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Son Eminence le cardinal Guibert, Archevêque do Paris

mes même, qui ont poussé la satisfaction jusqu'à ses extrêmes limites, en punissant le péché, non seulement avec sévérité, mais avec une sainte cruauté. Depuis le grand Paul, qui châtiait son corps et le réduisait en servitude par 'le travail, la fatigue, les veilles, la faim, la soif, les jeûnes, le froid, la nudité l, quelle innombrable multitude de cruels amants de la souffrance et de l'expiation ! J'entends leurs gémissements au fond des arides déserts où ils se sont enfuis, sous la voûte des cloîtres où ils se cachent, au milieu du siècle où ils demeurent attachés aux devoirs de leur condition et de leur état. Je vois des abstinences, des jeûnes, des nuits sans sommeil, de dures couches, de longues prières, des haires, des cilices, des verges, des chaînes de fer, des pieds nus, des corps à peine couverts, des chairs exténuées et sanglantes, des yeux en pleurs, et des cœurs contents.

1. Castigo corpus meum et in servitutem redigo. (1 Cor., cap. ix, 27.)

In laborc et œrumna, in vigiliis multis, in famé et siti, in jejuniis multis, in frigore et nuditate. (II Cor., cap. xi, 27.)

<-ES PENITENTS

Étrange spectacle! Les chrétiens intelligents l'admirent, les pusillanimes s'en étonnent, le monde s'en scandalise. A l'aspect des grands pénitents, il se sent agité de folles terreurs, et pousse des cris d'effroi, comme ces chiens de luxe qu'on voit trembler et se plaindre aux bras de leurs maîtresses, lorsqu'ils flairent l'approche de quelque généreux et puissant animal. Pour se venger de sa lâcheté, il injurie. Les pénitents ne sont pour lui que des extravagants, des fous, des barbares, des sauvages.

Je ne me laisse point intimider par ces injures, Messieurs ; mais, heureux de rencontrer la plénitude de la satisfaction en ceux que le monde abhorre, je prétends vous prouver qu'ils furent, pour eux-mêmes, des sages et des héros, pour nous, des bienfaiteurs insignes.

« La pénitence intérieure, dit saint Thomas, doit durer toute la vie ; car, le jour où le péché cesserait de nous déplaire, nous per-

drions infailliblement le fruit du pardon que Dieu nous a accordé. lien est autrement de la pénitence extérieure qui s'exprime par les signes de notre douleur, l'aveu de nos fautes et les peines expiatoires. Dieu ne l'exige que pour un temps déterminé et selon la mesure des péchés que nous avons commis \ »

Mais ceux que tourmente le saint amour de Dieu et de sa gloire se croient obligés à des expiations sans mesure, et, dans leur vie constamment affligée, la pénitence intérieure et la pénitence extérieure marchent du même pas, jusqu'au jour où la mort leur ouvre les portes de l'éternité. Ce n'est point, chez eux, l'effet d'un lugubre caprice; en cela, ils suivent

1. Duplex est pœnitentia, suilicet interior et exterior. Interior quidem pœnitentia est qua quis dolet de peccato commisso : et talis pœnitentia débet durare usque ad finem vitse; semper enim débet homini displicere quod peocavit ; si enim ei placeret peccasse, jam ex hoc ipso peccatum incurreret, et fructum venia) perderet.

Pœnitentia vero exterior est qua quis exteriora signa dolorik ostendit, et verbo tenus peccata sua confitetur sacerdoti absolventi, et juxta ejus arbitrium satisfacit : et talis pœnitentia non oportet quod duret usque ad finem vitrc, sed usque ad determinatum tempus, secundum mensuram peccati. {Summ. Theol., III P., quaest. 84, a, 8.)

LES PENITENTS

les inspirations d'une haute sagesse qui leur révèle la profondeur du péché, les effroyables jalousies de la justice divine, l'idéal de la perfection humaine, et les glorieux avantages de notre configuration au Christ souffrant et immolé.

Tous les maux de la nature ne sont que des désordres apparents qu'on peut dès maintenant, avec un peu de philosophie, résoudre dans l'ordre suprême et, par conséquent, dans le souverain bien. Le péché seul fait exception, parce qu'il est essentiellement la négation de Tordre et du bien. Aussi Dieu le poursuitril d'une haine implacable, comme l'ennemi personnel de son être très pur et de ses adorables perfections. Cette haine ne sera satisfaite que par les éternels supplices de l'autre vie, mais elle n'attend pas cette autre vie pour se manifester; impatiente de nous donner une leçon qui puisse contenir l'audace des passions trop ardentes, ou réveiller les âmes nonchalantes, elle frappe sous' nos yeux des coups terribles. Depuis la première malédiction qui ouvrit l'univers tranquille à l'invasion des mille maux dont nous souffrons, que de catastrophes pri~

vées et publiques auxquelles il est facile de reconnaître et la profondeur du péché et la haine dont Dieu le poursuit ! Je ne perdrai pas mon temps à vous en faire la lugubre nomenclature, car toute la profondeur du péché et toute la haine de Dieu se condensent, en quelque sorte, dans une image destinée à perpétuer le souvenir des plus grands coups que le péché ait reçus et puisse recevoir ici-bas. Regardez ce Christ qui étend ses bras sur votre religieuse assemblée : Il vous représente le propre Fils de Dieu, et ce Fils bien- aimé, Dieu n'a pas hésité à l'accabler de douleur et à l'immoler dans un honteux et cruel supplice, pour nous montrer combien le péché lui est odieux. Avons-nous, autant qu'il faudrait, l'intelligence de ce mystère? Malheureusement, non, Messieurs ; notre cœur se tient trop loin de Dieu. C'est ce qui explique pourquoi nous sommes si faciles au péché et si avares de pénitence. Mais il y a, dans l'humanité chrétienne, des âmes d'élite tellement unies à Dieu par l'amour qu'elles entrent immédiatement dans toutes ses vues et prennent sans effort toutes ses saintes passions. N'est-ce pas l'effet natu-

rel de l'amour de voir et de sentir comme ceux qu'on aime ? Combien plus, quand l'amour est grandi par la grâce! Les âmes dont je parle voient donc comme Dieu que le péché est le mal suprême, l'unique mal, et, comme Dieu, elles le poursuivent d'une haine implacable. Ne pouvant le châtier sur des vies qui ne leur appartiennent pas, elles se retournent contre leur propre vie, elles l'affligent par une constante tristesse et d'amers regrets, elles la peuplent de douleurs volontaires dont la chair est condamnée à porter le cruel fardeau. Dans ce foyer des appétits, trop souvent profané par de damnables jouissances, elles ne voient plus qu'un ennemi qu'elles voudraient exterminer pour mieux honorer le céleste vengeur qui les invite à mesurer leurs coups sur ceux qu'il porte lui-même. Oserez-vous dire, Messieurs, que c'est une extravagance de voir comme Dieu voit et de faire ce qu'il fait? N'est-ce pas plutôt l'effet d'une sagesse surhumaine ?

Vous voudriez, peut-être, que quelque grand intérêt personnel fût engagé dans l'étrange conduite des pénitents, pour lour délivrer un brevet de sagesse? Qu'à cela ne tienne. Bien

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que leur amour n'ait en vue que la plus grande gloire cle Dieu, il ne laisse pas d'obtenir un résultat qu'on ne peut apprécier qu'en se rendant compte des effroyables jalousies de la justice divine. Vous n'y pensez pas, vous, parce que votre habituelle indulgence pour vousmêmes vous porte à prêter à Dieu vos faiblesses. Vous êtes tentés de croire que tout est fini entre lui et votre âme pécheresse, lorsque le prêtre a prononcé la sentence de votre pardon et que vous avez subi la toute petite peine qu'il vous a imposée. Profonde erreur ! L'Église, vous ne l'ignorez pas, nous montre au delà de cette vie des abîmes de douleurs où l'âme justifiée achève de se purifier avant de prendre possession de son éternel bonheur : purification laborieuse et terrible, dans laquelle la justice de Dieu fait payer, à chacun, jusqu'à la dernière obole des dettes du péché. Les fautes légères auxquelles nous ne faisons aucune attention et dont notre vie imparfaite est remplie, nos négligences à profiter des expiations dont la miséricorde divine veut bien se contenter en ce monde, tout cela est compté et pesé par une justice jalouse qui ne fait, même aux âmes les

plus aimées, aucune remise des peines qu'elles ont méritées l. Devant cette redoutable perspective, Messieurs, quels sont les fous ? quels sont les sages ?

Les fous, ce sont les chrétiens aveugles et nonchalants qui s'imaginent que le purgatoire est un lieu tranquille où l'on attend, avec un peu d'ennui, mais sans douleur, son heure de réception à la cour du roi des cieux. Les sages, ce sont les généreux pénitents qui ont appris à l'école de nos grands docteurs que le feu purificateur des âmes, dans l'autre vie, est le même que celui qui torture les damnés * , qu'il est

1. « Tenez pour certain que Dieu ne fait à ces âmes chéries aucune remise de la peine qu'elles ont méritée, et qu'elles ne sortiront de leurs cachots qu'après avoir payé, jusqu'à la dernière obole, ce qu'elles doivent à sa justice. Dieu l'a ainsi voulu et décrété. » (Traité du Purgatoire, sainte Catherine de Gênes.)

2. Gregorius (potius August., lib. I, De civit. Dei, cap. vin ) dicit quod sicut sub eodem igné aurum rutilât, et palea fumât, ita sub eodem igné peccator crematur, et electus purgatur. Ergo idem est ignis purgatorii t;t inferni, et sic in eodem loco sunt. (S. Thom., IV, Oist. xxi, qusest. 1, a. 1, qucest. C, 2.)

« Son supplice est effroyable, si effroyable qu'aucun esprit ne saurait le comprendre, qu'aucune langue ne saurait l'exprimer. Quant a la peine du sens, c'est l'enfer. » (Sainte Cath. de Gênes, op. ci ".)

plus cruel que toutes les peines et tous les supplices qu'on peut ressentir, voir et imaginer en ce monde l, que la plus petite peine du purgatoire excède les plus grandes souffrances de notre vie terrestre *. Et, alors, que leur importent les abstinences et les jeûnes, s'ils peuvent

1, Ille ignis purgatorii durior erit quam quidquid in hoc sseculo pœnarum aut sentire, aut videre, aut cogitare quis potest. (S. Aug., serm. IV, De igné purgatorii . )

2. In purgatorio erit duplex pœna: una damni, in quantum scilicet retardantur a divina visione; alia sensus, secundum quod ab igné corporali punientur : et quantum ad utrumque pœna purgatorii minima excedit maximam pœnam hujus vitse. Quanto enim aliquid magis desideratur, tanto ejus absentia est molestior. Et quia affectus quo desideratur summum bonum, post hanc vitam in animabus sanctis est intensissimus, quia non retardatur affectus mole corporis, et etiam quia terminus fruendi summo bono jam advenisset, nisi aliquid impediret; ideo de tardatione maxime dolent. Similiter etiam cum dolor non sitlsesio, sed laesionis sensus, tanto aliquis magis doletde aliquo lsesivo, quanto magis est sensitivum : undc lsesiones quœ fiunt in locis maxime sensibilibus, sunt maximum dolorem causantes. Et quia uotus sensus corporis est ab anima, ideo si in ipsam aniraam aliquod lœsivum agat, de neccssitate oportet quod maxime afiligatur. ... Et ideo oportet quod pœna purgatorii quantum ad pœnam damni , et sensus excédât omnem pœnam istius vitre. (4. Dist., xxi, q. 4, a. 1 q. 5.)

leur épargner l'horrible faim dont est tourmentée rame avide du souverain bien qu'elle ne peut atteindre ! Que leur importe cle veiller pendant que le monde repose, s'ils peuvent supprimer, par là, la trop longue attente de leur éternel bonheur ! Que leur importent les saintes cruautés qui déchirent, ensanglantent et exténuent le corps, si elles remplacent l'effroyable supplice qu'aucun esprit ne saurait comprendre, qu'aucune langue ne saurait exprimer ! * Que n'ai-je une voix de tonnerre pour me faire entendre à toute la terre ! s'écriait une admirable sainte, je dirais à tous ceux qui l'habitent, et je me sens pressée de leur dire en effet : — 0 infortunés ! pourquoi ne jetez-vous pas les yeux sur la détresse où vous vous trouverez à la mort, et ne pourvoyez-vous pas à votre avenir, pendant qu'il en est temps encore * ? »

Messieurs, les pénitents ont eu cette sagesse ; sagesse d'autant plus louable qu'en prévenant, par amour et sans calcul, les revendications posthumes de la justice divine, ils pour-

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