S. Cyprian., De lapsis
et tous les auteurs ecclésiastiques protestent, dans leurs écrits, contre sa doctrine, les accuse d'être tombés dans l'erreur, et d'avoir parlé trop durement des droits de Dieu1. On se demande, en effet, pourquoi ces exigences d'un maître que les pleurs du repentir et les révélations de la conscience ne contentent pas ? Pourquoi, de sa part, cette âpre poursuite de l'iniquité, à travers les regrets de notre cœur et les humiliations de nos aveux? Il est donc vrai que Dieu, malgré ses bontés, est avide de vengeances ?
Eh! bien oui. La vengeance est son honneur aussi bien que le pardon, car tous deux sont les enfants de ses perfections. Entendez bien ce mystère étrange, Messieurs, et ne me faites pas dire des absurdités. La vengeance n'est odieuse, en notre estime, que parce que nous la considérons de son côté vil et méprisable. Quand elle est le fruit d'une haine implacable, toujours prête à se satisfaire et à jouir du mal qu'elle enfante, comme d'une consolation;
1. Dicam simpliciter omnes fere patres quorum libri exstant, aut in hac parte lapsos esse, aut nimis aspeiv et dure locutos (Calvin, Institut., lib. III, cap. IV, § 38.)
quand elle poursuit les offenses, sans pitié ni relâche, dans celui qui les a commises, ne pardonnant jamais, même quand la mesure des afflictions est comblée, la vengeance est lâche, abominable, impie. « C'est le plaisir des dieux, voluptas divum, » disaient tristement les païens, car leur Olympe n'était peuplé que de passions, appelées par des esprits grossiers au gouvernement du monde. La passion est aveugle et brutale. Elle exagère ses droits, elle apprécie mal les offenses, elle ne sait pas mesurer ses coups, elle oublie ses infirmités et ne se résigne jamais à l'injure qu'elle peut avoir méritée. Voilà pourquoi nous méprisons la vengeance, quand nous la rencontrons aux mains de la passion.
Mais à la place cle la passion mettez une puissance tranquille et sereine, infiniment bienfaisante, libérale et parfaite, connaissant sans obscurité la mesure du juste et de l'injuste, digne de tout honneur et de toute gloire, et cependant mortellement blessée dans son honneur et sa gloire, repoussant avec une vigueur souveraine ce qui la blesse, tout en aimant l'offenseur, cherchant à concilier F ex-
plosion cle sa haine avec l'amendement et l'éternelle paix des coupables. Oh! alors, la vengeance devient la plus impérieuse des nécessités, la plus auguste des lois, le plus saint des devoirs et la plus naturelle manifestation de la justice. Telle est la vengeance de Dieu.
Dieu hait le mal d'une haine infinie. Comme son amour pour nous, cette haine est dans sa nature, non pas à l'état de passion, mais à l'état de perfection; c'est l'épanouissement de la sagesse adorable qui veille au maintien de l'ordre.
En effet, dit saint Thomas ; « le péché étant un acte essentiellement désordonné, il est de T essence même des choses, que Dieu, principe de tout ordre, le réprime avec violence. Or cette répression ne peut avoir lieu sans qu'il y ait une peine1. » Toute répression contrarie un mouvement, tout mouvement contrarié se résouten souffrance. Faites avancer deux corps
1. Cum peccatum sit actus inordinatus, manifestum est quod quicumque peccat, contra aliquem ordincm agit : et ideo ab ipso ordine consequens est quod deprimatur: quae quidem depressio pœna est. (Summ. TheoL, 1, II Part., qusest. 87, a. 1.)
l'un contre l'autre, le plus faible s'arrête et retourne sur ses pas, meurtri et brisé par le mouvement vainqueur du plus fort. Ainsi en est-il de ces deux puissances adverses : Dieu et le péché, Si donc, il s'agit d'une prévarication irréparable et pour toujours fixée pour l'impénitence, Dieu réprime sans cesse et peuple l'éternité d'ineffables douleurs. S'il s'agit d'une prévarication réparable, parce que le temps de l'épreuve n'est pas à sa fin, et qu'on peut espérer encore le retour du pécheur, Dieu réprime par les menaces et les épouvantes de la malédiction éternelle, et par des afflictions salutaires qui servent de leçon aux coupables. Enfin, s'il s'agit d'une prévarication désavouée par le repentir et couverte par le pardon, Dieu supprime avec amour et miséricorde l'éternité, mais, afin que nul n'ignore sa haine et sa justice, il demande au temps des compensations pénales et satisfactoires..
La nature, Messieurs, est d'accord avec cet enseignement de l'angélique docteur et cet arrangement de la sagesse divine. Il n'est ici-bas aucune justice éclairée qui ne se réserve
ses droits par des compensations, tout en se montrant miséricordieuse.
Lorsque la société, par exemple, dans la personne de ses magistrats, est en présence d'un coupable, que fait-elle ? Elle instruit sa cause et requiert contre lui le châtiment prévu par la loi. Mais, le niveau de ses sentences n'est pas si fermement établi sur la nature même du crime qu'il ne puisse fléchir. Dans les actes qui se ressemblent elle sait faire la part de la réflexion et de la passion, du caractère et des circonstances. Impitoyable pour le scélérat qui prémédite tranquillement un forfait, le consomme de sang-froid, et en porte avec une audace cynique la responsabilité, elle se laisse toucher par les pleurs, les prières et les aveux de l'homme faible qui, dans une heure d'égarement, a oublié le droit et le devoir. Elle lui épargne la flétrissure et les douleurs d'un châtiment sans rémission ; mais, pour qu'elle soit satisfaite, elle laisse subsister une peine dont les rigueurs amoindries attestent qu'elle est, à la fois, juste pour le crime et miséricordieuse pour la faiblesse, le repentir et l'aveu.
C'est la même chose, dans une sphère plus
étroite, et peut-être plus sainte, où la justice s'exerce sans appareil, sans éclat et sans faste. Le père de famille, offensé clans la majesté de ses droits et l'amour cle son cœur, ne maudit que l'incurable apostasie du fils qui le méprise assez pour devenir parricide, sans attenter à «es jours. Devant toute autre faute, son indignation s'arrête aux rivages cle la haine. Il dévore en silence son chagrin, il attend, avec patience, et désire, avec une pieuse angoisse, le retour clu prodigue qui doit lui rendre un coeur toujours tendrement aimé, malgré ses infidélités et ses ingratitudes. Quand l'heure sera venue, il le recevra dans ses bras, il se penchera sur son front pour le baiser et mêler ses pleurs aux siens; il lui dira : Mon fils, mon pauvre enfant, j'ai tout oublié, je te pardonne; soyons heureux désormais de notre mutuel amour. Mais, s'il est sage, il demande à celui qui lui est rendu les compensations d'une vertu plus austère et d'un dévoûment plus généreux; non pas pour la simple satisfaction cle son cœur blessé, mais en faveur de son autorité et cle son droit, qu'il ne peut oublier sans que sa bonté dégénère en faiblesse et en sottise.
Voilà ce que nous révèle chaque jour la nature. Or, Messieurs, tout ce que l'homme fait de bien, pour son autorité et pour son droit, il le fait par un instinct divin. La miséricorde et la justice sociales et domestiques ne sont que des images cle la miséricorde et de la justice divines. En m 'élevant de l'image créée à la réalité absolue, je comprends que Dieu châtie le péché, même lorsqu'il l'a pardonné, et que, supprimant l'éternel châtiment qu'il nous réservait, il le remplace par une peine que le temps mesure et doit voir finir. Je dirai plus : quand même nos fautes ne seraient pas cle nature à mériter une éternité de souveraines douleurs, je conçois encore qu'elles ne puissent être pleinement réparées que par une peine, qui compense l'injure faite à Dieu dans toute prévarication.
Ai-je tout à fait répondu à cette question : Pourquoi le châtiment après le repentir et l'aveu du péché? Je ne le crois pas, Messieurs. Il reste autour de la doctrine que vous venez d'entendre une obscurité qu'il faut dissiper. Malgré ce qui se passe dans les choses humaines, où l'harmonie de la justice et de la
miséricorde nous est si clairement révélée, notre coeur ne comprend pas encore l'action pondérée des perfections divines contre le mal. Il voudrait que tout fût amour clans le pardon. Il persiste à croire qu'une générosité sans retour serait plus honorable pour Dieu qu'une compassion mêlée d'un reste de colère et de vengeance. En conséquence, il opine pour la suppression totale de la peine. N'en avonsnous pas un exemple dans le baptême, où Dieu, prodigue de ses dons, purifie l'âme de ses souillures et lui remet toutes les peines dues au péché.
Messieurs, cet exemple est mal choisi pour justifier nos prétentions à la miséricorde absolue. L'Église nous dit que c'est outrage à la justice divine de vouloir traiter au pair les pauvres âmes qui, victimes d'une faute de race, n'ont pas encore péché volontairement, ou n'ont péché que par ignorance, et les esclaves de Satan qui, délivrés de la servitude et com- 'blés de grâces, ont sciemment et délibérément violé le temple de Dieu et contristé l'Esprit- Saint, hôte habituel des âmes régénérées1.