‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 4)Chapitre 49 sur 50 · II Cor., cap. VIII · texte numérisé non relu

II Cor., cap. VIII

les moqueries qui ont insulté à ses derniers instants, les suprêmes angoisses de son âme abandonnée par le ciel, le sang, le précieux sang dont il n'est pas resté une seule goutte dans ses veines taries, ineffable surabondance d'expiations! tout cela, Messieurs, a été pieusement recueilli par la miséricorde divine, et placé dans le trésor de l'Église. A ce capital divin s'ajoutent les larmes et les souffrances de la Vierge bénie, qui, n'ayant rien à expier dans sa vie immaculée, a reçu, cependant, en son cœur maternel, tous les contre-coups de la passion de son Fils, et a pu dire avec lui : « Voyez s'il est une douleur semblable à la mienne ! » Et puis, les constants labeurs, les écrasantes fatigues, la mort violente des apôtres, confirmés en grâce par l'effusion de l'Esprit-Saint; les tortures des martyrs, épuisant dans leurs corps toutes les inventions de la barbarie humaine inspirée par le génie du mal, et empourprant la robe blanche de leur baptême de leur sang généreux; les longues prières et les jeûnes des anachorètes, souvent réfugiés au désert avant que la malice du monde eût corrompu leur âme; la pauvreté, les humiliations volontaires, les libres supplices

des austères pénitents et des angéliques vierges qui ont illustré le cloître et édifié le siècle; enfin, des milliers de vies innocentes, ignorées des hommes et connues de Dieu seul, où la surabondance des mérites déborde les droits de la justice. Quelle richesse, Messieurs! Pensez-vous que Dieu ne l'ait recueillie que pour en jouir, comme l'avare jouit des trésors inutiles qu'il amasse en ses coffres-forts? — Mais est-ce que sa plénitude infinie a besoin de ce bien d'emprunt? Est-ce que sa bonté thésaurise autrement que pour faire des largesses? Est-ce que sa sagesse ne sait pas que les mérites sans emploi seraient une surcharge et, par conséquent, une difformité dans le corps mystique du Christ; que rien de ce qui est vie dans ce corps ne peut être perdu ; que tout ce qui s'y fait de bien doit servir à ses accroissements, à sa prospérité, à son ornement, à sa paix, à sa perfection; que les expiations, œuvres de l'amour souffrant, doivent être mises à la disposition de l'amour compatissant ; que ies peines imméritées doivent remplacer les peines méritées; enfin, que la communion des saints doit se compléter par la circulation des mérites?

Vous entendez bien, Messieurs, tout ce qui est surabondance dans les mérites du Christ et de ses élus devient communicable, et peut servir à payer nos dettes de péché. L'Église est préposée dans la personne de son chef à la distribution de cette réserve sacrée \ « Gela est juste, dit saint Thomas; car les biens conv muns d'une société doivent être répartis entre les membres de cette société, selon le jugement de celui qui la gouverne 2 ; » l'Église nous offre donc de substituer à la créance que Dieu tient" entre les mains de sa justice, et à laquelle il nous est impossible de faire honneur, une créance qu'elle prend dans ses trésors et qui nous donne droit à la miséricorde divine ; c'est ce qu'on appelle l'indulgence.

1. LWusion surabondante de la miséricorde divine, dit le Pape Clément VI, est devenue le trésor de l'Église militante. Dieu n'a pas caché ce trésor, mais il l'a remis aux mains de Pierre et de ses successeurs pour être distribua aux fidèles du Christ. (In extrav. Unigenitus. De pœn. et remiss.)

Potestas conferendi indulgentias a Christo Ecclesirc concassa est, atque hujusmodi poiestate, divinitus sibi tradita, antiquissimis etiam temporibus illa usa est. (Conc. Trid. contin., sess. XXV, Décret. Indulg.)

2. Ea bona, quœ sunt alicujus multitudinis communia, distribuuntur singulis de multitudine, secundum arbitrium ejus qui multitudini praeest, (In 4, D. 20, q. 1, a. 3.)

Je ne vous demande pas, Messieurs, si vous comprenez cette substitution. Elle est trop conforme aux instincts miséricordieux de notre cœur pour offenser notre raison. Ce nous est une consolation d'appliquer aux coupables d'une famille la loi de réversibilité, et de leur épargner nos justes rigueurs, par égard pour les êtres bien-aimés qui les entourent et les couvrent de la protection de leurs vertus et de leurs mérites. Gomment ne pas comprendre que les expiations du Christ et de ses saints, vivant avec nous dans la même famille, dans le même corps mystique, puissent nous mériter l'indulgence de Dieu?

Il est pareillement inutile de vous dire que nous avons tous besoin de cette indulgence; car il nous suffît de jeter un regard sur notre vie tant de fois déshonorée par le péché, pour nous convaincre que nous devons à la justice de Dieu plus de peines que nous n'en saurions supporter; il nous suffit de nous rappeler nos défaillances, je pourrais dire nos lâchetés, dans les épreuves que sa providence nous envoie, pour comprendre qu'elles ne peuvent pas nous servir d'expiation, et que c'est un inestimable

bonheur pour nous d'être à même de participer aux mérites expiatoires du Christ et de ses saints. Mais il y a plus, Messieurs : cette participation est un honneur qui nous permet de consommer, par un acte généreux, l'opulente circulation des biens spirituels qui s'échangent dans la communion des saints. L'indulgence est une monnaie sacrée que nous pouvons seuls gagner, et dont nous pouvons nous déposséder en faveur des chères âmes du purgatoire, qui, hélas! n'ont plus de puissance que pour souffrir. — En la leur abandonnant, nous les rachetons et les envoyons au ciel, où elles sont attendues ; « elles montent environnées de mille splendeurs, dit le sublime Dante, et, en les voyant si radieuses, les élus s'écrient : Voilà qui va grandir nos amours \ » Débiteurs du ciel pour tant de bienfaits que nous en avons reçus, « nous lui avons fait une charité insigne; nous avons versé une joie immense en cet abîme de joie, fait poindre un nouveau soleil

Si vid' io ben piu di mille splendori, Transi ver noi, ed in ciascun s'udia : Ecco chi crescera H nostri amori!

ÇParadizo, canto V.)

en ce monde de lumière, ajouté une mélodie vivante à ce concert de vie ', » augmenté le nombre de nos intercesseurs, et démontré, par le plus grand des bienfaits, la force des liens d'amour qui unissent entre elles l'Eglise triomphante, l'Église militante et l'Église souffrante, toutes trois, universelle et unique Église de Jésus-Christ.

Il faut que je m'arrête, Messieurs, et, pourtant, il me semble que je n'ai rien dit, tant il y a de mystères inexplorés dans le dogme que je viens d'exposer. Je le livre aux pieuses méditations de votre foi, persuadé que vous y trouverez un encouragement pour vos cœurs chrétiens, et aussi une consolation aux tristesses de l'heure présente, un espoir qui rassurera vos âmes effrayées des menaces de réprobation qui pèsent sur notre infortuné pays, si profondément ravagé par le travail de l'impiété triomphante et de l'iniquité affranchie de toute entrave. Une nation qui insulte publiquement et officiellement, par ses blasphèmes et ses vices, h la majesté et à la sainteté de Dieu mérite de

1. Mgr Gay, De la vie et des vertus chrétiennes, L'Église (troisième partie, tom. II).

passer par les verges de sa justice et d'être effacée du livre de vie. Mais, sachez-le bien, les peuples, comme les individus, bénéficient de la communion des saints. Dieu merci ! il y a encore dans notre France des âmes religieuses dont la perpétuelle prière assourdit les bruyantes clameurs de nos blasphèmes ; des vies immolées qui expient, par la pauvreté volontaire, notre fiévreux amour de la richesse, par la chasteté et la mortification, la corruption de nos plaisirs , par l'obéissance, les révoltes insensées de notre orgueil. Et puis, quelle glorieuse phalange d'intercesseurs auprès du trône de Dieu! Pontifes, rois, reines, libératrices : Martin, Rémi, Germain, Gharlemagne, saint Louis, Geneviève, Glotilde, Radegonde, Bathilde, Jeanne d'Arc, Jeanne de Valois, Louise de France, n'ont point oublié ce cher et beau pays qu'ils ont formé comme les abeilles forment une ruche, éclairé des lumières de la foi, gouverné selon les saintes lois de Dieu, édifié par leurs vertus, délivré de ses ennemis. Leur médiation, si propice pendant leur vie mortelle, se continue plus puissante et plus efficace dans l'éternité. J'entends le miserere qu'ils chantent

aux pieds du Christ ami des Francs, et j'attends l'effet de leur protection, car, de toute mon âme de chrétien, de tout mon cœur de Français, je crois à la communion des saints : Credo communionerh sanctorum!

Sainte Église de mon Dieu, ce dogme grandiose et consolant achève de nous révéler ta beauté, et, dans ta beauté, la divinité de ton Créateur. Semblable au ciel, tu nous as montré tes splendeurs dans les incommunicables caractères qui te distinguent de toutes les sociétés humaines; aujourd'hui, tu nous montres, dans ton gouvernement extérieur et intime, l'ordre et l'harmonie de tes mouvements. La lumière et l'harmonie, c'était ce qui ravissait le Psalmiste, lorsqu'il s'écriait : « Les cieux publient la gloire de Dieu : Cœli enarrant gloriam Dei. » Encore une fois, je lui emprunte son cantique, et, plus pénétré que lui d'admiration profonde, plus ivre que lui d'enthousiasme divin , je m'écrie : « L'Église publie la gloire du Christ : Ecclesia enarrat gloriam Chrùtil »

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