‹ Conférences de Notre-Dame de ParisChapitre 4 sur 20 · DE L'UNION · texte numérisé non relu

DE L'UNION

Messieurs,

Pour obtenir de Dieu la lumière de la vérité dans son saint concile, l'Église nous demande des prières; pour assurer l'efficacité de nos prières, elle nous invite à la pénitence; pour nous exciter à la pénitence, elle nous ouvre avec libéralité ses trésors. — Quels sont ces trésors de l'Église? — C'est, d'abord, l'extension de la juridiction de ses ministres et la suppression des légitimes réserves, qui ont pour but de rendre plus difficile le pardon de cer-

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tains crimes ; c'est, ensuite et surtout, l'indulgence plénièrc, destinée à faire disparaître jusqu'aux peines dues à nos péchés.

Je veux vous parler aujourd'hui, Messieurs, de l'indulgence plénière. S'il vous paraît étrange que je traite devant vous cette question, c'est que, par suite d'un préjugé malheureusement trop répandu, vous la rattachez à de petits objets qui lui donnent, en effet, un air puéril. Mais, si vous voulez bien m'écouter avec votre bienveillance ordinaire, vous verrez qu'il s'agit d'un des plus élevés, des plus mystérieux, des plus touchants, des plus consolants problèmes qui puissent occuper un esprit chrétien. Avec la grâce de Dieu, j'espère donner à ce problème toute sa splendeur en étudiant deux lois dont dépend sa solution.

Premièrement : Une loi de conciliation entre les perfections divines.

Secondement : Une loi de communauté spi~ rituelle de vie et de biens entre les chrétiens.

Rien n'est plus simple, Messieurs, que l'idée

de Dieu quand l'esprit s'arrête à la contemplation pure d'un être infini, rien n'est plus complexe, nous pourrions presque dire, rien n'est plus embarrassant, lorsque par l'analyse nous décomposons les perfections divines et considérons leur jeu varié dans le gouvernement des choses créées. Une foule d'oppositions nous apparaissent, qui humilient les prétentions et déroutent la perspicacité de notre raison. Une raison supérieure doit intervenir et nous les expliquer; encore reste-t-il autour d'elles assez d'ombre pour nous faire désirer, avec impatience, les derniers éclaircissements de l'éternité !

Je n'ai point à examiner, l'un après l'autre, les côtés par lesquels les perfections de Dieu semblent se contrarier, ni à tenter l'œuvre d'une conciliation générale. Notre sujet des indulgences me met en face d'un problème particulier, qui suffit à mes efforts et à votrt attention. — Il s'agil, Messieurs, des luttes de la justice et de la miséricorde divines autour du pécheur : de la justice qui revendique des peines, de la miséricorde qui veut des pardons.

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Dieu est juste, non-seulement en ce sens large et élevé que son être répond à l'idéal de toute plénitude, de toute rectitude et de toute harmonie dans le bien; mais il est juste, en ce sens plus restreint et aussi plue rigoureux qu'il possède, à un degré suprême, le respect et l'amour du droit : respect pratique, amour efficace, constamment et perpétuellement occupés de donner à chacun ce qui lui est dû. Il traite les êtres qu'il a créés selon le rang, plus ou moins digne, qu'ils occupent dans le plan général du monde ; dat unicuique secundum suam dignitatem1 • mais aussi il les remet en place avec une vigueur proportionnée à la grandeur de leurs déviations. — Or que fait l'homme quand il pèche ? — Il se déplace ; — plus que cela : il se met en opposition violente avec le droit de Dieu ; il ravit au bien suprême des préférences qui lui appartiennent ; à l'autorité souveraine une obéissance qui lui est due; il amoindrie ta gloire extérieure de l'infini ; il profane par d'exécrables abus les dons qui lui ont été faits pour travailler à son propre

1 Somme Theol., I. P. q. 21, a. i, c.

bonheur ; il se donne à un maître autre que le sien.

Cette opposition du pécheur ne peut être rectifiée contre sa volonté; mais s'il y persévère, il faut, vous le comprenez bien, Messieurs, que Dieu proteste en faveur de son droit outragé. Sa justice est le respect et l'amour du droit; mais le droit qu'il respecte et qu'il aime par-dessus tous les autres, c'est celui qui est la source primordiale et la règle souveraine de tous les droits, son droit à lui. S'il le respecte, s'il l'aime, qu'il le venge donc, et qu'on sache, en voyant les peines du pécheur, ce que ne veut pas dire sa soumission; que Dieu est maître, que Dieu est roi. Hélas I il y a des extrémités où le châtiment est la dernière ressource et l'unique démonstration des souverainetés. C'est odieux à dire ; mais enfin le pécheur le veut; il n'a que ce qu'il mérite, il doit savoir que Dieu est juste.

Oui, Dieu est juste et sa droite est pleine de justice, dit l'Écriture: justitia plena est dextera tua1. C'est la ceinture qui affermit ses reins

1 Psaume xlvii.

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et la cuirasse dont il se revêt pour combattre l'iniquité : erit justitia cingulum lumborum ejus l ; induet pro thoracejustitiam*.

Il est juste, et nul mal n'échappe à la clairvoyance de sa justice. Non-seulement elle découvre, sous les apparences d'une fausse vertu, les ombres rampantes de nos vices; mais elle pénètre jusqu'aux mystérieux arcanes où l'homme parvient à se tromper lui-même par d'odieux mensonges.

11 est juste, et ni le temps, ni l'espace ne peuvent nous soustraire à la souveraineté de sa justice. Dussions-nous vivre, dans l'impunité/les siècles et des siècles, nous n'aurions pas prescrit contre lui. Nous fût-il possible de descendre aux plus profonds abîmes, il y est; de le fuir à travers les mondes errants, un jour cette course désespérée serait subitement close, et, debout devant nous, il nous dirait : — C'est moi !

Il est juste !... mais, ô bonheur ! il est aussi miséricordieux. Les voix saintes qui ont chanté mille fois sa justice ont chanté cent mille fois

1 lsaïe, cap. xi, v. 5.

1 bail., cap. v, v. 19.

sa miséricorde. — Si vous avez lu l'Écriture, Messieurs, vous devez savoir que je dis vrai. Aucune des perfections divines n'y est plus souvent rappelée que la miséricorde. Les psaumes sont remplis de son nom. Il en est un qu'Israël, au jour de ses splendeurs, chantait avec une pieuse ivresse. Debout sous les portiques du temple, il écoutait la musique sacrée. Les psaltérions et les harpes gémissaient sous les doigts des lévites, et les prêtres, d'une voix mélodieuse, racontaient au peuple, une à une, toutes les tribulations, toutes les angoisses, toutes les misères de sa vie, consolées et guéries par les bienfaits de Dieu. — A chaque instant, ce cri immense des cœurs reconnaissants interrompait leur récitatif : « La miséricorde du Seigneur est » éternelle. Quoniam in œternum misericordia r> ejus l. »

Ce sentiment exquis qui nous fait souffrir avec celui qui souffre, et recevoir en nos cœurs le retentissement des maux qu'il endure ; ce tendre empressement qui s'applique

* Psaume cmv.

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à repousser la misère des lieux où elle blesse, et fait couler le sang et les larmes, — c'est la miséricorde. Elle est en Dieu, non pas à L'état de faiblesse, mais à l'état de perfection éminente. Si sa grande nature l'empêche de s'attrister comme nous nous attristons, elle est si fortement touchée, cependant, qu'elle veut d'un vouloir efficace, nous délivrer de no? misères.

En est-il une plus grande et plus profonde que l'inénarrable misère du péché ? — Le juste peut être malheureux, mais tant que son âme, appuyée sur la grâce de Dieu, résiste aux coups de l'infortune, elle devient et plus fière, et plus grande, et plus belle; comme devient, plus fier, plus grand, plus beau, le chêne qu'ont battu mille orages. Le pécheur, au contraire, c'est la misère des misères. Sa vie était, peut-être, pleine de mérites; le péché, comme ces brigands ténébreux qui se jettent sur les passants au fond des gorges solitaires, le péché l'a dépouillé de tout. Né pour la félicité, il la cherche partout, partout, jusque dans ses fautes, et il ne rencontre que des déceptions, — c'est un fou trompé par ses rêves.

Dieu l'avait élevé en gloire et en honneur, il commandait aux créatures; mais il s'est mis à leurs pieds pour mendier de méprisables et trompeuses jouissances, — c'est un roi détrôné. La vie divine coulait en son âme, en ses membres mêmes devenus le temple de l'Esprit- Saint, la voilà tarie jusqu'à la dernière goutte, — c'est un Dieu foudroyé. Avec cela il est malade ; car le mal tendant plus que le bien, à cause de la complicité de nos convoitises, à la fixité, à l'habitude, le mal affaiblit les forces morales et enchaîne peu à peu la liberté. Une influence maligne se joint à l'affaiblissement des forces, une domination tyranhique à l'esclavage de la liberté, le démon s'empare de l'héritage du Dieu que l'on a chassé. — Et voilà le pécheur parti, sur les routes du mépris et de l'ingratitude, vers les abîmes éternels.

Quelle misère, quelle misère ! — Mais Dieu est infiniment miséricordieux. De nos autres maux il ne retranche que l'excès, afin que nous ne nous laissions pas aller sur les pentes du désespoir , du péché, au contraire, il veut faire disparaître jusqu'à la dernière trace. Si tendre

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est sa compassion, si large sa pitié que les peines temporelles méritées par nos fautes fatiguent son cœur paternel; de ces peines, même, il veut nous délivrer.

Messieurs, si vous aimez les drames où l'on passe de l'épouvante à l'attendrissement, repliez-vous sur vous-mêmes, et contemplez d'un œil attentif ce qui se passe en votre vie morale. Agitée par les passions, théâtre de mille combats, victime de ces catastrophes silencieuses où périssent, son honneur et sa beauté, elle est prise entre les débats fraternels de la justice et de la miséricorde divines. Rien n'est plus intéressant, plus instructif, plus salutaire que ce spectacle, étrange en luimême, et pourtant si fréquemment renouvelé.

Voyez comme les deux divines sœurs se disputent la même proie. — Nous avons péché; aussitôt la justice s'empare de nous. Armée de verges mystérieuses elle frappe la conscience, misérable dupe des appétits, et lui arrache des cris douloureux et terribles; — c'est le remords. S'il déchire l'âme il ne la change pas encore. Toujours déshonorée, elle attend je ne sais quel moment propice qu'elle ne

veut pas voir venir. — La justice poursuit son œuvre austère. L'un après l'autre ou tous ensemble elle appelle à son secours, les chagrins, les angoisses, les déceptions, les maladies, les revers; elle les prend aucour du péché si elle ne peut les trouver dans le péché lui-même; l'âme en est pénétrée, le corps plie sous le faix — et ce n'est pas fini. Le pécheur est attendu par un abîme peuplé d'éternelles douleurs. Là, tout doit lui manquer; la lumière, la joie, le repos, l'espoir même, dernière consolation des misérables; là, la redoutable justice trouvera des peines qui imitent, par leur profondeur, les profondeurs de son droit offensé, si elles ne peuvent pas l'égaler.

Dans cet abîme nous tomberions sûrement, et bientôt peut-être, Messieurs, si nous n'étions plus vivement retenus par la miséricorde que nous ne sommes vivement poussés par la justice. Elle est là, cette vaillante et douce perfection de Dieu; elle est là luttant contre sa sœur et cherchant à nous soustraire à ses légitimes rigueurs. Nos longs retards et nos durs refus ne lassent pas sa patience.

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Elle attend. — Que dis-je? Elle nous poursuit à toute heure. Elle s'attache à nos pas comme le mendiant aux pas du riche. Misericordia tua subsequetur me omnibus di*bus vitœ meœ 4. Elle nous devance pour arrêter notre marche insensée. Misericordia tua prœveniet me*. Elle nous entoure. Elle appelle autour de nous tous ceux que nous aimons; elle leur met des larmes dans les yeux et des sanglots dans la \oix; elle fait parler la nature, quand les hommes se taisent: la lumière qui accuse nos ténèbres, les jours sombres qui semblent pleurer sur notre malheur, la feuille morte qui s'en va tourbillonnant dans la tempête, et nous rappelle, avec la fragilité de la vie, la rapidité de notre fuite vers l'éternité ; la fleur fraîchement éclose et pleine de rosée qui nous dit : Où est ton innocence? où est la grâce de Dieu? Elle fait parler surtout les tombes, les tombes lugubres où gisent nos amours foudroyés par la mort. — Quelquefois elle s'écarte pour laisser gronder la justice ; mais, dès qu'elle nous voit épouvantés elle revient bien vite , s'appuie sur

1 Piaume xtii.

• I';aume lv;ii.

notre cœur et nous raconte tout ce qu'elle a fait; dans quelles profondeurs elle est allée chercher le péché, sur quels faîtes elle a élevé les pécheurs. Un adultère, un homicide est devenu un des plus illustres prophètes; un persécuteur, le plus grand des apôtres; un exacteur, le premier des évangélistes ; un parjure, le prince des pasteurs; Judas, le traître Judas lui-même, s'il eût suivi les traces sanglantes de son maître , s'il lui eût dit : Rabboni, bon maître, je suis un misérable, un infâme, ne pardonnerez-vous pas à celui qui vous a vendu? — Judas eût été pardonné. Ah! Messieurs, comprend-on que l'homme soit assez ennemi de lui-même pour résister à cette amoureuse persécution de la miséricorde divine? Cependant il y a des pécheurs qui méprisent la lutte sublime dont leur âme est l'enjeu. Ils marchent, d'un pas ferme et alerte, sur les routes de l'iniquité; toujours moins inquiétés à mesure qu'ils avancent. Quelquefois, même, leur sein se remplit de faveurs mystérieuses, de absconditis tuis adimpletus est venter eorum *, vaine récompense de vaines

1 Psaume xvi. ft

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vertus qui doivent périr avec le temps. Qu'ils aillent! La justice saura bien triompher éternellement sur ce qui restera de leur vie souillée. Mais, Dieu soit béni t tous n'ont pas cette sauvage malice. Il en est qui se laissent séduire par les prévenances de la miséricorde ou qui cèdent à ses poursuites. — A peine ils ont dit oui, que leur cœur semble se fondre; un fleuve de larmes monte à leurs yeux, et, d'une voix troublée par les sanglots, ils murmurent ces humbles prières : et Père, j'ai péché contre le » ciel et contre vous, je ne suis plus digne & d'être appelé votre fils : ayez pitié de moi » selon votre grande miséricorde. » Alors on entend, au fond de l'âme, comme des voix qui ressuscitent et chantent en chœur : « 0 mort, » où donc est ta victoire? 0 mort, où donc est » ton aiguillon? Ubi est mors Victoria tua? Ubi » est mors stimulus tuus *? »

Que signifie ce cantique ? La justice qui l'entend n'a-t-elle pas droit de se plaindre? Car, enfin, passer en un instant de la mort à la vie, cela peut être la récompense de quelque y

• I Cor., cap. xv, v. Ci.

immense sacrifice? — Où est ce sacrifice? — L'homme se repent; mais il n'a rien fait encore pour réparer l'outrage dont il s'est rendu coupable envers une majesté infime. Ignoret-il donc que sa vie mille fois immolée est impuissante à une telle réparation ; que l'univers en ruines serait aux yeux de Dieu un holocauste inutile, et qu'il n'appartient qu'à l'infini de satisfaire l'infini?

C'est vrai, ô terrible justice ! c'est vrai. Mais oubliez-vous que votre sœur la miséricorde a pris un jour, dans les bras de son père, le Verbe éternel, vra.i Dieu comme lui? Elle Ta emporté dans le sein d'une vierge où il s'est revêtu de notre chair et aussi de nos iniquités. C'est pour nos crimes que vous l'avez vousmême frappé sans pitié. Vous souvient-il de ses larmes? Vous souvient-il de ses plaies? Vous souvient-il de son précieux saug inondant le Calvaire? Ce sang, il entre comme un fleuve dans l'âme du pécheur ouverte par le repentir, et partout où il entre, il n'y a plus de péché, plus de mort éternelle. Ramenés vers Dieu sur ces flots de pourpre divine, nous pouvons chanter : « 0 mort, où est ta victoire?

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i 0 mort, où est ton aiguillon? Ubi est mors » Victoria tua ? Ubi est mors stimulas tuus ? »

Chantons, Messieurs, chantons notre triomphe sur la mort, lorsque nous avons le bonheur de recevoir en nos âmes le sang de Jésus-Christ ; toutefois, ne nous croyons pas à l'abri de toute revendication de la justice. « Le péché, dit saint Thomas, étant un acte » essentiellement désordonné, il est de l'es- » sence même des choses que Dieu, principe » et maître de tout ordre, le réprime avec » violence, et cette répression ne peut avoir » lieu sans qu'il y ait une peine 4. » Les supplices de l'éternelle séparation sont supprimés, puisque le pécheur est revenu vers son terme, mais il reste le temps auquel Dieu demande des compensations. Ces compensations sont dans la nature, et l'homme a compris, de tout temps, qu'il devait un supplément expiatoire à son repentir, et que la double horreur de la majesté divine offensée et d'un cœur coupable ne pouvait s'exprimer que par des afflictions volontaires et de libres supplices. — Du reste,

« Somm. Théol., 12 P., q. 87, a. 1, c.

supprimez la peine et dites-moi ce qui reste. Si vous ne voulez voir que l'amour clans un pardon sans mélange, moi j'y vois une sorte d'impunité; c'est-à-dire un scandale et un péril. Un scandale pour notre esprit dans lequel s'obscurcit la notion de la sainteté jalouse de Dieu ; un péril pour notre volonté dont les penchants faciles au mal reçoivent comme un encouragement funeste. Un Dieu qui ne punit pas a l'air d'un complice ; un pécheur qui ne souffre pas est tout prêt à donner un démenti à son repentir. C'est ce qui faisait dire à saint Augustin : « La faute passe, mais » la peine lui survit; parce que la faute serait » amoindrie, et ne deviendrait plus qu'une » toute petite chose, si la peine finissait avec t elle. Productior est pœna quant culpa, ne pana © putaretur culpay si cum illâ finir etur et pœna. » Joignez à cela, messieurs, ce que dit saint Thomas, et qui me parait plus profond et plus vrai : que l'acte par lequel le pécheur s'est satisfait est un acte soustrait à la gloire de Dieu, un acte qu'il faut rendre; — acte pour acte; que le pécheur a fait un mensonge, par lequel il a outragé les créatures en les préfé-

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rant au bien suprême; dont dépend leur existence, et qu'il est juste qu'un mouvement de retour de leur part l'afflige et i'humilie ; que le péché laisse dans nos penchants des traces de son séjour , plaies mystérieuses qui ne peuvent être guéries que par les labeurs d'une âme toute employée à la pratique de la vertu ; qu'il s'échappe de toute peine comme un arôme dont la vertu est fortifiée. Donc, après le premier triomphe de la miséricorde en notre âme par la rémission des péchés, nous sommes encore entourés de justice. Il faut satisfaire; le temps nous est donné pour cela. Si nous laissons passer nos années terrestres dans la mollesse et la lâcheté, nous devrons payer chez les morts, jusqu'au dernier denier de notre dette.

Mais , Messieurs , quelque équitables que soient les peines du temps , devons-nous les considérer comme la conclusion définitive de la lutte engagée entre la justice et la miséricorde divine, et nous résigner aux expiations qui nous sont demandées? — Non : ne suspendons pas ici nos espérances. Si la justice veut aller jusqu'au bout de ses revendications, de

son côté la miséricorde veut aller jusqu'au bout de ses pieuses exigences. Ce n'est plus nous qu'elle poursuit et qu'elle assiège, c'est sa divine sœur. — Ma sœur, dit-elle, ne soyez pas à toujours irritée contre nous, et sacrifiez, quelquefois au moins, ces trop grandes rigueurs que vous faites peser sur toute vie pécheresse; vous respectez, vous aimez le droit; mais le droit de pitié, le droit de grâce, n'est-ce pas le premier droit des natures augustes? — Avez-vous jamais condamné le saint docteur qui disait : « La miséricorde ne détruit pas la » justice, elle en est la plénitude. Misericordia » non tollit justifiant sed est quœdam justitiœ » plenitudo l ? » — « Je veux donner à mon » triste enfant une grande joie et lui faire une » vie toute neuve; — laissez-moi ses peines; » j'en ai d'autres dont l'austère parfum depuis » longtemps conservé, réjouiront votre cœur. » — Et la miséricorde se penche vers les trésors de l'Église; elle y prend les expiations du Sauveur et des Saints; elle donne à respirer ce bouquet de myrrhe que les ans n'ont point

• * Somm. Théol., I P., q. 21, a. 3, ad. 2.

i'iO dl l'union du concile et du jubilé

fané, — et la justice est satisfaite, et la miséricorde triomphe, et les deux sœurs s'embrassent sur l'indulgence plénière. Justifia et pax osculatœ sunt { .

La parfaite conciliation des perfections divines, voilà, Messieurs, la conclusion du drame dont vous venez de suivre les émouvantes péripéties. — Maintenant, vous me demandez quelles sont ces peines mystérieuses offertes à la justice par la miséricorde, et comment elle peut les offrir? — Je vais vous répondre, en expliquant ma seconde loi : la loi de communauté de vie et de biens entre les chrétiens.

Dieu ayant fait la belle unité de son fils dans le mystère de l'incarnation, — unité de la nature divine infiniment agissante et de la nature humaine libre et méritante, en une seule personne, — a voulu l'étendre indéfiniment àl'humaDité régénérée. Chrétiens, nous sommes unis \u Verbe incarné, non par un lien purement nominal, mais par une réelle communication

* Psaume lxxxiv.

de sa vie. Nous ne perdons pas, en cette communication, notre personnalité; mais nous sommesgrandis, en quelque sorte, à la mesure de l'infini. Jésus-Christ a commencé l'explication de cet étonnant mystère, lors qu'il disait à ses apôtres : « Je suis la vigne et vous êtes les rais meaux. Ego sum vitis vos palmites1. Comme le » sang de la vigne coule en tous les rameaux » qui s'ouvrent sur sa souche, ainsi ma vie et » mes mérites en tous ceux que le baptême » insère à mon humanité sainte. » Cette explication du Sauveur, saint Paul l'achève en des termes si expressifs qu'il est impossible de ne voir dans l'Eglise qu'une unité purement extérieure et toute vulgaire, comme celles des sociétés humaines, « Nous sommes beaucoup, • dit-il; mais tant que nous sommes nous ne » formons qu'un seul corps. Multi unum corpus j> sunins*2. Jésus-Christ en est la tête, la tête » d'où \ient la vie et la croissance. Christus caput » ex quo totum corpus crescit3. Nous sommes ses i membres. Membrasumus corporis ejusi. » C'est sa

1 S. Joan., cap. xv, v. 5.

* I Cor., cap. x, v. 17.

• Col., cap. ii, v. 19.

4 Epïios., cap. v, v. 30.

li'2 de l'union du concile et du jubilé

vie qui se manifeste en nous, c'est par sa vie que nous sommes réconciliés et sauvés. De même que les membres n'ont point un même acte dans le corps, ainsi sommes-nous distincts dam l'Eglise par nos différentes fonctions. Toutefois la distinction ne nuit point à l'unité. Nous agissons les uns pour les autres, « Chaque » membre appartient aux autres membres. Sin- » guli autem alter alterius membra1.* Comme notre sollicitude va partout, ainsi nos douleurs, nos gloires et nos joies. «Un membre souffre, tous > souffrent avec lui, sipatitur unum membrum comt> pat iunturomnia membra* ; un membre estglori- » fié, tous les membres se réjouissent aveclui, si » gloriatur unum membrum congaiident omnia mem- » hraz. » Nous sommes un seul corps, un dans toute la force du mot. Ce corps indestructible, compacte, connexe par l'union des services et l'opération mesurée de chaque membre 4, n'est point fixé dans ses formes, ses contours et ses

1 Rom., cap. x.., v. 5.

* I Cor., cap. xn, v. 26.

3 Ibid.

4 Chrisius ex quo totum corpus compaclum et conru'xnm, per omnem juncluram subministrationis, secundum operalionem in mensuram uniuscujusque membri, augmentum corporis facit in aedificationem sui in charitaie. (Ephes., cap. îv, v. 16.)

positions, comme est fixé notre corps humain par des lignes invariables. Il a des ambitions divines; il cherche à s'étendre, à s'ajouter des membres; il est mobile, il se déplace en ses parties. Tels membres s'éloignent de la tète, toujours vivants, mais faibles, fragiles, presque infirmes, recevant plusqu'il ne donnent à la communauté ; tels autres, d'un lieu éloigné, se rapprochent de la tête, et, par de fortes opérations, prennent ses mœurs, c'est-à-dire, ses habitudes héroïques et sublimes, en même temps qu'ils participent à sa richesse et à sa vigoureuse expansion.

Le voilà ce beau corps mystique du Christ, tel que Dieu l'a construit et décrit lui-même. Ce serait une magnifique étude que de visiter toute son architecture, et de suivre ses actes vitaux, ses mouvements organiques; mais notre sujet nous oblige à nous borner : appliquonsnous seulement à l'économie de la souffrance et de l'expiation.

Dans tout acte laborieux, pt la plupart actes de la vie humaine sont de cette nature, il y a deux choses à considérer, le mérite et la vertu expiatoire. Le mérite absolument propre,

intime, inaliénable, ne pouvant servir qu'à notre gloire personnelle; la vertu expiatoire, sorte de ehèque sacré, qui puit être employé à satisfaire la justice divine, partout où elle a des peines à revendiquer. Vous comprendrez cette distinction, messieurs, si vous voulez bien supposer deux hommes également dépourvus de biens, mais dont l'un est accablé de dettes, tandis que l'autre est parfaitement libre. Tous deux se mettent au travail avec une même ardeur tous deux ils dépensent leurs jours,leurs sueurs, leurs forces, leur vie dans ces luttes ingrates qui arrachent aux créatures les faveurs, originellement spontanées, que le péché a comme enfouies dans leur sein; tous deuxils sont récompensés des mêmes sourires de la fortune ; mais tous deux, arrivés au boutde leur tâche, sont-ils également riches? — Non, messieurs. A l'un, il ne reste que sa liberté recouvrée, à l'autre, il reste tout le fruit de ses labeurs, dont il peut faire autour de lui des largesses. Cette comparaison, aussi claire qu'elle est simple, va vous expliquer l'existence de ce que nous appelons, en langage théologique, le trésor de l'Eglise ; lieu mystérieux où la miséricorde va prendre

les peines qu'elle offre pour nous à la justice. S'il y a des vies laborieuses et souffrantes entièrement perdues pour le corps mystique du Christ, il en est d'autres dont la surabondance devient sa richesse commune. Vous avez déjà nommé, Messieurs, la vie par excellence. la vie de celui dont l'Apôtre a dit : « Il était » riche, et il s'est fait pauvre pour vous, afin » que son indigence devînt votre richesse. Propd ter vos egenus factas est, cum esset dices, ut illius » inopiâ divites essetis1 . > Jésus-Christ, mon bienûimé Sauveur et le vôtre, Jésus-Christ, que je ne rencontre jamais sans un profond attendris* sèment dans mes méditations et mes discours, Jésus-Christ s'est immolé pour nous. Lui seul, infini dans sa personne et ses mérites, était capable d'apaiser la colère d'une majesté devant qui toute créature n'est que néant, et que lassaient depuis longtemps les clameurs des hécatombes et la fumée des holocaustes. Mais, pour cela, il suffisaitqu'il prît notre nature; cet abaissement étouffait, sous son poids infini, l'orgueil de nos révoltes. — Eh bien, non ! —

* H Cor., cap. vin. v,9o

I'l6 de l'onioh du concile et du jubile

Notre Sauveur est né pauvre dans une crèche ; une nuit froide entendit ses premiers gémissements-, la fuite du proscrit fut son premier voyage ; dans un obscur atelier, il médita, pendant trente années, ce drame horrible et touchant que nous appelons sa Passion. Il entre dans sa vie publique, il sème partout le bien, et il ne recueille que des contradictions, des mépris et des menaces sinistres. Il marche, courbé sous le faix des oracles qui condamnent sa chère vie à l'opprobre et aux plus cruels supplices. La tempête qui doit l'emporter s'annonce par des conjurations et des trahisons, et se poursuit à travers les injustices et les lâchetés. Son âme s'ouvre, gouffre immense où tombent, comme des torrents, les tristesses mortelles, le dégoût et l'épouvante : mer sans rivages, battue par des souffles où s'agitent et les crimes du passé et les forfaits de l'avenir ; un premier sang coule sur la roche nue où il es*t prosterné ; il s'affaisse, il est aux portes de la mort, et une voix d'en haut lui crie : c Va toujours. » 11 se relève; on le sai-it, on le pousse comme un malfaiteur devant ses juges, on l'injurie, on le soufflette,

on lui crache au visage; les verges déchirent son corps adorable; la couronne d'épines s'enfonce jusqu'à son crâne; ses yeux sont aveuglés ; mais pas de pitié pour ses douleurs, pas d'attendrissement devant sa douceur d'agneau; on le couvre d'un lambeau de pourpre, on se moque de sa royale majesté, on le conduit à travers les rues comme un insensé. La croix s'enfonce dans ses épaules meurtries ; il la porte eu chancelant, il marche, il monte, il arrive. — C'est le Golgotha 1 — Maintenant, ô Fils de Dieu, couche-toi sur la croix; donne tes pieds, donne tes mains, qu'on les perce de clous! — C'est fait. — La voilà dressée sur son autel, la victime du genre humain 1 0 mon Jésus ! l'abaissement de votre incarnation suffisait à notre salut, pourquoi ce luxe d'opprobres et d'ignominies ? Qu'en a fait votre Père ? — Puisque vous vouliez que la rédemption se fit par le sang, une seule goutte, c'était assez ; mais à cette heure il n'en reste plus dans vos veines taries. Où est-il allé, le fleuve que vous avez répandu?

Et Jésus le juste, l'innocent, le saint des saints, n'est pas le seul qui ait enduré des

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douleurs imméritées. Je vous ai dit, Messieurs, que les membres du corps mystique de Jésus- Christ, rapprochés de la tête par une forte opération, tendaient à prendre ses mœurs. Le côté le plus frappant de cette imitation, c'est le désir de se rassasier des âpres voluptés de la souffrance, comme le Sauveur. Près de lui, nous voyons sa mère, fleur virginale et immaculée, battue, renversée, broyée par l'orage, sans en être flétrie. Plus loin, ce sont les vaillants martyrs, passant de la piscine du baptême aux bûchers, aux chevalets, aux échafauds, aux amphithéâtres, et épuisant dans leurs corps toutes les inventions de la barbarie humaine, inspirée par le génie du mal ; puis les austères pénitents, souvent purs comme des anges, et mourant, avant l'âge, de leurs veilles, de leurs jeûnes et des libres supplices auxquels ils ont soumis leur chair. Je ne puis, Messieurs, m'arrêter plus longtemps sur les routes sanglantes qu'ont parcourues les justes souffrants, à la suite du grand jesle. Leur histoire écrite nous tiendrait ici des mois entiers, et nous n'aurions encore que des indications ; car des millions de vies, où l'abondance des

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expiations l'emporte sur les droits de la justice, sont connues de Dieu seul.

Encore une fois, où vont ces expiations? — Si vous me dites que Dieu les a récompensées en donnant à son Fils un nom au-dessus de tout noîn, et en associant les saints à sa gloire incomparable, je vous répondrai: Vous vous trompez. Dieu a récompensé les labeurs, la force, la patience, l'amour, ce qu'il y a de propre, de personnel, d'intime, d'inaliénable dans les actes, — le mérite; mais la vertu expiatoire demeure sans effet. Or, Messieurs, cela ne peut pas êlre, — La vertu expiatoire, sans effet, serait une surcharge, par conséquent une difformité. Si c'est le complément d'un acte vital, rien de ce qui est vie ne doit être perdu dans le corps mystique du Christ. Tout bien qui est fait dans ce corps doit servir à ses accroissements, à sa prospérité, à son ornement, à sa paix, à sa perfection. Les expiations, œuvre de l'amour souffrant doivent donc être mises à la disposition de l'amour compatissant, ies peines imméritées doivent remplacer les "peines méritées.

Ainsi parle la raison chrétienne, non par ma

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bouche indigne, mais par la bouche de l'Église.

« Jésus-Christ, dit saint Paul, a étendu la » paix par >cn sang dans tous les lieux et tous » les temps où nous sommes en guerre avec la

> justice divine. Son dépouillement est devenu t notre richesse. x> — « Ce ne sont pas les en- » fants qui .doivent thésauriser pour leurs

> parents, mais les parents pour leurs enfants ; » c'est pourquoi moi, humble ministre du Ré- » dempteur, je me dépense libéralement, et » .ne dépense encore pour l'âme de mes frères. » J'ajoute dans ma chair aux souffrances du » Christ pour son corps qui est l'Église l. » — » L'effusion surabondante de la miséricorde

> divine, dit le pape Clément VI, est devenue

> le trésor de l'Église militante. Dieu ne l'a » pas caché ce trésor, mais il l'a remis aux » mains de Pierre et de ses successeurs pour » être distribué aux fidèles du Christ2. » — « Et cela est juste, ajoute saint Thomas, car

1 Non debent filii parentibus thesaorizare, sed parentes filiis : ego aulem l.bentissime impendam, et supeiimpcndar ego ipse pro animabus vestris. (II Cor., cap. xn.) — Adimpleo incarne mea ea quœ désuni passionum Chrisii, pro corpore »jus, quod est t. .. (Col., cap. i, \ :.'i

* Clément Y], in ex(rav. Unigtrtitmt^e pan, et remis*.

» les biens communs d'une société doivent être • répartis entre les membres de cette société, » selon le jugement de celui qui la gouverne1. »

Ainsi donc, Messieurs, la miséricorde divine dispose en notre faveur d'une richesse infinie, laborieusement acquise par la communauté même à laquelle elle revient. Ell^va des membres vaillants aux membres infirmes.

Quels sont ces membres infirmes, si ce n'est vous, si ce n'est moi ? Hélas ! notre vie tant de fois déshonorée par le péché, triste alternative de chutes et de retours vers Dieu, notre vie doit à la justice plus de peines que nous n'en saurions supporter. Non-seulement notre âme, avide de bien-être et de plaisir, n'a pas le courage d'entreprendre le libre et rude travail de l'expiation ; mais , quand la Providence viont a notre secours, nous repoussons ses miséricordieuses prévenances. La justice a frappé aux portes de notre demeure, et nous a montré sa face austère. Ces renversements de fortune qui surprennent comme la foudre;

1 Ea bona, quae sunt alioujus multitudinis commuoia, dislribuuntur singulis de multitudine, seundum arbitrium ejus qui multituiini prœest. (In-4, d. 20, q. i, art. 3.)

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ces iDgratiludes et ces trahisons, qui mettent notre cœur en lambeaux ; ces maladies, ces chagrins domestiques qui épuisent la source de nos larmes; ces cercueils qui s'ouvrent pour engloutir tout ce qui nous fut cher, et qui s'en vont, muets et lugubres, emportant, à chaque fois,*quelque partie de nous-mêmes; tout cela c'est la justice de Dieu. — Comment l'avons-nous accueillie? — Trop souvent par des murmures, quelquefois par des blasphème?. Si nous n'avons pas travaillé à notre réprobation, nous avons rendu plus exigeante l'austère perfection qui nous poursuit. — Quel malheur 1 — Et ce malheur peut finir aujourd'hui. La miséricorde nous tend les bras; si nous voulons répondre à son tendre appel, elle offrira, pour nous, à sa divine sœur quelques gouttes du sang de Jésus-Christ, quelques plaintes amoureuses de sa très-sainte Mère, et, peut-être aussi, quelques larmes de je ne sais quelle infortunée fille à jamais ignorée, naïve et pure enfant dont toute la vie se passa à refuser les consolations de Dieu, et à pousser ce cri héroïque : c Seigneur, toujours souffrir, fou- » jours souffrir pour ceux de vos enfants que

» la douleur épouvante. » Après cela Messieurs, vous ne devrez plus rien — plus rien. Me direz°vous que vous ne comprenez pas encore cette substitution de peines? — Permettezmoi alors de descendre, avec vous, dans un ordre inférieur où l'unité est loin d'égaler celle du corps mystique de Jésus-Christ, et de vous montrer que l'indulgence est dans la nature, comme l'expiation. — Quand un peuple ment à son passé et se déshonore par des injustices, des crimes, des forfaits, pourquoi ne tombet-il pas aussitôt sous le coup d'une réprobation universelle ? — Parce que les vertus de ses aïeux et les gloires de son drapeau planent sur sa triste existence, et lui méritent encore l'indulgence du ciel et delà terre. — Quand un homme salit sa vie par quelque ténébreuse lâcheté, vous qui voyez cela, vous qui souffrez de cela, pourquoi ne le livrez-vous pas, tout de suite, à la vengeance des lois ou aux justes représailles de l'opinion publique? — Parce que l'honneur de sa famille le couvre d'un bouclier sur lequel va se heurter votre colère tout è coup changée en indulgence. — Que dis-je. Messieurs, l'indulgence s'étend jusqu'à de

loi de l'union du concile et du jubilé

pauvres petits objets qui nous gênent, troublent l'ordre et déparent la beauté de nos demeures. Nous n'osons y toucher, que pour réparer, l'un après l'autre, les outrages des ans, et les empêcher de s'en aller tout à fait. — Pourquoi donc? — Ils ont servi à ceux que nous aimions ! — Et les expiations infinies de notre chef mystique, et les libres souffrances de ceux qui vivent avec nous, dans le même corps, ne nous mériteraient pas l'indulgence de Dieu ? — Ce serait contre nature.

Me direz-vous encore que la peine supprimée par la miséricorde de Dieu ouvre devant nous une vie facile, et que vous redoutez cette sorte d'impunité. — Soyez tranquilles, Messieurs,^ péché a laissé dans vos entrailles des agents provocateurs qui, plus d'une fois, vous obligeront à la lutte et au sacrifice. Si vous ne souffrez plus pour expier, il faudra souffrir pour vous préserver et garder avec un soin jaloux votre honneur reconquis. Mais, à supposer que les combats de la vertu n'absorbent pas toutes vos forces , vous les emploieriez, je l'espère bien, à vous rapprocher de votre chef et à prendre de lui cet amour généreux qui accroît,

de ses libéralités, la richesse publique de l'Église.

Je termine, Messieurs, en livrant à vos méditations quelques conclusions qui résument tout ce discours.

La miséricorde de Dieu vous fait aujourd'hui des offres que vous ne verrez jamais peut-être se renouveler. Profitez-en. L'occasion, souvent décisive dans les affaires du temps, Pest toujours dans les affaires de l'éternité.

Puisque Jésus-Christ, votre maître et Sauveur, a bien voulu répandre pour vous le fleuve de son sang, dans un abime d'humiliations et d'opprobres, aimez-le du pins grand des amours.

Puisque les saints ont tant souffert afin de vous épargner la souffrance, ne soyez pas de ces ingrats qui appellent extravagance leur dévouement à la cause commune, ni de ces pusillanimes qui frémissent au récit de leurs libres supplices, comme frémit un animal peureux au flair d'une bête fauve; mais ajoutez à la gloire dont Dieu les a récompensés le tribut de votre respectueuse et reconnaissante admiration.

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Estimons les indulgences; c'est, après la grâce des sacrements, ce qu'il y a de plus précieux dans l'Église de Dieu. Aux jours de foi, elles servaient à payer les soldats qui sacrifiaient leur vie dans les guerres saintes, et les ouvriers qui ont construit les magnifiques monuments du moyen-âge. Je sais qu'en notre siècle de bien-être et de confort, cette monnaie sacrée est dépréciée. Mais vous l'accepterez, Messieurs, comme le prix de votre courage dans les combats de la vérité,' et de vos labeurs dans la reconstruction de la société chrétienne.

Enfin, écoutez la voix de l'Église, plus éloquente et plus puissante que celle du sacerdoce de l'ancienne loi. Quand les trompettes du temple annonçaient l'année sainte, les prêtres chantaient: «Israël, c'est le Jubilé! » réjouis-toi et redeviens maître de ta maison » et de tes champs. » Aujourd'hui l'Église vous convie à une plus grande joie, la joie de l'homme qui voit tomber les entraves de son activité morale, qui entre en pleine possession de sa vie, et qui n'a plus à attendre deDieu que des honneurs .et des bénédictions. Heureuse

TRÉSORS OFFF'aTS PAR L'ÉGLISE 1Ô7

recouvrance, dont la société peut recueillir le bénéfice! car, vous ne l'ignorez pas, Messieurs, il est dans le monde une somme d'iniquités qui appelle les fléaux, et nous traversons une époque où l'incrédulité popularise les prévarications et les blasphèmes. Qui peut prévoir les atroces châtiments que nous réserve la colère divine? — Mais, si dix justes pouvaient sauver Sodome, je me demande pourquoi mille hommes devenus tout à coup de parfaits innocents ne sauveraient pas la France, l'Europe, l'humanité ; pourquoi l'erreur, premier ministre des vengeances divines, ne reculerait pas devant ceux que le ciel a amnistiés. Sans doute, Messieurs, on ne s'apercevra pas autour de vous du service que vous aurez reudu en gagnant l'indulgence plénière, et personne ne vous en remerciera ; mais, vainqueurs du péché et de la colère de Dieu, vous pourrez mieux que Cicéron, vainqueur de la conjuration de Gatilina, vous glorifier d'avoir sauvé la chose publique.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

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