Luc, cap. IX
2. Matth., cap. XIII. Cî.Summ. Theol., II* part., quœst. X, a. 8, ad. i.
Voilà donc Tordre des faits, Messieurs. — L'Église, divinement investie du droit de répression par les armes spirituelles, use de ce droit tant qu'elle vit au milieu des peuples sans aucune alliance avec les puissances séculières. Cette alliance étant consommée et le christianisme devenant religion d'État, le pouvoir séculier soumet l'hérésie aux pénalités destinées à réprimer certains crimes de droit commun; d'où il suit que les censures et les anathèmes de l'Église ont un retentissement fatal dans l'ordre temporel. L'Église n'édicte pas les peines dont l'hérésie est frappée par le bras séculier, mais, après l'avoir jugée, condamnée et chassée de son sein, elle l'abandonne à une autre justice, devant laquelle elle a à répondre d'un crime prévu par les lois.
Non, non, me dira-t-on, ne faites pas de l'Eglise une puissance si indirectement engagée dans les répressions violentes, et si indifférente aux exploits de la force ; elle s'en réjouit, elle les provoque, elle les pousse à la barbarie. Souvenez-vous des guerres de religion et de l'Inquisition.
Que l'Église se réjouisse du concours que
lui prête le pouvoir temporel pour maintenir l'unité de foi et pour protéger ses enfants contre les obsessions de l'erreur et les persécutions des hérétiques, je ne vois pas de mal à cela, Messieurs. D'autant qu'elle n'est animée d'aucune haine contre ceux qu'on réprime, qu'elle les invite avec bonté à rentrer dans les voies de la soumission, et que, tout en acceptant l'alliance du bras séculier, elle manifeste par la voix de ses grands interprètes : saint Ignace d'Antioche , saint Clément, Tertullien, Origène, saint Justin, saint Cyprien, Lactance, saint Athanase, saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Ghrysostome, saint Ambroise, saint Augustin, saint Léon le Grand, saint Grégoire, ses préférences pour les moyens de persuasion et, surtout, son horreur pour la peine de mort1.
Quant aux guerres de religion, il suffit de
1. Les principes des docteurs furent généralement adoptés et réglèrent désormais la législation temporelle, particulièrement sous Théodose II et Valentinien III, lesquels, considérant les hérétiques comme troublant le repos de l'État et la moralité publique, les exclurent de toutes les charges, les privèrent des droits d'hériter et leur infligèrent d'autres peines civiles, mais sans employer contre eux le glaive. (Héfélé. Le cardinal Ximcnès, chap. XVIII.)
lire attentivement l'histoire pour se convaincre qu'elles n'ont jamais été, dans les intentions de l'Église, qu'un acte de légitime défense. Partout et toujours, au moyen âge surtout, l'hérésie se montre facile à la rébellion, turbulente, audacieuse, agressive. Il ne lui suffit pas de pervertir les croyances, elle aspire à la domination temporelle. L'émeute à main armée, l'incendie, le pillage, les massacres, voilà par quels moyens elle se rend maîtresse des villes, et, quand elle possède les villes, elle veut des provinces, et, quand elle s'est emparée des provinces, elle veut des royaumes. C'en serait fait de la société chrétienne, si l'Église ne poussait le cri d'alarme; mais, en proclamant par la voix de ses conciles que les princes et seigneurs chrétiens doivent s'opposer à la violence par la force !, elle ne fait que leur rappeler un devoir auquel ils se sont engagés en épousant spontanément et publiquement les intérêts de la religion, un devoir que leur impose le droit naturel, puisqu'ils ont mission de protéger les opprimés. S'il y a eu
1. C'est ce que fit le troisième concile fie Latran, onzième œcuménique, tenu sous Alexandre III.
dans les guerres de religion des agressions injustes, des épisodes cruels, des barbaries inutiles, l'Église, bien loin de les commander ou de lès approuver, les a solennellement frappes de réprobation '. Elle a prêché la défense sociale, en face d'un péril imminent ; mais, ce péril, elle ne l'avait pas créé. — Il faut ne pas savoir lire ou n'avoir jamais lu, pour croire de confiance que, dans les collisions de l'agneau du Christ et du loup de Satan, c'est l'agneau qui a commencé.
Reste donc l'Inquisition : le noir fantôme, le monstre sanglant, l'arme privilégiée des habiles, Yultima ratio des sots. Combien nous
1 En Espace, par exemple, le pape et le clergé prirent les juifs sous" leur protection. Nous possédons encore un to d'Alexandre II adressé à tous les évêques d .Espagne, et dans lequel il les félicite d'avoir protège les ju.fs e empêché qu'on les égorgeât. 11 écrivit un bref semblab e a BéràngeT, vicomte de Karbonne, à cause de l'appui qu'il leur ■mU ; orêté" tandis qu'il réprimanda sévèrement l'arche- ■êq ue de Sarbonne, qui avait tenu une conduite contrat «Etait qu'il devait savoir que les lois ecdes.ast.que et el-nes lui défendaient de verser le sang. Le pape Honora, ni prit également en main, cent cinquante ans plus tard, ta eau «e des juifs, et les protégea contre les mauva.s trouemention, ils étaient l'objet. En France auss , auBn£.ecle, ta" clergé les défendit contre l'excessive sevente des Lo.s . ivites. (Héfélê, op. et toc. cit.)
LA RÉPRESSION DANS i/ÉGLISE 215
jettent à la face ce mot qu'ils croient terrible, sans savoir au juste ce qu'il signifie. Et où F auraient-ils appris? Dans des exhibitions foraines où la niaiserie va contempler quelques douzaines de mauvaises copies d'instruments qui servaient au supplice des voleurs, des faussaires, des émeutiers, des assassins, bien plus qu'au châtiment des hérétiques, quelques prétendus fac-similé de scènes qui peuvent convenir à tous les tribunaux civils et criminels du moyen âge? Sur des tableaux qui visent à l'effet, et dont les auteurs ont la vaniteuse et déloyale prétention d'inspirer à de trop naïfs spectateurs l'horreur d'une institution respectable, en représentant un fait particulier dont elle n'est nullement responsable? Dans les colonnes de quelques feuilles passionnées où la déclamation remplace la critique? Dans des romans où l'imagination condense l'horrible, en dépit des protestations du sens commun? Dans des histoires où l'intérêt de parti étouffe la sincérité, où la haine de l'Église se traduit par une révoltante partialité? Chez des écrivains protestants qui ne peuvent pardonner à l'austère vigilance de quelques princes chré-
216 LA RÉCESSION DANS LECLISE
tiens d'avoir coupé court à la propagande de leur secte? Chez un Puigblanch, vaniteux et colère, qui s'emporte jusqu'à la fureur contre ses adversaires vrais ou imaginaires, et les accable d'injures grossières qu'on ne peut reproduire? Chez un Villanueva, copiste effronté de Puigblanch, aussi âpre à exprimer violemment sa haine contre Rome qu'à faire son propre panégyrique et à chanter son humilité, sa mansuétude, son désintéressement, toutes ses émlnentes vertus? Chez un Llorente, courtisan d'un roi intrus, traître à sa patrie, infidèle aux obligations de son sacerdoce, faussaire sans pudeur, qui brûle les pièces qui le gênent et altère celles qu'il conserve l. Enfin, chez des
1. Cf. Balmes, Le protestantisme comparé au catholicisme, (om. II, note 9. « Le roi Joseph, par un ordre exprès, chargea Llorente des archives du conseil suprême et du tribunal de l'Inquisition de Madrid. Cet excellent homme fit brûler, avec l'approbation de son maître, tous les procès à l'exception de ceux qui appartenaient à l'histoire par leur célébrité ou la renommée des personnes qui y figurèrent, tels que Carranza, etc. Après cette remarquable confession, nous demanderons à tout homme impartial s'il n'y a pas lieu de concevoir une défiance extrême à l'égard d'un historien qui se prétend le seul instruit, parce qu'il a eu la facilité de feuilleter les documents originaux sur lesquels se fonde son histoire, et qui détn.it, livre aux flammes ces mêmes documenls. »
LA RÉPRESSION DANS i/ÉGLISE 217
rationalistes, à qui tous les moyens sont bons, même le mensonge, pour discréditer l'Église dépositaire d'une révélation qu'ils abhorrent. Vous comprenez, Messieurs, qu'on ne peut emprunter à ces sources suspectes et vicieuses les chefs d'une accusation sérieuse. Si c'est là que vous avez appris à connaître l'Inquisition , vous la connaissez mal. — Permettez-moi de vous dire, sincèrement et loyalement, ce que vous devez en penser; je n'ai pas besoin pour cela d'une longue dissertation. — Il est évident que les sociétés chrétiennes, établies sur les bases d'une alliance légitime entre la puissance religieuse et la puissance séculière, avaient droit à l'unité, condition essentielle de leur repos, de leur développement normal, de leur existence même. — Or, nous venons de voir que l'hérésie, non contente de travailler à la dissolution de l'unité par la diffusion de Terreur, a presque toujours appuyé par des voies de fait le prosélytisme de la parole. Au moyen âge, une secte entreprenante, cachant sous des dehors austères l'abominable esprit et les pratiques impures du manichéisme,
envahit, sous divers noms, le midi de la France.
Après avoir épuisé les moyens de séduction et s'être assuré des partisans parmi les puissants du siècle, elle leva le masque et terrifia par ses violences les populations au milieu desquelles elle avait pris pied. Les monastères dévastés, les églises pillées ou renversées de fond en comble, les tabernacles violés, les vases sacrés profanés, le corps du Christ foulé aux pieds, les ornements du sanctuaire prostitvés à des femmes perdues, les évêques chassés de leurs sièges, les prêtres bâtonnés ou écorchés vifs, la justice, corrompue, refusant aux fidèles son impartiale assistance, ce n'était pas assez pour assouvir la fureur des sectaires ; ils embauchèrent des gens de guerre sans service et les jetèrent sur les campagnes, qu'ils remplirent de brigandages et de meurtres. Vaincus par la guerre, ils ne renoncèrent pas à leurs séditieux projets, mais, pervertissant les entants, séduisant les femmes sans défense, abusant les âmes faibles, ils se préparèrent, par la ruse et l'hypocrisie, une revanche, dont la menace pesait comme un cauchemar sur la société tremblante. — Que taire? L'Église rappelait aux princes et aux seigneurs chrétiens les devoirs auxquels
ils s'étaient engagés; mais les uns, entraînés par un secret penchant vers l'hérésie, lalaissaient faire ; les autres, obéissant à un zèle mal éclairé ou à des calculs trop humains, s'exposaient à confondre les innocents avec les coupables, les victimes de la séduction avec leurs séducteurs. D'où un effroyable malaise, dont tout le monde gémissait, et le besoin universellement senti d'une institution qui vînt y apporter remède. Cette institution, Messieurs, ce fut l'Inquisition. Regardez-la dans sa source, l'autorité de l'Église, et non dans les courants que les hommes ont souillés de leurs iniquités et de leurs passions. C'était un tribunal ecclésiastique composé des hommes les plus recommandables parleur science et leurs vertus, et chargé d'avertir d'abord et à plusieurs reprises les hérétiques, de leur fixer un délai de grâce pendant lequel ils pouvaient se faire instruire, d'offrir le pardon à leur repentir, de réhabiliter ceux qui détestaient sérieusement leur crime, de distinguer entre les apôtres de l'erreur et ceux qui s'étaient laissé séduire par faiblesse, entre les relaps et ceux qui n'étaient tombés qu'une fois, d'acquitter solennellement les inno-
cents que la haine, la jalousie ou la cupidité avaient accusés, de punir leurs accusateurs, de rechercher, de poursuivre, de découvrir ceux qui se cachaient pour nuire, de les citer en justice, de les juger sur leur aveu ou sur des preuves manifestes, de fulminer contre eux les censures, de requérir, contre leur obstination, les peines qu'ils avaient méritées aux termes du pacte fondamental qui régissait les sociétés chrétiennes, d'implorer de la justice séculière la diminution de ces peines et surtout de prévenir l'effusion du sang * ; en trois mots, Messieurs, un tribunal de légitime surveillance pour démasquer les ruses d'un ennemi qui conspirait contre le bien public, un tribunal de haute protection pour la société menacée et pour les innocents faussement accusés, un tribunal d'équité et d'indulgence pour les coupables. Et voilà tout ce dont l'Église est responsable! Quelle noire injustice et quelle horrible cruauté voyez- vous là-dedans? Est-ce qu'une société sourdement minée par une bande de conspirateurs ne s'estimerait pas heu-