‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 4)Chapitre 24 sur 50 · I. Psalm.XLIV · texte numérisé non relu

I. Psalm.XLIV

CINQUANTE-HUITIÈME CONFÉRENCE

LA RÉPRESSION Dx\NS l'ÉGLISE

CINQUANTE-HUITIEME CONFÉRENCE

Monseigneur *, Messieurs,

La sainte monarchie préposée par le Christ au gouvernement des âmes y met en œuvre ses pouvoirs et ses prérogatives, avec une noblesse, une intelligence, une sagesse, qu'on ne rencontre en aucun des gouvernements humains ; elle en est récompensée par une admirable fécondité. Mais, comme toute autorité, elle se heurte aux oppositions des âmes superbes ou corrompues qui ne peuvent souffrir de porter un joug, lors même qu'il leur vient de Dieu. Contre ces oppositions, l'Église doitelle être absolument désarmée? Les idolâtres de la liberté humaine le prétendent: la raison nous

\: Mgr Richard, archevêque de Larisse, eoadjuteur de Paris.

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dit que cela est impossible : Aucun pouvoir n'est complet, s'il ne peut faire valoir ses droits jusqu'à la répression de ceux qui les contestent, les méprisent, les violent. Nous avons donc à examiner aujourd'hui la question de la répression dans l'Église. Question délicate, qu'on ne peut pousser à fond sans effaroucher les préjugés depuis longtemps accrédités par la tolérance exagérée sous laquelle s'abrite l'esprit indépendant de notre siècle, malheureusement encouragé par la mollesse de notre foi.

Ces préjuges ne me font pas peur, Messieurs; j'ai résolu de les affronter avec toute la franchise et l'énergie que me donne la conviction d'une vérité qu'il vous faut connaître, pour avoir une idée juste et complète des pouvoirs de la sainte monarchie instituée par Jésus- Christ. — Suivez-moi donc sur le terrain des principes, où je prétends établir le droit de l'Église à la répression, — sur le terrain de fait, où je prétends justifier l'usage que l'Église a fait de ce druit.

« Toute révolte, dans un ordre quelconque, dit saint Thomas, doit être réprimée par l'ordre lui-même concentré en son chef, principe de l'unité, et, dans la nature comme dans les choses humaines, la répression ne se peut faire qu'au détriment de celui qui s'insurge1. » Voyez comme dans un corps vivant les éléments, animés d'une même force, opposent, au principe morbide qui tend à les dissoudre, de véhémentes et salutaires réactions. — Où ces réactions ne se font plus, le corps est irrémédiablement condamné à l'infirmité ou à la mort. Or, Messieurs, toute société est un corps vivant dont les éléments sont ordonnés et agrégés

1. Ex rébus naturalibus ad res humanas derivatur ut id quod contra aliquid insurgit, ab eo detrimentum patiatur. Videmus enim in naturalibus quod unum contrarium vehementius agit altero contrario superveniente.... Unde in hominibus hoc ex naturali iuclinatione invenitur, ut unus quisque déprimât qui contra ipsum insurgit. Manifestum est autem quod qucccumque continentur sub aliquo ordine, sunt quodammodo unum in ordine ad principium ordinis : unde quidquid contra ordinem insurgit, consequens est ut ab eo ordine, et principe ordinis deprimatur. (Summ. Theol.,[*U«9 quœst. 87, a. 1.)

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selon certaines lois du vrai et du bien qu'on ne peut violer sans attenter à l'unité, sans compromettre, par conséquent, l'existence même du corps social. Que les violations se multiplient impunément, l'ordre aura bientôt perdu son empire régulateur et sa force unifiante; et la société pulvérisée s'effondrera dans une honteuse anarchie. Il est donc nécessaire que toute violation des lois sociales soit réprimée : la répression est, dans les sociétés humaines, l'arme souveraine et triomphante de la lutte pour l'existence. Vous la rencontrerez aux mains de tous les pouvoirs, et il vous est facile de constater que, là où elle frappe juste et fort, la sécurité et la prospérité publiques bénéficient de ses coups.

Pourquoi l'Église serait-elle privée de cette arme? Pourquoi, société parfaite, dont les éléments, ordonnés et agrégés par les plus sublimes et les plus pures lois de vrai et de bien, forment la plus vaste et la plus magnifique des unités, serait-elle condamnée à se laisser entamer impunément? Gela ne se conçoit pas, Messieurs. Puisque Dieu a mis dans la nature et dans les sociétés humaines une puissance de

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répression pour protéger leur existence, nous devons croire qu'il l'a mise également dans son Église. — Autrement, les solennelles et énergiques paroles par lesquelles il lui a confié le pouvoir de gouverner les âmes ne sont plus que l'expression dérisoire d'une investiture sans effet. Il a dit : « Qui vous écoute, m'écoute, qui vous méprise,me méprise. » Est-ce que cela peut signifier : Si l'on refuse de vous écouter, ne vous en inquiétez pas; si l'on vous méprise, laissez faire? Et ailleurs : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. » Est-ce qu'on peut lier efficacement par des lois dépourvues de toute sanction? — A moins de s'engager à un miracle perpétuel de justice vindicative pour son propre compte, Dieu ne pouvait pas priver son Église de la puissance qui complète ici-bas tout ordre, en son principe directeur et conservateur. La société spirituelle qu'il fondait était un progrès sur toutes les autres sociétés ; en lui donnant des pouvoirs supérieurs à tous les pouvoirs, il devait les lui donner complets.

Aussi, Messieurs, l'Église a-t-elle toujours été convaincue qu'elle avait reçu des pouvoirs

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complets, et, dès son origine, nous la voyons revendiquer et exercer, avec le pouvoir doctrinal et le pouvoir législatif, le pouvoir coercitif. « Je vous ai annoncé, écrit saint Paul aux Corinthiens, et, tout absent que je suis, je vous annonce encore. comme si j'étais présent, que, si je retourne vers vous, je n'épargnerai pas ceux qui ont péché \ » Appliquant le précepte du Sauveur : « Que celui qui refuse d'écouter l'Église soit pour vous comme un païen et un publicain, » il écrit à son disciple Tite : « Après une ou deux admonestations, sépare-toi de L'hérétique, car il est perverti, il fait sciemment le mal et se condamne par son propre jugement 2. » Un crime honteux a été commis à Corinthe; il le juge de loin : « Comment! ditil, vous n'avez pas encore chassé le coupable d'au milieu de vous? Rassemblez-vous et livrezle à Satan, pour la perte de son corps et le salut

1. Prœdixi, et praedico, ut prœsens, et nunc absens, eis qui ante peccaverunt, et caeteris omnibus, quoniam si venero iterum, non parcam. (II Cor., cap. XIII, 2.)

2. Hsereticom hominem post unam et secundam correptionem devita : sciens quod subversus est qui ejusmodi est, et delinquit, quum sit proprio judicio condemnatus. \Tit., cap. III, 10, 41.)

de son âme '. » — La conduite du grand Apôtre n'est point un fait isolé du siècle de ferveur pendant lequel la lutte pour l'existence était engagée plus vive, plus intense, contre l'audace des faux évangélistes et les retours trop faciles des fidèles à la corruption des gentils ; c'est le commencement d'une tradition qui se poursuit à travers tous les âges du christianisme; c'est l'exercice primitif d'un droit que l'Église n'a jamais cessé de revendiquer, et qu'elle définit dans cette déclaration d'un de ses papes : « Le Christ, notre Seigneur et sauveur, a conféré à son Église non seulement le pouvoir de diriger les fidèles par conseil et persuasion, mais encore le pouvoir de commander par des lois, de contraindre et réprimer les égarés et les révoltés par des jugements publics et des peines salutaires2. »

1. Omnino auditur inter vos fornicatio, et talis fornicatio qunlis nec inter gentes, ita ut uxorem patris sui aliquis liabeat. Et vos inflati estis; et non magis luctum habuistis ut tollatur de medio vestrum qui hocopus fecit. Ego quidem absens corpore, prœsens auïem spiritu, jam judicavi ut preesens euin qui sic operatus est : in nomine Domini Nostri Jesu Christi, congrcgatis vobis et meo spiritu, cum virtute Domini nostri Jesu, tradere hujusmodi Satanée in interitum carnis, ut spiritus salvus sit in die Domini Nostri Jesu Christi. (I Cor., cap. V, 1, 5.)

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