Heb., cap. ix
paroles, plutôt sublimes que terribles, désignent moins les hosties figuratives et imparfaites de la loi mosaïque, moins les sacrifices de l'antiquité que la réalité vivante et l'hostie sainte du testament nouveau. Entendez vous, Messieurs; nous aussi nous avons une hostie, nous aussi nous continuons la tradition funèbre de l'expiation par le sang. Vous ne le voyez pas couler sous vos yeux, cependant il a inondé l'univers et ses flots jaillissent jusqu'aux siècles des siècles. C'est lui que vous invoquez, quand, prosternés sur le pavé du temple, vous chantez tous ensemble : « 0 salutaire hostie qui nous ouvrez les portes du ciel. La guerre implacable du péché nous assiège, donnez- nous force et secours :
0 salutaris hostia Qnœ cœli pandis ostium.
Bella premunt hostilia Da robur, fer auxiliura. »
C'est à lui que vous rendez grâces, quand votre coeur touché par quelque grand bienfait laisse échapper cette prière sublime ; « Te ergo qaœsumus famulis tuis subveni quos pretioso sanguine redemlsti : Nous vous en conjurons,
ô Dieu, secourez vos serviteurs que vous avez rachetés par votre précieux sang. » — Et qui donc nous a rachetés par son précieux sang ? Qui donc est la victime immolée pour le salut de l'humanité pécheresse? Est-ce un enfant des hommes? Est-ce un vaincu? Est-ce un esclave? — Oui, Messieurs, — Oui, et plus que tout cela. C'est Jésus-Christ, vrai fils de Dieu et vrai fils de l'homme, vaincu par son amour et esclave de nos iniquités. Etudiez hien son martyre; c'est l'image éternelle et la forme vivante de la pénitence chrétienne. Il est devenu aux yeux de son Père « comme le péché même. Eumqui non noverat peccatum, pro nobis peccatum fecit. » Son cœur est agité par la colère divine, comme est agité l'Océan sous le souffle d'une tempête; brisé par nos crimes, « comme sont brisés les flots de la mer sur la paroi sauvage d'un rocher : Magna, sicut mare contritio tua. » La tristesse, l'ennui, la peur le tourmentent jusqu'à la mort. Tant de douleurs se sont donné rendez-vous dans son âme sainte qu'elle pousse ce cri plaintif, devenu le cri d'alarme des âmes trop éprouvées : ce Pater mi ! Pater mi ! si possibile est, transeat
a me calixiste. Mon Père! mon Père! s'il est possible, que ce calice passe loin de moi. » Eh bien, non, cela n'est pas possible. Le grand pénitent doit représenter dans sa personne, avec les souffrances de notre cœur meurtri et brisé par le repentir, avec les humiliations de nos tristes aveux, les douleurs complémentaires qui rassasient la justice divine. Son âme se débat dans les convulsions de l'agonie, mais, tout à l'heure, sa face adorable sera violée par d'incroyables profanations, sont front sera couronné d'épines, sa chair volera en lambeaux sous la verge des bourreaux, son corps épuisé s'affaissera sous le poids de la croix, ses mains et ses pieds seront percés de clous, le sang s'échappera jusqu'à la dernière goutte de ses veines partout déchirées, et la nature épouvantée retentira du cri de sa suprême angoisse. Ah! mon Jésus a souffert toutes les douleurs! Mon Jésus est mort! C'est assez pour moi. Silence aux vains prétextes, silence aux lâchetés de la nature. Apparaissez, image consolante et sinistre de la pénitence chrétienne, je suis instruit, je suis convaincu. Et quand toute la métaphysique du monde serait
en déroute, la belle affaire! N'ai -je pas mon crucifix? A ses pieds sacrés, jamais, non jamais, je ne pleurerai mes fautes sans comprendre la nécessité des peines que Dieu exige de moi après que sa miséricorde m'a pardonné. A ceux qui me disent : — Christ a souffert pour tous, l'humanité peut se reposer dans la voie des expiations, — je répondrai : — Taisez-vous, menteurs, le fils de Dieu n'a pas pu nous donner un si grand exemple, pour nous encourager à oublier la justice de son Père et à vivre dans la mollesse. S'il nous appelle tous à suivre ses traces sanglantes et à porter sa croix, les pécheurs doivent marcher les premiers et être les plus chargés. On ne comprend pas qu'une âme criminelle puisse participer aux mérites de Celui qui a tant souffert pour le péché, sans lui ressembler dans la peine.
Je pourrais m'arrêter, Messieurs, à cette conclusion si saisissante pour un cœur chrétien. Permettez-moi, cependant, cle la confirmer par quelques considérations sur la valeur de la satisfaction.
Pour justifier leurs répugnances à l'endroit de la satisfaction, les pères clu protestantisme ont invoqué ce qu'ils appellent la raison d'impuissance.
« On conçoit, dit l'un d'eux, que l'homme puisse satisfaire à l'homme, puisqu'il y a entre le coupable et l'offensé égalité de nature. On comprend également que le pécheur ne puisse être justifié, après avoir ravi à l'un de ses frères son honneur ou ses biens, s'il ne lui rend tout clans une juste proportion. Mais, entre Dieu et l'homme, quoi de commun sous le rapport de la nature? Une créature finie, si nobles et si parfaits que soient ses actes, ne peut évidemment pas compenser l'injure faite à une majesté infinie : « Le Liban tout entier, s'écrie le prophète Isaïe, n'a pas assez d'animaux pour suffire à l'holocauste qui lui est dû, ni assez de cèdres pour le consumer. Les peuples eux-mêmes sont devant elle comme s'ils n'étaient pas ; on n'en doit pas faire pVis
de cas que du néant1. » En quelques mots, quelle admirable et énergique peinture de notre impuissance ! Et nous aurions la prétention d'offrir à Dieu nos peines en réparation de nos offenses? — N'y songeons pas. Quoique nous fassions, nos satisfactions sont sans valeur. »
Messieurs, tout cela est vrai. Moi-même, j'ai fait valoir l'argument d'impuissance, lorsqu'il a fallu prouver la nécessité d'un sacrifice divin, pour satisfaire aux strictes rigueurs de la justice de Dieu. Mais, aujourd'hui, ce sacrifice est consommé et il s'agit de savoir qui a raison : du protestantisme escomptant les expiations du Sauveur et chantant à haute voix : « Christ a souffert et est mort pour nous. Tenons-nous tranquilles, nous n'avons plus rien à faire ; nos satisfactions ne serviraient à rien; » ou de l'apôtre s'écriant : ce Je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Aclimpleo ea quœ clesunt passionem Christi in came vfiea. »
i. Libanus non sufficiet ad succendenclum; et animalia ejus non sufficient ad holocaustum. Omnes ger.tes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatœ sunt ei. (Cap. XL, 1G.)
J'entends votre réponse, Messieurs. Vous pensez comme moi que l'Apôtre ne parlerait pas ainsi, si Dieu ne nous demandait pas d'unir nos satisfactions aux expiations de son Fils, et que Dieu ne nous demanderait pas ces satisfactions, si notre impuissance devait les rendre inutiles.
Ecoutez, sur ce sujet, notre grand saint Thomas : « Dieu, dit-il, ne commande rien d'impossible, et cependant il est certain qu'il commande les œuvres satisfactoires, puisqu'il nous dit à tous : — Faites de dignes fruits de pénitence. — Si nous ne voyons pas le point précis où nos satisfactions s'accordent avec sa justice infinie, cela tient à l'imperfection de notre raison, mais l'imperfection de notre raison ne saurait nous donner le droit d'éluder un commandement de Dieu; autrement son autorité n'aurait plus aucune prise sur notre vie1.
« Ne nous embarrassons point de la question d'égalité dans ce mystère ; mais ayons égard
1. Hieronymus dicit : Qui clicit Deum aliquid impossibile homini prœcepisse, anathema sit, Sed satisfactio est de prœcepto (Luc, ni, S) : Facita clignas fructus pœnitentise. Ergo possibile est Deo satisfacere. [Summ Theol., supp., quœst. 13, a. i.)
surtout à la miséricorde divine. N'est-elle pas infiniment plus grande que celle de l'homme qui, par compassion pour la faiblesse, peut réduire les exigences de sa justice 4.
« Pourquoi Dieu ne se contenterait-il pas d'un acte réparateur qui égale la faute dans celui qui l'a commise? puisque la peine que s'impose l'homme pénitent peut être assez forte pour compenser la délectation du péché*.
« Certes, celui qui nous a aimés, jusqu'à nous donner son fils, est plus notre ami que touslei amis de ce monde. Or, l'amitié ne demande point l'égalité absolue dans les honneurs qu'on lui rend, ni dans les réparations qu'on lui offre. Faire ce qu'on peut, en regard de ce qu'on lui doit, c'est tout ce qu'elle exige. Si, donc, l'homme pénitent met tout son pauvre petit être dans l'honneur qu'il rend à Dieu, comme Dieu met tout son grand être clans la gloire
1. Deus est magis misericors quam aliquis homo. Sed homini est possibile satisfacere. (Ibid.)
2. Satisfactio est, cum pœna culpre sequatur : quia justitia est idem quod contrapassum, ut Pythagorici dixerunt. Sed contingit œqualem pœtiam assumere delectationi quse fuit in peccando. Ergo contingit Deo satisfacere. (Ibid.)
202 la satisfaction
qui lui est due, l'égalité proportionnelle est établie et la justice est sauvée1.
ce Combien plus si nous considérons que, dans les peines satisfactoires, comme dans l'offense faite à la majesté divine, il y a une sorte d'infinité. Par nous-mêmes nous ne sommes rien, mais la grâce en s'emparant de notre âme l'unit, avec tous ses actes, au Christ béni dont les souffrances propices ont sauvé le monde. Ce mystère nous est révélé dans le sacrement de pénitence par les paroles que le prêtre prononce, après nous avoir donné l'absolution de nos fautes. Il invoque la passion de Jésus-Christ
1. In his honoribus qui sunt in parentes, et Deum, etiam secundum Philosophum. (Lib. VIII. Ethic. sub. fin. lib.) impossibile est sequivalens reddere secundum quantitatem ; sed sufficit ut homo reddat quod potest : quia amicitia non exigit sequivalens, sed quod possibib est : et hoc etiam est séquale, sequaliter, scilicet secundum proportionalitatem : quia sicut se habet hoc quod Deo est debitum ad ipsum Deum; ita hoc quod iste potest reddere ad ipsum; etsicaliquo modo forma justitia? conservatur; et similiter est ex parte satisfactionis. Unde non potest homo Deo satisfacere, si hic satis requalitatem quantitatis importet; continget autem, si importet a?qualitatem proportionis, ut dictum est (hic sup.) et hoc sicut sufficit ad rationem justitire, ita sufficit ad rationem satisfactionis. {Summ. Theol., loc. mox cit.)
pour l'unira nos œuvres : — à tout ce que nous ferons de bien, à tout ce que nous endurerons de mal : « Passio Domini nostri Jesu-Christi... et quiquid boni feceris etmali patienter susti* nueris sint tibi in remissionem peccatorum. — • Nous ne sommes donc plus seuls, êtres obscurs, vies infirmes, réduits au trop court mouvement de nos propres actions. Jésus est avec nous. Que dis- je? Il est en nous et nous sommes en lui. Nous faisons partie de ce corps admirable dont tous les membres sont unis solidairement dans l'agir comme clans le pâtir. — Un membre souffre, tous souffrent avec lui : Si p^titur unum membrum, compatiuntur omnia membra. — Mais, plus que tous les membres et pour tous les membres souffre et mérite le chef du corps, Jésus-Christ. Le courant de sa vie divine entraîne nos petites vies vers les rivages de l'éternité. L'inaccessible majesté de Dieu voit monter vers elle ces flots irrésistibles d'où sortent les gémissements de l'humanité pénitente. 0 Dieu, jaloux de ta gloire! si tu veux des expiations égales à ta grandeur infinie, ne t'occupe plus de nous. Nos prières, nos aumônes, nos jeûnes, nos veilles, nos tribulations, nos
souffrances, notre sang, notre vie, tout cela est pénétré des mérites infinis de Jésus-Christ, tout cela est à lui et vient de lui. Prends donc, et sois satisfait1. »
Messieurs, n'insistons pas davantage sur cette question de droit et cherchons dans le fait même de la satisfaction à nous rendre compte de sa valeur e
Soit que le juge cle nos consciences la détermine, soit que l'Eglise nous l'impose par ses lois pénitentiaires, soit que Dieu nous l'envoie, soit que l'homme pénitent se l'inflige à luimême, la satisfaction, dit saint Thomas, a pour
1. Sicut offensa habuit quamdam infinitatem ex infinitate divinse majestatis ; ita etiam satisfactio accipit quamdam infinitatem ex infinitate divinse misericordioe, prout est gratia informata, per quam acceptum redditur quod homo reddere potest. (Summ. Theol., loc. mox cit., ad 1.)
Neque vero ita nostra est satisfactio haec , quam pro peccatis nostris exsolvimus ut non sit per Jesum Christum. Nam qui ex nobis, tanquam ex nobis nihil possumus; eo coopérante qui nos confortât omnia possumus... omnis gloriatio nostra in Christo est, in quo vivimus, in quo meremur, in quo satisfacimus facientes fructus dignos pœnitentirc; qui ex illo vim habent, ab illo offeruntur Patri et per illum acoeptantur a Pâtre. (Conc Trid., sess. XIV, cap. Vin.)
effet de compenser, selon les règles de l'équité, l'outrage fait à l'honneur divin par le péché, de guérir les forces cle notre âme blessée, et de détruire le scandale de nos fautes l. Ainsi, du côté de Dieu, du côté de l'homme, du côté de la société, la satisfaction possède une efficacité réparatrice.
L'être de Dieu ne subit aucun dommage cle nos fautes, c'est bien entendu. Vie intime, perfections, félicité demeurent en lui inaltérées et à jamais inaltérables, après les attentats et les violences du péché. Mais il n'en est pas de même de son honneur, qui se mesure sur nos actions et résulte cle nos libres hommages. L'honneur de Dieu c'est sa vie publique. Or, comme un homme, clans sa vie intime, reste bon, juste, saint, heureux, même, du témoignage de sa conscience, pendant que sa vie publique est souillée et mortellement atteinte par le cléni-
1. Requiritur pœna ad restituendum sequalitatem justitiœ, requiritur adhucad sanationem virium animse,qua3 per peccatum prsecedens deordinatse fuerunt. Requiritur ctiain ad amovendum scandalum aliorum, ut aedificentur in pœna qui sunt scandalizati culpa, ut patet ex exemplo de David inducto. (Summ. Theol, I, II Part., qiœst.87, a. 6, ad. 3)
grement et la calomnie, ainsi Dieu, dans sa vie intime, reste bon, juste, saint, heureux de la contemplation de sa nature et de ses perfections, pendant que sa vie publique est souillée et mortellement atteinte par le péché. Toute faute commise est un acte soustrait à la gloire du maître souverain de tout être et de toute vie. Et, s'il se pouvait que toutes les volontés fussent d'accord dans une même prévarication, c'en serait fait de la vie publique de Dieu. Or, comme Dieu ne peut pas sacrifier sa vie publique, non seulement l'accord de toutes les volontés dans une même prévarication est impossible, mais toute atteinte portée à la vie publique de Dieu doit être réparée. — Comment cela? Messieurs. Je l'ai indiqué plus haut avec l'angélique docteur : par clés peines.
Sans doute, me direz-vous, les peines glorifient Dieu et réparent son honneur violé, chez ceux qui résistent aux appels de sa miséricorde et se fixent, pour toujours, dans Timpénitence. A défaut d'autre gloire, Dieu moissonne, dans ses éternelles vengeances, l'éternel triomphe de sa justice. Mais celui dont la volonté souple et docile cède à la pression de la grâce, celui qui
se retourne tout entier vers Dieu et lui demande pardon, celui-là n'a pas besoin de peine; il rend à l'honneur divin un hommage qui compense le tort qu'il lui a fait. Cela serait vrai, Messieurs, si le péché n'était qu'un détournement de la volonté et le repentir un acte de raison ; mais dans l'un et dans l'autre il y a davantage.
L'homme coupable ne tourne le dos au bien suprême que pour se rechercher lui-même en des biens de bas étage, et en retirer une satisfaction qui demeure en lui comme une protestation persévérante contre Dieu. Son esprit, son cœur, ses sens, tout est content. Voilà le fruit de son péché. Mais l'acte par lequel il s'est contenté ne lui appartenait pas ; pourra-t-il donc en garder éternellement le bénéfice? L'heure passagère de sa jouissance il ne se l'est appropriée qu'au détriment de la gloire divine* va-t-elle donc lui rester tout entière? Non. Ce qu'il a pris il le doit à Dieu. En retournant sa volonté vers le bien qu'il avait oublié, il ne fait que rendre ses facultés soustraites ; mais le bénéfice du péché, le plaisir, la jouissance, ce qui est devenu son propre, voilà ce qu'il faut
restituer encore. Le fait est accompli, la convoitise ne rend pas ce qui l'a assouvie, j'en conviens. Eh bien, compensons le fait accompli par un autre. Acte pour acte : acte qui glorifie Dieu dans sa vie publique, pour un acte qui Ta déshonoré; acte qui satisfait Dieu, pour un acte qui a satisfait le pécheur ; acte qui afflige la convoitise, pour un acte qui l'a contentée. Enfin, peine pour plaisir, sans cela où serait la justice1?
Je dis plus, Messieurs, sans cela où serait
1. Recompensatio enim offensae importât adsequationem, quam oportet esse ejus qui offendit, ad eum in quem offensa commissa est. Adsequatio auteni in humana justitia attenditur per substractionem ab uno qui plus habet justo, et additionem ad alterum cui subtractum est aliquid. Quamvis autem Deo quantum est ex parte ejus, nihil subtrahi possit; tamen peccator, quantum in ipso est, aliquid ei subtraxit peccando, ut dictum est. (Quaest. 12, art. 3, ad 4.) Unde opportet, ad hoc quod recompensatio fiât, quod aliquid subtrahatur a peccante per satisfactionem, quod in honorem Dei cedat, Opus autem bonum, ex hoc quod est hujusmodi, non subtrahit aliquid ab opérante, sed magis perficit ipsum. Unde subtractio non potest fîeri per opus bonum, nisi pœnale sit. Et ideo ad hoc quod aliquod opus sit satisfactorium, oportet quod sit bonum, ut in honorem Dei sit ; et pœnale, ut per hoc aliquid peccatori subtrahatur. (Summ. Theol., supp., quaest. 15, a. 1.)
l'amour? Car il n'y a pas de vrai repentir sans amour. Les froides spéculations de la crainte et de l'intérêt ne produisent que des regrets dont Dieu ne saurait être touché. Si la raison nous éclaire, il faut que le cœur nous emporte vers celui que nous avons offensé. N'est-ce pas aux germes sacrés de la charité qu'il accorde ses miséricordieuses bénédictions ?
N'est-ce pas à ceux qui l'aiment qu'il rend son amitié ? Amour ! flamme divine ! si petite que tu sois dans un cœur repentant, ne te laisse pas étouffer par les lâchetés de la peur. Rends à Dieu ce que le péché lui a ravi : sa gloire, son honneur, qu'on ne peut donner sans crime aux créatures de ce monde. Reculer devant une peine, c'est ne pas aimer; car le propre de l'amour est de faire à d'autres les honneurs du sacrifice. C'est dans le repentir surtout que se manifestent ses nobles et saints désirs. Les gémissements et les larmes ne lui suffisent pas, il veut des peines et clés immolations. Le cœur qu'il a blessé n'en retirera aucun profit, si vous le voulez, mais l'amour sera satisfait s'il peut dire : — C'est pour vous que je souffre. En compensation de mes offenses, je veux être l'hos-
tie de votre gloire. Ajoutez au pardon que vous m'avez accordé l'acceptation généreuse de mes peines, et puissiez-vous être fier et content de voir une vie qui vous fut soustraite se rendre toute à vous par le sacrifice. — Tel est, Messieurs, le langage et la conduite de l'a nour repentant, même à l'égard des créatures qui n'ont reçu, pourtant, qu'un reflet de la majesté et de la bonté divines.
On raconte d'un soldat obscur, qu'après avoir été surpris en flagrant délit de conspiration contre la vie de son roi, il fut amené devant lui pour entendre son arrêt. Il s'attendait à la mort, mais son épouvante fut trompée; il n'entendit sortir, de la bouche cle celui qu'il avait trahi, que ces miséricordieuses paroles : — Mon ami, vous m'avez mortellement offensé. Je vous pardonne; maintenant, faites votre devoir. — Comme il y avait un brave cœur dans la poitrine cle ce traître, il fut touché de tant de clémence, et eut bientôt compris le sens cle ces quelques mots : — Faites votre devoir. — Il ne s'agissait plus des détails vulgaires de son service, mais d'une action d'éclat, qui couvrît sa trahison, et prouvât la sincérité de son repentir.
L'occasion ne se fît pas longtemps attendre. La vie du roi se trouvant engagée dans un combat meurtrier, le soldat se précipite au devant des coups, les écarte, les reçoit clans sa noble poitrine, et meurt épuisé de son triomphe, en criant : Vive le roi! — Messieurs, ce soldat, c'est vous ; vous qui avez conspiré, par le péché, contre la vie du roi des rois; vous qui avez été pardonnes ; vous à qui Dieu a dit, par la bouche de ses ministres : — Faites votre devoir, le devoir du repentir et de l'amour. — C'est-à-dire : — Jetez-vous maintenant, avec une généreuse ardeur, dans la bataille de la vie; recevez-en tous les coups, sans vous plaindre. Par vos travaux, par vos peines, par vos sacrifices, par les afflictions de votre esprit, par les meurtrissures de votre cœur, par les souffrances de votre corps, gloire soit rendue au roi immortel, et mourez, s'il le faut, en criant : Vive le Dieu que j'ai trahi! — C'est ainsi que sera compensé l'honneur divin, violé par le péché. Admirez, Messieurs, la sagesse de Dieu clans les exigences cle sa justice. Non seulement la satisfaction lui revient comme Un honneur, mais, par un mouvement de retour sur elle-
même, elle entre dans notre nature et en guérit les forces blessées. « Les peines sont des remèdes, dit un philosophe de l'antiquité : Pœnde medicinœ sunt. » Des rem Mes, d'abord, parce qu'elles épouvantent notre faiblesse, et que l'homme est moins facile au mal dès qu'il en a goûté la punition ; des remèdes, surtout, parce qu'elles combattent, jusque clans les plus intimes profondeurs de notre nature, le virus pestilentiel des convoitises.
A l'origine de la race humaine, le péché a créé des appétits redoutables, dontlapuissance croît en proportion de nos fautes personnelles. Nous les sentons comme des blessures que les plus héroïques vertus ont de la peine à cicatriser. Que d'élancements soudains et indélibérés vers ce que Dieu maudit et que la conscience réprouve! que de désirs, souvent inachevés, dont la pente fatale nous emporterait au déshonneur! Ces douloureux restes de nos iniquités, saint Jean les a appelés de trois noms, devenus tristement célèbres dans le langage chrétien : « l'orgueil de la vie, le désir immodéré des biens de ce monde, la convoitise de la chair. » Voilà les trois maladies, comme
génériques, dont une naissance malsaine nous a donné le germe, et que nos péchés cle chaque jour augmentent, développent et fixent aux mystérieuses divisions de l'âme et du corps. Qui les guérira? La main de Dieu, dans son sacrement, nous touche avec des délicatesses paternelles, elle répand sur nous la douce et puissante onction de la grâce. Il semble que nos maux disparaissent; mais, ils ne sont qu'endormis; c'est plutôt un assoupissement qu'une guérison. Notre volonté se fait grande et forte et se dépense en magnanimes résolutions. On croirait qu'elle va triompher des appétits grossiers qui la déshonorent ; mais à peine elle en a senti le trop vif mouvement, qu'elle recule et se trouve prise de honteuses défaillances. 0 plaies fatales! 0 blessures maudites! quel remède vous appliquerons-nous? Pas d'autre, Messieurs, que celui qui nous est présenté dans le sacrement cle la pénitence, c'est-à-dire, la satisfaction par des peines.
Toute peine afflige la convoitise et la rend plus timide dans ses exigences. Toute peine est un mouvement qui contrarie celui des appétits dépravés et les empêche de se satisfaire. C'est
le coup cle verge qui rabat la fierté d'un animal indocile; c'est le feu qu'on jette au milieu des chairs corrompues, pour en arrêter la contagion. Enfin, le philosophe a bien dit : « Les peines sonfc des remèdes : Pœnae medicinœ sunt*. »
Voyez, en effet, les œuvres satisfactoires les plus communément prescrites : la prière, l'aumône, la mortification; ne sont-ce pas trois remèdes génériques qui répondent à nos trois grands maux?
Par la prière, le pécheur atteste son infirmité; il avoue sa faiblesse et sa dépendance, il s'humilie, il se fait petit devant celui qui seul mérite d'être exalté, et ainsi, il combat le poison de l'orgueil.
1. Similiter etiam pœna a culpa futura praeservat : quia non facile homo ad peccata redit, ex quo pœnam expertus est. Unde secundum philosophum. (II Ethic, cap. m.) « Pœnas medicinœ sunt. » [Sumrn. Theol., supp., quœst. 15, a. 1.) • Procul dubio magnopere a peccato revocant, et quasi freno quodam coercent hœc satisfactoriœ peenaî cautioresque et vigilantiores in futurum pœnitentes efficiunt : medentur quoque peccatorum reliquiis et vitiosos habitus, maie vivendo comparatos, contrariis virtutum actionibus tollunt. (Conc. Trid., sess. XIV, cap. via.)
Par l'aumône, le pécheur se détache des biens périssables auxquels il a donné son cœur. Au plaisir d'avoir, il oppose le bonheur de donner; et, dans les habitudes cle générosité qu'il se crée, il prépare des issues par où s'échappent les désirs égoïstes et les avidités immodérées.
Par la mortification, le pécheur retranche à l'abondance cle la matière ce qui nuit à l'empire de l'esprit. Au lieu cle s'enrichir, dans une vie commode, d'une plénitude qui l'abrutit ou le surexcite et le pousse à de nouvelles fautes, il se soumet, pour l'honneur de Dieu et le bien cle son âme, à une mort lente et glorieuse, changeant ainsi en honneur et en bienfait la plus grande des hontes et le plus terrible des châtiments : la mort. Il peut dire, avec saint Paul : « Je meurs chaque jour, quotidie morior. » Il meurt, non pas d'une manière vulgaire, et sous les coups impitoyables du temps, mais d'une manière généreuse, sous les coups d'un libre supplice1.
1. Competit iste numerus ex parte illa qua satisfâctio peccatorum causas excidit ; quia radiées peccatorum très ponuntur. (I Joan, n, 16.) Scilicet concupiscentia
Vous le voyez, Messieurs, aucune de nos plaies intimes n'échappe à l'efficacité salutaire des peines satisfactoires. Appliquées avec énergie, elles achèvent l'œuvre réparatrice de la contrition et de la confession, elles tendent à nous rapprocher définitivement de l'intégrité, qui fut le premier privilège de la nature humaine; elles complètent notre transformation morale, et, par cela même, elles déplacent, ou plutôt elles convertissent l'influence de notre vie. Tout à l'heure, nous étions en contradiction, par le péché, non seulement avec l'ordre suprême, mais avec cet ordre inférieur où les choses du temps et de l'éternité se trouvent mystérieusement mêlées. Nos fautes, en se manifestant, devenaient un scandale et une offense pour. la société, mais la réparation, commencée dans les douleurs intimes du repentir, poursuivie clans les humiliations de l'aveu, rayonne autour de nous par les peines que
carnis, concupiscentia oculovum, et superbia vitœ. Contra concupiscentiam carnis ordinatur jejunium : contra concupiscentiam ocuïorum ordinatur eleemosyna; contra superbiam vitx ordinatur oratio, ut Àugustinus dicit super Mattheum. [Summ. Theol, supp,, quaest. 15, a. 3.)
nous subissons volontairement. Affligée clans son orgueil, son ambition, ses avidités, ses égarements sensuels, et devenue humble, généreuse et austère, notre vie parle le bien; elle édifie. Dieu, notre âme, la société, tout est satisfait.
Tout est satisfait. Mais, entendez-le bien, et ne l'oubliez jamais, Messieurs : il entre dans la notion même de la satisfaction qu'elle soit volontaire et libre. Dussiez-vous endurer toutes les douleurs du temps et de l'éternité, si votre volonté ne s'y prête librement, moi, je n'ai rien dit, et vous, vous n'avez pas fait un pas vers la miséricorde divine, ni vers votre réhabilitation. Car, il ne s'agit pas de souffrir assez, il faut satisfaire. « Non satis patiendum est sed satisfaciendum : Il ne s'agit pas d'être assez puni, mais de se punir soi-même.)) Arrière, ces holocaustes dont la victime se plaint et se tourmente sous le couteau qui l'immole, Dieu en est rassasié jusqu'au dégoût. Il attend la liberté humaine. Qu'elle marche donc au-devant de ses coups, ou, plutôt, qu'elle les prévienne par de généreux mouvements. « Miséricorde, miséricorde, Seigneur! » s'écrie le pécheur. —
<c Qui es-tu donc, toi qui me demandes miséricorde? Veux-tu que le péché demeure impuni? — Non, Seigneur, non, mon péché ne sera pas impuni, mais je ne veux pas que vous le punissiez, parce que je vais le punir moi-même ; Ideo nolo ut tupunias, quia ego peccatum meum punio1. Puissent mes libres souffrances contenter votre j ustice, réparer votre honneur, guérir mes plaies, me préserver du péché, consoler ceux que les misères de mon âme affligent, et édifier ceux qu'elles scandalisent. »
Dans ces dispositions, Messieurs, vous pouvez vous présenter au juge de votre conscience, confesser vos fautes et exprimer votre repentir. La matière du sacrement est prête ; il ne vous reste plus qu'à entendre les paroles divines qui doivent achever votre justification. Le prêtre les prononce, ces paroles, non pas comme un témoin chargé de constater et de faire connaître le mystère de grâce qui s'opère en nos âmes, mais comme un instrument vivant, actif et pri-
1. Quid ergo? Quœris misericordiam ? Peccatum impunitum remanebit? — Non, Domine, nonerit impunitum peccatum meum, non impunitum erit ; sed ideo nolo ut tu punias, quia ego peccatum meum punio. (S. Aug., Enarr. in Psalm. L.)
\ilégié de la toute-puissance de Dieu. Ce qu'il dit, il le fait.
S'il nous était permis de contempler ce mystère de rénovation qui réjouit les anges de Dieu, quelles merveilles nous verrions éclater sous les coups de cette parole souveraine : Ego te absolvol — Le démon régnait en maître, en tyran, dans notre âme déshonorée; il est ignominieusement chassé. Le péché nous imprimait une ineffable souillure; il est effacé. Nos puissances captives ne pouvaient plus produire d'oeuvres méritoires ; elles sont délivrées. Nos mérites passés étaient comme frappés de mort; ils revivent. Le fleuve tari de la grâce a repris son cours clans le champ dévasté de notre âme, et ses ondes réparatrices fortifient les saintes habitudes qui nous sont rendues, afin de nous préserver des fautes dont le sacrement nous a purifiés. Crimes et délits, péchés de pensées, de désirs, de paroles, d'actions, d'omissions, fautes avouées et fautes oubliées, tout a disparu : ce Ego te absolvo ab omnibus peccatis tuis. » Absous au tribunal cle la pénitence, nous le sommes au tribunal de Jésus- Christ Notre-Seigneur : ce Ut sis absolutus ante
tribunal Domini nostri Jesus-Christi. » Comme après notre baptême, nous avons droit à la vie éternelle, à l'immortelle gloire des siècles qui ne finissent pas : « Habeasque vitam œternam et vivas in sœcula sœculorum. »
Mais ne l'oubliez pas, Messieurs, déliés d'un côté, vous êtes liés de l'autre, et la vie éternelle qui vous est promise, vous ne l'obtiendrez qu'au prix des peines que vous endurerez volontairerement pour satisfaire à la justice de Dieu, et donner à votre pénitence son intégrité et sa suprême perfection.
SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE
LES PENITENTS
SOIXANTE-DIX-SEPTIEME CONFERENCE
LES PENITENTS Eminentissime Seigneur», Messieurs,
Deux perfections divines se rencontrent et s'embrassent dans le sacrement de pénitence : la miséricorde et la justice. La miséricorde pardonne et efface le péché, la justice le châtie, mais toujours en tenant compte de notre faiblesse. Il n'est personne qui ne puisse subir les peines que l'Église nous inflige pour prix de l'absolution qu'elle nous donne, et généralement, il faut bien le dire, nous nous contentons d'acquitter, au plus juste, la dette de nos péchés.
Cependant, il y a, dans la grande armée des chrétiens pénitents, des hommes, des fem-