‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 4 sur 17 · OXFORD · texte numérisé non relu

OXFORD

décident ailleurs de l'abaissement d'une famille ou de son élévation.

Est-ce là tout, Messieurs? La nature nous a-t-elle dit son dernier mot dans ce banquet de nos passions qu'elle nous a si ingénieusement préparé? Est-elle contente de sa puissance sur nous, et y a-t-il dans l'abîme de ses secrets une tentation de félicité qu'elle nous réserve encore?

Ici , Messieurs, je suis épouvanté de ce que je dois dire, et ma pensée, toute retenue qu'elle est dans mon sein, s'inquiète d'elle-même et frémit avant de sortir. Je la dirai pourtant. Je la dirai sous l'œil de Dieu, certain que c'est mon devoir, et que le vôtre aussi , qui est de l'écouter aveo pudeur et respect, ne manquera pas de m'assister.

Ce n'est pas hors de l'homme, de la terre au ciel, ce n'est pas dans les substances capables de troubler la raison ni dans les tragédies du hasard qu'est la plus grande séduction de l'homme, sa première joie et sa plus poignante extase. Non pas au delà de lui et autour de lui, mais en lui-même, dans le cercle vivant de sa personnalité, il rencontre une chair palpable, une chair animée et sensible, qui tient à son âme , qui en reçoit les ordres, mais qui agit sur elle à son tour et lui offre un théâtre où elle peut appeler la vie du sein même de Dieu. Car Dieu ne nous avait pas donné la vie pour nous seuls, comme un trésor avare, incapable de se communiquer. La vie est, de sa nature, féconde; elle vient d'une source intarissable, et rejaillit par sa pente propre dans des générations sans fin. Celui-là donc qui

nous l'avait donnée, le Dieu qui a dit à tout ce qui est : Vivez et multipliez-vous, avait à plus forte raison fiait à sa créature d'élite le commandement de vivre au delà de soi en se transmettant à une postérité. Mais ce commandement, divin pour tous, Tétait bien autrement pour nous. Car, dans les autres, il ne s'adressait qu'au corps, à une organisation composée de parties qui peuvent se rompre et trouver dans leur division une semence d'elles-mêmes. Ici, dans l'homme, le fond de la vie était l'âme, l'âme une, simple, indivisible, incapable de se partager pour se donner, ayant enfin comme son auteur la nécessité d'être tout entière ou de n'être pas. Il lui fallait donc, à ce degré suprême de l'existence, une paternité semblable à celle de Dieu, et, comme Dieu, dans l'inaccessible lumière de son essence, se dit à lui-même, parlant à un autre que luimême : Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui, il fallait que l'homme, âme premièrement, et corps secondement, évoquât à la fois dans le même acte une âme et un corps vivants à son image, et pût leur dire aussi comme Dieu : Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui. Moment héroïque que l'homme a corrompu avec tout le reste, et où, sous les chastes voiles de l'affection, il a trouvé le secret d'un enivrement sans honneur, sans puissance , sans vie , mais qui va plus loin que la fureur : car si nous disons la fureur du jeu, nous disons le délire de la volupté.

Que n'avait pas fait Dieu pour élever ce mystère à la hauteur de sa nature et de sa fin ! Union sacrée des âmes sous le joug immortel d'un amour librement pro-

mis, plaisirs et devoirs à jamais communs , malheurs supportés ensemble , joies de la paternité tempérées par les soucis de l'avenir, mélange indicible de biens et de maux, la vertu partout pour soutenir les défaillances du cœur contre les retours et les hasards des ans : mais l'homme est plus savant dans sa corruption que la Providence dans sa pudeur. Il a brisé les liens, rejeté les obligations, et des sources mêmes de la vie fait jaillir la mort avec la volupté, coupe immense et sans rivages de la plus facile et de la plus populaire des passions! Car, dans les autres, l'homme ne se suffit pas à lui - même : il a besoin d'or pour se procurer l'extase de l'ivresse, iLen a besoin pour s'émouvoir et s'oublier dans le drame du jeu ; et les satisfactions de l'orgueil en réclament bien davantage encore. Mais ici l'homme n'a besoin que de lui-même : il est à la fois Je théâtre, l'objet et l'instrument de sa passion, et, comme le dernier mot de la vérité dans la prophétie de saint Jean est celui-ci : Qui a soif, qu'il vienne, et qui veut boire de Veau de la vie, qu'il la reçoive pour rien (1), le dernier mot de la nature déchue , en ouvrant à l'humanité l'abîme de la dépravation , est celui-ci : Venez, et buvez gratuitement. Ah ! ma pensée succombe, et je dirais que le vertige me prend à cette hauteur où le vice m'a mené, et d'où je contemple dans son histoire d'hier et dans son règne d'aujourd'hui le naufrage des âmes. Moi, comme vous, fils de la liberté et fils de la passion, un pied sur cet abîme qui a été le

(1) Apocalypse, chap. «2, vers. 17.

mien et qui peut le redevenir tout à l'heure si la grâce divine m'abandonnait, je me sens étourdi et tremblant, mon regard se trouble, et ma main cherche à terre le caillou dont saint Jérôme frappait sa poitrine lorsque ce grand homme, au fond des déserts, mal rassuré par le travail et la solitude contre les souvenirs de sa jeunesse, croyait voir les beautés de la Rome païenne passer et repasser devant ses cheveux blanchis pour les solliciter encore et les déshonorer.

Mais du moins, Messieurs, l'homme a-t-il trouvédans cette voie la félicité qu'il y cherchait? L'humanité, abreuvée de passions, est-élle contente d'elle-même, et le Dieu qui la regarde du haut d'une croix lui donne-t-il un spectacle de misère qui lui soit inconnu , ou bien est-ce la représentation fidèle de ses maux qu'il a prise sur lui-même pour l'instruire et la rappeler? Il est important que nous le sachions : car, bien que le but dernier de l'homme ne soitftas la félicité seulement, mais la perfection et la félicité , si réellement les passions le rendaient heureux dès ici-bas, ce serait contre la doctrine de la vie telle que l'Évangile nous l'expose , une arme dont je ne dissimulerais pas la portée.

Voyons donc le monde, et pesons son bonheur. Voilà des siècles qu'il y travaille. La nature, à la longue, n'a rien pu lui dérober de ses secrets ; il les a pénétrés tous, appliqués tous à son profit , et quant aux passions , il est manifeste que, malgré la différence des temps et des mœurs, aucune ne lui a manqué jamais. Le monde est à l'âge d'homme; on peut lui promettre des siècles plus fortunés que ceux dont il a joui, mais non pas une autre

âme , un autre corps, une autre terre ni un autre ciel ; et par conséquent le sort que lui ont fait tous ces éléments de sa vie entre les mains de ses passions ne saurait différer essentiellement du sort qu'ils lui feront à l'avenir. J'écoute donc le bruit du monde. Comme un pâtre errant dans une forêt profonde et silencieuse entend quelquefois, sous l'effort du vent qui se lève, un gémissement se produire , ainsi le monde a des voix qui sortent de ses générations, et chacun de nous, enfant perdu de la foule , peut écouter dans sa pensée le bruit de ses pères et de ses contemporains. Quel est-il? Est-ce une plainte? est-ce un cantique? Dites-le-moi vous-mêmes, vous, partie de ce monde, dites -moi le son que vous rend la vie dans le secret de votre conscience. Mais peut-être en êtes-vous les heureux, et, si vaste que soit cette assemblée, peut-être, à cause du rang et de la fortune, n'a-t-elle pas le sens des maux de l'humanité , parce qu'elle n'en a pas le poids. Sortons d'ici , non pour voir l'homme , mais pour le voir dans tout le naturel de sa destinée. Le voilà I ah ! oui , le voilà ! c'est bien celui que le proconsul romain montrait au peuple il y a dix-huit siècles, les épaules couvertes de sang et de pourpre , les mains liées sur un sceptre de roseau , la tête ornée d'épines tressées en couronne : je le reconnais. Les siècles ne t'ont pas changé, mon fils, tu portes le même manteau, le même sceptre, la même couronne, et, si la croix ne t'attend plus , c'est que tu n'as pas cessé d'y être attaché.

Faut-il vous en dire plus? A quoi bon les images devant les réalités? Les plus amoureux de l'homme et

de ses passions ne nous accusent pas de charger le tableau de ses misères, ils nous reprochent seulement de n'en pas prophétiser la fin. Ils disent que le paradis terrestre n'est pas en arrière de l'homme, mais devant lui, et qu'il ne lui faut que marcher pour l'atteindre et y trouver son repos. Toutes les philosophies, comme tous les partis , sont d'accord sur les souffrances humaines, et c'est seulement sur leur cause et. sur leur remède que porte l'hostilité des opinions. Aujourd'hui surtout, par un sentiment de fraternité sorti du christianisme , l'attention est plus éveillée qu'elle ne le fut jamais sur la grandeur de nos maux. Les heureux du paganisme s'en préoccupaient peu ; retirés, autant qu'ils le pouvaient, de l'holocauste où se consume l'humanité, leur vue n'atteignait qu'eux-mêmes, et le gémissement du reste ne leur parvenait que comme l'instrument ou l'assaisonnement de leurs plaisirs. Les siècles chrétiens ontamené d'autres sentiments. Le mondequi jouit s'intéresse au monde qui souffre, et les larmes du pauvre, recueillies dans des mains charitables, retombent sur le cœur du riche pour le purifier. Nous croyons au malheur, et nous voulons le détruire autant que la Providence nous le permettra. Mais , pour le détruire ou le tempérer au moins il est nécessaire d'en connaître la cause. L'Évangile en accuse les passions ; d'autres en accusent les vices de l'organisation sociale : c'est l'un des grands débats de cet âge.

Assurément, Messieurs, l'ordonnance de la société n'est pas étrangère aux biens et aux maux de la vie humaine. De même qu'un corps puise dans ses organes,

s'ils sont heureusement disposés, un élément de sienêtre et de durée, le corps du genre humain trouve dans des lois justes un moyen de force, de grandeur et de prospérité. Maisy a-t-il deslolsqui résistent aux mœurs, et des mœurs qui résistent aux passions? Les lois sont l'expression de la volonté qui règne; les mœurs sont le résultat du cœur de tous, et, si le cœur de tous est corrompu, quelles seront les mœurs? Les mœurs de l'orgueil, c'est l'ambition, la haine, la vengeance, le mépris du pauvre, l'homicide et la guerre; les mœurs de la volupté , c'est la dégradation des sens et de l'intelligence , la flétrissure de la jeunesse, l'oppression de la femme, la dissolution du lien conjugal et de la famille. Que faire d'un peuple où ce sont là les mœurs, et quelle organisation y sèmera la paix et la félicité? Aussi, jusqu'à ce jour, toute législation a eu pour but non pas seulement de régler les intérêts, mais de réprimer les passions ; non pas seulement d'établir un ordre matériel, mais de fonder l'honneur et la vertu. C'a été l'œuvre de Solon comme celle de Moïse, et la loi des Douze Tables parlait au Gapitole comme l'arche sainte au Sinaï. Il n'y avait de différence que dans la mesure et l'élévation. La loi humaine a pu fléchir par ignorance et par faiblesse; mais partout, en proclamant le droit , elle a proclamé le devoir.

Or la proclamation du devoir, cette proclamation sans laquelle aucune société n'a vécu même un jour, que veutelle dire, sinon qu'il y a dans l'homme des sacrifices à faire? Et pourquoi y a-t-il dans l'homme des sacrifices à faire, sinoiuparce que ses passions sont opposées au

bien de tous?. Car, si elles ne leur étaient pas opposées, dans quel intérêt et de quel droit lui demanderait-on de les sacrifier? Il doit les sacrifier, parce que de l'expérience commune il résulte qu'elles sont contraires au bonheur commun. Sans doute la loi humaine ne va pas aussi loin dans ses rigueurs que la loi divine : elle ne le pourrait pas, quand elle le voudrait. Le cœur est un asile qui lui est étranger, et, impuissante à s'y faire obéir, elle ferme les yeux sur les mystères qui s'y passent comme sur les actes qui n'attaquent pas trop directement l'ordre dont elle est la sanction. Mais sa voix n'en est pas moins d'accord avec la voix de Dieu pour accuser les passions des maux du genre humain. Le monde n'est pas heureux, tous en conviennent, et tous aussi, par l'organe des lois qu'ils subissent, confessent que les passions où ils cherchent leur bonheur sont la source des misères où se débat l'humanité.

Il est vrai que , dans ces derniers temps , une école , si on peut l'appeler ainsi, n'a pas craint de rejeter sur les lois elles-mêmes les maux qu'engendrent les passions. Elle a dit des penchants de la nature , sans en excepter aucun, qu'ils sont légitimes aux yeux de la vérité, même saints, et que le mal vient seulement d'un défaut de régularité et d'harmonie dans leur satisfaction. Pensez un crime issu de l'orgueil ou des sens, il n'est crime que par la loi qui lui fait obstacle et ne lui a pas trouvé sa place et son utilité dans l'organisation des besoins. Ai-je à m'occuper, Messieurs, de cette métaphysique de la dépravation? Elle nie un des éléments de* la pensée et de la vie humaine, la notion du devoir :

or toute doctrine qui nie un élément de l'homme , quel qu'il soit, n'est pas une doctrine, mais un jeu d'esprit qui ne serait que ridicule s'il ne pouvait devenir sanglant.

L'humanité vit sous des lois, les loi» sont assises sur l'idée du devoir, le devoir suppose un sacrifice, le sacrifice s'adresse aux penchants les plus chers de l'homme, ne lui laissant intacte que sa raison, où lui-même reconnaît et consacre le glaive qui mutile son être pour le sauver.

Telle est la pensée du genre humain sur les passions : il les adore dans son cœur parce que son cœur est corrompu ; il y cherche sa félicité, parce qu'il craint d'aller à Dieu, qui en est le siège invisible; mais il les combat dans ses codes, parce qu'il lui faut vivre enfin, et qu'aveugle autant qu'il le peut, il ne peut l'être assez pour méconnaître dans les calamités communes le ravage de sa corruption. Ce n'est donc pas l'Évangile seul qui vous parle ici, mais vous-mêmes , vos lois, vos mœurs, l'opinion publique, la raison manifestée dans les œuvres les plus hautes et les plus durables, tout enfin, excepté ce qui ne périt pas non plus en vous , le mal que vous avez reçu avec la vie et que vous transmettez avec la vie à votre postérité.

Mais était-il besoin, Messieurs, pour convaincre les passions d'être les auteurs de nos maux, de s'adresser par un circuit au témoignage des législations qui en répriment les excès? Ne pouvions-nous les prendre sur le fait, soit dans l'histoire, soit autour de nous, soit en nous-mêmes? Leurs terribles stigmates ne sont-ils pas

visibles partout, et faut- il des raisonnements là où le regard est assiégé de palpitantes réalités? Vous ne voyez pas seulement vos maux , vous en voyez la cause : c'a été Tune des volontés de Dieu que la cause se révélât sous le phénomène qu'elle produit. Regardez donc.

Qui est ce jeune homme? D'où vient que son regard est terne, ses joues sans couleur et creusées, ses lèvres tristes, sa tête morne? La jeunesse est le printemps de la beauté; Dieu, qui est toujours jeune parce qu'il est toujours beau, a voulu dans nos premières années nous donner quelque chose de la physionomie de son éternité. Le front du jeune homme est le resplendissement du front de Dieu , et il est impossible de voir une âme vierge sur un visage pur sans être ému d'une sympathie qui contient de la tendresse et du respect. Or ce don si grand, ce don qui précède le mérite, mais non pas l'innocence, Dieu l'ôte à qui en abuse dans de précoces passions que je ne veux plus même nommer. Le vice s'imprime sur cette chair brillante qui touchait le cœur; il y trace des plis honteux, des rides prématurées et accusatrices, je ne sais quoi de caduc qui n'est pas le signe du temps ni des méditations de l'homme voué à d'austères devoirs, mais l'indice certain d'une dépravation qui a passé en dévastant. Le sillon gagne avec l'opprobre; et l'on voit ces ombres apparaître parmi nous , transparentes et vides , comme si déjà le jugement dernier les avait atteintes et les présentait sans voile au mépris de la terre et du ciel.

Ainsi en est-il de toutes nos passions : chacune a son châtiment terrestre et révélateur, destiné à nous ap-

prendre que leur route est fausse, et que la félicité n'est pas au terme des joies qu'elles nous causent. Si la volupté tue la jeunesse et la vie , le jeu renverse au milieu d'atroces angoisses les fortunes les plus assurées, et l'ivresse, à force de donner des secousses à la raison , dégrade l'intelligence, dont elle est le premier flambeau , et l'approche d'un hébétement que dédaignerait l'animalité. L'orgueil, que l'on croirait plus froid , a cependant des orages cachés sous ses glaces , comme ces mers du pôle où les vents peut-être ont moins de prise et d'action , mais qui , à des moments donnés, dissolvent leurs masses inertes et semblent annoncer au monde l'écroulement de ses bases. Les haines et les vengeances couvent sous l'orgueil mécontent, et l'ambition trompée a des saisissements douloureux qui navrent jusqu'à la mort les hommes tombés. Ce sont là, Messieurs, nos spectacles de tous les jours au dedans et au dehors de nous. Notre âme en est le premier théâtre , le monde nous le présente agrandi, et l'histoire, fidèle aux ordres de Dieu, écrit sur les ruines de Tyr et de Babylone les désolations du passé et les menaces de l'avenir.

Mais ce n'était pas assez des malheurs ordinaires de l'homme et de l'humanité pour nous instruire de la fin des passions. Dieu leur a préparé d'autres avertissements. En foutes choses il y a une catastrophe. De même que la vie se dénoue par la mort; de même qu'un drame se clôt par une péripétie qui est le résultat des ressorts compliqués mis en jeu par l'esprit du poète : de même , dans le drame des passions dévoyées de Dieu 9

il doit y avoir un coup suprême, quelque chose d'éclatant, d'inouï, devant quoi pâlisse toute malédiction , même le signe de Caïn, ce premier meurtrier, afin que toute créature raisonnable ne puisse douter que Ta vie et la félicité ne sont pas là , mais que là , au contraire , est le chemin des ruines qui ne se réparent plus. Jeunes gens qui m'écoutez ce matin , et qui ce soir écouterez vos vices, vous ne serez pas tous atteints de la foudre. Les anciens disaient qu'elle affecte de tomber sur les hautes cimes, comme si le maître du tonnerre était jaloux de leur élévation, ou qu'il voulût, en les frappant, donner une leçon à l'orgueil : ainsi en est-il de tout ce qui est extraordinaire. Il y a dans le malheur, comme dans le génie et la vertu, un point sublime où tout homme n'arrive pas, et il est rare d'être la victime choisie d'une grande expiation. Je ne sais donc pas qui de vous, dans le nombre, doit payer à la justice de Dieu la rançon des autres; mais, quand la nuit de l'Egypte sera venue, quand l'ange exterminateur passera, il en saura plus que je ne sais, et il ne se trompera pas sur ceux qui lui sont déjà prédestinés. Avant cette nuit pourtant , avant ce glaive qui marche et que nul ne voit, vous pouvez encore m'entendre et réfléchir sur vous.

Vous l'avez éprouvé, la joie qui naîtdes passions n'est pas sans retour. Une fois l'enivrement évanoui, il reste dans l'âme un étonnement douloureux, un vide amèrement senti. On peut le combler de nouveau par de nouvelles secousses ; mais il arrive qu'il se reproduit plus vaste qu'auparavant, et cette succession pénible entre

des jouissances extrêmes et des affaissements profonds, entre des éclairs de bonheur et l'impuissance d'être heureux, engendre à la longue un état continu de tristesse: Le mystère de la tristesse est le contre-pied de celui de la joie. La joie résulte d'une dilatation et d'une exaltation de l'âme ; la tristesse resserre le cœur et le rapetisse. Ne dites plus à l'homme qui en est atteint: Regardez ce beau jour. Ne lui dites plus: Écoutez cette douce musique. Ne lui dites même pas : Je vous aime. La lumière, l'harmonie, l'amitié, tout ce qui est charmant et bon ne fait qu'irriter sa blessure secrète. Il est dévoué aux mânes, et tout lui apparaît comme dans un sépulcre où l'air lui manque et dont le marbre l'étouffé. Mais ce n'est là que l'aurore de l'expiation. Comme la joiô n'est pas le terme de la félicité sentie, la tristesse n'est pas le terme de l'infélicité goûtée. Au delà de la joie estl'extase, au delà de la tristesse est le désespoir. Il vient un moment où toutes les puissances de l'homme, rassasiées, lui donnent l'invincible certitude du néant de l'univers. Cet univers si vaste, l'ombre de l'infini, en tombant dans un cœur qui n'a plus d'espace, perd lui-même le sien. Autrefois il ne fallait au désespéré qu'un demi -sourire pour lui ouvrir des perspectives sans bornes; aujourd'hui l'adoration de la terre ne le toucherait pas. Il la jugerait ce qu'elle est, rien. Car ce n'est pas la conception qui lui manque, il est dans la pleine lucidité de son entendement. Ce n'est pas même la vérité, car la vérité de l'univers n'est rien. Ce qui lui manque, c'est de croire et d'être ému, c'est de voir Dieuderrièreles choses, eide sentir sous le vêtementqui

nous le cache Fonction de sa beauté. Il ne la sent pas. Au contraire de ce vivant qui était attaché à un mort, c'est lui qui est le cadavre. Il transporte sa misère à la vie qui l'étreint, et les palpitations de la réalité ne sont plus pour lui que le son d'une horloge qui lui mesure son agonie. On pourrait croire, tant ce supplice volontaire est affreux, qu'il n'existe pas ; mais, hélas ! le désespoir, comme l'extase , est nommé dans toutes les langues, et nous en avons tous les jours dans un acte célèbre, qui est à la fois sa preuve et son effet, un témoignage trop authentique, s'il est vrai que le sang répandu soit le dernier sceau de la vérité.

Le désespoir a son martyre. Quand l'homme ne croit plus au monde présent, et que le monde futur ne lui est pas apparu pour le soutenir, la vie lui devient un insupportable fardeau. Qu'est-ce que vivre quand tout est mort? Qu'est-ce que vivre quand la vérité ne touche plus l'intelligence, ni l'amour le cœur, quand les sens eux-mêmes sont dédaigneux de la volupté, ce dernier asile de l'espérance et de la foi? Un regard fixe, mais sans vue, tient immobile le désespéré. Il écoute, et nul bruit ne lui arrive; aucun ami n'ouvre sa porte, aucune main ne touche plus la sienne. Un abandon infini répond à l'abandon qu'il fait de lui-même. C'est alors que l'ange des jugements lève son glaive; mais il ne frappera pas, il a l'ordre de ne pas frapper. Le coupable doit être le bourreau , et se retrancher dans un supplice sans remords une vie sans valeur.

Peut-être, Messieurs, pensez -vous que c'est ici la catastrophe que je vous annonçais comme le châtiment

suprême des passions. Vous vous tromperiez. Il y a dans le désespoir un reste de la grandeur humaine , parce qu'il y entre un mépris de toutes les choses créées, et par conséquent une marque de l'incomparable étendue de notre être. Le suicide aussi, tout lâche qu'il est par l'abdication du devoir de vivre , qui renferme tous les autres, est cependant un acte de liberté et de haute souveraineté sur nous-mêmes ; on en a vu des exemples qui n'ont pas séduit la postérité , mais qui lui ont arraché comme un désir de pardon. Il faut à Dieu et à l'homme une autre vengeance que celle-là, une vengeance où l'opprobre soit sans mesure et l'exemple sans rival. La mort, quelle qu'elle soit, n'est que la séparation de l'âme et du corps , le vestibule douloureux de l'immortalité ; il y a une autre mort, une mort vivante, qui atteint non pas seulement le lien des deux substances dont se compose notre unité personnelle, mais qui, s'attaquant à l'esprit seul, y démêle encore la possibilité d'une ruine, et sait l'y accomplir. puissance du mal et du néant ! Infortune inénarrable de ce grand ouvrage que Dieu a fait en l'homme ! Nous avons vu des rois tomber, des gloires se flétrir, Homère conduit par un enfant, et Bélisaire tendant son casque à l'aumône ; mais sur le front du poète aveugle et des rois découronnés, subsistait le rayon divin. On pouvait plaindre, on admirait encore : c'était le soleil penché sur l'horizon , mais laissant derrière lui le crépuscule du soir, présage de l'aurore du matin. Même dans l'ange réprouvé, la tradition nous dit qu'il survit quelque chose de la majesté perdue, et que sous les cica-

triées de la foudre, l'œil discerne l'antique élévation du premier-né des esprits. Pourquoi Dieu a-t-il fait pour nous une chute où ne subsiste rien du passé? Est-ce que notre orgueil est monté plus haut que celui de toutes les créatures, et devions -nous seuls nous enfoncer comme Babel dans une poudre sans honneur? Le voici donc, ce roi du monde , le cèdre des hautes montagnes; voici l'homme tel que les passions nous l'ont enûn créé. Il y avait dans son intelligence un flambeau qui lui montrait plus haut que lui la vérité, la justice, la bonté, l'espace illimité de l'être et son éternelle durée : c'était la raison. Image incompréhensible de la raison divine, la nôtre est en nous le principe de toute compréhension , le point par où nous touchons à Dieu, en nous éloignant à l'infini des sphères mesurables. La raison est l'homme en possession de lui-même et de Dieu. Gomment peut-elle s'éteindre? Gomment l'homme vivant perd-il tout à coup la conscience de sa vie spirituelle et morale, jusqu'à ne plus suivre la trace des pensées qui lui restent , comme un chasseur à qui échappe la proie qu'il veut poursuivre encore? Je ne sais. Dieu seul connaît l'endroit où il frappe , le ressort qu'il brise : pour nous, spectateurs et victimes, nous voyons sans comprendre , et nous pleurons sans nous instruire. Comme le roi superbe qui se disait: N'est-ce pas là cette grande Bàbylone que y ai bâtie dans ma force et dans ma gloire pour être la maison de mon règne (1), et qui , frappé de Dieu tout à coup, fut jeté

(1) Daniel , chap. 4 , vers. 27.

de son trône au-dessous même des animaux domestiques, ainsi voyons-nous périr dans l'opprobre de la démence des esprits qui , la veille encore, consultaient du regard les astres du ciel et les écueils de la pensée. Maintenant le fil de la vérité s'est rompu pour eux : la mémoire leur en présente encore les matériaux ; ils écoutent, ils parlent, ils unissent des mots l'un avec l'autre, mais sans que les idées répondent à cette liai* son par leur accord logique, semblables à un palais dont une catastrophe subite aurait détruit l'ordonnance, et dont les pierres, douées de mouvement, chercheraient en vain la place qu'elles occupaient autrefois. Spectacle indicible de misère t ces malheureux n'ont pas l'instinct de la brute, et ils n'ont plus la lumière supérieure de l'homme. Ils grandiraient s'ils pouvaient descendre, «nais ils ne le peuvent pas. La figure humaine leur reste avec une effroyable diminution de sa physionomie, et les lueurs d'intelligence qui y errent encore ajoutent à leur déchéance le caractère tragique d'une dérision.

Je n'ai pas besoin de vous prouver que cette lèpre intellectuelle a pour cause les égarements des passions . La médecine l'a dit assez haut pour qu'il soit inutile de le répéter ; et, si quelquefois l'hérédité l'inflige à un innocent, c'est une aggravation d'un châtiment primitif due aux lois générales qui président à la transmission de la vie. Les passions tendent, de leur nature, à affaiblir la raison, parce qu'elles vont contre ses ordres et ses clartés; elles ont même leur racine la plus vive, quand elles sont tout à fait corrompues, dans un besoin d'é-

teindre cette lumière sacrée qui éclaire tout homme venant en ce monde. Faut-il s'étonner qu'à la longue, et dans de certains cas, elles obtiennent leur but dénaturé, et que la raison s'écroule sous leurs efforts parricides? La démence précède immédiatement la damnation éternelle, non pas en ce seusqwe toute intelligence déchue soit à jamais réprouvée, mais en ce sens qu'elle est l'image la plus effrayante et la plus parfaite de l'âme séparée de Dieu. L'enfer aura de plus grandes douleurs, il n'aura pas peut-être de plus haute dégradation.

C'est par la quantité des démences et des suicidesqu'il faut juger de la misère morale d'un peuple. Car, bien que ce châtiment soit une exception, il est cependant proportionné au nombre et à la force des passions qui agitent les multitudes. Desmœurs pures, des ambitions calmes, affermissent chez un peuple les organes de la pensée avec ceux de la vie; l'exaltation paisible de la vertu y remplace les enivrements de l'orgueil et les secousses de la volupté ; et, si elle ne peut leur épargner tout malheur, le malheur trouve en eux du moins un tempérament capable de lui résister. Mais quand une nation s'énerve dans les jouissances et s'exalte dans les convoitises, sa constitution décline avec rapidité, et, aux premiers coups de la fortune, on voit ses enfant?, inaccoutumés à la lutte et à la douleur, se laisser prendre au dégoût de la vie , ou bien succomber aux assauts de la démence. C'est à vous, Messieurs, en jetant un regard sur vos contemporains, de décider par cette règle de leurs progrès dans la vraie civilisation. Peut-être y

trouverez*- vous d'illustres sujets de crainte, peut-être aussi, en présence de ces calamités dont les générations héritent avec tout le reste, vous plaindrez -vous que Dieu nous ait fait dans les passions un don aussi périlleux, pour ne pas dire aussi fatal; vous regretterez que la liberté ne nous ait pas été donnée toute seule, et qu'à côté d'elle , puissance si pure et si élevée, les passions aient assis leur empire tumultueux. Mais ce serait une plainte injuste, un regret d'esclave : si vous étiez libres sans être passionnés, vous accompliriez sans doute le bien, mais vous ne l'aimeriez pas assez. La passion dans l'homme est le glaive de l'amour, et celui qui voudrait le lui ravir à cause des maux dont il est l'instrument , serait semblable à l'infortuné qui voudrait briser la lyre d'Homère parce qu'Homère a chanté les faux dieux. Ah ! ne brisez pas la lyre ! prenez -la des mains du poète aveugle , et chantez sur elle le nom, les bienfaits et la gloire du Dieu visible. Chantez, la terre vous écoute et le ciel vous répond; car la lyre d'Homère est aussi la lyre de David, et la passion qui tue l'homme a sauvé le monde au Calvaire.

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