‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 7 sur 40 · Heb., cap. x · texte numérisé non relu

Heb., cap. x

môme nous défier de cette première expiation du péché qui ouvre clans les profondeurs de notre âme le drame sacré cle la pénitence, si nous nous présentions tout seuls devant la majesté offensée de notre Dieu; car, au regard de cet infini, quelle créature pourrait être assez broyée ? L'univers réduit en poudre ne serait, à ses yeux, qu'un holocauste inutile. Mais Jésus -Christ est avec nous. Il nous appelle à la participation de ses douleurs, de sa haine du péché, de son inénarrable brisement, cle son infinie contrition. Dieu ne voit plus en nous que son Fils. Confondus avec lui clans une même expiation, nous le sommes clans une même résurrection. Avec lui, nous pouvons chanter : « 0 péché! traitre à la vie et père de la mort, ô péché ! où clone est ton aiguillon ? Où est ta victoire ? — Ubi est stimulus tuus ? Ubi est Victoria tua ? »

Messieurs, j'ai défini le repentir : c'est la douleur et la détestation du péché ; je vous ai dit son efficacité : il peut, par la force qui lui est propre, mériter au pécheur le pardon de ses fautes et le revivifier. Mais dans quelles conditions Dieu l'accepte-t-il ? Quelles sont les qualités qui assurent son efficacité ? — Je ne puis répondre à ces questions qu'en vous faisant connaître le siège, le principe, la force et l'étendue de la contrition.

Où est le siège du mal moral ? — Dans nos organes et clans nos sens? Non pas, certes. Nos organes et nos sens ne sont que les humbles ministres et les dociles instruments d'une force supérieure, libre, simple, immortelle qui les dirige et informe leurs actes. S'ils subissent une contrainte, l'acte qui en résulte est un acte sans forme qui ne peut nous être imputé, soit à bien, soit à mal. L'âme seule, par un acte propre et réfléchi, peut se revêtir elle-même et revêtir toute notre personne de la

gloire du mérite; ou bien, s'infliger à ellemême et infliger à toute notre personne la flétrissure du démérite. C'est donc au lieu qu'elle habite, à son centre même, que doivent éclore la douleur et la clétestation du péché, que doit se faire ce brisement salutaire que nous avons appelé la contrition. Qui ne comprend cela?

Cependant, Messieurs, Terreur qui fait consister principalement la pénitence dans des afflictions extérieures est plus commune qu'on ne pense, et certaines natures faciles à s'attendrir peuvent se laisser duper par des émotions superficielles qui ne sont que dans les sens. Instinctivement, nous cherchons dans les signes sensibles l'expression de ce qui se passe dans le monde invisible de la pensée et clu sentiment C'est notre droit. L'âme commande au corps et se manifeste par le ministère des sens. Lorsque, pénétrée du sentiment de son indignité, elle mesure d'un regard ferme et énergique toute l'étendue de son malheur dans Tordre moral et surnaturel, le corps ploie sous sa pression : il s'agenouille, il se prosterne, il gémit, il pleure, il sanglotte, il parle la douleur

et le brisement de Ta me. Rien de mieux que ces signes extérieurs d'affliction, s'ils partent d'un cœur tourmenté par le repentir. Mais malheur aux gémissements et aux larmes sacrilèges qui cherchent à extorquer la compassion! Si je m'attendris en voyant pleurer un pécheur, si je me dis, en pleurant moi-même : — c'est bien, voici les ondes salutaires d'où la blanche tunique de l'âme sortira plus pure et plus radieuse, c'est que je suis père, et que je crois vcir l'âme du pécheur se révéler et les mystères du repentir s'accomplir sous mes yeux.

Lorqu'un enfant se jette aux genoux d'un père offensé et lui dit avec larmes : « Père, tu es si bon pour moi et pourtant j'ai été coupable; père, je t'en conjure, aie pitié de moi! » croyezvous que le père se penche vers lui et lui pardonne, parce qu'il le voit pleurer à ses pieds dans une posture humiliée? — Non, Messieurs. La colère d'une majesté offensée ne s'apaise que parce que les actes extérieurs lui apparaissent comme une manifestation des douleurs de l'âme et que, à leur aspect, elle est convaincue que le repentir est dans le cœur, avant de se produire au dehors.

LE REPENTJJ1 21

Or, Messieurs, Dieu est père, et il a cet avantage sur nous que son regard profond pénètre jusqu'aux mystérieuses divisions de la chair et de l'esprit. On peut tromper par des actes hypocrites ceux qui le représentent, lui, on ne le trompe jamais. Les larmes et les afflictions extérieures n'ont point le pouvoir de le toucher ni de lui faire retirer sa malédiction, si le cœur n'y est pas. Prenez -y donc garde, pécheurs. Ne vous contentez pas de renoncer à toute feinte préméditée, mais ciéfiez-vous des surprises d'une émotion qui ne serait que clans les sens. Allez au fond de votre âme. Luttez contre le mal sur le terrain qu'il a d'abord envahi et avec les puissances qui l'ont enfanté. Dites-vous à vous-mêmes ce que disait la mère de Néron au licteur chargé de l'assassiner : «Licteur, je sais qui t'envoie; on n'échappe pas fecilement aux fureurs de celui qui fut mon fils. Eh bien! frappe le ventre : Ne tremble pas, va, frappe le ventre qui a conçu un tel monstre : Feri ventrem h — Pécheurs, on n'échappe pas facilement à la justice de celui qui fut votre père et qui doit venger sa bonté outragée : Frappez le cœur, le cœur qui a conçu

cette monstrueuse chose qu'on appelle le péché ; frappez, brisez ce qui s'est endurci : Scindite corda vestra. Votre repentir n'aura de vérité que lorsque votre esprit, sacrifiant généreusement ses habitudes et ses penchants devenus comme une nouvelle nature intellectuelle qui semblait devoir éterniser le péché, étouffera les erreurs qui l'ont perverti : « Sacrifîcium Deo spiritus contribulatus . j> Votre repentir ne sera bien placé que dans un cœur assez broyé et humilié pour que Dieu n'ait plus le droit de le mépriser : « Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. »

L'âme, mystérieux abîme où le péché a été conçu et enfanté : voilà, Messieurs, le siège du repentir. Comment s'y forme-t-il? — Saint Thomas nous dit « que la raison naturelle incline l'homme à la pénitence de ses fautes : Ex naturali ratione homo movetur ad pœnitendum de malis quse fecit1. » Cette inclination suffirait s'il s'agissait uniquement de réparer les ruines de la nature ; mais, parce que c'est un chrétien qui a péché; la restauration de la

i. Loco cit.

nature dépend, en lui, de la restauration cle la grâce. Or, aucune force créée ne suffît à une si grande œuvre. C'est pourquoi l'acte réparateur par lequel commence la conversion de l'homme pécheur doit avoir pour principe une force et des motifs supérieurs à la nature; en un mot, la contrition doit être surnaturelle.

C'est à l'Esprit-Saint, dit l'Église, qu'il appartient d'inspirer et de promouvoir Pacte décisif dont dépend notre justification; c'est donc lui que le pécheur doit appeler à son aide par la ferveur de ses supplications : « Seigneur, je veux me convertir, mais convertissezmoi d'abord, vous seul le pouvez : Couverte me, Domine, etcouvertar1.— Convertissez-moi, vous êtes mon salut : Couverte uos, Deus, saZittaris noster*. — Vous qui troublez les abîmes cle la mer, vous qui commandez à sa puissance et calmez la fureur des flots s, regardez-moi, j'ai besoin d'une divine tempête qui tourmente

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