Collatam a Christo Domino et salvatore nnstro Ecclesiœ
Il est donc certain, Messieurs, que l'Église a le droit de pourvoir, par l'exercice de sa puissance coercitive, à la conservation de l'ordre divin qui la fait être la véritable et unique société religieuse instituée par le Christ. Toute atteinte portée à l'unité de sa foi ou à la sainteté de ses mœurs devient, pour la communauté chrétienne, un péril qui ne peut être conjuré que par la répression.
Mais remarquez, je vous prie, quelle différence entre la répression dans l'Église et la répression dans la société. Ici, rien que la justice inexorable. La société ne se préoccupe que de châtier l'outrage fait à la majesté des lois, de préserver le corps social de la corruption d'un de ses membres, de contenir par l'intimidation les audaces du crime. Sa main brutale pèse sur nos instincts et nos basses passions, sans tenir compte de notre raison et des nobles sentiments
suœpotestatem non soium dirigendi per concilia et suasioncs, sed etiam jubendi per leges, ac devios contumacesque exteriori judicio et salubribus pœnis coercendi atque cogendi. (Bened. XIV. ad Primat. Archiep. et Episcop. Poloniœ 1755. Renouvelée par Pie VI dans sa bulle dogmatique Auctorem fldei. qui qualifie d'hérétique la doctrine contraire du synode de Pistoie.)
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Je notre cœur. — Que lui importe l'amendement des criminels, pourvu qu'elle les empêche de nuire? Telle n'est point la conduite de rÉglise, lorsqu'elle sévit. Sa première préoccupation est d'obtenir/ par la répression, le repentir et la transformation de ceux qu'elle frappe. Avec un art divin où l'on reconnaît les inspirations de la miséricorde dont le Christ a rempli son cœur, elle gradue les châtiments, ne se décidant aux extrêmes rigueurs de son droit vengeur que lorsqu'elle y est contrainte par l'orgueilleuse obstination des coupables. La pénitence, la censure et la peine, telles sont les trois étapes de sa justice.
C'est par la pénitence que commence son action répressive; avant que les fautes deviennent publiques, elle en promet le pardon à quiconque viendra les confesser avec un cœur contrit. L'humiliation d'un aveu dont elle gardera l'éternel secret, quelques œuvres affectives que nous pourrons cacher dans l'ombre d'un oratoire ou dans l'intimité de nos foyers, des réparations discrètes, qui, la plupart du temps, ne feront connaître la faute qu'en déguisant celui qui l'a commise, voilà ses premières
rigueurs. A ceux qui les acceptent, elle donne, en échange, l'amitié de Dieu, la paix du cœur, et la grâce, qui s'empare de nos généreuses résolutions, les affermit, nous aide à triompher du mal qui déshonorait notre vie et à en effacer, dans notre âme régénérée, jusqu'aux derniers vestiges.
Que si l'erreur et le vice, se produisant au dehors, deviennent, par le scandale, d'insolentes et dangereuses provocations, la justice de l'Église se fait plus sévère; mais elle est toujours prête à se laisser désarmer par le repentir. Il n'est aucun pécheur public qu'elle ne consente à réhabiliter publiquement, quand il aura purifié son cœur et réparé les scandales de sa vie par de salutaires expiations. Si vous avez lu l'histoire des premiers siècles du christianisme, vous devez vous souvenir de ces humbles pénitents contre lesquels l'Eglise déployait les rigueurs de sa discipline. Ceux-ci, condamnés à assister debout aux préludes du saint sacrifice, et chassés du temple, au moment où s'engageait l'action eucharistique par l'offrande des dons qui devaient devenir le corps et le sang de Jésus-Christ; ceux-là, péniblement pros-
ternes pendant tout le temps qu'il leur était donné d'unir leurs prières à celles des fidèles ; les auditeurs, privés de toute participation à la prière publique et admis seulement à entendre la parole de Dieu ; les pleurants, revêtus d'un cilice et la tête couverte de cendres, implorant, à la porte de l'Église, la pitié des passants. Point de privilèges! Les empereurs mêmes n'étaient pas épargnés, et le grand Théodose, vaincu par la fermeté d'Amboise, devait expier, en présence du peuple qu'il avait révolté par sa cruauté, le massacre de Thessalonique ; ajoutez à cela les abstinences, les jeûnes, les aumônes, les macérations. — Ces pénitences ne duraient pas un jour seulement, mais dix ans, vingt ans, trente ans, quelquefois jusqu'à la mort, selon la gravité des crimes. 11 fallait cela, pour inspirer aux générations, encore imprégnées des influences malsaines du paganisme, l'horreur de certains vices qu'une longue habitude avait accrédités. — Toutefois, l'ingénieuse miséricorde de l'Église savait atténuer la honte de ce régime pénitentiaire. Aux pécheurs publics, elle mêlait des pécheurs secrets et, quelquefois, de généreux innocents,
dont la présence, soupçonnée par les fidèles, attendrissait leurs cœurs et y étouffait la tentation du mépris. Et combien de fois l'heure du pardon était devancée par de sincères douleurs ! Et quelle joie , dans l'assemblée des saints, quand le pécheur réhabilité y reprenait sa place et ses droits !
Nous n'avons plus de ces spectacles, Messieurs, bien que les scandales du paganisme social nous assiègent ; cependant, la main de L'Église se fait encore sentir sur le pécheur. Si vous sondiez les profondeurs de nos cloîtres, vous y rencontreriez, peut-être, des âmes domptées par une puissance répressive qu'aucune autorité humaine ne peut avoir ici-bas, des âmes qui, si elles n'eussent consenti, sur les injonctions d'un pouvoir divin, à expier leurs fautes et à vaincre leurs sauvages passions par les humiliations et les douleurs d'une vie immolée, seraient aujourd'hui les fléaux de l'Église et de la société.
La répression n'irait pas plus loin que la pénitence, s'il n'y avait des superbes, qui refusent de s'humilier et qui, sourds aux avertissements de l'Église, préfèrent aux touchantes et
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salutaires péripéties de l'expiation les périlleuses aventures de la contumace. Ils ont blasphémé contre la foi ou odieusement violé la loi chrétienne, et, au lieu de se soumettre à la douce autorité qui les presse de venir à récipisceuce, ils prêchent insolemment l'hérésie, affichent leur mépris de toute discipline, et menacent d'inoculer au troupeau de Jésus- Christ les poisons de l'erreur et du vice. Tant de faiblesses humaines leur promettent une facile complicité, que, si on ne les réprimait, c'en serait fait de l'intégrité de la foi et de la pureté des mœurs chrétiennes. L'Église, jalouse de ces deux grands biens, se souvient, en présence du péril, de la haute et souveraine magistrature dont le Christ l'a investie. A bout d'exhortations et de prières, elle juge, condamne, et fulmine l'excommunication qui retranche de son sein les révoltés : Avertissement terrible pour ceux dont l'âme chancelante était prête à céder aux suggestions de l'erreur ou à succomber sous la pression du scandale : juste châtiment des misérables que la bonté d'une mère n'a pu toucher. Ils outragent, elle les Rétrit; ils ne veulent plus de sa doctrine et de
sa loi, elle supprime ses suffrages et ses grâces; ils font métier d'empoisonneurs, elle les sépare de ceux qu'ils pourraient pervertir, et défend de les approcher; et, pourtant, sa justice, tout en se montrant sévère, se refuse d'être cruelle. La censure n'est point un châtiment sans merci. Quand il sera lassé d'en porter le fardeau et de marcher aux abîmes éternels, l'excommunié repentant pourra crier miséricorde , obtenir la levée de la sentence qui l'écrase et, de loup ravisseur, redevenir agneau de la sainte bergerie.
Mais, si l'orgueil, plus fort que sa conscience, l'affermit dans une incorrigible rébellion, alors c'est la peine suprême : l'anathème ! L'anathème, qui déracine tous ses droits de chrétien, le déporte au royaume de Satan, l'enveloppe de mort et de damnation, selon la lugubre expression de saint Augustin, et poursuit jusque dans la tombe sa dépouille exécrée \
1. Rccte scribebat Bonifacius VIII (in cap. I, De sent., txcomm. 6) : Excommunicationem esse medicinalem et chsciplinantem non eradkantem : Anathema vero, aiebat, Augustinus (in can. 18, caus. 2. quœst. 1) : esse mortale, quod etiam legitur (in can. 41, caus. 11, quœst. 3) ubi dicitur vtemz morte damnatio... Hinc fit ut anathema pœna potius
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Pénitence, censure, peine, tout est juste, Messieurs, dans la répression de l'Église. Elle ne contraint personne à entrer dans son sein, mais, selon la sage remarque d'un rationaliste contemporain, « elle est parfaitement libre d'imposer ses conditions à ceux qui demandent sa communion *. »
Cependant lapuissance répressive del'Église, alors même qu'elle n'emploie que des armes spirituelles contre les contempteurs de sa doctrine et de ses saintes lois, ne manque pas de censeurs qui l'accusent d'outrecuidance, d'usurpation, de tyrannie. La plus sacrée de toutes les libertés, disent-ils, est la liberté de
sit quam censura, sit insuper longe gravius excommunica- Mone... seu tantum excommunicati, seu etiam anathematizati Bunt extra ecclesiam, non tamen eodem modo. Si quidem anathematizati jura omnia ecclesiasticata, radicitm, ita dixerim, avulsa, amisisse censentur, instar deportaiorum, qui a civitate quasi mortui amandantur, extinctis omnino juribus universis. At excommunicati necdum insordescentes, ut ut extra ecclesiam dejecti, et ni h il cum fidelibus caeteris commune exercere valentes, aliqua tamen jura, ita dixcrim, servant, 1ère instar relegatorum, quibus extra civitatcm constitutis nihil est, quod agere commune cum civibus in urbe valeant, summum tamen jus civitatis adhseret, dixerim paucis, non facto ipsi sed nudo jure sunt cives. (Berardi Commentaria in jus ecclesiasticum univcrsum, part. II, dis- Bert. III, cap. 6.) 1. Jules Simon.
penser. L'homme en use pour se faire des convictions ; quelles qu'elles soient, ces convictions ont droit au respect de tous. Qu'on ne les partage pas, soit; mais, qu'on les maudisse, qu'on les exècre, qu'on prétende par là en arrêter la légitime expansion, c'est le tait d'une condamnable et insupportable intolérance. Il n'y a pas de péché d'hérésie, il n'y a que des manières différentes d'envisager certains points de doctrine, et, puisque nous sommes tous doués des mômes facultés intellectuelles, personne ne doit croire qu'il voit mieux que son semblable et que ses convictions l'autorisent à proscrire celles d'autrui... Nous ne nous opposons pas à ce que l'Église ait son credo, mais nous trouvons mauvais qu'elle s'indigne et s'arroge le droit d'anathématiser quiconque ne croit pas ce qu'elle croit. L'anathème n'est pas une raison, et nous estimons qu'il serait plus sage et plus digne de controverser que de maudire.
Tel est le langage des partisans de la tolérance doctrinale. Il couvre une erreur monstrueuse, à savoir : qu'il n'y a pas de vérités certaines, au moins dans l'ordre religieux et moral, et que toutes les croyances humaines se
réduisent à de pures opinions. — En effet, Messieurs, du moment qu'on admet qu'il y a quelque part une vérité certaine, il faut de toute nécessité conclure à l'intolérance doctrinale, car la vérité ne peut pas pactiser avec l'erreur. Pour vous bien faire comprendre cette donnée de sens commun, permettez-moi de vous montrer, par un exemple familier, les censeurs de l'Église en contradiction avec leur principe de tolérance absolue. Ils ont la ferme conviction que ce qu'ils possèdent leur appartient, et ne manquent pas d'excellentes raisons pour justifier le droit de propriété. Fruit du travail de ceux qui nous ont précédés dans la vie ou de notre propre industrie, la propriété est à leurs yeux une chose sacrée. L'homme est maître du bien qu'il a légitimement acquis : voilà certes une vérité dont ils sont profondément pénétrés. Et, pourtant, si quelque rêveur de communisme ou quelque prolétaire, traînant à travers la société le boulet de sa misère, est convaincu que la propriété est un vol, pensez-vous qu'ils respectent ses convictions? Fi donc ! Ils n'auront pas d'expressions assez fortes pour manifester leur indignation d'un
tel blasphème; ils se plaindront amèrement de la mollesse des pouvoirs qui laissent se produire l'abominable doctrine, dont leur caisse frémit d'horreur ; ils maudiront ceux qui ont l'audace de la professer, ils demanderont contre eux de promptes et vigoureuses répressions ; ils établiront autour de leur famille un cordon sanitaire d'activé surveillance et de minutieuses précautions, pour empêcher que leurs serviteurs ne soient infectés de cette hérésie sociale, et, si l'un d'entre eux a le malheur de ne pas la trouver exécrable, ils le chasseront impitoyablement et lui interdiront les approches de leur maison, comme on interdit aux pestiférés les approches d'une ville qu'on veut préserver d'un fléau. Si je ne me trompe, Messieurs, voilà de la belle et bonne intolérance, avec accompagnement d'excommunication et d'anathème. Je ne la blâme pas; mais je veux qu'on soit conséquent et que l'on cesse d'invoquer, pour censurer l'action répressive de l'Église, des principes qu'on jette à l'eau quand il s'agit de protéger des biens qui ne sont rien, si on les compare au grand bien de la vérité divine. Ce grand bien, l'Église le possède; héritière
du Dieu qui, par pure bonté, a pria notre chair et a vécu au milieu des hommes pour les instruire de ce qu'ils doivent croire et de ce qu'ils doivent faire, elle ne refuse à personne le contrôle de ses titres de propriété. — Le miracle de sa naissance, le sang de ses martyrs, le prodige de son inexterminable vie, la tradition ininterrompue de son enseignement, autant de preuves triomphantes de la légitimité de ses droits. Elle en est convaincue jusqu'à répandre son sang pour les affirmer, et l'on voudrait qu'elle souffrît sans se plaindre les contradictions de l'erreur? On voudrait que, certaine de posséder la vérité, elle .s'abstînt de dire à celui qui la nie : — Tu as menti? — On voudrait que, insensible à la gloire de Dieu, qui lui a confié le dépôt d'une doctrine céleste, elle permît à l'hérésie d'y porter impunément une main sacrilège? On voudrait qu'instituée par le Fils de Dieu, et ne vivant que d'unité et de sainteté, elle ne chassât pas de son sein ceux qui n'ont d'autre ambition que de la diviser ou de la corrompre? On voudrait que, chargée d'assurer à ses enfants la possession de Dieu, l'éternel bonheur des cieux, bien public de la société
chrétienne, elle ne les séparât pas des misérables qui cherchent à les entraîner à la damnation? On voudrait que, luttant pour le plus noble et le plus saint des intérêts, elle se privât des armes qu'on emploie partout pour protéger des intérêts vulgaires? Allons donc! Une telle prétention ne va à rien moins qu'à refuser à Dieu lui-même le droit de défendre, par des moyens humains sa vérité confiée à une société humaine, le droit d'investir cette société du pouvoir de lutter efficacement pour son existence.
Non, l'Église ne fait injure à personne, quand elle sévit; l'Église n'oublie, quoi qu'on en dise,, ni sa sagesse ni sa dignité, dans la répression. A quel homme instruit fera-t-on croire que l'anathème est son unique raison contre ceux qui lui contestent son dogme et ses lois? Ne sait-on pas qu'elle n'a jamais condamné personne sans avoir réitéré ses avertissements; que, ne tenant aucun compte des intentions, dont elle ne veut pas connaître, elle n'a jamais basé ses jugements que sur des documents authentiques et des actes publics; que, patiento dans sa justice, elle a toujours cité les héréli-
ques à son tribunal, leur laissant tout le temps et toute liberté de s'expliquer et de se défendre; que, bien loin de fuir la controverse, elle l'a publiquement pratiquée dans des conditions de loyauté, de prudence et de calme qu'on chercherait en vain chez ses adversaires? ïrénée 8 discuté contre Valentin, Origène contre Gelse et Porphyre, Basile contre Eunomius, Athanase contre les ariens, Cyrille contre Nestorius, Jérôme contre Jovinien, Augustin contre les manichéens, les donatistes et les pélagiens, saint Bernard contre Abeilard, les moines du moyen âge contre les Grecs, Tetzel, Eckius, Priérias, Emser contre Luther et Garlostadt, Bossuet contre Glande, Burnel et Jurien, et, dans notre siècle si fécond en erreurs, en blasphèmes et en contradictions sacrilèges, quelle armée de controversistes, luttant au grand jour de la publicité!
La publicité des débats intellectuels n'est point une nouveauté dans l'Église, elle l'a de tout temps acceptée et, même, provoquée. Soit clans les conciles, soit dans des réunions choisies de nobles personnages, de docteurs et de lettrés, soit dans les assemblées nopulaires,
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elle a jouté vaillamment et loyalement contre les adversaires de sa doctrine. — Une foule immense assistait à la victoire remportée par saint Augustin sur les donatistes. — Le roi Louis VII, Thibaud comte de Champagne, le comte de Nevers, quantité de seigneurs et d'évêques, les facultés et toute la jeunesse des écoles, étaient témoins de la confusion d'Abeilard, poussé à bout par l'éloquente controverse du saint abbé de Clairvaux. Loin d'insulter aux vaincus, l'Église ne profitait de son triomphe que pour les inviter à reconnaître humblement leur erreur et à reprendre leur place dans l'unité chrétienne ; mais, irrités de leurs défaites, les hérétiques ne répondaient à ces miséricordieuses avances que par des aveux pleins de réticences hypocrites, des appels dérisoires, quand ils n'éclataient pas en injures grossières et en menaces furibondes. Pouvait-on faire autrement que de les chasser de la société qu'ils déshonoraient et se promettaient de détruire. Pour les plaindre, il faut ignorer l'histoire de leurs honteuses palinodies et de leurs orgueilleuses colères; pour accuser l'Église de les avoir frappés aveuglément, il faut oublier
que, avant de les écraser sous les foudres de la justice, elle les avait convaincus d'outrage à la vérité par les vigoureux arguments de sa dialectique.
Je ne veux point dire, Messieurs, qu'on n ait jamais abusé dans l'Église des armes spirituelles,par des exécutions précipitées ; mais je défie qui que ce soit de prouver que, dans les grandes causes qui intéressent le salut de la société chrétienne, l'Eglise, à proprement parler, c'est-à-dire l'autorité suprême, ait à se reprocher ces abus, et que les excommunications et les anathèmes aient eu d'autre but que de protéger l'unité de foi, la pureté des mœurs, les droits de la sainte monarchie instituée par le Christ et la religieuse indépendance des peuples chrétiens.
Vous avez gagné votre cause en partie, me dira-t-on. Nous voulons bien ne plus vous inquiéter sur ce terrain de principes, reconnaître la puissance répressive de l'Église et respecter ses rigueurs, si elle se contente d'user des armes spirituelles. Malheureusement, l'anathème n'est pas la dernière étape de sa justice ; il en est une autre, cruelle et sanglante, où elle
s'est déshonorée. Des faits terribles l'accusent, vous ne les effacerez pas de l'histoire.
Je ne veux rien effacer, Messieurs; mais nous allons examiner ces faits terribles, et j'espère que l'honneur de l'Église en sortira sain et sauf dans votre estime.
Précisons bien l'accusation dans son ensemble; nous la détaillerons pour la réfuter :
L'Église, oubliant sa mission toute spirituelle et la confiance qu'elle devait aux promesses de son fondateur, a voulu hâter ses conquêtes et s'assurer l'empire absolu des âmes, en recourant à l'intervention de la puissance séculière pour imposer la foi en sa doctrine, l'obéissance à ses lois, et pour punir les transgressions de ses membres réfractaires à la force coercitive des pénitences, des censures et de l'anathème. Plus de liberté en face de ses ambitieuses et cruelles prétentions ; mais la mort civile, le bannissement, la confiscation, la torture, les derniers supplices à qui refuse de croire, ou abjure
dos croyances dont sa raison lui a démontré l'absurdité. Les plus grands princes se glorifient d'avoir été sans pitié pour les mécréants, et l'Église les approuve, les bénit, et se gaudit avec eux des peines qu'ils ont infligées et du sang qu'ils ont répandu. Ce n'est pas assez pour son âpre désir de domination : elle excite les passions vengeresses, elle pousse aux guerres de religion, elle crie : « Sus aux hérétiques! » Comble de l'atrocité! elle se charge de fournir des victimes, elle les désigne aux coups des bourreaux, elle invente pour elles d'inexprimables tortures; elle assiste aux autoda-fé, se repaît des dernières douleurs des suppliciés, et ajoute, à la honte dont ils sont abreuvés, l'ironie de ses psaumes, de ses antiennes et de ses oremus. L'Inquisition! Ce mot formidable et plein de sinistres mystères pèse sur le passé de l'Église, et l'accuse de n'avoir été pour ses enfants égarés qu'une impitoyable marâtre, sans pitié pour la faiblesse humaine, sans miséricorde pour les fautes. Sa vaine gloire nous rappelle avec emphase les souffrances et le sang de ses martyrs. Ah! elle ne s'en est que trop vengée! Mais, aujourd'hui, c'en est
fait de sa cruelle domination ; le respect de la liberté l'a réduite à l'impuissance. Qu'elle se retire comme elle pourra des luttes de la libre pensée ; nous n'avons nul souci des blessures qu'elle reçoit, ni de ses gémissements, ni de ses larmes, puisqu'elle fut insensible aux souffrances, aux gémissements et aux larmes de ses victimes. C'est en vain qu'elle étale à nos yeux les prétendus signes de sa divinité, tout s'efface dans le sang qu'elle a répandu.
Voilà, Messieurs, un bien gros et bien sombre nuage sur le ciel de l'Église; mais, rassurez-vous, elle n'en sera point écrasée; on le croit plein de foudres : il n'est que plein de vent, et il suffît des piqûres d'une sage et froide critique pour le dégonfler.
Avant toute justification , je pourrais me donner le facile plaisir de récuser la plupart de ceux qui accusent l'Église d'avoir abusé de la force jusqu'à la cruauté, en leur montrant les mêmes abus chez ceux dont ils se glorifient d'être les enfants et auxquels ils attribuent la conquête de la liberté de conscience. Luther ne se gênait guère, pour réclamer l'intervention du bras séculier en faveur de son nouvel
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évangile ; Calvin professait sans vergogne le droit du glaive, et poursuivait jusqu'à la mort ses infortunés contradicteurs1. Henri VIII et Elisabeth d'Angleterre n'étaient pas tendres à ceux qui refusaient d'honorer, par une obéissance servile, leur souverain pontificat; les princes protestants ont ensanglanté maints royaumes et maintes provinces , pour assurer le triomphe de la Réforme; et c'est au nom de la libre pensée que la tragique Révolution, qu'on nous représente comme l'événement régénérateur du monde moderne, a fait tomber des milliers de têtes. Rref, le protestantisme et la libre pensée ont à leur avoir bon nombre de proscriptions et de massacres, dont l'effrayante addition ne leur permet guère de se poser en accusateurs. Mais tout cela ne prouve rien. En montrant les tares des censeurs de l'Église,
1. Calvin écrivant au régent d'Angleterre, pendant la minorité d'Edouard VI, lui déclare qu'il a le droit de se servir du glaive contre « les gens fantastiques gm, sous la couleur de l'Evangile, voudraient mettre tout en confusion, » et contre « les aultres gens obstinés aux superstitions de l'Ante-Christ de Rome ». A propos de Servet, il disait : « Si venerit, modo valcat mea auctoritas, vivum exire non patiar. » Et, pour se défendre du meurtre de ce malheureux, il écrivait sa Défense de la foi orthodoxe : Defensio orthodoxe fidei ubi ostenditur hœreticos jure gladii cocrcendos esse.
je n'effacerai pas celle qu'ils prétendent avoir vue sur son front.
Raisonnons donc, Messieurs; ce n'est point ce que font toujours les adversaires de l'Église. Sans tenir compte des principes, des institutions, des mœurs et des temps, ils épanchent leur haine en de sombres tableaux devant lesquels l'imagination s'exalte, le cœur s'indigne, ne voyant plus dans les papes, le clergé, les rois, les magistrats des siècles passés, qu'une troupe de bourreaux, dont le plaisir est de tourmenter le genre humain. « Et, pourtant, dit un savant apologiste, il est une règle qu'on ne doit jamais perdre de vue : c'est qu'il n'est pas permis d'exciter les passions dans une âme qu'on n'a pas encore convaincue ou qui ne se trouve pas convaincue à l'avance. Il y a une sorte de mauvaise foi à traiter, uniquement par des raisons de sentiment, des matières dont la nature même exige qu'on les envisage à la lumière delà froide raison. En pareil cas, il ne faut pas commencer par émouvoir, mais par convaincre : agir au rebours, c'est tromper *. »
4. Balmès , Le protestantisme comparé au catholicisme, cliap. XXXV I.
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Eh bien, oui! tout est tromperie, dans la manière dont on étale aux yeux du public les prétendus forfaits de l'Eglise, et je m'étonne que des chrétiens puissent se laisser prendre au piège que l'on tend à leur sensibilité. Convaincus du privilège que l'Église a reçu de ne point faillir dans la direction générale des mœurs chrétiennes aussi bien que dans la définition de la foi, connaissant les grandes œuvres par lesquelles elle a manifesté de tout temps sa sagesse et son dévouement, sachant qu'elle a placé sur les autels et proposé aux hommages du peuple chrétien des ministres de sa justice, ils devraient conclure à priori qu'elle est incapable d'usurper un droit cruel qui la déshonore, et de légaliser l'iniquité.
Mais, non, ils se laissent émouvoir jusqu'à soupçonner que l'Église a pu céder à des entraînements barbares, et, arrangeant, tant bien que mal, ce soupçon avec leur orthodoxie, ils se contentent de plaider timidement les circonstances atténuantes.
C'est une faiblesse dont je ne me rendrai pas coupable, Messieurs; je veux une pleine justification.
Et d'abord, je nie absolument que l'Église ait jamais réclamé l'intervention du bras séculier pour imposer de force des croyances à qui ne les a jamais eues. La tradition constante de son apostolat est que l'acte par lequel l'homme arrive à la foi est un acte libre. « Dieu demande de nous une obéissance raisonnable ', » dit l'Apôtre. Comment le serait-elle, si elle n'avait pour principe que la crainte bestiale qu'inspire la violence? « Détruire la liberté religieuse, c'est faire acte d'irréligion! » s'écrie Tertullien. Dieu veut qu'on le choisisse, il dédaigne aussi bien que les hommes les hommages forcés 2. Pour contenir le zèle mal éclairé de Charlemagne, qui croyait pouvoir convertir les Saxons par le glaive plus promptement que les prédicateurs par la parole, Alcuin lui écrivait : « Souvenez-vous que la foi, comme le définit saint Augustin, est un acte de volonté et non pas de contrainte. On attire
■i. Rom., eop. XII, 1.
2. Videte ne et hoc ad irreligiositatis elogium conclurai adimcre libertatem religionis, et interdicere optionem divinitatis, ut non liceat mini colère quem velim, sed coger colère quem nolim. Nemo se ab invito coli volet, ne homo quidem. (Apol., cap. XXIII.)
l'homme à la foi, on ne peut l'y forcer. Vous pousserez les gens au baptême, vous ne leur ferez pas faire un pas vers la religion. C'est pourquoi ceux qui évangélisent les païens doivent user avec les peuples de paroles pacifiques ; car le Seigneur connaît les cœurs qu'il veut, il les ouvre, afin qu'ils comprennent iff » Cette tradition de l'Église en faveur de la liberté est immuablement fixée par l'enseignement théologique. Le prince des théologiens, saint Thomas, définissant la foi comme saint Augustin : un acte de volonté, veut qu'elle soit, dans sa formation, à l'abri de toute contrainte. Sans doute, les peuples chrétiens, lorsqu'ils le peuvent, ont le droit de réprimer l'injuste agression des infidèles et de conjurer ainsi le péril qui menace leur foi; mais la victoire ne leur permet pas de devenir violents au profit de la religion, et ils doivent laisser à leurs captifs la liberté de croire 2. « Il y a plus, ajoute le grand