‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 37 sur 40 · Psalm. V · texte numérisé non relu

Psalm. V

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surprenant et le plus formidable des désastres de quitter ce monde où ils ont rivé toutes leurs sollicitudes et leurs affections, et d'entrer dans un inconnu auquel ils n'ont point ou presque jamais pensé. Remarquez, je vous prie, qu'il ne s'agit pas des impies de profession, bon nombre de chrétiens en sont là. Comment leur dire que la vie touche pour eux à son terme, et qu'il est temps de se préparer aux dernières grâces que l'Église tient en réserve pour ses enfants ? On a peur, on dissimule, on ruse, on n'ose dire que des demi-mots, si l'on ne garde pas en face du malheureux que la mort va saisir un lâche et barbare silence.

Chose ridicule autant qu'étrange! Rien ne coûte à une mère, à une femme, à un enfant, quand il s'agit de guérir ou de soulager un malade aimé : ni les consultations ruineuses, ni les remèdes les plus chers et les plus bizarres, ni même l'humiliation de recourir à des empiriques et à des charlatans. Et, quand un Dieu nous dit : — « Moi le maître de la vie et de la mort, moi qui donne aux médecins leur science et aux remèdes leur vertu, moi qui envoyais mes disciples rendre, par des onctions,

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la santé aux malades, j'ai institué un sacre » ment pour la guérison et le soulagement des chers infirmes que j'ai enfantés par un sacrement à la vie chrétienne ; » — quand un Dieu nous dit cela, ce Dieu est le seul médecin qu'on hésite à appeler, ^on sacrement est le seul remède qu'on ne veuille pas expérimenter !

Ah ! nous n'avons plus la foi, cette foi naïve et agissante de nos pères, qui s'empressaient de chercher dans l'onction sainte un remède, ou un allégement, aux souffrances que la science humaine ne pouvait pas guérir; confiants en ces paroles de l'Apôtre qui nous a enseigné l'existence et l'efficace du dernier sacrement : « La prière de la foi sauvera l'infirme, et Dieu le soulagera : Oratio flclei salvabit infîrmum, etalleviabit eum Dominus. » La promesse est formelle, et plus sûre, croyez-le bien, que celles de prospectus dont vous êtes presque toujours les dupes et dont vos malades sont parfois les victimes V

1. Estius observe avec raison que dans les effets corporels de l' Extrême-Onction il faut comprendre l'allégement qu'en reçoit le malade. Si cet allégement n'est pas toujours un acheminement vers la santé, il peut servir

Non, nous n'avons plus la foi, et, je ne crains pas de le dire, en cette occurrence, nous n'avons même plus le sens commun. Autrement, nous comprendrions qu'une grâce qui assainit, dilate, tranquillise l'âme, doit avoir un retentissement infaillible dans le corps, et que les réactions de la nature, aidées de l'art, se font mieux dans un organisme apaisé que dans un organisme troublé. S'il y a ici des médecins, je suis sûr qu'ils ne me contrediront pas.

Et cependant, ils sont bien un peu la cause de cette peur anti-chrétienne qui fait le silence autour de ceux qu'il faudrait avertir. Pas d'émotions, disent-ils ; et la tendresse aveugle s'imagine qu'on ne peut parler à une âme de son plus pressant devoir sans l'affoler de terreur, et qu'un sacrement de miséricorde va devenir un coup de massue qui écrasera le moribond.

Rassurez-vous, chrétiens tremblants : une médication intempestive peut tuer un malade,

au salut de rame. « Licet rarius contingat hominem « periculose aegrotantem, sacra hac unctione adhibita, « intègre restitui sanitati : saepenumero tamen evenit, ut « morbi levamen aliquod sentiat. Id quod variis de cau- « sis ad salutem animœ potest conducere. »

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les sacrements n'ont jamais tué personne. L'émotion que vous craignez, souvent le malade la prévient par l'inquiète curiosité avec laquelle il cherche à lire son sort dans vos yeux, sur votre visage et jusque dans le son de votre voix. Vous le croyez tranquille; il n'en est rien. Il attend un arrêt dont il prendra son parti; mais il a peur, lui aussi, d'alarmer votre tendresse, s'il vous interroge. C'est, entre vous et lui, un combat de discrétion funeste, qu'on ne peut terminer que par une franche déclaration du danger qu'il court, déclaration à laquelle il répondra, peut-être, par une acceptation généreuse qui tournera sa vie agonisante du côté de Dieu et de l'éternité.

Et quand il y aurait un moment de surprise ? qu'importe l'émotion passagère que suivra bientôt le divin apaisement de la grâce, Dieu s'approche, il s'agit de prévenir l'incorruptible justice qui doit prononcer sur notre sort éternel. N'est-ce pas l'heure d'être ému? — Nous le serons bien davantage, si la mort nous jette sans préparation aux pieds du juge inexorable auquel il nous faudra rendre compte de notre vie pécheresse.

Malheureusement, Messieurs, l'amour charnel écarte, la plupart du temps, ces sages considérations, et l'on se tait. Je dis plus : on ment. On ment par le regard, on ment par le calme apparent dont on masque sa douleur, on ment par de chimériques promesses, on ment tant que l'on peut être compris, et, quand les yeux se voilent, quand le premier râle se fait entendre, quand le moribond commence à devenir cadavre, on amène à la hâte un pauvre prêtre, dont la main tremblante s'empresse de faire des onctions, arrêtées en chemin par la mort. Il semble que l'on ait à cœur de justifier ces cyniques reproches de Calvin : « Les catholiques se soucient bien des infirmes ! Il leur faut des hommes à moitié morts, clés cadavres, pour placer leur huile. C'est lorsque l'âme se débat sur les lèvres du gouffre qui va l'engloutir qu'ils apportent leur extrême-onction, bien extrême, en effet l. »

N'est-ce pas révoltant, Messieurs, de donner

1. Isti (catholici) non infîrmos sed semimortua cadavera sua pinguedine inficiunt : cum jamjam anima in primoribus labris laborat, vel (utipsi loquuntur) in extre* mis. [Institut., Lib. cap. xix, § 21.)

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ainsi raison aux ennemis des choses saintes ? — Mais écoutez, voici qui est plus révoltant encore : Il y a des parents imbéciles, passezmoi l'expression, qui, après avoir conduit jusqu'au bout la sacrilège comédie du silence, s'écrient, d'un air soulagé : Quelle belle mort ! il ne s'est pas vu partir. Malheureux ! vous comptez donc pour rien les secrètes angoisses de l'âme que vous avez trompée jusqu'au dernier instant., et l'atroce saisissement qu'elle a dû éprouver lorsque Dieu est venu au-devant d'elle et lui a dit : ce Me voici ! Tu ne m'attendais pas. Honte et malheur à ceux qui, près de ton lit de souffrance, ont étouffé le bruit de mes pas. Maintenant je te tiens, et c'est pour toujours ! »

Ah! chrétiens insensés! Vous osez appeler ces épouvantables surprises de belles morts! Eh bien, il y en a qui les voudront plus belles encore, et vous les aurez encouragés par votre lâche et barbare négligence. A force de voir des morts sans sacrements, les impies se sont demandé s'il ne serait pas possible d'écarter la religion du lit des mourants et d'attenter aux droits de Dieu jusqu'à l'heure où pour

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les faire valoir, il se présente une dernière fois. L'homme n'a pas besoin d'une consécration pour entrer au néant où tout son être doit s'évanouir. Tel est le principe régulateur de Todieuse ligue qu'ils ont organisée et dont tous les membres s'engagent solidairement à l'impéniience finale. Les précautions sont prises afin de prévenir un suprême réveil des consciences, et de sinistres amis veillent à l'exécution de l'engagement sacrilège qui livre à la damnation une âme humaine. Arrière le prêtre ! Arrière la famille éplorée qui voudrait l'introduire! Les solidaires sont là. Ils n'empêcheront pas, sans doute, la mystérieuse visite de Dieu, s'il lui plaît de répondre aux instances d'un repentir tardif; mais ils se croiront assez récompensés de leur peine par une agonie et une mort sans religion. Ils emporteront, comme un trophée, le corps de leur victime au charnier où il doit pourrir ; ils célébreront la grandeur d'âme du misérable dont ils ont laïcisé le trépas et les obsèques. Qui sait ? On s'habituera peut-être à ces triomphes de la libre-pensée, et les vieilles pratiques mortuaires, que le christianisme a fait passer dans

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nos mœurs, finiront par disparaître quand il n'y aura plus de honte à mourir comme un chien. Voilà leur espérance.

Cela vous incligne, Messieurs; mais, vos croyances spiritualistes auront beau protester, vous n'arrêterez pas ce scandale par des considérations sur la dignité de l'homme et les mystères d'outre-tombe. Je ne connais qu'un moyen de réagir contre l'entraînement satanique qui tend à déshonorer nos lits de mort et nos tombeaux, c'est la multiplication des morts véritablement chrétiennes, où toutes les grâces de Dieu sont consommées par l'onction sainte.

Demandez-les donc à Dieu, tous les jours, ces morts véritablement chrétiennes, pour vous et pour ceux que vous aimez. N'écoutez pas les conseils de l'amour charnel qui vous incline à des ménagements coupables ; mais, pieusement attentifs aux besoins des âmes qui vont paraître devant Dieu, ayez le courage de leur parler de cette solennelle et décisive entrevue, et n'ayez le cœur satisfait que lorsqu'elles auront reçu, par vos soins, les dernières caresses de l'Église leur mère, les derniers encouragements et

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secours du Christ leur chef, le dernier baiser du Père miséricordieux qui veut bien recevoir ses enfants prodigues dans la demeure de son éternité! Et vous, médecins chrétiens, qui m'avez écouté, ne rougissez pas, n'ayez pas peur d'être les apôtres d'un sacrement qui assure à votre art, dont tant de chances mystérieuses vous disputent le succès, la collaboration du maître de la vie et de la mort. Il y a dans le nouveau monde une université où se conservent encore les religieuses coutumes de la vieille France. C'est l'université de Québec. Là, les jeunes docteurs, après leurs examens et avant d'entreren exercice, font publiquement le serment d'accomplir consciencieusement leurs devoirs professionnels, mais, entre tous, le devoir d'avertir les mourants du danger qu'ils courent et de la nécessité de se préparer à paraître devant Dieu. Ce serment, vous ne l'avez pas fait, Messieurs, puisque nos facultés n'en veulent plus. Faites-le devant Y Aima mater du ciel qui vous tiendra compte des corps que vous aurez guéris, mais plus encore des âmes que vous aurez sauvées.

Encore une fois, Messieurs, il faut absolu-

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ment que clans la conclusion redoutable du drame de la vie l'édification étouffe le scandale. Quand on verra, dans toutes les familles chrétiennes, les derniers sacrements préparés de loin avec un saint respect, les angoisses de l'âme et les souffrances du corps s'apaiser sous la douce influence de l'huile des infirmes, quand on pourra dire avec confiance, près de tous les lits mortuaires où s'éteint paisiblement un enfant de l'Église : « Pars, âme chrétienne, sors de ce monde, au nom du Père qui t'a créée, au nom du Fils qui a souffert pour toi, au nom de l'Esprit Saint dont tu as reçu l'effusion, au nom des Anges et des Archanges... des patriarches et des prophètes, des Saints et des Saintes cle Dieu. Que ta place soit aujourd'hui dans la paix et ta demeure dans la sainte Sion... Frère bien-aimé, je te remets aux mains du Dieu dont tu es la créature... Que le ciel vienne au-devant de toi et

t'embrasse Que le doux Jésus te montre un

visage joyeux... Va jouir, dans la grande armée des bienheureux, des douceurs de la contemplation de Dieu, pendant les siècles des siècles,

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Amen1!» Quand on verra cela, quand on entendra cela partout, Messieurs, le peuple n'hésitera plus à choisir entre ces deux portes de l'éternité : la mort solidaire et la mort chrétienne, l'enfouissement honteux d'un animal à bout de souffle et la pieuse déposition d'une chair sanctifiée par la visite de Dieu et tout humide encore de l'onction sainte qui a purifié l'âme des restes clu péché; et il sera heureux de chanter avec nous : « Bienheureux les morts qui meurent clans le Seigneur : Beati mortuî qui in Domino moriuntur*. »

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