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PREFACE III

j> grand des conciles œcuméniques qui » reliera le xxe siècle au xvie, et le soleil » de la foi, déchirant de nouveau les » nuages amoncelés autour de lui par » l'universelle hérésie, lancera sur tous » les points du monde les gerbes d'une » lumière plus pure, plus vive et plus » féconde1. »

Bien qu'il ne fût pas encore question de convoquer un Concile œcuménique, je ne prétends point avoir fait une prophétie ; mais, tout simplement, j'exprimais un vœu qui germait dans bien des âmes et qui s'est épanoui pendant la fête du dix-huitième centenaire , célébrée avec tant d'éclat à Rome, en 1867. Tout marchait vers le grand événement dont nous sommes aujourd'hui les heureux témoins. Dieu, qui me l'avait fait entrevoir, a voulu qu'il me fût permis de le saluer devant l'auditoire auquel je l'avais annoncé, et que j'ai re-

1 Conférences de Saint- Thomas -d'Aquin. Introduction au dogme catholique, XI9 conférence. (Poussielgue frères, Paris, rue Cassette, 27. J

IV PRÉFACB

trouvé plus nombreux sous les voûtes de Noire-Dame. J'ajoute donc à mille hommages L'humble hommage de ma parole.

La forme du discours, plus vive et plus pénétrante que celle des traités , s'empare avec plus de force de l'attention et grave plus profondément la vérité dans l'esprit. C'est pourquoi j'espère que ces conférences, venues après tant d'autres travaux sur le Concile et le Jubilé, pourront encore instruire et intéresser les lecteurs. — Daigne les bénir la très -pure Vierge et la très -sainte Mère, aux pieds de laquelle l'Église chante ces paroles de louange :

Réjouissez -vous, Vierge Marie, seule vous avez détruit toutes les hérésies dans le monde entier.

Gaude, Maria virgo , cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo.

Paris, fête de l'Epiphanie de N.-S., 6 janvier 1870.

PREMIERE CONFÉRENCE

PREMIÈRE CONFÉRENCE

Messieurs,

Il y a dix-huit ans, à la place où je suis, un homme que vous avez admiré et aimé s'écriait : — « 0 murs de Notre-Dame, voûtes sacrées » qui avez reporté mes paroles à tant d'intelli- » gences privées de Dieu, autel qui m'avez » béni, je ne me sépare point de vous1!... » Et cependant on ne le revit plus, la tombt, a étouffé sa grande voix... — Est-il mort tout

* R. P. Lacordaire, Conférences de Notre-Dame, dernière conférence.

à fait? — Non, Messieurs, il vit, dans la persévérante admiration de la France et du monde entier; il vit en vous, qu'il a appelés sa gloire et sa couronne; il vit dans l'humble enfant qui vient offrir aujourd'hui à vos regards le froc illustré par son génie et sa sainteté, vous faire entendre une voix qu'il a bénie, et travailler à sa renommée, en vous prouvant, une fois de plus, que personne ne peut l'égaler. Si vous vous rappelez tout ce que vous lui devez, vous me pardonnerez plus facilement, je l'espère, de n'être point ce que vous seriez en droit d'attendre.

Que vous dirai-je cette année, Messieurs? — Rien, que ce que l'on m'envoie vous dire. Comme Jésus-Christ, mon maître, j'ai reçu un commandement de mon Père, mandatum accepi a pâtre meo. Mon père qui est le vôtre, le vénéré pasteur de ce diocèse, m'a chargé de vous préparer à un grand événement et à une grande grâce. Le grand événement, c'est celui qui préoccupe l'opinion publique : la concile œcuménique : la grande grâce, c'est la rémission plenière de vos fautes et des peines qu'elles ont méritées ; l'indulgence du Jubilé.

Mon enseignement, pendant cette station, ne sera donc que le commentaire des paroles si graves, si pleines de mesure et de sage réserve que votre archevêque, avant de vous quitter, a offertes à vos méditations. Vous comprenez, tout de suite, que je m'adresse particulièrement aux âmes chrétiennes; cependant je ne désespère pas, moyennant la grâce de Dieu, de toucher et d'instruire d'autres âmes. Daigne nrassister la maîtresse de ce lieu, à qui j'offre l'hommage de mon amour filial. 0 Marie! 0 xMôre du Verbe 1 Je vous consacre ma parole; bénissez-la, comme vous avez béni celle des Apôtres, et, pendant que vous la conduirez sur les flots lumineux de la vérité, n'oubliez pas un autre de vos enfants qui a si grand besoin de votre secours. Je sais qu'il vous aimait, il vous aime encore, si vous approchez votre douce main bien près de son cœur, il ne pourra pas refuser de la prendre et vous nous le ramènerez; ce sera grande joie pour nos âmes en deuil.

Messieurs,

Le cher* de l'Église vient de convoquer solennellement tous ceux qui, avec lui, ont reçu de Dieu le pouvoir d'enseigner les nations et de gouverner le troupeau de Jésus-Christ. C'est pour la dix-neuvième fois, depuis dixneuf cents- ans, que l'Église recourt à une do ces assemblées générales, dont les décisions souveraines, en réglant la foi et les mœurs du peuple chrétien, pèsent, bon gré mal gré, sur les intérêts et les destinées de toute société humaine.— N'est-il pas bien tard? Trois siècles se sont écoulés depuis l'assemblée fameuse qui terrassa le protestantisme et arracha l'ivraie des abus que l'homme ennemi avait semé dans le champ de Dieu. Pendant ce temps, que d'agitations funestes se sont produites, dans le monde intellectuel et moral, dans les sociétés civi'ics et politiques, qui ont poussé nos maux cà l'extrême! Le remède vient à la dernière période de la crise, c'est bien tard. __ Voila ce que pensent certains esprits inquiets et prévenus ; mais il ne nous

est pas permis . Messieurs, d'incriminer ainsi la sagesse et la prudence de l'Église. Assistée par l'Esprit de Dieu, elle possède la science du temps aussi bien que la science de la vérité. Si elle a attendu jusqu'ici, c'est qu'il fallait attendre; si elle se décide aujourd'hui à déployer toutes ses forces, c'est que son heure est venue. Nous n'avons point à la juger, mais à rechercher la haute signification de l'appel qu'elle fait entendre.

Héritière de Jésus-Christ, ce roi sanglant à qui Dieu a donné pouvoir sur toute âme et sur toute chair, investie jusqu'à la fin des temps de son autorité suprême, l'Église est Reine; fécondée par le cruel et mystérieux hyménée du Sauveur et de la croix, remplie, comme le Verbe fait chair, de grâce et de vérité, principe, avec lui, d'une race nouvelle et choisie, d'un peuple saint, l'Église est Mère. Elle est Reine, elle çst Mère, et c'est à ces deux titres, Messieurs, qu'elle fait, de nos jours, un appel extraordinaire à ses forces; appel royal par lequel, elle se propose de repousser et confondre toutes les accusations de ses ennemis, en s'affirmant plus solennellement que jamais ;

appel t+rternel par lequel elle se propose de répondre à tous les besoins spirituels de la famille chrétienne, dans la crise contemporaine.

Séparons, si vous le voulez bien, ces deux propositions et considérons aujourd'hui l'appel royal de l'Église en opposition avec les accusations dont elle est l'objet. Ces accusations vous sont connues depuis longtemps, elles souillent quantité de volumes et de feuilles publiques, plus encore par leur révoltante banalité que par leur injustice. Je n'en relèverai que deux principales. Elles se tiennent et si la première faiblit, la seconde vient infailliblement à son secours.

L'Église est accusée dans sa vie même, L'Église est accusée dans son esprit.

La vie de l'Église n'est point suje'te aux vicissitudes qui préparent ici-bas à toute vie ce dépérissement des forces qu'on appelb* la caducité, et cette suprême catastrophe qu'on

appelle le trépas. Elle a reçu, du Christ ressuscité, une sève d'immortalité qui la conserve, pendant quo toutes les sociétés naissent, croissent et périssent autour d'elle. Voilà près de dix-neuf cents ans que dure ce prodige et, malgré cela, il y a encore une race d'hommes qui ose espérer, comme l'espérait jadis l'apostat Julien, la prochaine victoire de la mort sur l'Église. Pour se repaître plus à Taise d'une illusion qui leur est chère, ils oublient le passé et ferment les yeux sur les phénomènes qui démontrent, dans le temps présent, la puissante vitalité de l'institution dont ils attendent impatiemment la fin. Ils accusent l'Église dans sa vie. — Ce n'est plus, disentils, l'athlète jeune et robuste qui rêvait dans l'ombre la conquête du monde, montait des catacombes sur la place publique, forçait les remparts d'orgueil et de volupté derrière lesquels les Césars abritaient leur divinité d'emprunt et noyait dans son propre sang le paganisme vaincu ; ce n'est plus cette fée bienfaisante qui caressait les bêtes fauves échappées de la Tartarie, du Caucase, de la Germanie, de la Scandinavie, calmait leur fureur, discipli-

liait leur vie et tournait leur nature âpre et ardente aux grands et héroïques dévouements ; ce n'est plus l'unique maîtresse près de laquelle ia jeunesse de tous les pays venait chercher la science ; ce n'est plus i'altiére despote qui dominait les trônes et faisait ployer, sous le joug de ses anathèmes, le front superbe des rois et des empereurs; ce n'est plus môme cette puissance sur le déclin, tout occupée de retenir, par ses démêlés et ses accommodements, les princes de ce monde sous sa tutelle, pendant les trois derniers siècles qui viennent de s'écouler; c'est une vieille, — une vieille qui ne sait plus ce qui se passe autour d'elle, qui n'entend plus le son généreux que rend lame des peuples affranchis, qui fatigue de ses dernières exigences ses propres enfants, qui encombre de son âme et de son corps usés les voies du progrès moderne; l'Église est caduque ! L'Église est finie !

Qui parle ainsi, Messieurs? Sont-ce les agitateurs maniaques dont les épîtres prennent le haut ton de l'oracle pour mieux offenser le hou sens ? — Oui, sans doute, mais avec eux des gens rassis qui croient exprimer sans

passion la conclusion décente de leurs études historiques. J'ai peine à m'expliquer un si prodigieux aveuglement ; car partout où se portent mes regards, sur la tête, sur les membres de l'Église, je vois, jeunesse, vigueur et vie.

Comme en ses meilleurs jours et avec la même ardeur, l'Église travaille à la conquête du monde et à l'abolition des religions monstrueuses qui ravalent la très-sainte majesté de Dieu. Au-delà du cercle borné où vous apparaissent ses prétendues défa mces, contemplez, je vous prie, le mouvement sublime de l'apostolat. Chaque saison voit s'enfuir, loin de nos rivages, des troupes de jeunes gens dont l'œil humide encore des larmes qu'ils ont répandues sur le front de leurs vieux parents, interroge l'horizon et cherche la terre inhospitalière où se doit consumer leur vie. Où vont-ils? — Comme la colombe du déluge, ils vont porter aux peuples naufragés dans l'erreur les révélations et les promesses du ciel. Les îles nouvelles les attendent, les vieux continents leur demandent un Sauveur. Echappés aux périls de la mer, ils marchent à l'aven-

ture, bravant les glaces du pôle et les feux de l'équateur, la fureur des bête* féroces, les embûches de l'ennemi, l'angoisse des poursuites inhumaines, la fatigue des voyages, la faim, la misère et le pire de tous les maux, la solitude loin de la patrie. De longues années d'exil ne les découragent pas, s'ils peuvent faire connaître à une seule âme le nom, la vérité et la grâce de Jésus-Christ, et, pour prix de leurs labeurs, ils ne demandent au ciel que le martyre. Dieu les exauce presque toujours, Messieurs, et presque toujours ils entraînent avec eux dans la mort des hécatombes de néophytes.

Et l'on dit que l'Église est caduque! Mais qu'on lise donc les Annales de la propagation de la foi. Est-ce ainsi qu'un vieillard agite ses membres engourdis par l'âge? La voix qui retentit jusqu'aux extrémités de la terre et dit aux peuples : Morts, levez-vous : surgite mortui, — est-ce la voix dolente d'un vieillard ? Le sang généreux qui tombe des veines de l'Église ressemb'e-t-il aux gouttes avares qu'en ne tire qu'avec peine des veines épuisées d'un vieillard ? 0 sang précieux, coulez, tombez, inondez

les terres ingrates où vous devez faire germer une moisson d'élus ! On dit avec effroi du sang répandu : c'est la mort! Mais moi je dis avec allégresse du sang que répand l'Église ma mère : c'est la vie!

A cette manifestation de la vie, par l'activité et le dévouement apostolique, il faut joindre, Messieurs, la manifestation de la vie par la salutaire influence des bienfaits. La main qui jadis apaisait les barbares, n'a rien perdu de sa caressante douceur. C'est elle encore qui arrête le sauvage dans sa vie d'aventure et qui, si elle ne peut le pousser tout doucement vers les rivages de la civilisation, le conduit jusqu'aux portes du ciel. C'est à elle qu'il faut recourir aujourd'hui — une dure expérience et d'amères déceptions nous l'ont appris, — c'est à elle qu'il faut recourir pour discipliner ces races attardées que l'indépendance du désert protège contre la force des armes et la pression des mesures administratives. C'est elle, enfin, qui contient les sourdes colères d'un barba;' de la pire espèce, d'un sphinx assis au bas des degrés par où l'on monte p/j temple de la fortune : la misère publique. 11 y a long-

temps Messieurs, que ce sphinx nous propose une énigme que ni les économistes ni les philanthropes ne peuvent deviner, longtemps que sa fureur jalouse aurait fait explosion, longtemps qu'il aurait dévoré la société, si l'Eglise, prise d'une religieuse et tendre compassion, ne s'était arrêtée près de lui pour caresser sa tête pleine de fièvre, panser les plaies de son cœur, et murmurer près de son oreille, aux heures lucides, des paroles mystérieuses auxquelles il répond par la patience et la résignation. Tous les jours tranquilles qui se lèvent sur les fortunés de ce monde ils les doivent à la vie active de la charité dans l'Église, et, si le sphinx nous alarme à l'heure qu'il est par ses rugissements sinistres, c'est qu'on lui a trop appris à mépriser sa bienfaitrice.

Il est évident, Messieurs, qu'on ne peut, sans une incompréhensible erreur, accuser de caducité une institution où se multiplient et prospèrent ainsi les œuvres d'amour ; car tout être frappé dans sa vie, et à la veille de la perdre, revient sur lui-même par un mouvement égoïste, et applique toutes ses forces à retenir ce grand bien. Les milliers d'orphelins, de

vieillards, de pauvres, d'infirmes, de misérables quotidiennement secourus, consolés et réhabilités par l'Église sont une des plus magnifiques démonstrations qu'elle puisse donner de la vigueur de sa vie.

Il en est une autre que les révolutions ont préparée, — c'est la résistance. — Offensée dans son autorité maternelle par un divorce impie, l'Église a vu se retourner contre elle les pouvoirs qui jadis étaient soumis à ses saintes lois. Ils croyaient avoir promptement raison de sa faiblesse et obtenir, de sa lassitude, de faciles compositions avec les injustices publiques dont le triste spectacle nous afflige depuis plus d'un demi-siècle. Mais, au milieu des oublis qui conspirent contre le droit, l'Église est demeurée la personnification de la conscience indignée. A toutes les violences de la force, elle a répondu, — cela n'est pas per* mis : Non licet, — à toutes les réclames de l'injustice; — je ne le puis pas : Non possumus. — Que ceux qui l'accusent de trop vieillir aillent demander à certains gouvernements s'ils ne la trouvent pas trop jeune et trop vivante.

Mais pourquoi, Messieurs, irai-je chercher hors d'ici des signes de la vitalité de l'Église? Vous-mêmes, vous, qu'on appelle le plus grand et le plus bel auditoire du monde, n'êtes-vous pas un grand et beau signe de cette vitalité? La génération qui vous a précédés, il y a trente ans, dans ce temple, avait l'âme pleine de ténèbres, d'angoisses et de méfiances qu'elle n'osait avouer, et le grand orateur qui l'évangélisait avait besoin de regarder, à chaque instant, où portait sa parole. Aujourd'hui, grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi. Vous avez été pour la plupart élevés par l'Église, et vous avez subi l'influence de sa doctrine et de ses vertus. Votre âme sanctifiée par la grâce m'apporte de fortes convictions et de magnifiques espérances. Enfants de l'Église, vous aimez , votre mère ; malgré les menaces du temps présent, vous rêvez et vous voulez pour elle ; des jours prospères et glorieux. A ceux qui j oseraient dire devant vous: l'Église est caduque, l'Église est finie! — n'est-ce pas, Messieurs, que, la main appuyée sur votre cœur plein de vie, vous répondriez avec une mâle fierté : — non, non, — l'Église est vivante, bien vivante, si

vous voulez l'oublier, nous vous le rappellerons.

Rappeler à ses ennemis sa vie qu'ils oublient et qu'ils accusent, c'est, Messieurs, ce que veut faire aujourd'hui l'Église, et pourquoi elle ajoute à l'activité de l'apostolat, à la prodigalité des œuvres d'amour, à la noble énergie de ses résistances, à l'influence quotidienne de sa doctrine et de ses vertus sur vos âmes, à tous ces signes si évidents de sa vie, un signe plus évident encore, et que j'appelle son acte vital, par excellence. Cet acte vital de l'Église, c'est l'appel et le rassemblement de toutes ses forces actives vers le chef auguste qui doit en diriger l'action ; c'est le concile œcuménique. Dans l'état ordinaire , la vie de l'Église va d'un mouvement tranquille et uniforme de la tête aux membres, des membres à la tête ; mais quand des circonstances solennelles le réclament, la tête fait entendre un ordre souverain : aussitôt les membres se ramassent et s'apprêtent, comme ceux d'un athlète, à se porter, avec une commune impétuosité et vigueur, là eu se doit manifester et dépenser la vie.

Ce phénomène exceptionnel dans l'existence de l'Église, vous l'avez sous vos yeux, Messieurs. L'illustre Joseph de Maistre, qui se plut à mêler tant d'oracles à ses considérations philpsophiques, le croyait impossible. « Dans les temps modernes, — écrivait-il, il y » a à peine un demi-siècle, — depuis que Tuni- * vers policé s'est trouvé, pour ainsi dire, ha- » ché par tant de souverainetés, et qu'il a été » immensément agrandi par nos hardis navi- » gateurs, un concile œcuménique est devenu » une chimère. * Et ailleurs : « Pour convo- » quer seulement tous les évoques, et pour » faire constater légalement cette convoca- » cation, cinq ou six ans ne suffiraient pas1. » Joseph de Maistre se trompait. Trop préoccupé des obstacles, il comptait sans les illuminations du génie, sans les progrès de la science, sans la suppression des distances, sans les mouvements qui devaient rapprocher les peuples, sans les aspirations d'une époque où la vie publique deviendrait un besoin, sans la revendication des principes dont les pouvoirs

1 Du Pape. liv. 1, chap. IL

ont abusé pour se séparer de l'Église et consommer leur apostasie, sans la logique même de l'indifférence religieuse, dont Diei; sait tirer son propre bien. Il comptait, surtout, sans le noble et pieux pontife à qui la Providence réservait la succession de Pierre. Nous l'avons vu, ce roi infortuné et magnanime, comme Jésus- Christ son maître, se faire de la souffrance une couronne de gloire et d'honneur, et prendre la force dans les catastrophes où sombrent les puissances humaines. Qu'il était beau lorsque, rempart inexpugnable du droit, il résistait à toutes les perfidies et les cruautés de l'injustice 1 Qu'il était beau lorsque, opprimé luimême, il prenait sous sa protection les nations opprimées! Qu'il était beau lorsque, par des fêtes sublimes, il appelait l'Église triomphante au secours de l'Église militante ! Mais qu'il est magnifique lorsque, pauvre et dépouillé de ses prestiges humains, il ose adresser à l'univers catholique son royal appel, — Messieurs, saluez Pie IX, et écoutez sa voix.

f Nous n'avons jamais cessé, dit-il, de dé- » fendre virilement nous-même la cause de » Dieu et de sa sainte Église... Mais mainte-

» riant, suivant les traces glorieuses de nos » prédécesseurs, nous avons jugé opportun de » réunir, en concile, tous nos vénérables frères » les évoques de tout l'univers catholique, qui » sont appelés au partage de notre sollici- » tude... C'est pourquoi appuyé sur l'autorité » de Dieu même, Père tout puissant, et Fils et » Esprit-Saint, et de ses bienheureux apôtres » Pierre etPaul, autorité que, Nous aussi, nous » exerçons sur la terre, de l'avis et avec l'as- » sentiment de Nos Vénérables Frères les cart dinaux de la sainte Église romaine, Nous » indiquons, par la présente lettre, convo- » quons et décrétons qu'un concile cecumé- » nique et général, devra se tenir l'année pro- » chaine 1869 , dans notre illustre ville de » Rome, et dans la basilique vaticane, qui > s'ouvrira le 8 décembre, jour de la fête de » rimmaculée-Gonception de la Vierge Marie p Mère de Dieu, pour être continué et terminé » avec l'aide du Seigneur, à la gloire de Dieu, » et pour le salut de tout le peuple chrétien. d En conséquence, Nous voulons et ordonnons » que:de toutes les résidences, Nos Vénérables » Frères les patriarches, les archevêques, les

» évoques, ainsi que Nos chers fils les abbés, » et tous autres, appelés par droit ou par pri- » vilége a siéger et à donner leur avis dans » les conciles généraux, viennent à ce concile » œcuménique convoqué par Nous, les requé- » rant, exhortant et avertissant d'être pré- » sents et d'assister au concile, en vertu du » serment qu'ils ont prêté à Nous et à ce Saint

* Siège de la sainte obéissance, et sous les » peines portées par le droit ou la coutume » contre ceux qui ne se rendent pas aux con- » ciles. Nous leur ordonnons et leur enjoi- » gnons rigoureusement de venir en personne,

• à moins qu'ils ne soient retenus par quelque » juste empêchement, ce qu'ils auront d'ail- » leurs à prouver au concile par de légitimes » fondés de pouvoirs1. »

Ces paroles étaient à peine prononcées que dans l'assemblée de nos représentants un orateur s'écriait : « 11 y a là une audace, une gran- » deur qui me frappe de respect et d'admiration; » car j'aime les pouvoirs forts qui ont confiance » en eux-mêmes et qui développent et mani-

1 Bulle JEterni Palris. (Voyez fin du vol. n° 1.)

» festent sans crainte, avec énergie, la foi qui t les anime. C'est un grand spectacle1! » Oh! oui, Messieurs, c'est un grand spectacle-, mais le voici dans toute sa magnificence. La tête a parlé, et, sans résistance comme sano retard, les membres, d'un mouvement unanime, ont répondu à son appel. Les évêques de la chrétienté ont quitté, les uns leurs palais, les autres leurs toits de palmiers ; ils ont traversé les continents et les mers. Sollicitée par une force irrésistible, des extrémités du monde, la vie de l'Église a reflué vers son centre. Elle est toute à Rome, science, éloquence, expérience, vertu, amour de l'humanité, tout cela pénétré par l'Esprit-Saint, lumière, charité, force de Dieu. Que l'erreur prenne garde, l'athlète est prêt. Et remarquez-le bien, Messieurs, l'Eglise a fait toute seule ce grand mouvement. Autrefois on pouvait trouver prétexte de suspecter son initiative et sa puissance dans la convocation des empereurs; mais les Constantin, les Marcien, les Théodose ne sont plus. Aucune autre voix royale ne se fait entendre que la

1 Emile Ollivier, Compte rendu analytique de la sèanu du 30 juillet i&68.

voix royale de l'Église; mieux que jamais elle justifie cette définition que saint Thomas donne de la vie : « Vivere dicuntur aliqua secundttm quod operantur ex seipsis et non quasi ab aliis mota. Un être est dit vivre en tant qu'il opère de lui-même et n'est pas mû par un autre l. »

Videant et confundanîurî Maintenant, que les ennemis de l'Église voient et soient confondus î Qu'ils n'appellent plus caduque et finie une société où la vie répond si vite et si fort aux appels de la vie.

Videant et confundantur ! Qu'ils voient, qu'ils soient confondus aussi, ceux qui, sans prédire ni attendre la mort prochaine de l'Église, osent, sous prétexte de sincérité indépendante, lui offrir leur irrévérentieuse protection, et prétendent l'éclairer sur ce qu'elle doit faire, lui prescrire sa conduite et lui dicter des lois de prudence et de sûreté. S'il nous est permis, comme le dit saint Paul, de faire des observations respectueuses à ceux qui gouvernent nos âmes, nous n'avons pas mission de leur adresser des instructions publiques ei ces

Surn. Theol., p. 1, q. xvm

sortes de mises en demeure où la défiance se cache sous les formes du respect. • Le disciple n'est pas au-dessus du maître , dit saint Célestin; c'est-à-dire que personne ne doit s'arroge/ le droit d'instruire au préjudice des docteurs *. » Qui que vous soyez, nommes d'État ou simples particuliers, retirez, s'il vous plaît, vos bras trop complaisants. L'Église n'est pas une infirme dont il faille soutenir les pas chancelants. Elle vit ; vous le voyez bien ; laissez -la faire. Elle agira d'elle-même. Videant et confundantur ! Qu'ils voient et qu'ils soient confondus aussi ceux qui ne croient à la vie de l'Église que pour l'accuser d'un manque d'équilibre et d'harmonie, sorte de maladie chronique dont elle souffre depuis près de trois siècles. — C'est la tête, disentils, qui absorbe tout; c'est la cour de Rome hypertrophiée qui annule l'épiscopat par l'oubli persévérant de ses prérogatives les plus sacrées. — Eh bien, videant! qu'ils voient! Le concile, en appelant tous les évêques du monde

1 Legimus suprà magistrum non es*e discipulum, hoc es\ non sibi debere quemquam, in injuriam doctorum, vindicare doclrinam. (Ep. xxi ad Episcopos Galliae.;

à exercer leur office de juges et de dé/îniteurs de la foi, est la protestation solennelle du respect de l'Église pour tous les droits et les pouvoirs venus de Dieu. — Confundanturt Qu'ils soient confondus ! La convocation du concile, si unanimement accueillie et si promptement obéie, nous promet une consolante manifestation de la plus parfaite unité de vue et de la plus profonde intimité de cœur entre le pape, successeur de Pierre, et les évêques, successeurs des apôtres.

Enfin, Messieurs, jetez aujourd'hui les yeux sur Rome, et soyez convaincus que l'Église vit d'une vie pleine, forte, réglée, comme au jour où elle naissait toute humide du sang de Jésus- Christ et toute radieuse des feux de l'Esprit- Saint. Et ainsi jusqu'aux siècles des siècles.

L'accusation qui pèse sur la vie même de l'Eglise étant écartée, par l'évidente manifestation de cette vie, je dois maintenant, Messieurs, relever une seconde accusation qui pèse

sur son esprit et vous faire voir, de nouveau, dans l'appel royal qui convoque les témoins de la tradition et les interprètes de la foi, une réponse victorieuse à cette accusation,

L'Église vit, on veut bien en convenir, mais sa vie est une constante protestation contre le mouvement qui transforme chaque jour l'humanité. D'où cela vient-il? De ce que son esprit est rivé à des dogmes immuables, qu'elle conserve avec un soin jaloux, qu'elle embaume en quelque sorte de ses définitions pour les préserver de la prétendue corruption des idées progressives de l'esprit humain. Ce lui est une gloire de croire aujourd'hui ce qu'elle croyait il y a dix-huit cents ans, comme si l'intelligence arrivée à sa maturité devait se contenter des fables qui ont bercé l'imagination de l'enfant. Intraitable sur ce point d'amour -propre, elle prend facilement de l'humeur contre toute agitation qui la trouble dans sa paresseuse immobilité et cette humeur dégénère en hostilité systématique contre toute science et tout progrès.

Voilà, Messieurs, dans sa forme la plus décente, la seconde accusation des ennemis

de l'Eglise. Ils affirment une vérité; mais ils en tirent des conséquences qui offensent la justice et le bon sens.

Il est vrai que l'Eglise est immobile ou, (ce qui est mieux dit), immuable dans sa doctrine, mais, croyez-le bien, ce n'est pas chez elle affaire de vaine gloire. Elle a reçu de Dieu le dépôt sacré de la vérité et en même temps l'obligation de le garder dans sa parfaite intégrité, t 0 Timothée, dit saint Paul à son dis- » ciple, garde le dépôt qui t'a été confié, évi- » tant les profanes nouveautés de paroles et > l'invasion de ces contradictions funestes que » Ton décore du faux nom de sciences1. » Ce précepte de l'apôtre s'adresse à l'Eglise universelle. Gomme Timothée elle sait qui l'a instruite, que toute sa doctrine lui vient de Jé>us- Christ, que la substance divine de la vérité ne peut être revêtue que des formes où se révèle l'action de l'Esprit-Saint, que toute science qui entreprend de modifier l'enseignement primordial du christianisme vient de l'esprit de

1 0 Timothée depositum custodi, devitans profanas vocum novitates, et oppositiones falsi nominis scientiae. (Ep. 1, ad Tira., e. vi, v. 20./

mensonge L'immutabilité est donc pour elle un devoir et, loin de l'en accuser comme d'un caprice passé à l'état de manie, nous devons y reconnaître et y vénérer la plus haute probité dont l'homme puisse s'honorer ici-bas.

Cette haute probité de l'Eglise est de tous les jours, Messieurs, cependant il est bon qu'elle soit solennellement constatée. C'est ce que vous allez voir bientôt et je remercie Dieu d'avoir réservé à nos temps un si noble spectacle. Que vont faire à Rome les Evêques réunis autour du roi qui les appelle? — Remanier le symbole? Chercher ensemble des principes nouveaux auxquels puissent se rattacher commodément les sociétés modernes désarticulées par mille systèmes contradictoires? — Non pas, — ils vont témoigner de la foi, dix huit fois séculaire de l'Eglise et mettre en évidence l'intégrité du dépôt de Dieu. L'arche sainte, ouverte par leurs mains vénérables, laissera voir intacte la doctrine que prêchaient les apôtres et, d'uni commune voix, ils diront : j'ai gardé la fui : Fidem servavi. Alors le vicaire de Jésus- Christ leur répondra : — « Mes frères, puisque » nous avons une si grande nuée de témoins,

» ce ne sont pas des nouveautés, c'est de la » patience qu'il faut à l'Eglise pour combattre » le bon combat de la vérité. Marchons donc v les yeux fixés sur Jésus, l'auteur et le con- » sommateur de notre foi. Nos tantam habentes

j> impositam nubem testium per patientiam cur-

» ramus ad propositum nobis certamen, aspicientes t in auctorem fîdei et consummatorem Jesum 4. »

Remarquez bien, Messieurs, que nous ne donnons point ici le nom d'une vertu à l'indolence intellectuelle. La probité de l'Église ne ressemble point à celle des Lamas et des Bonzes, gardiens jaloux des rêveries et des fables orientales. Depuis l'origine du christianisme elle a été éprouvée par toutes les contradictions de l'erreur. « Heureuses ad- » versités dit saint Augustin, qui en exerçant 9 la patience de l'Église l'ont mise à même t de prouver sa doctrine et de l'entourer de » lumière *. •

Affirmer toujours par un témoignage raisonné

1 Ep. ad Heb., cap. xii, v. i, 2.

* Per quorum adversitates magis magisque exerceretur Ecclesia et probaretur atque illustraretur et doctrina ejus et potentia. (Saint August., De Catech. rudium, lib. unie, cap. xxiv n° 44 »

des dogmes immuables, voilà le premier et principal office des conciles, vous ne pouvez attendre de celui qui se prépare rien de plws grand que cette preuve de l'incorruptible probité de l'Église. Mais cette probité est intelligente, d'autant plus intelligente que l'immutabilité des principes divins, dont l'Église est dépositaire, sert la cause de toute science et de tout progrès, et manifeste ainsi la suprématie royale de l'Église sur toutes choses.

Un orateur dont la parole est depuis quinze ans entourée de vos légitimes respects et auquel je suis heureux d'offrir, dès aujourd'hui, l'hommage de ma sympathique admiration pour ses longs, loyaux et brillants services dans cette chaire, définit ainsi le progrès : « Le » mouvement selon des lois stables1.» En effet, tout mouvement qui n'a pas pourpoint de départ et pour point d'arrivée l'immobile, l'invariable, est un effort insensé, une course folle aboutissant fatalement à quelque avortement ou a quelque catastrophe. Dans l'ordre humain, l'activité de l'esprit ne peut être préservée de

» R. P. Félix. Conférences de Notre-Dame, année 1862. Le progrès intellectuel et le dogme immuable.

APPEL ROYAL DE l/ÉGLISE 31

ses propres excès que par des règles immuables qui la fixent à l'objet même sur lequel elle s'exerce. Mais, Messieurs, au-dessus des principes particuliers propres à chaque science et réglant chaque progrès, il en est d'universels, qui approchent de plus près la cause première et finale de toutes choses, qui pénètrent tout, commandent tout, règlent tout ; ce sont précisément les principes sacrés confiés à la garde de l'Église. Sous leur salutaire ininfluence tout écart est impossible et tout mouvement régulier atteint sa dernière limite, en toutes choses il font voir haut et juste, et faire beau et grand. Ces principes rappellent au philosophe que la puissance de la raison est bornée et faillible, et qu'il est, au-dessus d'elle, une autre source de lumière, la révélation, qui nous préserve de toute erreur et par laquelle nous nous élevons jusqu'à la connaissance de la vie intime de Dieu, de la perfection de l'âme surnaturalisée , de nos éternelles et merveilleuses destinées. Ces principes rappellent à l'historien et la Providence qui conduit tous les événements, et le point central vers lequel ils convergent, Jésus-Christ,

verbe incarné. Ces principes rappellent au moraliste que la conscience, règle intime de nos actions, à reçu des principes chrétiens et des conseils évangéliques une empreinte plus lumineuse de la divinité ; que le juste et l'honnête ne sont que des points de départ pour arriver au saint. Ces principes rappellent au naturaliste que non-seulement il ne faut pas oublier l'âme humaine, dans une observation trop exclusive des phénomènes sensibles, mais que toute loi, toute vie, tout ordre, toute harmonie d'ici bas a son type dans un monde supérieur au monde de la nature, le monde surnaturel. Ces principes rappellent au politique qu'une législation est imparfaite si elle n'agit qu'à la surface de la société ; que la paix et la prospérité temporelle d'un peuple dépendent de la formation de sa conscience ; que cette conscience se déprave si on l'affranchit du joug sacré de la religion. Enfin, Messieurs, j'ai bien dit, ces principes dominent tout, pénètrent tout, règlent tout. Les arts et l'industrie eux-mêmes, enfants des sciences, n'échappent pas à leur souverain empire. S'ils cnangeaient aujourd'hui, demain nous n'au-

rions plus devant nous qu'un naturalisme effronté, après demain, qu'un matérialisme abject. Remercions donc l'Église qui nous les conserve, remercions la royale assemblée qui va encore une fois reconnaître leur majestueuse et salutaire immutabilité, et disons avec le père de l'Église : « Personne ne pourra • jamais obscurcir cette vérité, que l'influence » de l'Église catholique et de sa doctrine » s'exerce non-seulement pour le salut éternel » des hommes, mais encore elle contribue au » bien temporel des peuples, à leur véritable » prospérité, au maintien de l'ordre et de la » tranquillité, au progrès même et à la solidité » des sciences humaines, ainsi que les faits » les plus éclatants de l'histoire sacrée et/ » de l'histoire profane le montrent clairement » et le prouvent constamment de la manière » la plus évidente 4. »

Vous voyez, Messieurs, ce que c'est que l'immobilité de l'Église, c'est l'immobilité du soleil inondant de sa lumière les routes où sa force maintient les planètes errantes; c'est l'immo-

1 Bulle Mlerni Patris. (Voyez fia du vol. n° 1.)

o4 DE LA CONVOCATION LU CONCILE

bilité de Dieu lui-même, principe et règle suprême de toutmouvement. Maintenant ditesmoi ce qu'on doit penser de l'hostilité systématique de l'Église vis-à-vis des sciences et du progros. La croyez-vous possible après ce que vous venez d'entendre? Ah! sans doute, l'Église est attristée des écarts des savants et des abus qui naissent de certains progrès, mais prendre de l'humeur et concevoir de la haine contre la science et le progrès euxmêmes, elle ne le peut pas. Elle sait et nous apprend que Dieu a ouvert le monde comme un livre sous les yeux de notre intelligence et que, en nous en confiant la culture, il a voulu d'abord que nous le connussions; elle respecte et elle adore la parole divine qui nous a dit : « Dominez sur toutes les créatures et sou mettez- » les à votre empire. Dommamini subjicite. Tout > ce qui est moins que l'homme est à ses pieds : i omnia subjecisti sub pedibus ejus. »Haïr la science et le progrès ce serait trahir Dieu. Encore une fois, L'Église ne peut pas commettre ce crime. Aussi est-ce a elle et à ses conciles que nous devons en Europe l'organisation et le développement des sciences, l'instruction gratuite du

peuple *; à elle et à ses conciles que nous devons l'étude des langues difficiles qui oat mis l'Orient en rapport avec l'Occident2; à elle et à ses conciles que nous devons les grades dont nous nous servons encore pour récompenser les labeurs delà jeunesse 3; à elle et au prochain concile que nous devrons un redoublement d'ardeur pour cultiver toute science au bénéfice de la science religieuse. Cette grande assemblée du Vatican qui nous promet la science ne sera-t-elle pas, ainsi que vous je l'ai déjà fait remarquer, la mise à profit de tous les progrès? ne leur devra-t-elie pas la rapidité de ses mouvements, la facilité de ses travaux et la magnificence dont elle entoure sa royale ma jesté?

De nos sciences et de nos vrais progrès l'Église est donc couronnée, et dans sa haute science des choses divines, elle-même progresse, l'immuable ne paralyse pas les mouvements de son esprit. Écoutez sur ce sujet un de ses docteurs, ce II doit y avoir un progrès

« IIIe et IV» concile de Latrao.

• Concile de Vienne.

* >'• concile de Lalrao.

» dan?, l'Église du Christ, un très-grand progrès

» mais non pas un changement. L'essence du

» progrès est qu'un objet s'accroisse en lui—

» même. Le changement au contraire consiste

» dans la transmutation d'un objet en un autre.

» Qu'elles croissent donc et beaucoup, i'intel-

» iigence, la science et la sagesse de chacun et

> de tous, de l'homme et de l'Église entière, » mais dans le même dogme, le même sens, » le même sentiment. — Il est permis de » soigner, de limer, de polir les dogmes de » la philosophie divine; c'est un crime de les

> changer, de les mutiler. Qu'on les entoure de » lumière, de clarté, d'évidence, mais il est » nécessaire qu'ils conservent leur plénitude, » leur intégrité, leur essence. — 0 Prêtre, ô » Docteur, toi qui as reçu de la munificence » divine la grâce et la doctrine, nouveau Beli- » zeel, sois le constructeur du tabernacle spi- » rituel. A toi de sculpter avec art les pierres » précieuses des dogmes divins; à toi de leur » donner tes splendeurs de la grâce et de la • beauté I Que les clartés de ta parole illumi- » nent les obscurités de la foi, et que, grâce à t tes travaux, la postérité se réjouisse de

» mieux comprendre ce que l'antiquité croyait » sans en avoir la même intelligence1! »

Messieurs, ces paroles de Saint-Vincent de Lérins résument l'œuvre principale des conciles successivement assemblés depuis dix-huit siècles. Après avoir rendu témoignage à l'immutabilité du dogme, ils l'ont purifié des scories dont l'avait couvert l'hérésie et l'ont orné, non de profanes nouveautés, mais de nouveautés divines, c'est-à-dire, de ces formes exquises qu'on appelle des définitions, par lesquelles la vérité est plus complètement et plus universellement connue. Ainsi furent polis certains points de doctrine sur lesquels avait passé le limon de l'erreur; ainsi fut ciselée la personne du Christ, comme, sous le burin de l'orfèvre, l'objet précieux dont le moule a déjà accusé les traits et les contours2; ainsi fut sculpté l'édifice merveilleux de la grâce et des sacrements, comme, par le ciseau de nos artistes modernes, cette grande et belle Notre-

1 S. Vincent. Lirin. (Commonitorium. .)

5 bimntur in arie argentaria exclusores, id est ex quâdam fonfnsionc massse, formœ expressores. (Saint Aug., Enarr. in Pêal. lv. 2-2 )

Dame, où le moyen âge a laissé partout les traces de son génie: ainsi furent disposées avec ordre toutes les vérités traditionnelles, comme, sur la parure d'une reine, les diamants et les pierreries, dont les feux harmonieusement combinés éblouissent le regard.

Tout n'est pas fini; il faut polir, ciseler, sculpter, ordonner encore, Dieu le veut, l'Eglise le veut; c'est pour cela qu'elle appelle en un même lieu tous ceux qui ont droit à l'assistance de l'Esprit-Saint. Allez donc, artistes divins, évêques de la Sainte Église, pasteurs des peuples, allez où votre Roi vous appelle. Travaillez avec lui au plus grand des progrès, dans la plus grande des sciences, et faites-nous voir, plus ravissante que jamais, -l'immuable vérité dont vous avez fidèlement gardé le dépôt. Nous attendons vos décisions pour dire encore une fois aux ennemis de l'Église : Videant et confiaidanturi Ils annonçaient le prochain trépas de l'Église; elle leur répond par la voix de son concile . ■ — Jamais je n'ai eu autant de vie! Ils accusaient son esprit d'une immobilité funeste à la cause de la science et du progrès, elle leur répond par la voix de son concile : — Je pars

de l'immuable pour rentrer dans l'immuable, mais, bur ma route, je prends à mon service toute science et tout progrès, et, à mesure que j'avance,les avenues de l'éternelle science s'ouvrent plus larges devant moi. Nobis scientiœ œternœ iditus largitu aperitur ',

1 Saint Grégoire le Grand.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

Messieurs,

Le doux etmisériccrdieux Jésus, assis un jour au milieu de ses disciples, s'écriait : — « Ve- » nez à moi, vous tous qui êtes courbés sous » le faix du travail et de la douleur, venez et ï je vous restaurerai : Venite ad me omnes, qui » laboratis et onerati estis, et ego repciam vos |. » Ce n'était pas aux quelques juifs réunis autour de lui qu'il s'adressait, mais, plongeant son regard prophétique dans l'immensité des sïè-

» S. Matth., cap. xi, v. 23.

il DE LA. CONVOCATION DU CONCILE

cles, il voyait le genre humain, il était touché de ses maux et il lui disait : — Viens à moi. Venite ad me. — Comment aller à Jésus- Christ? — Il a quitté cette terre ingrate qui paya son amour d'un cruel et honteux supplice ; ravi dans les splendeurs des cieux, il siège aujourd'hui à la droite de Dieu , son Père; nous ne le voyons plus. — Comment aller à Lui ? — C'est vrai : Jésus-Christ n'est plus pour nos yeux mortels, cependant il ne cesse pas de nous appeler à lui par la voix de son Église.

L'Église héritière de la douceur et de la miséricorde du Sauveur, fille de son sang et de ses mérites, épouse de son autorité souveraine, fécondée par sa grâce , l'Église remplace ici-bas Jésus-Christ, comme, dans la famille, la mère remplace l'époux absent ou disparu, avec cette différence, pourtant, que Jésus-Christ, bien qu'invisible , demeure toujours près de son Église. C'est lui qui l'éclairé, qui la soutient, qui l'encourage, qui remplit son cœur d'une inépuisable tendresse, qui ouvre ses lèvres saintes d'où s'échappe ce cri de l'amour maternel : — Venez à moi, mes enfants. Venite ad me omnes.

Tous les siècles l'ont entendu : car dans tous

les siècles il y a eu des maux, et aux maux de tous les siècles l'Église s'est empressée d'apporter remède. C'est particulièrement par le moyen des conciles qu'elle a accompli cette grando œuvre. En affirmant sa vie, elle affirmait aussi les doctrines divines dont dépend le salut de l'humanité , et les principes sauveurs de la science et de la moralité publique. Elle confondait l'erreur et dispersait ses forces. Elle corrigeait les scandales du sanctuaire et réformait le sacerdoce, à l'image du prêtre éternel. Elle humiliait les usurpateurs de son pouvoir et contenait, par ses anathèmes, les tyrans audacieux dont les convoitises pesaient sur la conscience despeuples. Elleimposaità la turbulente ardeurde races toujours prêtes à la guerre et aux vengeances privées des trêves et des limites sacrées, et posait ainsi les fondements d'un nouveau droit des gens. Elle rapprochait les peuples ennemis, en les enrôlant sous une commune bannière, dans des expéditions saintes, et sauvait ainsi l'Europe de la barbarie musulmane. Elle préparait, dans les élections cléricales et monacales, le modèle decesgrnnds actes de vie publiuue dont nous nous glorifions

comme d'une conquête moderne. Elle apprenait aux princes et aux tribunaux 'es formes de la justice. Elle entrait au foyer domestique et purifiait, par ses saintes lois, les sources où les générations prennent vie ; elle protégeait, la faiblesse de la femme contre les exagérations barbares de la puissance maritale. Elle usait lentement les fers des esclaves. Elle mettait les propriétés à l'abri du vol et de la rapine, en se constituant leur gardienne; elle réprimait les avidités de l'usure. Elle propageait l'instruction et créait pour elle l'émulation des honneurs. Elle vengeait les arts outragés. Elle faisait, dans les biens qu'elle tenait de la charité des fidèles, une large part aux pauvres du bon Dieu. Enfin, pour tout dire en quelques mots, l'Église, clans chaque âge de sa longue vie, s'est appliquée à guérir toute erreur, tout vice, tout abus, tout malheur privé, toute calamité publique.

Pardonnez-moi, Messieurs, ce trop rapide coup d'œil sur le passé , je ne puis m'attarder ; j'ai hâte de vous rappeler l'acte solennel qui doit continuer, parmi nous, la bienfaisante et glorieuse tradition de l'Église. Elle a fait

entendre son appel royal , appel de la puissance, et affirmé sa vie; écoutons aujourd'hui son appel maternel, appel de son amour.

L'Église, dans son Concile, veut pourvoir aux besoins de la famille chrétienne, dans la crise contemporaine.

Disons d'abord ce que c'est que cette crise contemporaine.

En second lieu, quels remèdes nous pouvons attendre de notre mère, la sainte Église.

Messieurs, je serai obligé de toucher des points délicats. Je vous conjure, par la charité de Notre-Seigneur, de ne point introduire de noms propres dans ce que je vais vous dire. Je naviguerai de mon mieux au milieu des écueils , il n'est pas besoin que vous m'exposiez au péril des rencontres personnelles. Du reste, je veux que vous trouviez toujours dans ma parole , avec la franchise d'un apôtre , la douceur et la bénignité d'un cœur ami.

Pour bien comprendre ce que j'entends par la crise contemporaine, considérez les sociétés comme

des êtres vivants. Quand un être vivant est surpris, tout à coup, par des forces ennemies, qui arrêtent ses mouvements et laissent faire ces lois fatales de la corruption contre lesquelles il est impossible de réagir, — c'est une catastrophe. Quand les forces de mort rencontrent les forces de vie et entrent en lutte contre elles, sans qu'on puisse dire avec certitude quelle sera l'issue du combat, bonne ou mauvaise, — c'est une crise.

Or, Messieurs, cette rencontre et cette lutte des forces de mort contre les forces de vie, dans les sociétés, est de tous les temps; car tous les temps sont entre les mains de Dieu, et à chaque temps Dieu envoie sa mesure d'épreuves. C'est l'accomplissement d'un oracle qui pèse depuis six mille ans sur la race humaine. Cet oracle n'a point été rapporté par Celui qui vint sauver et régénérer le monde ; même en posant les fondement* de son immortelle Église, il lui a promis des tribulations. Commencées avec elle, ces tribulations ne cesseront qu'au jour où elle perdra pour jamais, dans les triomphes de l'éternité, son nom de militante. Ne rêvons donc pas un âge d'or, qui conduise doucement l'Église

APPEL MATERNEL DE L'ÉGLISE 4fJ

jusqu'au terme de son pèlerinage terrestre ; mais soyons attentifs à nos maux présents. Nous souffrons, Messieurs ; nos âmes chrétiennes sont engagées dans une crise, dont les faibles sont abattus peut-être plus qu'ils ne le devraient. Ils pleurent, ils se lamentent. — Quels temps! disent-ils; en fut-il jamais de plus malheureux? Sans doute, les générations qui nous ont précédés ont enduré bien des maux; mais nous!!! — Nous, répondent certains hommes graves, nous souffrons à notre heure; souffrons avec courage et gardons-nous de ces comparaisons attristantes qui ne se soutiennent qu'à l'aide d'exagérations puériles. N'imitons pas ces malades impatients dont l'invariable plainte, à chaque crise qu'ils traversent, est celle-ci : — Jamais je n'ai tant souffert. — Que savons-nous des âges passés? L'histoire, en nous transmettant le récit fidèle de leurs calamités, ne nous raconte qu'imparfaitement les alarmes, les terreurs, les tristesses, fes angoisses, les défaillances que ces calamités ont produites. N'ayant pas vécu avec les générations disparues, il nous est difficile de connaître la mesure exacte de leurs infor-

tunes. Laissons-les en paix et ne maudissons point notre époque. Elle a ses hontes, mais aussi ses gloires ; ses douleurs, mais aussi ses consolations; l'Église y est en péril, mais aussi elle est pleine d'espérances. Peut-être même (j'ai entendu dire cela à un pieux et savant théologien), peut-être que saint Paul, s'il revenait au monde, ne serait pas mécontent de l'état actuel du christianisme.

Messieurs, j'ignore absolument, je vous l'avoue, ce que saint Paul dirait de notre temps, mais je sais bien ce qu'en a dit le successeur de saint Pierre, et je m'en rapporte à lui. Voici les propres paroles par lesquelles il expose nos erreurs et nos maux : « Depuis longtemps, » tout le monde sait quelle horrible tem- » pèle subit FËglise, et de quels maux im-

> menses souffre elle-même la société civile... » Pour notre désolation et la désolation de d tous les gens de bien, pour la perte des âmes t> qu'on ne pourrait jamais assez pleurer, l'im- » piété, la corruption des mœurs, la licence

> sans frein, la contagion des opinions per-

> verses de tout genre, de tous les vices et de

> tous les crimes, la violation des lois divines

* et humaines se sont partout propagées, à » ce point que non-seulement notre sainte » religion, mais encore la société humaine » sont misérablement clans le trouble et la » confusion *. »

Ces paroles, ne l'oublions pas, viennent de celui qui voit de haut le monde entier, qui porte en son âme la sollicitude de toutes les Églises et qui entend, chaque jour, l'universel gémissement de ses enfants. Il n'exagère rien; car, pour peu qu'on veuille observer avec soin, il me semble qu'on reconnaîtra dans la crise contemporaine, non pas seulement le retour d'un ou de plusieurs des maux qui ont affligé à tour de rôle l'humanité chrétienne, mais, au moins dans un sens large, comme la reviviscence simultanée de tous les maux.

Les dogmes du christianisme ont été attaqués jadis partiellement. Tantôt c'était la eonsubstantialité du Verbe divin, tantôt l'unité de la personne de Jésus-Christ, tantôt la dualité de ses natures et de ses volontés, tantôt la procession de PEsprit-Saint tantôt la srâee tantôt les san^.ents, tantôt l'autorité <Ie l'É-

* Bulle Mtemi Pat ris. (Voyez fin du volume n° i.)

52 DK LA CONVOCATION DU CONCILH

glise. Un siècle a vu naître des hérétiques qui prétendaient séparer l'ordre naturel de l'ordre surnaturel ; un autre, des princes qui prétendaient séparer l'État de l'Église, ou plutôt soumettre l'Église à l'État. Pendant que l'hérésie se taisait, le schisme arrachait à l'Église une partie de l'Orient, et, plus tard, de cruelles incertitudes troublaient la maison de Dieu. Enfin l'esprit sophistique s'en prenait aux dogmes fondamentaux de la raison. Papes, évêques, prêtres, ordres religieux ont successivement passé sous le feu de la persécution. Telle époque fut celle des usures, des vols, des rapines, des brigandages; telle autre, celle des honteux libertinages. Chaque erreur, chaque vice a eu son temps II est même facile de découvrir, dans la marche historique de la négation et du mensonge, une méthode infernale qui passe du particulier au général. Après les dogmes séparés, l'autorité de l'Eglise, protectrice de toutes les vérités de foi, est niée par le protestantisme; la divinité de Jésus-Christ suit de près; nous en sommes aujourd'hui à la négation suprême, au mensonge universel, au reudei-vous de toute erreur et de tout vice.

Semblable à ces malheureux chez qui l'âge critique rappelle, à la fois, toutes les maladies par où ils ont passé, la société contemporaine a vu, clans l'espace de quelques années, revenir, l'un sur l'autre, tous les maux dont nos pères ont gémi. Auscultons-la ensemble, Messieurs, il faut cela pour connaître l'intensité de la crise présente.

Lassé de la foi, l'esprit humain s'en est débarrassé comme d'une faiblesse, et a substitué à la lumière divine sa propre lumière. La révélation est tombée sous les coups de la raison élevée, par une apothéose sacrilège, jusqu'à la dignité même du Verbe de Dieu. Dès lors, ce n'est plus un dogme que l'on nie ; tous s'écroulent avec l'autorité suprême qui les impose à nos respects. Jésus-Christ n'est plus qu'un homme, entouré d'abord de la lumineuse auréole du génie et de la vertu, mais rentrant dans l'ombre à mesure que le flambeau de la critique s'approche de sa personne. Sa doctrine a des taches, son âme a des faiblesses, la singularité des procédés qui l'ont grandi aux yeux de ses contemporains ie diminuée nos propres yeux. Les prétendues vérités qu'il

a enseignées ont fait leur temps et tombent en ruines; l'Église, institution ^humaine, qui pendant trop longtemps les a exploitées, est à bout de ses habiletés et de ses intrigues. Le sacerdoce est une injure faite à îa dignité de la raison, seule puissance capable de construire la religion de l'avenir, qui doit remplacer la religion du Nazaréen.

Quelle sera cette religion de l'avenir? — Se composera-t-elle, au moins, de ces dogmes fondamentaux qui reposent sur le bon sens du genre humain ? — Non, Messieurs, — la fièvre terrible de la négation en a fait justice. Dieu n'est plus qu'une hypothèse, une idée vide de sens, un bon vieux mot qui console les gens simples; sa perfection absolue, le rêve des métaphysiciens. Dieu n'est pas encore, il se fait; l'humanité se substitue à Lui, et doit seule remplacer son impuissance, en devenant à ellemême sa propre Providence. C'est folie de chercher les causes de ce qui est dans un monde abstrait, car la vie a son point de départ dans la force et le mouvement, et sa dernière résultante dans l'humanité. L'homme n'est qu'un perfectionnement du singe; son âme est une

fonction du système nerveux: sa pensée est inhérente à la substance cérébrale; son immortalité est un non-sens. Comme la raison, la conscience doit se séparer de Dieu, et nous donner une morale libre et indépendante de tout système religieux, n'ayant d'existence que dans l'humanité; car l'homme fait la sainteté de ce qu'il croit, comme la beauté de ce qu'il aime, et ses vertus et ses vices sont des produits, comme le sucre et le vitriol.

C'est par cette chute grossière, Messieurs, que la raison se punit elle-même de son orgueil. Mais, chose horrible, les trahisons de la science et du talent viennent en aide à toutes ces erreurs. La science affecte d'éviter les chemins lumineux qui la conduiraient à la connaissance des causes, et entoure d'une attention maladive des phénomènes impuissants. Le talent se prostitue à une littérature immonde et outrage de ses productions la sainte majesté de l'art. Les chaires laissent tomber, comme autant d'oracles, sur la jeunesse, les maximes d'une impiété extrême, et la presse, en démence, en répand le virus jusqu'aux plus basses couches de la société.

Vous le savez, Messieurs; généralement la logique de l'erreur est plus vite en sa marche et a plus de force en notre vie que la logique de la vérité; grâce à la complicité de nos passions, les principes pervers se traduisent aussitôt par des actes pervers. Voilà pourquoi nous avons vu et voyons encore : — En haut, la religion traitée comme une faiblesse, l'Église mise autant que possible à l'écart des choses humaines, son chef et ses membres insultés et tourmentés, son sacré patrimoine à la merci de l'injustice et du guet-apens, sa liberté enchaînée ou menacée, les ordres religieux signalés à la vindicte publique et aux convoitises des misérables.

Plus bas, la force érigée en droit, le fait accompli patronnant les aventuriers et les usurpateurs, les petits peuples en proie aux vautours, les maîtres du monde dépouillés de leur prestige divin, l'autorité partout avilie et sourdement minée par les conspirations de /anarchie enrégimentée, les sociétés ténébreuses menaçant les puissances du ciel et de la terre, les revendications sauvage5 d'une fausse liberté provoquant les réactions vio-

lentes des pouvoirs personnels-, le? serments méprisés^ la conscience cautérisée à l'endroit du parjure, les courtisans des princes et les courtisans du peuple luttant de basse soumission et de flatterie, aux pieds des maîtres auxquels ils ont immolé leur dignité.

Plus bas encore, le bonheur honteusement confondu avec le bien-être et le plaisir, les aspirations de l'àme tendues vers la richesse, les chemins ténébreux de l'injustice fréquentés par une foule innombrable, l'amour remplacé par des calculs, la famille abrégée par des craintes impies, le foyer domestique déshonoré par des infidélités facilement absoutes, la débauche s'affichant sans pudeur, la froide cruauté arrangeant ses meurtres, à l'avance, comme une opération d'arithmétique, le luxe injuriant la misère du peuple, la spéculation abusant de ses forces, et lui, lui le malheureux qu'on a fait sans Dieu, sans foi , sans loi, sans consolation, sans espoir, secouant sa crinière et tâtant ses membres vigoureux pendant qu'on lui prêche la liquidation sociale.

Enfin, comble de la honte et du malheur, des hommes insultant comme les désespérés

de l'enfer à la plus touchante des perfections divines, la miséricorde, et s'engageant par vœu à rimpénitence finale; des morts cyniques transformant le lit funèbre en chenil et nos cimetières en voirie.

Encore, Messieurs, si tous ceux qui tiennent à la vérité chrétienne pouvaient se consoler dans une parfaite unité. — Mais non. — Ici je vois des schismes, là des hérésies; l'Église ellemême éprouve dans son propre sein comme des frissons. — Sans doute, il peut y avoir, même entre catholiques parfaitement disposés, du reste, à s'en rapporter à la sagesse de l'Église et parfaitement d'accord sur les principes et les droits de la vérité, des dissentiments touchant telle ou telle application des principes, le mode ou l'opportunité de certaines revendications des droits de la vérité. Ce ne sont point ces libres et pacifiques dissentiments que j'appelle les frissons de l'Église, mais les écarts de jugements et les luttes passionnées qu'on ne saurait trop regretter. — A ces erreurs de conduite qui se traduisent, chez une multitude de croyants, par des accommodements pleins de périls entre la vie chrétienne

et la vie mondaine, il faut joindre les erreur* de principes, fruits de Pignorance et de la surprise, où Ton reconnaît l'influence maligne qui travaille la société moderne.

Mal instruits de la vérité catholique, remplis d'idées fausses, touchant l'origine et l'accord des pouvoirs qui règlent les sociétés spirituelle et temporelle, certains esprits, sans partager la haine des mécréants contre l'autorité suprême de l'Église, se laissent envahir par la méfiance et les préjugés. Ils voient par tout des ingérences et des empiétements contraires à ce qu'ils appellent l'esprit primitif du christianisme, que, par parenthèse, ils ne connaissent pas du tout, et, après avoir nié des droits sacrés qu'ils devraient soutenir, ils osent se dire (de bonne foi, je veux le croire) des catholiques sincères, mais indépendant».

D'autres, d'une conviction plus éclairée, ne savenJ pas échapper aux pièges qui se cachent sous les mots retentissants de liberté, de civilisation et de progrès. Ils oublient qu'il en est de certains principes modernes comme de ces hérésies dont parle Tertullien, qui n'ont de valeur que parce qu'on les entoure d'une

admiration inconsidérée*. Pour vivre avec leur siècle, ils ne se contentent pas d'approuver ce qu'il a de bon, de revendiquer le bénéfice de ses concessions imprudentes, tout en se tenant en garde contre leurs conséquences ; ils veulent, au préjudice des droits imprescriptibles de l'Église , transformer des expédients en principes absolus, en règles stables, et faire d'un pis aller l'état normal du royaume de la vérité, dont Jésus-Christ est le chef. De là, je ne sais quelle molle indulgence, facile aux compromis, et laissant aux passions hardies une aisance et des loisirs dont elles profitent pour avancer leurs affaires.

D'autres, sous prétexte de venger l'orthodoxie, cèdent trop souvent aux emportements d'un zèle qui ignore les ménagements de la prudence et de la charité chrétiennes. Pour éviter les pièges, ils exagèrent la défiance ; pour combattre Terreur, ils outrent lîi vérité 'usqu'à la rendre étrange, quand ils ne la dénaturent pas. Ce qu'ils appellent la franchise de leurs protestations contre les doctrines

! Caeterum nihil valebunt, si illas tantum valere non mirentur, quasi ex aliqua veritate veniant. (De prœscriptioyie, n° 2.)

dégénère en une sorte ae brutalité contre les personnes. La bonne foi, les illusion* d'une générosité mal éclairée n'ont pas le don d'émouvoir leur pitié. Us offensent en voulant éclairer, ils blessent en voulant guérir. De là des dépits , des amertumes, des indignations qui occupent les forces de la polémique aux discussions et aux querelles domestiques, tandis qu'elles devraient être toutes employées à la défense commune de la sainte cause de Dieu contre ses vrais ennemis.

Voilà, Messieurs, le mauvais côté de la crise contemporaine. L'Église s'en est émue et s'est écriée, avec le Prophète : a Les eaux * de la tribulation ont débordé et sont entrées » jusque dans mon âme : Iniuulaverunt aquœ et » intraverunt usque ad animam mcam; » cependant elle n'est pas découragée , car il s'agit d'une crise, entendez-le bien, et non pas d'une catastrophe comme un écrasement ou une chute dans un abîme. Tous les maux semblent revivre à la fois; mais contre cette reviviscence simultanée de tous les maux, on sent tressaillir dans une réaction simultanée, tout ce qui reste

à la société de forces vives, et, Dieu merci, nous, catholiques et français, nous y sommes largement représentés.

Ces forces vives, pour la plupart signalées et décrites dans nôtre précédente Conférence, sont, le zèle apostolique chaque jour appliqué à reculer les confins du royaume de la vérité; la soif du martyre conservant, dans la dégénérescence des caractères, les traditions de l'héroïsme; les glorieux sacrifices témoignant en faveur des doctrines menacées par l'erreur; la charité toujours prête au bien, et protestant contre les avidités coupables d'où procèdent tant d'injustices; l'amour des chastes délices de la virginité opposant ses grands exemples à l'impudeur du vice ; l'ardente piété des âmes qui semblent vouloir compenser, par de plus tendres et plus nombreux hommages, les injures faites à la Majesté divine ; la noble fierté de la foi chez les hommes qui ont eu le courage de fouler aux pieds le respect humain; les généreux efforts des grands esprits qui veu. lent, à tout prix, rapprocher de Diei: et soumettre à ses saintes lois le talent et la science; l'indignation des honnêtes gens contre les

principes pervers et les violences insensées, qui s'appliquent à détruire la religion et l'ordre public; l'angoisse des gouvernements qui attendent en tremblant l'avenir; les mystérieuses inquiétudes qui tourmentent nos frères séparés ; enfin, le vif mouvement qui rapproche les pasteurs comme les troupeaux du centre de la vie catholique , l'amour du père commun des fidèles se traduisant, non-seulement par une filiale compassion pour ses malheurs, mais par une générosité qui va jusqu'au sacrifice de la richesse, jusqu'à l'effusion du sang; et, surtout, Messieurs, dans les âmes chrétiennes, un immense désir d'être sauvé par l'Église. C'est vous-mêmes, sachez-le bien, qui l'avez engagée à faire ce qu'elle fait aujourd'hui. Jésus-Christ a dit à ses « Si votre frère vous scandalise , dites-le à » l'Église. » Eh bien , il y a longtemps que lÉglise entend, par nos oreilles, les plaintes des âmes épouvantées, longtemps que vos mères, vos filles, vos sœurs, longtemps que tous les chrétien* fidèles versent dans l'âme des prêtres les douloureuses confidences de leurs alarme^ et de leurs tristesses. Ce que vous

Ci DE LA. CONVOCATION DU CONCILE

nous avez dit, chrétiens, nous l'avons dit à l'Église. Elle nous a écoutés, et sa grande voix n'est aujourd'hui que l'écho de votre propre voix. Gomme la mère, au moment critique où il s'agit du salut de ses enfants, l'Église fait appel à toutes ses lumières, à toutes ses forces, à tout son amour. — Quel remède va-t-elle nous offrir?

Le chef de l'Église dans la bulle d'indiction du Concile, après avoir énuméré les maux qui nous affligent, poursuit en ces termes : « Nos » vénérables frères, les évêques de tout l'uni-*

* vers catholique, désirent, par-dessus tout, » pouvoir délibérer et se concerter avec nous, » afin d'appliquer à tant et de si grands maux » des remèdes efficaces ; car le Concile devra » examiner avec le plus grand soin et déter- » miner ce qu'il convient, de faire en ces temps

* s) calainiteux, pour la plus grande gloire » de Dieu, pour l'intégrité de la foi, pour la

* splendeur du culte, pour le salut éternel

» des âmes, pour la discipline et la solide » instruction du clergé régulier et séculier, » pour l'observance des lois ecclésiastiques , » pour la réformation des mœurs, pour l'édu- » cation chrétienne de la jeunesse, pour la » paix commune et la concorde universelle. » Il faudra aussi travailler de toutes nos for- » ces, avec l'aide de Dieu, à éloigner tout » mal de l'Église et de la société civile ; à ra- » mener dans le droit sentier de la vérité, de » la justice et du salut, les malheureux qui se » sont égarés; à réprimer les vices et à re- » pousser les erreurs, afin que notre auguste » religion et sa doctrine salutaire acquièrent » une vigueur nouvelle dans le monde entier, » qu'elle se propage chaque jour de plus en » plus, qu'elle reprenne l'empire , et qu'ainsi » la piété, l'honnêteté, la justice, la charité et » toutes les vertus chrétiennes se fortifient et » fleurissent, pour le plus grand bien de l'hu- » manité1. »

Ces paroles, Messieurs, si graves et si touchantes, répondent à cette question : — Quels

i Bulle AHerni Palris. (Voyez un du volume n« i.)

remèdes devons-nous attendre de notre mère la sainte Église ?

Il me semble que, poussée à bout par l'excès du mal, cette partie de la société qui représente, dans la crise contemporaine, la réaction des forces vives laisse échapper de son cœur et de ses lèvres la prière du roi-prophète : « Boni- 9 tatem^ et disciplinant, et scientiam doce me, quia » mandatis tuis credidi. Seigneur, enseignez- » moi ia bonté, la discipline et la science, parce » que j'ai confiance en votre autorité souve- » raine l. » Nous sommes empoisonnés par l'erreur; il nous faut le contre-poison de la vérité. En écartant l'Église des choses humaines et en dépravant les principes, l'impiété gêne les mouvements de notre vie et pèse douloureusement sur nos mœurs chrétiennes ; il nous faut une règle sûre, qui nous apprenne à vivre chrétiennement dans le milieu tourmenté où nous sommes, une règle sainte qui relève nos mœurs. Les passions humaines tendent à aous diviser; il nous faut une force pleine de douceur qui nous rapproche et nous tienne étroitement unis. Enfin, Messieurs, il nous

Psaume cxvm.

faut trois choses que l'Église met à notre service, en son saint concile : sa science de la vérité, sa discipline et sa maternelle bonté. Scientiam, et disciplinant, et bonitatem.

Et d'abord la science de la vérité, scientiam.

Vous avez vu quels flots d'erreurs monstrueuses et abjectes sont sortis, en ces derniers temps, de l'esprit humain. Contre ces erreurs, l'enseignement dispersé, qui s'adresse, chaque jour et sur chaque point du monde, à la famille chrétienne, ne suffit plus; voilà pourquoi l'Église réunit tous ses docteurs, afin que, d'un commun accord, ils composent ce contre-poison divin dans lequel doivent entrer toutes les vérités. Oui, Messieurs, toutes les vérités, parce que la grande hérésie moderne a mis le monde sous le coup d'un empoisonnement générai. Dieu et son œuvre, Jésus-Christ, sa doctrine et ses institutions, le droit privé, le droit public, le droit religieux, rien n'a été épargné; tout doit ôlre de nouveau ou rappelé, ou précisé, ou défini. — Nous attendons cela de vous, 6 sainte Église! ô mûre, nous attendons cela, vous nous l'avez promis !

Vous rendrez donc à Dieu sa grande gloire

qu'on lui a ravie ; vous affirmerez sa nécessaire existence ; vous nous expliquerez sa vie; vous nous ierez mieux connaître ses infinies perfections, types de tout ordre et de toute beauté. Vous nous montrerez, assis sur son trône éternel, celui qui est; vous nous ferez entendre son fiât tout puissant; vous le distinguerez de son œuvre et nous conduirez dans les replis harmonieux du monde, où travaille incessamment une bonne et douce Providence.

Vous raconterez à l'homme son origine divine et la grandeur de sa nature ; de son âme intelligente, libre, immortelle; de sa raison et de sa conscience, marquées du sceau de Dieu et honorées de la responsabilité, premier principe de tout mérite et de toute gloire dans le temps et l'éternité ; de sa chair, temple de l'esprit, canal de la grâce, destinée à revivre, après avoir passé par les embrassements de la mort et les opprobres de la tombe.

Vous nous ramènerez à ces jours bénis de la vie du genre humain, où la voix de Dieu fut entendue au milieu des merveilles, et nous apprit les secrets du ciel. Comme la pieuse femme que Jésus-Christ rencontra sur lechemin

du Calvaire, vous enlèverez de la face adorable de votre maître, ces couleurs menteuses, pires que des souillures, dont l'ont couverte des mains sacrilèges. Vous le prendrez entre vos bras, ce maître bien-aimé, et vous nous le ferez voir tel qu'il est, vrai Dieu et vrai homme, sauveur de l'humanité, vainqueur du péché et delamort, auteur de la grâce et votre immortel époux, demeurant avec vous jusqu'aux siècles des siècles, et vous communiquant tous ses biens; sa doctrine, ses mérites, son autorité, sa puissance.

A l'ingratitude des peuples et des rois qui vous repoussent, vous répondrez par cet insigne bienfait, de rendre leurs droits respectables, en proclamant, à haute voix, les lois divines qui les protègent.

A ceux de vos enfants qui se laissent surprendre par des mots remplis de promesses trompeuses, vous rappellerez que Dieu a donné à son Fils l'héritage des nations et qu'il en est le premier roi ; que la vérité de Jésus-Christ a des droits contre lesquels ne peuvent prescrire les principes malsains nés de nos révolutions ; que si la société religieuse, la société

civile, la société domestique sont distinctes, on ne peut les soustraire, par une séparation radicale, aux lois d'une nécessaire subordination; que, toutensubissantlesvicissitudesdes choses humaines, vous poursuivez patiemment l'idéal d'une parfaite soumission de l'ordre naturel à Tordre surnaturel, dans les sociétés comme dans les individus ; que, si la prudence commande d'attendre la réalisation de cet idéal, ia foi chrétienne ne permet pas de renoncer aux tendances qui nous y portent. — Vous rappellerez encore que l'autorité et la liberté ont leur mesure, c'est-à-dire, le point précis où elles commencent, par leur abus, à offenser la conscience des peuples, la vérité dont vous avez le dépôt et le culte que vous devez à Dieu. — Vous rappellerez encore qu'en aucun temps, en aucune conjoncture, on ne doit prendre votre résignation et votre silence pour l'approbation d'un état de choses où les vues de l'homme semblent triompher des vues de Dieu. Les vérités inférieures et partielles qui nous égarent et nous passionnent, parce que nous les considérons séparément et ne voyons que leurs contradictions apparentes, vous

les rapprocherez de vos principes divins, vous nous les ferez voir dans ces principes, afin de dissiper nos illusions et nos malentendus. Enfin, ô sainte Église > ô mère ! ù source de l'unique science à laquelle nous puissions aujourd'hui recourir pour être sauvés! vous définirez, préciserez et rappellerez tout ce qu'il est nécessaire de défînir, préciser et rappeler, pour que rien ne manque au breuvage de lumière qui doit combattre les poisons du déisme, du panthéisme, de l'athéisme, du

matérialisme, du naturalisme enfin de tant

d'erreurs mal définies, qui font de vains efforts pour se rattacher à la vérité. — Puis, comme il ne faut pas que votre remède sacré soit corrompu, vous le mettrez sous la protection de vos anathèmes.

L'anathèmel... Messieurs, puis-je prononcer ce mot sans faire sourire beaucoup d'entre vous ? À quoi servent, me dira-t-on, les anathèmes de l'Église, si ce n'est à faire mépriser sa doctrine? — N'allons pas si vite, je vous en prie. La malédiction d'une mère est toujours terrible. Quel scélérat, après avoir frappé d'un coup mortel un enfant, ne serait épouvanté

de voir sa mère en pleurs se dresser devant lui et d'entendre ce cri vengeur : — Monstre, je te maudis î — C'est l'anathème. }\ a toujours été fatal aux erreurs qu'il a frappéss; toutes n'ont plus traîné depuis qu'une existence misérable. Que l'impiété s'en moque, si elle en a le courage; mais qu'il nous pénètre, nous, d'une sainte horreur pour le mal.

J'ai dit, Messieurs, que l'Église, avec le remède de sa science, nous offrait le remède de sa discipline, disciplinam.

Les agitations sociales ont changé bien des choses, sur lesquelles s'appuyaient jadis les règles disciplinaires qui régissaient la vie extérieure du clergé et des peuples chrétiens. Mal accueillie par les pouvoirs humains, dont elle fut longtemps l'amie et la protectrice» l'Église doit prendre à leur égard une nouvelle attitude. — Quelle sera cette attitude? — Il nous est difficile de le dire précisément; toutefois, nous pouvons prévoir et assumer que, prise entre l'inflexibilité des principes et les exigences d'une époque troublée, la sagjssede notre mère ne s'égarera pas. Elle saura définir

franchement sa position et ses droits dans un monde conquis par la doctrine de Jésus-Christ, les travaux des saints et le sang des martyrs ; un monde dont les institutions et les mœurs, tant publiques que privées, sont encore imprégnées de catholicisme en ce qu'elles ont de bon. Elle saura s'assurer, au moins dans la mesure de sa dignité, ces secours temporels dont elle a besoin pendant qu'elle prend ses accroissements spirituels. Elle saura déterminer quel genre de répression de l'erreur et du vice convient à notre temps; elle saura apprendre à ses ministres et à ses enfants comment ils doivent profiter des alliances là où elles sont conservées , comment ils doivent user prudemment et loyalement de la liberté, là où ils n'ont à espérer que la liberté, et comment, ici et là, ils doivent par la patience, l'honnêteté, la sainteté, se préparer des jours meilleurs.

La sainteté !... C'est le but suprême de l'action disciplinaire de l'Église. Elle ne se contente pas de nous rappeler les principes divins, mais, s'appliquant à elle-même cette parole de Jésus-Christ à son Père : a Je me montre saint

» pour ceux que vous m'avez donnés : » Pro eis sanctipco meipsum1 : elle veut se montrer sainte et se sanctifier pour nous.

Certes, Messieurs, parmi les maux qui nous affligent il en est un dont nous ne pouvons pas nous plaindre aujourd'hui, comme on s'en est plaint en d'autres temps, où l'on disait que l'abomination de la désolation était entrée dans la maison de Dieu. Généralement le sacerdoce se montre, par la dignité de ses mœurs, à la hauteur de sa mission. Il y a bien, çà et là, quelques scandales particuliers promptement exploités par la haine; mais qui ne sait que ces scandales ne peuvent devenir, sans injustice, l'opprobre de tout un corps ? Qui ne sait que la logique de l'impiété, si on l'appliquait à toutes les classes de la société, les rendrait infâmes ; les purs eux-mêmes n'y échapperaient pas. C'est donc une vérité certaine, aujourd'hui, que la sainteté du sacerdoce , moins intense peut-être qu'elle ne le fut jadis en certainsindividus, est plus généralement répandue. Cependant l'Église n'est pas satisfaite. Elle nous

1 S. Joan., cap. xvn, v. i9.

promet de travailler encore à la salutaire discipline du clergé, tant régulier que séculier, pour relever nos mœurs abaissées par l'erreur. En effet, plus le prêtre grandit en perfection évangélique, plus son exemple est lumineux et fort, plus sa parole est pénétrante et efficace; soit qu'il instruise la jeunesse; soit qu'il nous rappelle à tous nos devoirs, de famille, de société et de religion; soit qu'il condamne nos passions et nos vices: le désordre de nos affections, l'amour immodéré du bienêtre, l'abus des richesses, l'excès des plaisirs; soit enfin qu'il s'efforce d'arracher de notre vie chrétienne ce ferment de mondanité qui la déshonore et la corrompt. En formant par sa discipline des prêtres saints, l'Église se prépare un peuple saint.

J'arrive, Messieurs, à la troisième chose que l'Église met à notre service, en son saint Concile, sa maternelle bonté : Bonitatem.

Elle en a donné une preuve touchante, en faisant entendre le cri de son cœur aux Églises infortunées de l'Orient, séparées de sa communion, et à tous ceux qui, dans l'Occident,

vivent éloignés, par le malheur de leur naissance, reur faiblesse, ou le crime de leur mauvaise foi, de l'éternelle et unique vérité qu'elle tient de Dieu même. Elle les a priés, conjurés, dans toute la sincérité de son âme, avec toute la ferveur de son zèle, par la charité du Christ Sauveur, d'interroger la foi de leurs pères et l'histoire de leurs malheurs. Elle leur a montré ses bras ouverts et le festin de ses grâces préparé pour les recevoir dans la maison du Père de famille1. Enfin elle a été si bonne qu'un protestant s'est écrié : « Lorsque de nous qui » vivons aujourd'hui, il ne restera même plus » les tombes ; lorsque les questions politiques » qui divisent maintenant, en camps ennemis, » notre zone et notre hémisphère, n'appar- » tiendront plus qu'au jugement de l'histoire, 5 on se souviendra des paroles qu'un vieillard » persécuté, opprimé et outragé, a adressées » aux chrétiens séparés de lui , ses frères en » Jésus-Christ 2. »

1 Lettres apostoliques de N. S. P. le Pape Pie IX aux Évoques schématiques d'Orient, aux protestants et autres non catholiques. (Voyez fin du volume n°» 3 et 4.)

1 Pensées d'un protestant sur V invitation du pcpj pour la reunion à l'Eglise romaine, par M. Baumslark.

Messieurs, n'attendons pas le jugement de l'histoire et le souvenir de la postérité, mais prenons acte de la bonté maternelle de l'Église, pour asseoir nos légitimes espérances et nous instruire de nos devoirs.

Le grand acte vital qui a commencé par la bonté finira par la bonté, n'en doutons pas; car l'Église veut, elle l'a déclaré, <r la paix commune et la concorde universelle, communem omnium pacem et concordiam1; » non pas, sans doute, à la manière du monde, non quomodo dat mnndus pacem*, c'est-à-dire par des concessions et des compromis qui seraient une trahison de la vérité et des droits de Dieu, mais à la manière de son maître et de son époux Jésus-Christ, qui voulait que l'on respectât le roseau froissé et la mèche encore fumante. En maintenant les principes, elle saura les accommoder aux divers besoins des sociétés, ainsi qu'aux malheurs des temps, et, par toutes les I délicatesses et les ménagements de l'amour i maternel, elle s'efforcera de faire se rencontrer la miséricorde et la vérité, s'embrasser la

1 Bulle J2 terni Patris. (Voyez fin du volume n0 i.) 1 S. Joan, cap. xiv, v. 27.

justice Pt la paix. Misericordia et veritas obuiaverunt sibi,justitia et pax osculaîœ sunt i.

0 sainte Église! ô ma mère! obtiendrezvous tout ce que vous désirez? Verrons-nous t tous nos maux apaisés, les vices et les er- ■ reurs détruits, notre auguste religion et sa » salutaire doctrine, pleines d'une vigueur » nouvelle, reprendre leur empire, la piété, > l'honnêteté, la justice, la charité et toutes » les vertus chrétiennes se fortifier et fleurir » pour le plus grand bien de l'humanité? » Verrons-nous les nations schismatiques de l'Orient groupées autour de la chaire de Pierre et animées de l'esprit des anciens croisés, s'opposer comme un rempart vivant aux envahissements d'une puissance avide, qui fait, presque chaque année, un repas de quelque province usurpée? Verrons-nous l'Angleterre revenir à la foi des Alfred et des Edouard, et, tournant son esprit d'aventure aux triomphes de la vérité catholique, planter la croix, le pavillon de Dieu, sur tous les rivages du monde? Verrons-nous la France chrétienne comprendre

1 Psaume lxxxiv.

sa mission de fille aînée de l'Église, et devenir dans l'univers l'agent provocateur, non plus des révolutions qui détruisent, mais des révolutions qui édifient? Verrons-ncus les indifférents, touchés par l'amour maternel de l'Église autant qu'instruits par l'expérience de nos malheurs publics, secouer le sommeil funeste où ils sont depuis si longtemps ensevelis? Verrons-nous s'accomplir cet oracle d'un homme illustre : c Plus que jamais i( faut nous » tenir prêts pour un événement immense dans » l'ordre divin... Tout annonce je ne sais quelle t> grande unité vers laquelle nous marchons à » grands pas4? » Entendrons-nous les familles et les peuples, revenus à Dieu, chanter ce beau cantique de la fraternité: « Qu'il est bon, qu'il * est doux pour des frères d'habiter ensemble » dans l'unité du vrai et du bien ! Qu'il est » bon, qu'il est doux d'être unis par l'amour, » comme Hermon et Sion par la rosée du ciel, » comme la barbe vénérable d'Aaron et la > frange de son vêtement par un parlun pré- » cieux. C'est là que Dieu répand la bénédic-

1 loseph de Maistre, Soirées de Saint-rétersbLury, CHiiié^is er.Lieiieu.

» tion et la vie à toujours1? » Verrons-nous toutes ces choses? Entendrons-nous toutes ces choses? — Messieurs, c'est le secret de Dieu. Mais ce qui me paraît indubitable, c'est que la bonté maternelle de l'Église portera ses fruits dans son propre sein. Nous, croyants et catholiques, nous ne voudrons plus qu'il y ait parmi nous d'écoles ni de partis. Nous réprimerons l'intempérance de notre zèle, nous corrigerons l'entêtement de nos opinions, nous sacrifierons les illusions qui nous sont chères, nous nous pardonnerons nos mutuelles faiblesses et imperfections, nous ne verrons plus, les uns dans les autres, que la bonne foi, le sincère amour du bien et les services rendus. Si le monde entier ne revient pas à l'unité, au moins les positions seront ainsi tranchées; on saura qui est pour Dieu, qui est pour Bélial. Les forces de vie seront armées de vérité, de justice et d'amour, contre les forces de mort. Instruits, disciplinés et étroitement unis par l'Église, notre mère, nous combattrons avec une sainte énergie, une rage divine; et, si

1 Psaume csxxn.

APPEL MATERNEL DE l/ÉGLISE 81

nous ne pouvons pas dire encore : « Mainte- » nant, le prince de ce monde est jeté dehors : » nunc princeps hujus mundi ejicietur foras *, » nous nous appuierons sur cet encouragement du Sauveur : « Ayez confiance, j'ai vaincu le » monde : confidite, ego vici mundum^. » A notre attitude, à nos efforts, à notre persévérance, à nos succès, on reconnaîtra la vérité de cette parole d'un de nos frères égarés : « C'est une » idée sublime que celle qui cherche dans les • temps difficiles, dans les plus grandes tour- » mentes de l'Église, un remède au mal par la » réunion des premiers pasteurs 3. » — Oui, Messieurs, c'est une idée sublime ; on y voit se manifester l'esprit de Dieu et l'amour d'une mère.

• S. Joan., cap. xn, v. 31.

• Ibi i., cap. xvi, v. 33.

• Rankej Histoire de la papauté, t. II.

TROISIEME CONFÉRENCE

TROISIÈME CONFERENCE

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