata processu temporis excurentur, limentur, poliantur, sed nefas est ut commutentur, nefas uj detruncentur, ut mutilentur. Accipiant, licet, evidentiam, lucem, distinctionem ; sed retineant, necesse est, plenilndinem. integritatem, proprietatem. (Commonitorium. cap xxn et xxiii.)

LK gouvernement DES AMES 137

sées de l'erreur : prenant occasion des conflits dogmatiques pour préciser la vérité, cherchant dans la foi des siècles les anticipations de ses définitions, découvrant l'enchaînement logique des différents points de doctrine et le faisant ressortir, confirmant chaque vérité mieux éclairée par des additions conservatrices dans le culte et la vie pratique des peuples chrétiens, assurant ainsi à tous les dogmes une continuité historique dont le mouvement s'accélère et grandit, jusqu'à ce qu'ils se fixent, par des mots plus heureux et plus expressifs, dans des formules plus précises et plus lumineuses *. — Depuis le premier concile de Nicée jusqu'au dernier concile du Vatican, rien de nouveau n'est entré dans le corps de notre doctrine; mais, comme la lumière s'est faite de siècle en siècle sur les mystères de notre foi : la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, la consubstantialité du Verbe, la procession de l'Esprit- Saint, la personne, les natures, les volontés du Christ, la qualité de sa filiation, la valeur et retendue de ses mérites, les perfections et

\. Cf. Rd Dr Newman, Histoire du développement de la doctrine chrétienne.

les privilèges de sa Mère, le culte des saints et de leurs images, le pouvoir et les prérogatives de l'Eglise et de la papauté, les sacrements, la grâce et la liberté, le bien et le mal, les destinées de l'homme ! — Les définitions de ces dogmes divins pourront enfanter d'autres définitions et devenir elles-mêmes plus parfaites; mais, si la vérité-mère qu'elles ont fixée nous apparaît plus resplendissante, ses développements ne la changeront pas, et l'immutabilité qu'elle a reçue de sa divine origine n'aura nullement contrarié les tendances naturelles de l'esprit humain au progrès de ses connaissances.

Pas plus qu'elle ne songe à contrarier par ses formules dogmatiques le mouvement progressif de nos connaissances, l'Eglise ne prétend interdire à l'esprit humain de se rendre compte de l'enseignement qu'on lui donne ; sans doute, elle réprime les témérités et les audaces de la raison, qui , trop éprise d'ellemême, proclame son indépendance, refuse de reconnaître à Dieu le droit de commander la foi ', et veut que tous les mystères soient COm- ^i . Si quis dixerit rationem humanam ita independentem

pris et démontrés au moyen des principes naturels *. Mais, d'autre part, elle défend solennellement ses droits contre les amis trop zélés de la révélation et des forces mystiques : droit de connaître par elle-même et avec certitude, au moyen du raisonnement, les vérités fondamentales de l'ordre naturel sur lesquelles repose l'édifice de la foi, et, par-dessus toutes, l'existence d'un Dieu créateur et maître de toutes choses; droit de s'enquérir des faits qui démontrent l'intervention positive de Dieu dans la vie de l'humanité. Si la formule dogmatique demeure impénétrable, n'est-ce pas nous rendre compte de sa vérité que de partir de nos connaissances naturelles de l'existence, des perfections, des droits et du pouvoir de Dieu, pour examiner les preuves extérieures qu'il nous a données de son action révélatrice et pour nous convaincre que c'est lui-même qui nous enseigne par la bouche de son Église? Si nous sommes

esse ut fides ei a Deo imperari non possit, anathema sit. (Concil. Vaiicani. Constitut. dogmat. de fide catholica. Gan. III, n° 4.)

4. Si quis dixerit in revelatione divina nulla vera et proprie dicta mysteria contineri, sed universa fldei dogmata posse per rationem rite excultam a naturalibus principiis intelligi et demonstrari, anathema sit. (Ibid., can. IV, n° 1.)

obligés de nous humilier devant un mystère, notre grandeur n'est-elle pas sauve, dès que nous nous soumettons librement et raisonnablement à la science infinie de Dieu? Or, Messieurs, non seulement l'Église permet cela, mais elle Fordonne. « Il faut, dit-elle, que la raison s'informe avec soin du fait de la révélation, afin qu'elle soit certaine que Dieu a parlé et qu'elle puisse, ainsi, lui offrir, selon renseignement de l'Apôtre, une soumission raisonnable f ; non seulement l'Église l'ordonne, mais elle dit anathème à quiconque prétendrait nous interdire l'usage de ce droit sacré 2. »

Il y a plus : ce que nous appelons des formules sèches, l'Église nous invite à les féconder par de sages investigations. Soit que

1. Humana ratio... divins revelationis factum inquirat oportet, ut certo sibi constat Deum esse loculum ac eideni, qucemadmodum sapientissime docet apostolus, rationabile obsequium exhibeat. (Encyclic, Pie IX, 9 nov. 1816.)

'2. Si quis dixerit Deum unum et verum creatorem et Dominum nostrum, per ea quse facta sunt, naturali rationis humanae lumine certo cognosci non posse, anatliema sit. (Concil. Vaticani. Constitua Logmat. de fide catholiea, oui. U, n° 1.)

Si quis dixerit revelationem divinam externis signis credibilem fieri non posse. ideoque sola interna cujusque experientia aut inspiratione privata homines ad fldem moveri dcbere, anathema sit. {lbid.t can. II. n<> 3.)

nous unissions ensemble les propositions révélées, soit que nous rapprochions d'un principe de la foi quelque vérité générale de l'ordre naturel, nous pouvons faire sortir d'un dogme, qui nous semblait fermé, une foule de conclusions qui l'illuminent et délectent les forces logiques de notre raison. En ajoutant à ces forces logiques l'action de notre puissance comparative, nous parvenons même à atténuer l'obscurité de l'incompréhensible et à produire, autour des plus profonds mystères, une sorte de demi-jour qui nous en montre les hautes convenances et nous fait mieux supporter de n'en pouvoir pénétrer l'essence. Le monde visible, miroir mobile du monde invisible, nous fournit une multitude d'analogies transparentes, à travers lesquelles notre raison découvre je ne sais quelles lueurs mystérieuses qui la charment, et la corrigent de son arrogante promptitude à traiter d'absurde tout ce qu'elle ne comprend pas. Des forces productrices de la nature et des facultés de notre âme, si une dans la multiplicité de ses opérations, nous dégagerons l'idée de la vie divine, où tout doit être parfait, infini, absolu, dans la

fécondité et les rapports de l'unité et de la pluralité. L'incompréhensible union de l'esprit et de la matière, eu notre personne, nous fait mieux concevoir l'union des deux natures divine et humaine, en la personne du Verbe incarné. La flexible propriété de la matière a devenir l'instrument d'une force supérieure nous incite à croire qu'elle peut devenir, dans les sacrements, l'instrument de la plus active et de la plus souveraine des forces. Les ondulations ordonnées du mouvement et de la vie sur l'immense échelle des êtres visibles nous conduisent jusqu'à ces espaces béants, où nous sommes, en quelque sorte, forcés de jeter le monde angélique, pour ne pas interrompre les progressions commencées de la perfection créée, qui monte vers le monde divin. Les mystères ne nous donnent pas encore leur dernier mot, mais, autant que possible, nous nous en rendons compte; devenus plus intelligibles, ils n'effraient plus la raison qu'ils surpassent. Lisez nos traités et nos sommes théologiques, Messieurs, vous y verrez a l'œuvre les forces logiques et comparatives de l'esprit humain, fécondant la formule dogmatique. Je ne fais pas autre chose,

LE GOUVERNEMENT DES AMES \k\

depuis douze ans que je vous instruis. L'Église encourage ce travail, laisse à toutes les opinions qui respectent son enseignement la plus complète liberté, et couvre cette liberté de la haute protection de son infaillibilité, en ne permettant à personne de devancer son jugement.

Mais, enfin, dira-t-on, |i* formule dogmatique, immuable et inflexible, se dresse, comme un barrage inhumain, à rencontre de la science qui ne peut la contredire, lors même qu'elle y est contrainte par l'évidence des faits.

Messieurs, je nie hardiment cette contrainte; je nie qu'il puisse y avoir entre les vérités que Dieu a révélées et celles qu'il a mises dans la nature, entre les formules dogmatiques issues de l'autorité divine et les formules scientifiques issues d'une expérience bien conduite, de réels dissentiments; je nie que le gouvernement des esprits dans la foi arrête leur essor dans la science; je nie que les prétendus conflits de la science et de la riHgion 4, relevés

1. L'Américain Draper, dans son ouvrage intitulé : Les conflits de la science et de la religion, a collectionné un certain nombre de contradictions apparentes, dont il est facile de faire bonne justice en démontrant qu'elles ne reposent

avec tant d'affectation par l'incrédulité, aien leur raison d'être ailleurs que dans l'ignorance, les malentendus, ou les partis pris qui égarent l'expérience ou en faussent les applications. Assurément, si l'on va déterrer dans les livres poudreux de nos vieux théologiens quelque proposition démodée, il ne sera pas difficile de prouver qu'elle est en contradiction avec la science contemporaine. Mais, toutes les propositions des théologiens ne sont pas des formules dogmatiques. Or, il s'agit ici des formules dogmatiques fixées par l'autorité infaillible de l'Église. Eh bien ! je défie qui que ce soit de mettre aucune de ces formules en opposition absolue avec aucun des faits indéniables constatés par la science. Vous entendez bien ; je dis des faits, et non pas des hypothèses ou des théories — il ne faut pas confondre. — Les hypothèses et les théories peuvent être remaniées, les faits seuls sont immuables. Si la science les invoque avec succès, ce ne peut être que contre des opinions qu'elle prend, par ignorance ou

que sur l'ignorance de nos dojrrrog et de leur véritable sens, ou sur la confusion et l'exagération des divers éléments et i '>ncl usions de lu science.

par méprise, pour des dogmes fixes. Contre ces dogmes fixes, elle ne peut mettre en ligne que des hypothèses ou des théories révisables, que le parti pris transforme, avec un dogmatisme féroce, en certitude acquise, dans le but d'en finir avec des vérités que, pour une raison ou pour une autre, il a prises en horreur. Je conçois qu'un savant passionné considère les formules dogmatiques comme des obstacles à ses évolutions, s'il a pris d'avance le parti de les contredire quand même; mais un savant judicieux et impartial les respectera comme n'étant point de son domaine; un savant chrétien n'y verra que des phares, dont la lumière propice doit l'arrêter à temps près des conclusions exagérées qu'il serait tenté de tirer des données incomplètes de l'expérience.

Non, Messieurs, non, l'Église n'a pas, l'Église n'a jamais eu la pensée d'opposer ses définitions inflexibles aux légitimes efforts que fait l'esprit humain pour connaître chaque jour plus à fond les siècles et leurs monuments, la nature et ses lois. Convaincue qu'elle possède des vérités venues d'en haut, elle corrige l'aveugle imprudence de la fausse science qui

prétend les mettre en contradiction avec des vérités venues d'en bas, ou dénaturer leur interprétation traditionnelle; mais, pour la vraie science, elle n'a que des respects, des encouragements et des bénédictions !. Elle proclame dans les solennelles constitutions des conciles la noble origine de la science humaine, la juste liberté de ses principes et de ses méthodes, les avantages qu'en retirent les sociétés, et elle est toute prête à profiter de ses découvertes pour l'élucidation, le développement, la confirmation de sa divine doctrine 2. En échange, elle de-

1. Si quis dixerit disciplinas humanas ea cum libertate tractandas esse, ut eorum assertiones, etsi doctrinae reveiatœ adversentur, tanquam vera3 retineri, neque ab Ecclesia proscribi possint, anathema sit.

Si quis dixerit fleri posse ut dogmatibus ab Ecclesia propositis, aliquando secundum progressum scientise, sensus tribuendus sit alius ab eo, quem intellexit et intelligit Ecclesia, anathema sit. (Conc. Vaticani. Constit. Dogmat. De fide catholica, can. IV, n<>s 2 et 3.)

2. Tantum abest ut Ecclesia humanorum arti et disciplinarum culturœ obsistat, ut hanc multis modis juvet atque promoveat. Non enim commoda ab eis ad hominum vitani dimanantia aut ignorât aut despiciî, fatetur imo eas, queemadmodum a Deo, scientiarum Domino, profectœ sunt, ita si rite pertractentur, ad Deum, juvante ejus gratia, perducere. INec sane ipsa vetat ne hujusmodi disciplinœ in suo quaeque ambitu propriis utantur principiis et propria methodo; sed justam hanc libertatem agnoscens, id sedulo

mande aux savants de ne point se laisser absorber par l'observation des phénomènes et des lois du monde inférieur, jusqu'à l'oubli du monde supérieur qui sollicite les regards de rame humaine ; de ne point s'opposer systématiquement à l'accord des vérités qu'ils découvrent avec les vérités qu'elle propose à. notre foi ; et, s'ils cèdent à l'attrait de son noble et saint enseignement, de remettre, avec un sentiment de douce joie et de légitime fierté, aux mains de ses docteurs, les matériaux scientifiques qu'ils emploieront à consolider l'édifice de la révélation, les armes dont ils se serviront pour lutter, avec avantage, contre les assauts de la fausse science.

Je me résume, Messieurs : l'Église, dans l'exercice de son pouvoir au gouvernement des esprits, vient au-devant de nos besoins, en prodiguant la vérité qu'elle a reçue de Dieu; elle popularise cette vérité, en la mettant à la portée des plus simples intelligences par la clarté et la précision de ses définitions ; elle l'affermit, en

cavet ne divinoe doctrinee repugnando errores in se suscipiant, aut fines proprias transgressée, ea quee sunt fidei, occupent et perturbent. (Conc. Vaticani. Constit. Dogm. De fide catholica, cap. IV, De Jide. cl rateone.)

donnant à notre faiblesse le robuste appui de son autorité infaillible; elle en assure le progrès, en stimulant les sages investigations de la raison dans l'examen des sources de la sainte doctrine, des preuves de l'intervention de Dieu, de l'enchaînement logique des dogmes, des analogies qui les illuminent ; dans la prudente et loyale recherche des vérités naturelles, dont Taccord avec la révélation doit être le plus beau triomphe de l'esprit chrétien.

Il est impossible qu'un pareil gouvernement ne soit pas fécond. Aussi, le voyons-nous enfanter trois merveilles que ne saurait produire ici-bas aucune autorité intellectuelle : le peuple des croyants, l'immense armée des martyrs, la phalange sacrée des docteurs. Le peuple des croyants, qui fâ*it retentir l'univers entier de la confession d'une môme foi, et confond les sectes religieuses et philosophiques, le monde savant lui-même où tant d'opinions se font la guerre, par l'étonnant spectacle de sa magnifique unité. L'immense armée des martyrs, tellement convaincus par l'autorité qui leur impose *la foi, qu'ils ne craignent pas de ligner de leur sang la vérité du fait divin au-

quel cette autorité emprunte toute sa force. La phalange sacrée des docteurs, majestueusement assis au sommet du monde scientifique, recevant les lumières des éternelles régions d'où Dieu fait entendre sa voix, et la lumière des régions mobiles où il a multiplié les effets de sa puissance et les images de sa perfection ; mariant ces lumières pour fortifier les établissements du christianisme, féconder les principes révélés, élucider les mystères, confondre les erreurs, et faire la synthèse de toutes sciences en une seule : la science théologique. En présence de ces merveilles, je n'hésite pas à me soumettre, comme le plus petit des enfants, à l'autorité intellectuelle de l'Église, et je remercie Dieu du plus profond de mon cœur de l'avoir préposée au gouvernement suprême des esprits.

Par l'exercice de son pouvoir doctrinal l'Église prépare l'action de son pouvoir législatif, lequel a pour mission de régler et de sou<

tenir la marche de nos volontés sur le chemin royal de nos destinées, ouvert par la connaissance des vérités divines. Ces vérités, nous l'avons vu, répondent aux plus nobles aspirations de l'intelligence; mais leur lumière féconde ne s'arrête pas aux sommets qu'elle éclaire, elle descend jusqu'aux plus intimes profondeurs de l'àme humaine et y éveille l'impérieux et sublime désir de la volonté.

Quel désir, Messieurs? Le désir qui tourmente ici-bas tout être vivant, mais plus violemment et plus noblement l'être humain : le désir du bien. Non pas du bien tel quel, mais du bien qui repose et comble notre vie agitée et besoigneuse, du bien qui lui permet de ne plus rien désirer, du bien qu'on ne peut plus perdre quand on le tient, du bien suprême, absolu, éternel.

S'emparer de ce désir, le détourner des biens infirmes et caducs vers lesquels le précipitent les basses convoitises de notre nature, et l'appliquer à son véritable objet, c'est le premier acte de l'Église au gouvernement des volontés. Les pouvoirs humains, si haut qu'ils visent, ne quittent pas la terre. L'Église nous 'montre

le ciel, y pousse nos désirs et nous y promet l'éternelle possession de Dieu dans l 'inséparable union de notre nature glorifiée avec la sienne. Dieu recevant en son sein tranquille notre fragile vie tant de fois menacée de sombrer au milieu des tempêtes de ce bas monde, Dieu nous donnant dans un éternel repos l'assurance que nous sommes à jamais sauvés, Dieu nous communiquant avec une plénitude inénarrable les trésors de son être infini, Dieu nous enivrant de sa propre béatitude : voilà le bien suprême, Messieurs! le bien privé de tout enfant de l'Eglise, et, aussi, le bien public de la société chrétienne.

La grandeur de ce but, si parfaitement en harmonie avec le plus impérieux de nos besoins et le plus élevé de nos désirs, nous donne la mesure de la noble législation qui doit nous y conduire. Il s'agit, en effet, de diriger la volonté humaine de telle sorte qu'elle puisse s'assurer, par la rectitude de ses actes, la possession du souverain bien qu'elle convoite. Donc, tandis ([lie les législations profanes riveront les efforts de notre activité à l'acquisition des biens subalternes et à des intérêts de passage, la légiste,-

tion sacrée de l'Église ne sera qu'un perpétuel sursum corda.

La base de cette législation, c'est la loi que Dieu intime à nos consciences, dérivée de la loi éternelle et déjà promulguée par le fait même de son insertion au livre incorruptible de notre âme ' ; c'est la loi descendue des hauteurs du Sinaï abreuvé de la gloire de Jébovah; la loi que la plume ardente des chérubins a tracée sur des tables de pierre, afin que la conscience pût y contrôler ses propres inspirations; la loi qui commande d'adorer Dieu, de n'avoir point d'autres maîtres que lui, de l'aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, de s'appliquer au culte de sa majesté sainte, d'honorer les chefs de la famille, d'être juste et chaste en ses actions et ses désirs, véridique en ses parties; c'est, enfin, la loi tombée, sans éclairs et sans foudres, de la bouche du Verbe incarné, la loi universelle, la grande loi, la loi du chrétien, la loi qui nous invite à être parfaits comme

t. Lex divina promulgatur eo ipso quod Deus eam mentîbus hominum insérait naturaliter cognoscendam. (Sttmm. Theol, la II* quœst., 90, a., 4, ad. 1.)

notre Père céleste est parfait, la loi qui ne multiplie nos devoirs que pour étendre notre justice et rendre plus assurée et plus glorieuse notre récompense, la loi qui nous fait faire, par des rapprochements plus intimes avec Dieu, l'apprentissage de notre éternelle union avec son être infini.

Sous toutes ses faces, cette loi est l'expression de la volonté du Chef invisible de la famille chrétienne; et, parce que nous pourrions ignorer, oublier, méconnaître, mal interpréter cette volonté, il a chargé son Église, investie de son royal pouvoir, de nous imposer ses commandements : « Emîtes docete omnesgentes, descentes eos servare qusecumque mandavi vobis. » Voilà donc, Messieurs, le second acte de l'Église au gouvernement des volontés : promulguer et interpréter la loi de Dieu; elle nous en conserve le texte pur, elle en détermine le sens, elle en précise les exigences, elle éclaire nos consciences et prévient les erreurs de notre malice ou de notre faiblesse, nous donnant, dans l'ordre pratique, la même universelle et profonde sécurité que dans l'ordre intellectuel, puisque son infaillibilité au gouvernement des

volontés est la même que celle qu'elle applique au gouvernement des esprits. Sous sa royale et maternelle conduite, nous pouvons donc marcher d'un pas ferme et hardi sur le chemin du devoir, n'ayant point à craindre l'injustice et l'immoralité qui se glissent parfois dans les législations humaines.

Quand l'Apôtre nous dit qu'il faut obéir aux pouvoirs établis comme à Dieu, il est bien entendu que la volonté des pouvoirs sera conforme en toutes choses à la volonté de Dieu. Mais, pouvons-nous compter d'une manière absolue sur cette conformité? Non, Messieurs. — Il y a, dans la vie des sociétés humaines, des heures fatales où les pouvoirs aveugles, oubliant le bien public et les libertés légitimement conquises, n'écoutent que la voix de leurs préjugés et de leurs passions et fabriquent des lois odieuses qui révoltent les honnêtes gens. Pressés d'agir par des ordres impérieux, ils regardent du côté de leur intérêt et du côté de la justice, et, sacrifiant l'un à l'autre, ils se démettent avec indignation des fonctions qui menacent de devenir pour eux un honteux vasselage, et s'écrient fièrement : Non serviamî

Je ne servirai pus ! Mais tous n'ont pas ce caractère. Il y a, parmi les serviteurs des pouvoirs, des hommes craintifs et peu clairvoyants sur qui ce mot magique : la loi, exerce une sorte de fascination. — Esclaves d'une formule, ils se décideront à devenir les complices de quelque grande iniquité, qu'ils n'ont que vaguement entrevue à travers ce qu'ils appellent le devoir. — Nous devons les plaindre. Il n'en est pas moins vrai, cependant, qu'en obéissant aux hommes, ils ont outragé Dieu. Nousmêmes, Messieurs, en bien des circonstances, lorsque, par égard pour le bien public, nous soumettons notre volonté aux lois humaines, nous ne sommes pas toujours sûrs d'obéir à la justice plutôt qu'à l'arbitraire et au caprice de quelque exploiteur titré de notre trop confiante honnêteté.

Dieu merci! -nous n'avons à redouter ni les révoltes de notre conscience indignée, ni les périls de notre timidité, ni les méprises de nos courtes vues, ni les abus de notre confiance, en nous soumettant au gouvernement de l'Église. — Dieu lui a fait voir dans une infaillible lumière ses lois existantes, et elle ne se trompe

jamais sur leur application. Quand elle a parlé, nous pouvons aller de l'avant sans jamais craindre que la justice et les bonnes mœurs souffrent de nos actions, et triompher de nos hésitations, par cette souveraine parole : « Dieu le veut ! »

Grâce à l'infaillibilité de l'Église dans la promulgation et l'interprétation de la loi de Dieu, nous voilà donc certains que notre volonté, d'accord avec la volonté d'en haut, suit la voie directe qui la doit conduire à la possession du bien suprême. Cette assurance est déjà un grand secours pour notre faiblesse; mais la royale maîtresse des mœurs chrétiennes fait davantage. Entrant clans l'exercice propre de son pouvoir législatif par un troisième acte de son gouvernement, elle nous facilite l'observation des préceptes divins, en édictant des lois qu'on pourrait appeler : les lois organiques de la divine constitution qui régit la société chrétienne.

Comparez, je vous prie, les commandements de Dieu perfectionnés par la loi évangélique aux commandements de l'Église, vous reconnaîtrez en ces derniers un travail de précision

qui détermine, à l'égard des premiers, l'application des efforts de notre volonté. — Nous devons adorer Dieu et l'aimer par- dessus toutes choses : l'Église nous dicte les formules saintes par lesquelles s'expriment notre respect et notre amour ; elle nous apprend à sanctifier le jour que le Seigneur s'est réservé, elle nous convoque aux fêtes des mystères par lesquels il nous a manifesté sa puissance et sa bonté, elle nous oblige à prendre part au grand acte du sacrifice : prière par le sang, hommage suprême rendu par un Dieu à la suprême majesté de Dieu. — A nos devoirs religieux, la loi divine ajoute des devoirs multiples à l'égard de nousmêmes et de nos semblables, devoirs facilement oubliés dans les agitations et les ténèbres de notre vie pécheresse : l'Église nous enjoint de rentrer en nous-mêmes à des époques réglées, de confesser nos fautes aux pieds du Christ, représenté par le prêtre qu'il a investi de ses pouvoirs, et de recevoir, avec l'assurance de notre pardon, la grâce d'être plus fidèles aux devoirs que nous avons trahis. — Jésus-Christ nous a dit : « Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez pas

lo8 LE GOUVERNEMENT DES AME:,

la vie en vous » : l'Église exige que nous lui demandions, au moins une fois chaque année, de participer au banquet sacré où notre âme, communiant à la vie divine, se prépare à l'éternel festin des cieux. — Pour assurer l'empire de rame sur la chair et façonner un peuple spirituel qui sache se rendre maître de ses passions, le Seigneur a proclamé la grande loi de la pénitence écrite en caractères sanglants sur sa chair martyrisée : l'Église, justement inquiète de notre mollesse, nous impose à jours fixes des abstinences et des jeûnes, œuvres afflictives qui, si elles ne nous domptent pas, suffisent au moins à nous rappeler la nécessité des exercices violents qui étoufferont, en notre nature tourmentée, les cris et les exigences de la bète, et nous configureront au Christ souffrant et immolé.

Je regrette, Messieurs, de devoir me borner à ces simples indications. Si nous avions le temps de l'entreprendre, l'étude comparative de la législation divine avec la législation ecclésiastique pourrait remplir des volumes, où les moindres détails nous montreraient tout ce que l'Église met d'admirable intelligence et de

miséricordieuse bonté au service de la gloire de Dieu et de notre faiblesse, dans l'exercice de son pouvoir législatif.

Cette admirable intelligence et cette miséricordieuse bonté de l'Église se révèlent encore dans la manière dont elle applique ses propres lois. Sans nuire à l'unité fondamentale des pratiques chrétiennes, elle sait tenir compte des temps, des lieux et des circonstances, diversifier les pompes de son culte et la rigueur de ses prescriptions,selon le génie, le tempérament, les habitudes des peuples qu'elle gouverne ; aller au-devant des prévarications, en adoucissant sa discipline; chercher avec^une pieuse industrie, dans nos observances, un minimum, dont Dieu se contente, et dont ne peuvent se plaindre m les forces défaillantes de nos corps ni la générosité amoindrie de notre foi et de notre amour.

Toutefois, Messieurs, cette charitable condescendance de l'Église pour notre faiblesse ne lui fait point oublier nos grandeurs. Quand elle voit des âmes, en proie au divin tourment de la perfection, se sentir emportées par de généreuses aspirations au-dessus du niveau

disciplinaire qui règle la vie du plus grand nombre, elle leur ouvre le code mystérieux des conseils évangéliques et les pousse à l'héroïsme de toutes les vertus divines et humaines. \ous avez entendu naguère ses cris sublimes, lorsqu'elle disait à la foi, à l'espérance et à la charité, à la prudence, à la justice, à la force, à la tempérance : « Plus haut! Plus haut! Ascende superius! » Cet encouragement, elle le rend aussi expressif et efficace que possible en codifiant la perfection, c'est-à-dire en transformant en préceptes les conseils de l'Évangile, pour toutes les âmes de bonne volonté qui désirent enchaîner leur liberté par cette haute législation. — Au moyen des vœux et des règles monastiques, elle crée des séminaires de sainteté, où se compensent toutes les concessions que notre faiblesse arrache à sa maternelle indulgence. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit longuement en traitant de la sainteté qui caractérise l'œuvre du Christ *. Je me contente d'en appeler à vos souvenirs et de les résumer en cette conclusion : Faire des héros de vertus, tel est

4. Cf. Cinquante-troisième conférence, la sainteté de l'Église.

le suprême résultat de la féconde législation de l'Église. A ce résultat, elle donne une solennelle et perpétuelle consécration, en s'associant, par un dernier acte de son gouvernement, à la munificence du Dieu qui couronne les saints d'une gloire privilégiée. Les pouvoirs humains auront beau inventer des honneurs pour récompenser la science, les vertus, les services de ceux qui furent grands parmi leurs concitoyens, jamais ils ne s'élèveront à la hauteur des décrets de canonisation. Leurs distinctions n'auront, la plupart du temps, pour effet que de flatter la vanité et de provoquer une stérile admiration, si elles n'excitent pas la jalousie de ceux qu'on oublie et la critique de ceux qui savent -à quoi s'en tenir sur l'aveuglement et le favoritisme des partis. Les honneurs de l'Église, au contraire, accordés par une autorité qui ne se trompe pas, ne perpétuent le souvenir des saints que pour les proposer à l'imitation du monde chrétien en y entretenant l'émulation des plus hautes vertus.

Mais quoi! J'entends protester contre cette émulation. On reproche à l'Église de trop appliquer nos désirs à des biens lointains et

invisibles, et de déconsidérer ceux qui nous touchent de plus près. Sous sa direction, l'homme apprend à mépriser la terre et nry veut tenir qu'une toute petite place, où il aura le loisir de rêver le ciel. La royale domination que nous tenons de la nature ne se manifestera donc que par des dédains à l'endroit des créatures, et, au lieu d'en tirer parti pour accélérer la marche des progrès utiles, nous nous contenterons, par amour d'un bonheur qui n'est pas de ce monde, d'une vie improductive pour les sociétés auxquelles nous avons l'honneur d'appartenir.

A ce langage, Messieurs, vous reconnaissez les adorateurs de l'utile dans sa plus triviale acception. — Uniquement préoccupés d'exploiter, au profit des plus grossiers besoins, des biens qui, tous ensemble, ne sauraient remplir la vaste capacité de l'âme humaine, uniquement appliqués à dépenser leur ac vite en des œuvres vulgaires, ils ne comprennent pas, ces aveugles, que le plus grand service que l'on puisse rendre à ses semblables, c'est de leur rappeler, par l'ardente recherche du souverain bien, que lui seul est à la mesure de nos désirs; que le meil-

leur moyen d'entretenir parmi les hommes la pratique des vertus qui nous honorent, c'est de leur en montrer les exemples héroïques ; par conséquent, que ceux que le gouvernement de l'Église a façonnés à la perfection, par cela môme qu'ils sont saints, sont, de tous les membres d'une société, les plus utiles, si l'on tient compte de l'importance de notre vie morale.

Mais, je vais plus loin, Messieurs : je soutiens que le gouvernement de l'Église, tout en se proposant pour but suprême de nous assurer la possession des biens éternels, est, de tous les gouvernements d'ici-bas, celui qui a travaillé et qui travaille encore le plus efficacement à la gloire et au bonheur temporel des peuples. Le sursum corda ne nous fait pas oublier qu'il y a sur la terre des devoirs à remplir, et la législation sainte qui dirige nos volontés, bien loin de nous détacher de ces devoirs, nous y enchaîne plus étroitement que toutes les lois humaines. On demande des hommes utiles ! Mais, n'étaientils pas utiles ces millions de confesseurs de la foi qui apprenaient aux tyrans que la conscience humaine échappe à lfcTir pouvoir et que, s'ils

ont droit à l'obéissance de leurs sujets, il ne leur est pas permis d'humilier les peuples jusqu'à l'adoration servile de leur despotisme? N'étaient-ils pas utiles ces sublimes anachorètes qui protestaient, par l'austérité de leur vie, contre la corruption infâme dont se mourait le monde païen? N'étaient-ils pas utiles ces papes, ces évêques, ces prêtres qui allaient au-devant des barbares, domptaient leur colère, éclairaient leur ignorance, assouplissaient leur volonté sauvage, transformaient leurs mœurs, et les préparaient aux bienfaits de la civilisation ? N'étaient -ils pas utiles ces pontifes et ces augustes assemblées qui. au nom de la liberté des enfants de Dieuv réclamaient l'affranchissement des esclaves et finissaient par user leurs chaînes f? N'étaientils pas utiles ces infatigables moines qui perçaient les forêts, défrichaient les sols stériles, assainissaient les marais, fécondaient la terre

1. Marculphe, moine «lu vue siècle, nous donne la formule de l'affranchissement :

« Pour le salut de mon âme et pour obtenir le bonheur éternel, pour affranchir du joug de la servitude mon esclave et sa postérité, atîn qu'à partir de ce jour et à tout jamais il vive en sûreté et maître de lui-même; qu'il aille où il voudra, ayant les portes ouvertes, et qu'il ne soit soumis à

et groupaient autour de leurs couvents des populations que la dispersion et l'isolement condamnaient à la sauvagerie et à la misère? N'étaient-ils pas utiles ces vaillants chevaliers que l'Église jetait sur l'Orient au cri de : Dieu le veut! pour arrêter les flots de la barbarie musulmane, toute prête à envahir l'Occident? N'étaient-ils pas utiles ces laborieux et patients cénobites qui recueillaient et copiaient, dans leur cellule, les manuscrits de l'antiquité, sauvant ainsi les lettres et les sciences du naufrage où menaçaient de les engloutir l'ignorance et l'oubli des peuples, tourmentés par les guerres d'invasion? N'étaient-ils pas utiles ces hommes d'Église qui encourageaient les arts, multipliaient ces chefs-d'œuvre d'architecture, de sculpture, de peinture que nous admirons encore, fondaient les universités célèbres où venait s'instruire la jeunesse de tous les pays et les humbles écoles où l'enfant

personne, si ce n'est à Dieu, pour l'amour de qui je l'affran* chis. »

On lit dans la vie de saint Germain de Paris qu'il avait coutume de dire, quand on lui offrait quelque don : « Rendons grâces à la clémence divine, car il nous arrive de quoi effectuer des rachats d'esclaves. »

du pauvre était initié aux connaissances élémentaires? N'étaient-ils pas utiles ces saints dont l'àme tendre compatissait à tous les maux, et qui donnaient l'essor à ces grandes et innombrables institutions de charité que nous voyons toujours en lutte contre les faiblesses, les infirmités, les misères, les déshonneurs de l'humanité? Ne sont-elles pas utiles ces légions généreuses d'hommes et de femmes qui, fidèles aux traditions du glorieux passé de l'Église, se dévouent à l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, au culte des pauvres, des malades, des convalescents, des incurables, des orphelins, des vieillards, des flétris, de tous les abandonnés qui réclament du pain, des soins, des consolations, des affections, de l'estime, des réhabilitations? Ne sont-ils pas utiles ces courageux missionnaires qui s'expatrient librement pour aller prêcher l'Évangile aux nations infidèles, étendent et soutiennent jusqu'aux extrémités de la terre le prestige et l'honneur des peuples européens? Non, l'Église ne craint la concurrence d'aucun pouvoir et d'aucun >\stème de gouvernement pour former des hommes utiles. — Entre les deux citoyens que

me rappellent l'église Saint-Vincent de Paul et la rue Lafayette, qui y conduit, je n'hésite pas à préférer le premier, et je suis sûr, Messieurs, que vous partagez mes préférences.

Étrange contradiction ! Ces mêmes hommes qui accusent l'Église de trop se désintéresser de l'utile et de stériliser notre vie se plaignent, à grands cris, de ses envahissements, ne songent qu'à la dépouiller, et déploient une satanique énergie pour la refouler dans la sphère où ils lui reprochent de rester. L'Esprit-Saint a bien dit : « L'impiété se ment à elle-même : Mentita est iniquitqs sibi. »

Mentez, mentez, vous ne parviendrez jamais à faire oublier ni méconnaître la noble, intelligente, sage et féconde action de l'Église du Christ dans le gouvernement des âmes; vous ne nous empêcherez jamais de lui dire — merci! pour son zèle à populariser la vérité et à nous assurer la possession du bonheur éternel ; merci ! pour la confiance et la sécurité que son pouvoir infaillible donne à notre esprit dans la connaissance du vrai, à notre volonté dans la pratique du bien ; merci ! pour les secours qu'elle prête à notre faiblesse ; merci ! pour le

soin qu'elle prend d'accroître nos grandeurs intellectuelles et morales; merci! pour t us ses bienfaits. — Vous n'étoufferez jamais la grande voix du prophète qui, pour l'Église comme pour le Christ, a chanté naguère cette strophe de joyeux avènement : « Arme-toi de tous les charmes de ta beauté, marche en avant, que les chemins te soient prospères, et règne sur le monde : Specie tua H pulchritudine tua intende, prospère procède* et régna ! '.. a

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