‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 4)Chapitre 48 sur 50 · Ephes., cap. V · texte numérisé non relu

Ephes., cap. V

2. Omnis gloriatio nostra in Cnristo est; in quo vivîmus. in quo morimur, in quo satisfacimus, facientes fructus dignospœnitenti», quee ex illo vim habent, ab illo otïeruntur Patri, et per illum aceeptautur a Pâtre. (Conc. Trid., sess. XIV, ht reform. De Pœnit., cap. VIII.)

3. Christus habet virtutem influendi gratiam in omnia membra Ecclesiee, et sic patet quod convenienter dicitur caput Ecclesiœ. (Summ. Theol., III p., quaest. 7. a. i J

tout bien communiqué d'un membre de l'Église à un autre membre vient de Jésus-Christ. C'est lui qui fait naître, entretient et perfectionne l'immense amour d'où procède la communion universelle des offices et des bienfaits. L'Église militante prie, combat, expie, c'est Jésus-Christ qui prie, combat, expie avec elle; l'Église triomphante intercède, c'est Jésus-Christ qui intercède en elle ; elle fait pleuvoir sur la terre des torrents de grâces, c'est en Jésus-Christ qu'elle les prend. L'Église souffrante est consolée, soulagée, délivrée, c'est Jésus-Christ qui console, soulage et délivre. Tout par Jésus- Christ!

Je n'ai jamais pu comprendre l'opiniâtreté du protestantisme à nous accuser de diminuer et d'avilir la médiation du Sauveur par notre dogme de la communion des saints. Nous serions répréhensibles, si notre enseignement doctrinal favorisait l'aveugle superstition de ceux qui, dans le commerce sacré de leur âme avec Dieu, ne voient que l'intermédiaire dont il se sert; mais cet intermédiaire, si parfait qu'il soit, n'est, d'après la doctrine catholique, que l'instrument vivant d'un chef auguste auquel

doivent se rapporter tous les actes bienfaisants des causes secondes. Lorsque Luther, pour faire honneur au Christ, coupait toutes les communications d'offices et de bienfaits entre les membres de son corps mystique, et s'indignait contre notre pieuse obstination aies maintenir, il faut croire qu'il ne disait plus sou bréviaire ou qu'il le disait bien mal ; autrement, il aurait remarqué que la plupart des oraisous, dans lesquelles l'Église de la terre se recommande à l'amour bienveillant des citoyens du ciel, ou demande miséricorde et indulgence pour les âmes du purgatoire, se terminent par cette solennelle profession de foi en la médiation souveraine et uniquement efficace de Jésus- Christ : « Per Dominum nostrum Jesum Christian. » Cela signifie, dit un docte et éloquent évoque, « qu'il n'est rien dans les membres qui ne descende de la tête; quand ils fléchissent Dieu le Père, c'est Jésus-Christ qui le fléchit; quand ils rachètent une àme, c'est Jésus-Christ qui la rachète ; par toutes leurs blessures , c'est le sang du second Abel qui crie ; dans tous leurs succès, c'est lui qui triomphe, et toutes leurs uaédiatioai secondaires, au lieu d'abaisser sa

médiation suprême, ne font que la relever avec plus d'éclat, puisque c'est de là qu'émane toute leur autorité i . »

Encore une fois , Messieurs : — Tout par Jésus-Christ, voilà la loi! Cette loi, ainsi que celle qui la précède, vous apparaîtra plus lumineuse et plus féconde, lorsque je vous aurai dit quels biens sont mis en circulation dans la communion des saints.

Le capital social auquel participent les divers membres de l'Église dans la communion des saints se compose de trois sortes de biens : les bonnes œuvres, les grâces et les mérites; lesquels circulent : les bonnes œuvres, par voie d'exemple et d'imitation, les grâces, par voie d'intercession, les mérites, par voie de substitution. Je m'explique.

Les vertus qui embellissent une âme sainte se manifestent au dehors par des œuvres dont

4. Mgr Plantier, Tnstr. past., L'Église a-t- elle le pouvoir d'accorder des indulgences? g XIV.

nous pouvons recueillir le fruit direct. Un homme prudent, fort, juste, doux, patient, charitable, zélé pour la gloire de Dieu, tait profiter de ses vertus les vies infirmes. troublées, besoigneuses, qui avoisinent la sienne. T'est un premier bien. Mais, outre ce bien transitoire et restreint, il en est un autre permanent et universel, le bien de l'exemple s 'imposant à notre imitation. Les vertus que nous ne voyons pas deviennent apparentes dans les œuvres des saints, pour nous inviter à conformer notre vie à la leur. Sans doute le chef du corps mystique dont sommes les membres se présente à nous comme le type achevé de toutes les vertus ; mais sa perfection suréminentc nous éblouit et nous surpasse, à tel point qu'il nous est difficile d'en dégager ce qui convient à notre faiblesse et aux exigences des diverses situations que créent la naissance, le rang, la fortune et les événements. Pour prévenir nos découragements et les inévitables excuses de notre lâcheté, le Christ, universel exemplaire de la vie chrétienne, tempère l'éclat de sa sainteté en la tamisant dans des vertus et des œuvres moins sublimes que les siennes, et l'approprie

à toutes les conditions de la vie humaine en en distribuant les rayons. Tous les âges et tous les états ont eu des saints dont les bonnes œuvres ne permettent à personne de prétexter l'éblouissement et l'impuissance, puisque ce ne sont plus des œuvres de Dieu, mais des œuvres d'homme. Ces œuvres forment un capital de bien qui s'accroît tous les jours, et joue dans la société religieuse le rôle d'émulation que joue la richesse acquise dans les sociétés profanes. Plus il y a de saints, plus il y a d'œuvres par lesquelles se manifestent leurs vertus, et, dans ces œuvres, je ne sais quelle ardeur communicative qui nous invite et nous pousse à tendre nous-même à la sainteté.

Et remarquez, Messieurs, qu'il ne s'agit pas seulement des œuvres que nous voyons éclore sous nos yeux, mais de toutes celles dont l'Église a religieusement conservé le souvenir dans ses annales de sainteté, et qu'elle nous rappelle, en temps opportun, comme des exemples salutaires, comme des protestations éloquentes contre les entraînements funestes de certaines situations et de certaines époques. Il en est qu'on croyait à jamais oubliées, et qu'on

Slî: la communion des saints

voit tout à coup resplendir. N'y avait-il pas, au siècle dernier, un obscur mendiant qui promenait sa vie méditative d'un sanctuaire à un autre sanctuaire? Il ne tendait pas la main; c'était sa profonde misère qui implorait la pitié des fidèles. Plus riche, dans son dénuement volontaire, que bien des favoris de la fortune, il trouvait le moyen de faire l'aumône à de moins pauvres que lui. A Rome, où il avait fixé sa vie errante, tout le monde respectait cette hostie vivante du détachement et de la mortification. La place où il avait agenouillé sa misère sordide était pieusement baisée par des gens délicats. On venait lui demander des prières et des conseils de perfection, et, quand il mourut, la ville retentit de ce cri : Le saint est mort ! Le saint est mort ! Les années ont passé sur sa tombe vénérée, et le monde chrétien , sans avoir entièrement oublié ce mendiant, laissait dormir le souvenir lointain de sa vie immolée. Etrange audace de l'Église i Elle réveille tout à coup ce souvenir, en conviant les peuples catholiques et leurs pasteurs aux fêtes sans pareilles d'une canonisation. Elle place eur les autels cet être déguenillé

que les coureurs de richesses et les sensuels abominent, et dit au monde entier : Prosternezvous!

Ah ! Messieurs, il y a là une grande et énergique leçon pour nos cœurs chrétiens. La lièvre de l'or et du plaisir est si intense dans notre malheureux âge, la fortune se prostitue à tant de médiocrités impies, dont le bonheur insolent devient pour nous une tentation, qu'il était à propos que l'Église osât nous dire : « Chrétiens, ne regardez pas du côté des abjects troupeaux qui se repaissent des biens de ce monde, et s'en iront bientôt, étouffés par leur pléthore, paraître devant Dieu, les mains vides et le cœur rempli jusqu'aux bords de toutes sortes d'iniquités ; mais regardez du côté de Benoît-Joseph Labre; si vous n'atteignez jamais la perfection de son détachement et de sa mortification, du moins vous pouvez être sûrs qu'en le suivant de loin vous prendrez le chemin de la bienheureuse éternité, où vous entrerez en possession d'une incorruptible richesse.

Vous voyez, Messieurs, comment le ciel est en communion avec la terre par l'active et per-

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pétuelle circulation des bonnes œuvres. Cette communion devient plus intime par la circulation des grâces. Je n'entends point parler ici de la grâce qui transforme notre âme et la rend participante de la vie divine, je la réserve pour une plus longue étude. Il s'agit, présentement, de tout un ensemble de bienfaits, fruit de l'intercession des saints sollicitée par nos prières. Jésus-Christ nous a dit : « Demandez et vous recevrez : Petite et accipietis. » Hélas ! nos besoins sont trop évidents, trop nombreux et trop impérieux, pour que nous refusions d'obéir à ce précepte miséricordieux. Il en est pourtant qui l'oublient; mais une ingénieuse et tendre charité les fait communier, à leur insu, aux vœux ardents qui montent vers le ciel. Ces vœux peuvent s'adresser directement à Dieu; cependant, il ne nous est pas interdit de chercher du renfort dans une intercession plus puissante que nos prières. Que dis-je? le touchant souvenir que les saints ont laissé de leur compassion, de leur zèle et de leur action bienfaisante, pendant leur voyage terrestre, nous invite à leur demander de vouloir bien mêler leur voix a la nôtre pour obtenir de la bonté divine

les dons qui doivent combler les vides de notre vie. L'Église, par ses fêtes, ses pèlerinages, ses monuments, nous engage à cette communion de prières; et voilà qu'un mystérieux courant de désir et d'impétration s'établit, des profondeurs de notre misère aux abîmes de gloire qui avoisinent le trône de Dieu. ,Pressé par les sollicitations de la terre et du ciel, le Christ lui-même leur donne l'appui de son irrésistible intercession; et, aussitôt, le trésor de la miséricorde divine s'ouvre pour laisser tomber sur l'Église militante la toute-puissante vertu qui conjure les fléaux et guérit les infirmités humaines, la consolation qui soulage les cœurs affligés, la patience qui fait mériter les douleurs, la force qui soutient le chrétien dans les luttes de la vie, la lumière qui éclaire ses pas à travers les ténèbres de l'erreur, l'onction qui calme ses trop vives passions, les saints désirs qui le poussent à la perfection, et, surtout, les coups de grâce qui brisent les cœurs endurcis et les préparent au drame sacré du repentir et du pardon. Vous avez été témoin de ces coups de grâce, Messieurs, et vous y avez facilement reconnu la main souveraine de Dieu, à qui

rien ne résiste ; mais, savoir qui les a provoqués, cela n'est pas aussi facile. Nous les attribuons parfois à l'éloquence inspirée d'un apôtre, tandis qu'en réalité ils sont dus à un acte obscur de la communion des saints.

On raconte qu'un prédicateur célèbre fut un jour envoyé dans une ville réputée au loin pour ses désordres. SiNinive était plus grande, elle n'était pas plus coupable, et notre prédicateur eût fait comme Jonas, si l'obéissance n'eût triompbé de ses terreurs. Il se rendit, le cœur serré, au lieu de sa mission, comptant sur une complète déroute de son zèle et de son éloquence. Quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu'il se vit entouré, dès son premier discours, d'une foule attentive et recueillie. Il la crut attirée par sa réputation, et profita de cette circonstance pour déployer ses grands moyens. Tout lui réussit à merveille. A mesure que la mission avançait, les cœurs les plus rebelles céda'ent à l'action de la grâce; quand elle fut terminée, la moderne Ninive était convertie. Dire que l'apôtre ue fut pas flatté de ce prodigieux succès et que, sans se laisser enivrer, il ne respira pas, avec un peu trop de plaisir, la fumée

de l'encens qu'il recevait de toutes parts, ce serait mal connaître la faiblesse humaine. Mais, s'il eut un mouvement de vanité, il le paya cher. — Dans une de ses oraisons, car il était aussi pieux qu'éloquent, Dieu lui montra le pauvre petit frère convers qui l'accompagnait dans ses missions, et qui, pendant ses prédications, récitait pieusement le rosaire et les litanies des saints. C'était lui qui mettait le ciel en émoi pour obtenir la conversion des pécheurs ; c'était la communion des saints qui, par cet homme obscur et peut-être méprisé, déterminait la circulation des grâces extraordinaires qu'on attribuait au zèle apostolique et à l'éloquence du prédicateur. Touchante merveille, que j'ai toujours présente à la pensée, et qui me fait toujours chercher, dans l'Église, l'âme ignorée dont je ne suis que l'humble collaborateur.

La circulation des bonnes œuvres et des grâces se complète par la circulation des mérites. Entendons-nous bien sur ce point, Messieurs : le mérite, en tant qu'il est ordonné à la gloire éternelle, est absolument propre, personnel, inaliénable; mais il peut être, et il est, en effet, presijue toujours accompagné, dans les mêmes

œuvres, d'une vertu expiatoire, destinée à éteindre la dette de peines que nous fait contracter le péché envers la justice divine. Cette dette de peines a sa raison d'être, que je vous expliquerai quand nous étudierons ensemble le dogme de la pénitence. Pour le moment, je me contente d'affirmer avec l'Église que, lorsque le péché est détesté et pardonné, il nous reste à l'expier en ce monde ou en l'autre. Plus nos œuvres sont laborieuses et douloureuses, plus il y a en elles de vertu expiatoire ; plus nos vies sont innocentes, plus la vertu expiatoire, manquant d'emploi personnel, devient communicable. Permettez-moi, pour éclaircir cette pensée, une comparaison dont je me suis déjà servi dans cette chaire. Deux hommes sont également dépourvus de biens, mais l'un est accablé de dettes, tandis que l'autre est parfaitement libre Tous deux se mettent au travail avec la même ardeur; tous deux y dépensent leurs jours, leurs sueurs, leurs forces, leurs vies; tous deux sont récompensés du même sourire de la fortune; mais, tous deux, arrivés au bout de leur tâche, sont-ils également riches? Non, Messieurs. L'un a simplement recouvré sa liberté.

l'autre possède tout le fruit de ses labeurs, dont il peut faire autour de lui des largesses. Ces deux hommes, c'est le pécheur qui dépense la vertu expiatoire de ses œuvres dans les satisfactions qu'il doit à la justice divine et qui, il faut bien le dire, ne parvient pas toujours à éteindre sa dette; c'est le saint qui, n'ayant à expier que des fautes légères, capitalise l'excédent de ses mérites en créance sacrée, que Dieu lui permet de transporter sur la tête des débiteurs condamnés, à l'avance, aux expiations de l'autre monde, parce que sa justice les trouve insolvables en cette vie. La totalité de ces créances forme cette grande richesse de la communion des saints qu'on appelle en langage théologique : le trésor de l'Église.

Il y a, dans ce trésor, Messieurs, des mérites infinis, qui communiquent leur vertu à tous les mérites humains et leur donnent, si je puis m'exprimer ainsi, le titre légal qui autorise leur circulation : ce sont les expiations du Saint par excellence, le Sauveur, Jésus-Christ. « Il était riche, dit l'Apôtre, et il s'est fait pauvre, afin que son indigence devînt notre richesse : Pr opter vos egenas faclus est cum esset clives, ut

ilîius inopia divites essetis *. » Le seul fait de son anéantissement dans une chair mortelle suffisait à racheter le monde, et voilà qu'il y ajoute des humiliations et des douleurs inexprimables. Est-ce que ce surcroît divin peut être perdu? — Non, Messieurs, le Christ a thésaurisé pour nous : l'abandon et les précoces souffrances de sa crèche, les privations de son exil, les rudes travaux de sa vie d'ouvrier, les longues veillées qu'il a consacrées à l'adoration de son Père céleste, les contradictions, les mépris, les injures auxquels il fut en butte pendant sa vie publique, les mortelles tristesses, l'ennui, les terreurs de son àme agonisante, les lâchetés dont il fut victime, les crachats et les soufflets qui ont souillé et déshonoré sa face adorable, les déchirures de son corps labouré par les verges, les blessures des épines, des clous, de la lance, qui ont percé son front, traversé ses mains, ses pieds et son cœur, les meurtrissures de la croix qu'il a portée sur ses épaules ensanglantées, la soif qui l'a torturé pendant qu'il était suspendu au bois d'infamie,,

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