Psalm. lxxxiv
3. Qui conturbas profundum maris. (Psalm. lxiv.) Tu dominaris potestati maris; motum autem fluctuum ejua tu mitigas. (Psalm. lxxxviii.)
mon âme et lui fasse vomir son péché. Envoyez-moi votre Esprit, et vous créerez en moi un monde nouveau, et vous renouvellerez la face de cette terre ingrate où ne germe plus la vertu : Emitte Spiritum tuum, et creabuntur, et renovabis faciem terrée \ »
L'Esprit divin descend du ciel; courage, Messieurs ! il est temps cle frapper votre cœur et cle détester le péché. Mais pourquoi et comment le détesterez-vous? — Est-ce parce qu'il mérite les éternelles vengeances d'une justice à laquelle vous voudriez pouvoir vous soustraire afin cle vous mieux contenter? Arrière! C'est le repentir d'un esclave avili par sa bassesse, comme ceux que retenait jadis dans le devoir la crainte clés verges et du gibet. — ■ Vous détestez le péché! Est-ce parce qu'il vous déshonore et vous fait perdre cette seule et unique noblesse cle la vertu qui, selon l'expression d'un ancien, nous donne le droit do vivre? C'est bien : voilà le repentir d'un honnête homme; mais allez toujours, car Dieu ne pardonne qu'à des chrétiens. — Yous clé-
i. Psalm. cnr.
LE REPENTHl 35
testez le péché! Est-ce parce qu'il vous a dépouillés du plus excellent des dons que Dieu puisse faire à sa créature, le don de la grâce? Est-ce parce qu'il vous a ravi ces mystérieuses richesses dontl'Esprit-Saint pare ses temples? Est-ce parce qu'il vous a ôté, avec la paix du cœur, ces inestimables faveurs et consolations que Dieu prodigue aux âmes honorées de sa présence intime ? Est-ce parce qu'il vous a enlevé le fruit de toutes vos bonnes œuvres passées, et qu'il frappe de stérilité tout le bien que vous faites aujourd'hui? Est-ce parce qu'il vous prive cle vos droits à l'héritage céleste, et ne vous promet que des maux éternels? Est-ce parce qu'il étouffe cette sainte charité qui vous permettait de dire à Dieu : Mon ami, mon père ? Est-ce parce qu'il détruit cette spirituelle adoption par laquelle vous étiez, en Jésus-Christ votre Sauveur, le véritable enfant de Dieu, cligne cle cette paternelle clilection et de cette particulière et amoureuse providence dont il entoure ceux qu'il peut appeler, comme le Verbe divin, ses fils bien-airnés? Enfin, Messieurs, détestez-vous le péché parce qu'il vous sépare de Dieu, parce qu'il vous
ravit votre Dieu? Oh ! alors, soyez pardonnes et bénis, car voilà le repentir du chrétien.
Voulez vous savoir comment il s'exprime ? Ecoutez-le :
« Mon Dieu, mon plus grand bien, mon unique bien, je vous ai perdu; rendez-vous à moi, je vous en prie. Mais je veux oublier, s'il est possible, que vous êtes mon bien, pour ne plus songer qu'à votre infinie bonté. Mon maître, mon roi, mon ami, mon père, vous m'avez donné la vie, la pensée et l'amour; vous avez mis à mon service toutes les créatures; vous m'avez révélé les secrets de votre éternelle sagesse. — Et je vous ai offensé, j'ai blessé votre cœur, j'ai abusé de vos dons, j'ai méprisé vos bienfaits. Et vous avez été plus opiniâtre clans votre amour que moi dans ma malice et mon ingratitude. Vous m'avez envoyé votre Fils. Votre Fils! Hélas! ce seul mot me consterne, car je crois entendre au fond de mon cœur votre voix désolée : — J'avais un fils, ditesvous, un fils unique, éternel objet de mes plus chères complaisances. Par pitié pour vous, j'ai consenti à ce qu'il vînt vous apporter des paroles de paix. Il a caché l'éclat de sa majesté
pour vous épargner de trop justes terreurs, il a passé près de vous, il a demeuré parmi vous; il a frappé à votre porte, la bouche pleine de vérités et les mains pleines de grâces, qu'en avez-vous fait? — Mon Seigneur et mon Dieu, épargnez-moi, je vous en conjure. Comment oserai-je vous répondre? Votre cher Fils, misérable que je suis! c'est moi qui l'ai condamné à mort, c'est moi qui l'ai tué... Mon Père, j'ai péché, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils : Pater, peccavi, Jam non sum dignus-vocari fîlius tuus. Mais pourtant, ayez pitié de moi. Ce n'est pas moi qui vous invoque, c'est votre Esprit qui parle pour moi ; c'est lui qui, par ma bouche, pousse d'inénarrables gémissements, et crie: A bba! Pater! Mon Père! Mon Père1! »
Tels devraient être, Messieurs, les sentiments du pécheur repentant. Si, par des considérations toutes naturelles, vous parvenez à réformer votre vie, vous aurez changé d'actes,
1. Ipse Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus. (Rom., cap. ym, 26.) Accepistis Spiritum adoptionis filiorum, in quo claraamus : Abba Pater. (Ibid., 15.)
sans changer d'état. L'état surnaturel appelle de soi des secours et des motifs d'ordre surnaturel. Mais à quoi reconnaîtrons-nous l'impulsion de l'Esprit divin et l'influence des motifs surnaturels clans le repentir? A deux choses , Messieurs, à sa force et à son étendue.
La force de la contrition est l'admirable pouvoir qu'elle a de s'élever au-dessus de toute douleur et de toute haine, d'où lui T£ent son nom de souveraine.
Toute peine languit, en comparaison cle celle qui tourmente le cœur d'un homme véritablement contrit. Aucun mal ne lui paraît aussi grand que le péché qu'il a commis; aucun bien désirable à l'égal cle celui qu'il a perdu. Offenser Dieu ! Perdre Dieu ! y a-t-il un plus grand malheur? Nous pleurons l'absence et la mort de ceux qui furent, par l'affection, la moitié cle notre cœur; mais, un jour, nous les rencontrerons clans une meilleure vie, un jour, nous pourrons leur parler encore cle notre amour dans un langage plus pur et plus expressif que tous les langages de la terre. Ils sont partis; mais, peut-être, juste au moment
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où notre mutuelle affection, pour être exclusive et trop tendre, allait devenir criminelle. . Nous regrettons amèrement les passagères richesses que Dieu avait déposées entre nos mains, et qu'un caprice du sort nous a ravies; mais il fallait bien les quitter un jour; mais, en enchaînant notre cœur et en nous rendant l'iniquité facile, elles nous préparaient une plus cruelle agonie et un plus sévère jugement; mais la pauvreté a été comblée de bénédictions et cle consolantes promesses par le Dieu humilié qui, maître du monde, a bien voulu la prendre pour sa compagne et son épouse.
Nous gémissons, nous murmurons, sous le poids des souffrances qui assiègent notre fragile nature et lui font perdre le précieux trésor de ses forces et de sa santé; mais, un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien que cela nous arrive, et que nous aboutissions à la commune catastrophe de la mort; mais une vie toujours florissante peut être pour notre vertu le plus prochain et le plus terrible des dangers; mais la souffrance, rapprochée cle la croix de Jésus-Christ, peut devenir la plus abondante source de nos mérites.
Finalement, Messieurs, il n'est aucun mal ici-bas qui n'ait auprès de soi ses consolations et compensations, aucun mal qu'on ne puisse tourner à bien sans en changer la nature, aucun, si ce n'est le péché, car, lui, c'est le mal par essence. Lui! c'est l'absence éternelle clu divin ami qui ne prend rien de notre vie et nous donne toute la sienne. Lui! c'est le renversement de ce merveilleux état de grâce qui nous fait participer aux richesses mêmes de la nature divine. Lui! c'est l'épuisement de cette singulière puissance qui retire nos actions de leur nature vulgaire et les rend dignes d'avoir Dieu lui-même pour récompense. Lui! c'est la destruction de la dernière espérance qui reste aux infortunés. Lui! c'est le père des douleurs éternelles et de tous les maux qui nous visitent ici-bas. Encore une fois, lui! c'est l'offense de Dieu, c'est la perte de Dieu. Lui! ce n'est pas tant un mal que le mal lui-même * ipsissimum malum.
Oh! qui ne serait douloureusement touché, en voyant ces profondeurs clu péché > Qui ne le détesterait plus que t$)as les maux imaginables? Parents, amis, biens, paix, santé, vie,
qui ne renoncerait à tout cela, plutôt que de l'avoir commis? Phalanges sacrées des pénitents, dont Dieu couronne aujourd'hui la conversion, vous avez compris le péché, et alors s'expliquent cette douleur souveraine qui a brisé vos cœurs, ces gémissements dont vous avez rempli le monde entier, ces sacrifices héroïques par lesquels vous exprimiez votre suprême horreur du mal. Vous étiez le déshonneur de votre famille et le scandale de votre peuple, ô Madeleine! mais, dès que la grâce eut éclairé les profondeurs de votre âme coupable, l'amour trompeur des créatures n'y trouva plus de place. Richesses, honneurs, amours, plaisirs, beauté, tout fut jeté sans pitié aux pieds du Dieu que vous aviez outragé. Il vous vit prosternée près de la table des Pharisiens et en butte à leurs implacables railleries; il vous vit baignée de pleurs et presque expirante au pied de la croix d'où tombait le fleuve purificateur de son sang; il vous vit dans cette grotte perdue où, plaintive, dépouillée, couchée sur la terre nue, vous avez passé trente années d'un exil volontaire, en attendant la patrie. Solitudes, déserts, âpres rochers, sables
brûlants où n'habitent que les bêtes fauves, comment se fait-il que vous ayez entendu la voix des hommes et que vous ayez été peuplés à l'envi des plus orgueilleuses cités? Lieux horribles, quels étaient donc vos amis? C'étaient les fugitifs du péché, les hommes au cœur brisé, pleins de regrets et de haine du mal, d'autant plus avides de souffrances qu'ils les préféraient toutes à l'affreux malheur d'avoir offensé Dieu. Ils ont mis tant d'amour dans leur repentir qu'il a dévoré le péché, comme le feu dévore les forêts où la foudre l'a allumé1.
Est-ce donc là, Messieurs, ce que Dieu demande de nous ? — Non, car il connaît notre faiblesse et il en a pitié. En élevant la pénitence à la dignité d'un sacrement, il a rapproché de nous sa miséricorde et réduit les légitimes exigences de son droit. Je dois cette vérité aux âmes craintives qui doutent de leur
1. Sicut ig-nis in sylvam ingressus omnia pi rgare solet. sic delectionis fervor quocumque inciderit omnia tollit et excindit... ubi charitas est omnia sublata sunt mala : KaOocTrsp sîç Oorjv mip sïffsXQov Travra StaxocQatcsTv eYwOsv, outco xal i\ t% àyotTrr.ç Ospixerr,; ÔTOiTrsp àv Iutzzgoi, Tiavra ocvaips? xa. 8iaxo7îT£t. .. £vQa sctlv àyaT/), rcavra àvr,pY)Tai toc xocxa. (Sanctl Chrysost., Homil. in II, ad Tim., n° 3.)
repentir parce qu'elles ne ressentent aucun choc violent qui leur brise le cœur, non moins qu'aux chrétiens imparfaits dont l'âme hésitante ne sait pas s'élever jusqu'à la suprême efficacité de la contrition. Dieu ne demande pas de nous ces impressions profondes et ces troubles étranges qui naissent si facilement de notre contact grossier avec les créatures de ce monde; il ne demande pas non plus que nous prévenions l'heure de la grâce par des comparaisons qui épouvanteraient notre pusillanimité. Une douleur calme, une préférence générale, une appréciation pacifique qui commande dans la région supérieure de notre âme et y établisse l'ordre des biens et des maux, c'est assez pour assurer la souveraineté de la contrition. Petite et imparfaite souveraineté; dans laquelle il y a souvent plus de crainte que d'amour, plus cle préoccupation de notre intérêt que de bienveillance pour Dieu, mais renforcée et achevée par l'application des mérites de Jésus-Christ1.
1. Saint Thomas, avec son grand sens, nous donne la mesure de la force de la contrition dans son article :
La force du repentir, c'est la souveraineté; son étendue, c'est l'universalité.
Que la douleur et la haine du péché s'étendent à tous ceux que l'on a commis, cela va de soi, Messieurs; une exclusion, dût-elle ne favoriser qu'une seule de nos fautes, serait une absurdité. Elle protesterait contre la raison générale qui règle le repentir : l'offense de
Utrum contritio sit major dolor qui esse possit in na~ tura? Voici comment il s'exprime :
« In contritiorie est duplex dolor. Unus est in ipsa voluntate, qui est essentialiter ipsa contritio, quœ nihil aliud est quam displicentia prseteriti peccati : et talis dolor in contritione excedit omnes alios dolores. Quia quantum aliquid placét, tantum contrarium ejus displicet : finis autem ultimus super omnia placet, cum omnia propter ipsum desiderentur : et ideo peccatum, quod a fine ultimo avertit, super omnia displicere débet. Alius dolor est in parte sensitiva, qui causatur ex primo dolore vel ex necessitate naturœ, secundum quod vires inferiores sequuntur motum superiorum, vel ex electione, secundum quod homo pcenitens in se ipso hune dolorem excitât, ut de peccatis doleat : et neutro modo oportet quod sit maximus dolor : quia vires inferiores moventur vehementius ab objectis propriis quam ex redundantia superiorum virium. Et ideo quanto operatio superiorum virium est propinquior objectis inferiorum, tanto magis sequuntur eorum motum. Et ideo major dolor est in sensitiva parte ex kesione sensibili, quam sit ille qui in ipsam redundat ex ratione : similiter major, qui redundat ex ratione de corporalibus délibérante, quam qui
Dieu; elle diviserait les puissances de l'âme et les mettrait en contradiction avec elles-mêmes; elle repousserait Dieu de notre cœur pendant qu'il y serait appelé. Le don de la miséricorde divine est sans partage, c'est tout ou rien ; car « Dieu né peut pas habiter sous le même toit que l'iniquité : Neque habitabit juxta te malignus1. »
redundat ex ratione considérante spiritualia. Unde dolor in sensitiva parte ex displicentia rationis proveniens de peccato, non est major dolor aliis doloribus qui in ipsa sunt : et similiter nec dolor qui est voluntarie assumptus: tum quia non obedit affectus inferior superiori ad nutum, ut tanta, et talis passio sequatur in inferiori appetitu ; qualem ordinat superior : tum etiam quia passiones a ratione sumuntur in actibus virtutum secundum mensuram quamdam; quam quandoque dolor qui est sine virtute, non servat, sed excedit.» [Summ. Theol., suppl. qua3st. 3, a. 1)
En terminant son article, en réponse aux objections, il a soin de faire remarquer qu'on ne doit point placer le pénitent entre la faute et la peine pour lui demander ;a mesure de son déplaisir et de sa douleur, car ce sont choses dont l'homme se rend difficilement compte.
« Sciendum est etiam, quod quamvis talis debeat esse contriti dispositio; non tamen de eistentandus est : quia affectus suos homo non de facili mensurare potest : et quandoque illud quod minus displicet, videtur magiss displicere, quia est propinquius nocumento sensibili, quod magis est nobis notum. » [Ibid., ad 4.)