‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 5 sur 17 · DE LA VIE MORALE · texte numérisé non relu

DE LA VIE MORALE

Monseigneur , Messieurs ,

Le but et l'obstacle de la vie nous sont connus. Le but, c'est Dieu; l'obstacle, ce sont les passions. Par conséquent tout le jeu de la vie est désormais entre le but et l'obstacle; car, la vie étant un mouvement vers le but, elle ne peut y atteindre qu'en franchissant l'obstacle par une lutte sérieuse avec lui.

C'est donc, à présent, le spectacle de cette lutte qui est le spectacle de la vie ; et , comme la liberté , vous l'avez vu, est la puissance adverse des passions, il s'ensuit que c'est entre celles-ci et celle-là que le combat doit se livrer, et se livre en effet.

Là, Messieurs, dans la rencontre de ces deux forces, dans leur union légitime sous l'empire du devoir ou dans leur guerre plus que civile, puisqu'elle est la guerre de l'àme contre l'âme, est toute l'histoire humaine. C'est la vôtre, c'était celle de vos ancêtres, ce sera celle de votre postérité. Que j'ouvre une âme, et que j'y lise, T. v. 2*

je n'y verrai que cela; que j'ouvre les annales du genre humain , à quelque page que ce soit, je n'y verrai pas autre chose. Quand les Grecs franchissaient leur mer pour descendre aux rivages de Troie , c'était la première lutte fameuse de la liberté contre les passions. Quand les Perses vomissaient sur la terre sacrée de la Grèce les bataillons infinis delà servitude, c'était la liberté qui les attendait aux champs de Marathon et sur les flots de Salamine. Quand Jésus -Christ vint au monde, c'était la liberté, la puissance du bien à sa plus haute expression, qui descendait du ciel pour combattre au Calvaire et y étreindre d'une main vigoureuse et divine les passions invétérées sous lesquelles pliait l'humanité.

Telle fut l'histoire de nos pères, telle est la nôtre. J'ignore qui demeurera le maître un jour, si le règne de la justice s'établira dans le monde, ou si c'est, au contraire, le mal qui triomphera; mais, quel que soit le résultat suprême, que la justice succombe ou qu'elle l'emporte ici-bas, j'en laisse à Dieu le jugement et le secret, content, quoi qu'il arrive, d'avoir pris dans la bataille une part dont je ne me repentirai jamais; d'avoir suivi, ardent et sincère, les enseignes de la liberté et le parti du bien, me souvenant, si nous devons périr une fois, de ces paroles magnanimes arrachées à un écrivain sceptique par la toute-puissance de la vérité : c II y a des défaites triomphantes à l'envi des victoires, et ces quatre victoires sœurs, Marathon, Salamine, Platée et Mycale, les plus belles que le soleil ait vues de ses yeux , n'osèrent jamais opposer toute

leur gloire ensemble à la gloire de la défaite du roi Léonidas au pas des Thermopyles. »

Que ce soient les Thermopyles qui nous attendent, la victoire ou la défaite, entrons courageusement, Messieurs , dans l'arène où se passe la lutte , non comme des spectateurs oisifs, mais comme des spectateurs dont la fortune se décide sous leurs yeux , et qui ont euxmêmes une main dans Faction qui va les perdre ou les sauver. Apprenons, à l'heure où nous sommes du combat, la stratégie qui doit nous donner l'empire, l'empire sur nous d'abord, et, si nous ne sommes pas assez heureux pour en faire part aux autres, un empire qui ne sera que le nôtre sur nous, mais qui, même dans cette étroite limite, nous suffira devant Dieu.

Si la liberté était toute seule , elle serait sans doute vaincue ; car, bien que la liberté soit lapuissance d'agir, le ressort même intérieur de l'activité, et par conséquent la première force, cependant la passion , malgré son caractère subordonné et passif, comme son nom l'indique, renferme une séduction qui va jusqu'à P entraînement, séduction vive, entraînement énergique, qui a naturellement de l'avantage sur une faculté qui ne s'émeutpas. Mais aussi, grâce à Dieu, la liberté n'est pas toute seule; elle a un ancêtre qui combat toujours avec elle et pour elle; cet ancêtre, c'est la lumière. La liberté, en effet, n'existerait pas si elle n'était conduite et soutenue par un principe lumineux. L'être inférieur, Tanimal guidé par l'instinct, ne la connaît pas; en lui, l'instinct et la passion ne sont qu'une même chose, et, quoi qu'il fasse , il obéit à une impulsion fatale qui le

gouverne et le maintient dans la sphère où Dieu l'a placé. Il n'en est pas ainsi de l'homme : doué, il est vrai, d'instinct et de passion, en tant qu'il est uni à un corps , et soumis par là au joug des choses sensibles , il s'élève jusqu'à Dieu par la lumière de la raison, et, dans cette faculté de connaître si haut et si loin, il prend un point d'appui contre les appels de la servitude; sa liberté se nourrit dans la contemplation de l'Être souverain par excellence , et , s'il ne perd pas de vue la terre où ses membres le retiennent attaché , il gravite du moins vers l'orbe intelligible où la toute-puissance elle-même est réglée par une loi de justice. C'est la vue de cette loi qui est le rempart où s'appuie notre liberté pour se défendre contre l'assaut des passions.

Dieu, qui est l'activité première et infinie, Dieu a-t-il dans sa nature quelque chose qui dirige son vouloir et ses actes, ou bien, dominateur arbitraire de ce qu'il veut et de ce qu'il fait , est-il immuablement assis dans l'autocratie d'un caprice éternel? Si Dieu n'a rien en lui qui dirige son vouloir et ses actes, il est manifeste qu'il agit au hasard, sans motifs dont il puisse se rendre compte, et par conséquent sans raison. Or, agir sans raison, c'est être à l'état de démence, ce qu'il est impie et absurde d'affirmer de Dieu. Dieu donc, qui esU'activité première, est aussi la première raison. Il voit ce qu'il fait , et pourquoi il le fait. Sa lumière ne circonscrit pas sa puissance, parce que l'infini ne saurait limiter l'infini : elle la pénètre de toutes parts , et l'immensité de l'une est égale ou plutôt intime à l'immensité de l'autre. Tout acte de la souveraineté divine est

aussi.un acte de la raison divine ; et c'est pourquoi Platon, voulant nommer Dieu, l'appelait Logos; Cicéron, Summa Ratio; l'Évangile, Verbum. Mais cette raison qui dirige Dieu dans son vouloir et dans ses actes, et qui par conséquent est sa règle, que lui manque-t-il pour que nous lui donnions un nom vénéré parmi nous , et cependant étrange quand il s'agit de Dieu, je veux dire le nom de Loi? Dieu porte-t-il en lui-même sa loi , une loi dont il n'est pas plus l'auteur qu'il n'est l'auteur cfe son existence, mais qui fait partie de son essence incréée , et qui , dans son reflet sur nous et sur les choses, est la source universelle de la justice et de l'équité? N'en doutez pas, Messieurs, et, pour le comprendre, entendez saint Thomas d'Aquin vous donner, d'après Aristote, la définition de la loi : La loi, dit-il , est la règle et la mesure des actes : or c'est la raison qui est la règle et la mesure des actes, parce que c'est la raison qui est le premier principe de l'activité dans les êtres raisonnables (i). La loi et la raison sont donc une même chose, et saint Augustin, appliquant à Dieu cette admirable identité, n'hésite pas à conclure que Dieu est la loi éternelle parce qu'il est la souveraine raison (2). Nous sommes loin, vous le voyez, de cette définition parricide que Justinien donnait de la loi : La loi est ce qui plaît au prince (3). Heureusement, elle n'est même pas ce qui plaît à Dieu, mais ce

(1) Première-Seconde, question 40, art. 1.

(2) Du libre Arbitre, liv. i, chap. 6.

(3) Digeste, liv. i, des ConsU du prince.

qui lui est éternellement présent comme juste dans l'immutabilité de son entendement.

Voilà la loi qui apparaît à notre liberté en face des passions qui l'abusent. De même que la liberté divine est conduite par la raison divine, la liberté humaine est éclairée par la raison humaine, ou plutôt créée par elle, puisque sans elle, la connaissance, la délibération et le choix lui manquent tout ensemble, il ne resterait à l'homme, avec l'instinct de l'animal, que l'impuissance d'une activité soumise aux seuls penchants. La raison crée notre liberté en nous révéiantDieu ; elle la dirige et la soutient en nous montrant en Dieu la loi sacrée qui lie Dieu lui-même à sa propre raison, et ne lui permet pas d'agir, fût-ce envers un grain de poussière, sans un motif puisé dans la contemplation de son essence, qui est à la fois et toujours vérité, justice et bonté. Je dis, fût-ce envers un grain de poussière, car la poussière a aussi en Dieu sa loi, la loi mathématique, qui préexistait à tous les corps, et déterminait dans la pensée divine leur nature, leur forme et leur action. Dieu pouvait ne pas les appeler à la réalité de l'être; il ne pouvait pas se soustraire à leur idée, et dans leur idée était contenue leur loi. C'est cette loi qui gouverne dans l'espace les mondes inanimés dont il est rempli, et la volonté créatrice, qui les y sema quand il lui plut et comme il lui plut, obéit pourtant à leur création même , qui fait de chacun d'eux la représentation d'un type éternel, et par conséquent nécessaire. Ainsi , jusque dans le mouvement des astres ou le cours des flots, la loi qui dirige se trouvée côté de la puissance qui veut, et l'harmonie de

l'univers n'est, d'un bout à l'autre , que le retentissement de la raison dans la liberté.

Que si la matière elle-même a en Dieu la loi intelligible, combien plus les intelligences ! Si les rapports des êtres sans spontanéité, sans vie, sans douleurs et sans plaisirs, sont réglés par des notions immuables qui font partie de l'entendement divin, combien plus les rapports des êtres qui pensent, qui veulent, qui aiment, qui souffrent et qui jouissent, appelés enfin par leur nature à la félicité et à la perfection ! Aussi la loi qui les régit, la loi morale, est-elle aussi supérieure à la loi mathématique que l'esprit l'est au corps, les êtres libres aux êtres serfs. La loi mathématique est la loi de la nécessité , la loi morale est la loi de la liberté. Elle n'entraîne pas mécaniquement, elle décide par persuasion; elle ne produit pas un ordre muet et impassible, mais un ordre vivant, dont la beauté touche le cœur parce qu'elle vient du cœur. Dieu , qui est assujetti à la loi mathématique quand il crée ou entretient des corps, y est intérieurement étranger par lui-même, puisque rien en lui n'est matière; mais la loi morale est la sienne propre, sa raison appliquée à lui-même avant de l'être aux intelligences créées, et en descendant de lui sur nous, elle peut changer de nom, mais non pas être pour nous ce qu'elle n'est pas pour lui. Il y avait une loi à Athènes, une autre à Rome; il n'y en a qu'une pour l'humanité et la Divinité. Aussi Dieu, dans ses Écritures, parle-t-il comme un être qui traite avec nous et qui est lié par ses engagements comme nous le sommes par les nôtres. Les hommes, dit saint Pau], jurent par implus grand

qu'eux, et la fin de toutes leurs controverses est une affirmation appuyée du serment. C'est pourquoi Dieu, voulant montrer aux héritiers de ses promesses l'immutabilité de sa pensée, y a joint aussi le serment, afin que, par ces deux choses où il est impossible à Dieu de faillit, nous ayons dans sa parole une inébranlable consolation (1).

Mais la loi morale ne lie pas seulement la liberté en lui montrant sa route, et dans sa route son devoir, elle est aussi la mère du droit : c'est-à-dire que, faite pour des êtres libres, elle n'a pas pour but de les asservir, et que, si elle leur interdit des vouloirs et des actes injustes, elle leur manifeste aussi, en les garantissant, les vouloirs et les actes qui sont l'inaliénable patrimoine de la liberté des esprits. Principe et révélation du devoir, elle est en même temps le principe et la révélation du droit, et ces deux termes qui la constituent, sortis de la même source, égaux entre eux, inséparables l'un de l'autre, vont ensemble de Dieu à l'homme et des générations aux générations, répandant sur toute vie intelligente l'équilibre des forces, et produisant au sein de l'univers moral cette harmonie que je saluais tout à l'heure en présence de l'univers physique, et que j'appelle encore une fois , sous un autre point de vue , le retentissement de la raison dans la liberté.

Mais la raison unie à la liberté , si grande et sainte alliance soit-elle, est-ce assez pour nous défendre des passions et nous ouvrir le chemin de notre fin dernière?

(1) Épitre aux Hébreux, chap. 6, vers. 16, 17 et 18.

Dieu ne l'a pas cru. En effet, malgré la lumière que nous donne la connaissance de la loi morale il reste toujours entre les passions et la liberté cette différence, que les passions ont leur racine dans notre sensibilité extérieure et intérieure, tandis que la liberté est une simple force assise au centre spirituel de noire être et naturellement inclinée par le souffle véhément qui de nos sens passe à l'imagination, et remue avec les flots de notre sangles abîmes de notre esprit. Il fallait que la liberté fût secourue là où elle est attaquée, et que quelque chose lui vînt du cœur pour lui communiquer aussi le caractère et l'ascendant d'une passion. Cette merveille s'est faite, elle habite en nous. Là où les sens parlent, où l'imagination s'émeut, au point de rencontre de l'intelligence et de la sensibilité , une goutte divine a été versée un jour, au premier jour de nos chutes, et depuis, le bien qui était une lumière et une loi, est devenu aussi un goût, un sentiment, un attrait, une volupté, une ineffable joie quand l'âme y est fidèle, une poignante tristesse quand elle le trahit, le vestibule du ciel, enfin, ou le seuil béantdu lieu de malédiction : vous reconnaissez la conscience. La conscience est la raison inspirée par l'amour, sacré mariage, au fond du sanctuaire, des deux plus saintes choses entre celles qui ne sont pas Dieu.

Qui de nous, Messieurs, tout chair et sang qu'il est, n 'a pas joui dans sa conscience des chastes enivrements de la justice? Qui de nous, pressé d'une passion, n'a jamais préféré son devoir et goûté dans l'holocauste la présence inénarrable de Celui qui a éternellementjoint

ensemble la félicité et la perfection? C'est aux solitudes de la conscience que se passent les plus beaux mystères de l'homme. Là se réfugie l'innocence méconnue, la faiblesse opprimée, le malheur immérité; là tombent les larmes pures et les larmes vengeresses, et nul temple, si saint qu'il soit, nul sanctuaire, si béni qu'il ait été , n'est aussi proche de Dieu que la conscience du juste, et surtout du juste malheureux.

Ah 1 je commence à respirer ! je craignais que Dieu n'eût pas assez fait contre nos passions, et qu'amoureux par -dessus tout de notre liberté, il ne lui eût préparé, en l'abandonnant à elle-même, un trop difficile triomphe. Je me trompais de la plus grande des erreurs, de l'erreur d'un ingrat. Si nos passions sont multiples, s'il n'est aucun lieu de notre chair et de notre âme qu'elles n'étreignent de leurs illusions, nous avons aussi contre elles , à tous les points de notre être, une garde vigilante et sublime, la liberté, la raison, la conscience: la liberté au centre comme force, la raison au sommet comme lumière, la conscience entre l'une et l'autre comme sentiment, toutes les trois étroitement unies, et Dieu derrière elles, pour les soutenir encore de la secrète influence de son invisible majesté.

Cependant, Messieurs, l'homme reste vulnérable parce qu'il reste libre. Il peut, s'appuyant de sa liberté contre elle-même, méconnaître sa raison et trahir sa conscience.il peut abuser de sa force, éteindre sa lumière, étouffer ses remords, ne rien laisser debout en lui que des ruines foudroyées. Ce sera sa faute, j'en conviens ; et toutefois je m'afflige de voir une telle puis-

sance de destruction dans une créature aussi faible; je me demande si Dieu n'a pas préparé sur la terre un asile incorruptible à la justice, et s'il n'y a nulle part, en faveur de la conscience, un lieu tutélaire de notre infirmité. Ah ! j'y crois, je m'y réfugie d'avance contre moi-même, et, je le sais, je n'aurai pas besoin de sortir de l'humanité pour demeurer un homme. Si je trahis ma conscience, si Bacon de Vérulam, chancelier d'Angleterre , manque à l'honneur de sa magistrature, tout un peuple se lèvera pour le juger. La justice sortira de la foule, et le tribunal de Dieu s'y dressera vengeur en face de Westminster outragé. Que si le peuple, luimême, façonné par là servitude à la corruption, perd à son tour le sentiment du droit, il pourra bien descendre dans la tombe pour ne plus se relever, mais il n'emportera pas avec lui la conscience du genre humain. D'autres peuples, spectateurs ou instruments de sa chute, assisteront à ses funérailles, ils regarderont passer le cadavre avec mépris, et, légitimes héritiers de sa vie parce qu'ils seront devenus à sa place les représentants de l'honneur, ils chanteront avec foi le symbole du devoir, qui est aussi le symbole de l'immortalité. Si enfin , dans un moment fatal , toute la race humaine avilie cessait de croire à la justice pour ne plus croire qu'à l'intérêt et au plaisir, si jamais nos yeux devaient voir dans le monde l'abjecte unité de la dépravation, ah! croyez-le, et ne désespérez pas, croyez qu'il en serait de ce jour comme du jour qui précédera la résurrection du Sauveur : la conscience humaine a peut-être aussi des éclipses; mais si elle a des éclipses,

elle a aussi ses pâqùes, et le siècle du Christ s'est levé sur le siècle de Néron.

Oui, la conscience règne. Elle a précédé l'Évangile, et elle lui survit. Elle Ta précédé comme une aurore , elle lui survit comme une sœur. L'Évangile est le cri de la conscience de Dieu dans la conscience de l'homme, et, tant que Dieu vivra, tant que l'homme ne sera pas éteint, ce cri sera plus fort pour sauver que les passions pour perdre.

Mais les passions subsistent, et il faut les combattre si nous voulons les vaincre; car Dieu, en nous armant contre elles, n'a pas prétendu nous dégager du péril ni de l'effort. Il a fait de nous des causes. Or toute cause doit agir, et, quand elle rencontre un obstacle à son action, elle doit le soulever par cette énergie généreuse qui est le travail. C'est pourquoi le travail est la loi de la vie, la loi de toute création et de tout progrès, et nous le retrouvons ici, à l'entrée du monde moral, comme Dieu lui-même se l'était imposé aux sept jours où il produisit et ordonna l'univers , comme il nous l'avait imposé à nous-mêmes en nous remettant son œuvre et en nous disant : Dominamini , — gouvernez (1). Le travail, il est vrai, n'était pas alors ce qu'il est devenu pour nous. De même que notre âme était pure, la terre aussi nous était bonne, et nous régissions l'une et l'autre avec un sceptre qui n'était pas pesant. Le péché, qui a tout flétri, n'a pas laissé non plus au travail son premier caractère, et Dieu, qui nous avait dit

(1) Genèse, chap. 1 , vers. 18.

au commencement : Dominamini , — gouvernez en maîtres, nous a dit au second âge de nos destinées.: In sudore, — à la sueur de votre front. Tel est le travailqui féconde aujourd'hui toutes choses. Le champ c'est le monde, disait Jésus-Christ en parlant du sien ; k champ, c'est l'âme, pouvons-nous dire en parlant du nôtre. Mais que faut-il faire à notre âme? quelle est cette culture qui, malgré les passions, doit nous ouvrir le chemin de Dieu, le chemin de notre perfection et de notre félicité? Nous sommes libres, le bien nous est connu, et même nous en avons le sentiment; voilà le point de départ: mais enfin les passions sont aussi là, elles nous pressent aussi, elles ont l'avantage de nous offrir un objet présent et séducteur. Que faire pour ensemencer le champ et en écarter l'ivraie de l'ennemi? Je parle, Messieurs , au point de vue de la vie morale, sans entrer encore dans le domaine d'une vie supérieure, et, par conséquent, je me trouve avec les seules ressources de la conscience et de la raison. Or le premier acte de la raison contre le mal , c'est de le prévenir. Ttmt mal, toute passion, a sa racine dans l'atmosphère de notre vie, dans le siècle, le peuple, la famille, les affections et les choses que nous habitons et qui habitent en nous. Nul homme ne naît seul avec son corps et son esprit, il est concitoyen nécessaire d'une phase du monde, emporté par elle dans un tourbillon qui le domine, et , s'il veut recouvrer sur luimême l'empire de sa personnalité, il faut qu'il s'élève par un effort de séparation au-dessus et au delà de sa place ici-bas. Il faut qu'il entende comme Abraham ce t. v, »

premier appel de la Sagesse : Sors de ton pays et de ta famille et de la maison de ton père (1). C'est-à-dire: Quitte tout ce qui t'abaisse, t'enchaîne et te corrompt; car le commencement de la souveraineté sur soi , c'est de rompre les liens extérieurs et de se trouver seul avec sa propre infirmité. Mais qui peut ainsi tracer autour de soi une ligne de circonvallation? Qui peut échapper aux idées de son temps, aux mœurs de son pays, aux traditions et aux amitiés de sa jeunesse, à cette phrase enfin du plus profond des historiens : Corrompre et être corrompu, c'est ce qu'on appelle le siècle (2)? Nul, Messieurs, nul ne le peut, excepté celui qui a Dieu présent à sa pensée, et qui par lui, le père de tous les âges et la patrie de tous les peuples, embrasse dans son âme un horizon affranchi de toute servitude parce qu'il est affranchi de toute limite. C'est pourquoi Dieu, après avoir dit au patriarche d'abandonner sa terre natale, lui dit cette autre parole : Marche devant moi (3). Et, quand la sagesse antique voulut rappeler ses disciples aux voies intérieures , elle grava cette fameuse sentence, Connais-toi toi-même, non pas au front profane d'un monument public, mais au seuil d'un temple. C'est Dieu qui est la liberté, la lumière, la justice, la route, et celui qui ne le cherche pas dans sa conscience et ne le découvre pas dans sa raison, ou qui, après l'avoir connu , le néglige comme un ennui ou le rejette comme un fardeau, celui-là est

(i) Geupse, chap. 12, vers. 1.

(î) Tacite.

(8) Genèse, chap. 17, vers. J.

un homme perdu dans la bassesse infinie des penchants humains : il couvrira d'orgueil sa misère; mais la misère le rongera parle dedans, et la mort le secouera de l'arbre comme un rameau qui n'a jamais vécu.

Quand l'homme a trouvé Dieu et l'a pris pour l'étoile polaire de sa direction morale, il est armé. Il peut passer outre et opposer aux flots des passions un acte de volonté propre , l'acte de résistance. La résistance est passive encore ; elle n'est qu'un refus. Mais ce re*fus est puissant, parce qu'il exerce la volonté, l'assouplit, la fortifie, l'habitue enfin au commandement, qui est l'empire. Les sens, à leur tour, subissent l'action d'une résistance qui se reproduit. De même que les passions y creusent des traces vivantes, dont l'impression sur l'âme la provoque au mal et l'affaiblit, la volonté y grave aussi ses ordres. Elle y met la marque de sa souveraineté, et, quand elle y repasse de nouveau, son chemin est moins dur, parce que l'obstacle est moins fort. Ce progrès senti encourage l'âme. Elle est avertie que le terrain se déblaie, que l'imagination s'épure, que le cerveau , centre de toutes les sensations et de tous les mouvements , gagne en solidité et se prête plus docilement aux fonctions calmes de la pensée. L'œuvre de la transfiguration lui apparaît.

Il faut l'aider pourtant par quelque chose de plus expressif que la résistance , par un acte directement opposé à la passion. Car, en fait de stratégie, celui qui se défend sans attaquer perd la moitié de ses forces. La volonté doit donc, quand la passion lui demande un acte

d'avarice, répondre par un acte de munificence; quand elle lui demande une satisfaction d'orgueil, lui opposer une leçon de modestie. Ainsi vous descendez votre escalier domestique pour aller à vos plaisirs ; au seuil de la porte, le remords vous prend, vous vous dites : N'allons pas plus loin, demeurons. C'est la résistance. Mais vous apercevez un pauvre, votre cœur s'émeut, la tentation d'une bonne œuvre succède à celle d'une mauvaise action , votre bourbe s'ouvre et vous versez dans le sein fraternel de l'infortune l'argent destiné à une coupable distraction. C'est plus que la résistance, c'est le mouvement à l'opposite de la faute, la révolte de l'âme tout entière contre l'égoïsme du mal. Or il n'y que le bien qui soit assez fort pour détruire le mal. Faites donc le bien que vous pouvez, même quand il est étranger au mal qui vous possède; car le bien appelle le bien comme l'or appelle l'or. Assiégez avec lui vos passions, s'il m'est permis de le dire; resserrez-les dans un cercle de plus en plus étroit ; tôt ou tard vous leur porterez le coup suprême avec une dernière bonne action.

Car il y a un terme à la lutte morale dès ici-bas, une récompense visible qui est le présage et le prélude de la récompense finale. Quand le premier des Brutus descendit du tribunal où il venait de condamner ses fils et d'où il les avait vu conduire à la mort, il rentra dans sa maison, précédé des faisceaux consulaires et de l'image naissante du peuple-roi. Il s'assit à son foyer désert, près de ses lares silencieux, et la nature l'emportant sur Rome, il pleura. Les dieux

virent ses larmes, et les lui pardonnèrent, car il avait accompli son œuvre et la leur, il avait fondé la République romaine. A'insi, quand nous rentrons du combat des passions mutilés et sanglants, mais victorieux, nous pouvons pleurer devant Dieu ce qu'il nous en a coûté; Dieu ne s'offensera pas de nos larmes, car nous avons fondé dans l'âme d'un homme plus que la République romaine, nous y avons fondé la vertu.

La vertu est ici -bas le prix et le terme du combat contre les passions. Elle est le règne de la justice dans l'âme, sa conformité acquise et constante à la nature divine. Par elle l'homme arrive à la possession de son être tout entier. Assis désormais au spectacle des choses humaines comme un vieillard couronné, il les regarde du haut d'une sainte lumière, sans crainte pour lui , sans indifférence pour elles, et, s'il est appelé à y prendre part, il y descend comme les consuls descendaient du temple au Capitole, avec la majesté du droit et la sérénité du pouvoir. Soumis , parce qu'il est homme encore, aux maux de la vie, il les reçoit pieusement de la main qui les distribue, en lui rendant grâces, aux jours mauvais, pour ceux qui furent plus doux. Et, de même que la douleur le retient dans le sentiment de la condition humaine, la vue d'une chute toujours possible le retient devant Dieu dans la modestie d'une créature qui doit mourir et qui peut tomber. C'est la vie sans ombre, la conscience sans trouble, la raison sans égarement, la liberté sans faiblesse, le fruit mûr enfin pour l'éternité qui le sema. Tel apparut Jacob lorsqu'il retrouva son fils perdu ; tel Moïse, lors-

qu'il regardait de la montagne la terre promise à son peuple et où il ne devait pas entrer; tel aussi David , lorsqu'il s'avançait avec sa fronde et Sa jeunesse contre le provocateur de l'armée de Dieu, ou qu'aux pieds d'un roi réprouvé il jouait de la harpe pour consoler une destinée vaincue par la sienne. Car la vertu n'a pas besoin du secours des ans; elle naît en un jour aussi bien qu'en un siècle , et , soit qu'elle brille au front du jeune homme ou sous les rides du vieillard , elle est aux peuples qui la virent l'expression achevée de la'grandeur. Ni la Grèce au faîte de son Parthénon, ni Rome au sommet de ses arcs de triomphe , n'élevèrent jamais de marbré plus éloquent ou plus sublime, et, quelque acclamation qui ait suivi la victoire au retour des champs de bataille, de quelque couronne qu'on ait orné les trophées du génie, ce qui reste au plus haut de l'histoire, pour l'honneur de l'homme et la leçon de l'avenir, c'est l'image toute -puissante et sacrée de la vertu.

La vertu est une dans son essence. Elle a pour principe et pour exemplaire la loi éternelle de justice qui est en Dieu, pour siège l'âme humaine, pour cause seconde de son être la liberté, la raison , la conscience agissant de concert, pour fin la transfiguration volontaire de l'homme par sa ressemblance acquise avec la nature divine. Elle est la médiatrice de la terre et du ciel, la médiatrice aussi de tous les siècles et de toutes les générations. C'est par elle que l'ordre subsiste, par elle que le respect s'établit et que l'aifection circule dans les veines arides du genre humain. Toute philosophie

qui la dédaigne périra sous le mépris ; tout parti qui la repousse est un parti vaincu ; toute amitié où elle est absente manque de racine et n'aura pas de durée; tout bonheur où on ne la sent pas sera comme une fleur ouverte le matin et fanée le soir; toute gloire qui ne se l'attache pas comme une sœur est une gloire flétrie. Elle est la beauté du temps et l'immortalité de ce qui passe. Semblable à la sagesse de Dieu qui pénètre partout, elle habite la chaumière du pauvre comme le palais des rois, et Fonction qu'elle verse dans le sillon du pâtre est aussi pure que celle dont elle remplit le cœur et le calice du prêtre. L'enfant se joue avec elle au sortir de son berceau; l'adolescent y puite la candeur de son visage et la tendresse de son regard ; l'homme fait lui demande le courage , la consolation, l'estime publique; le vieillard sa couche dernière, et le monde le secret de sa création.

Quoique une dans son essence , la vertu cependant se multiplie à cause de la diversité des objets et des actes auxquels on doit l'appliquer, semblable à cette semence de l'Évangile, la plus petite de toutes, et qui devient un grand arbre sous lequel s'abritent les oiseaux du ciel.

C'est cet épanouissement de la vertu qui me reste à vous exposer aujourd'hui. Souffrez, Messieurs, que je le fasse avec simplicité et en épargnant mes forces; car j'ai besoin de les réserver pour une chose que je voudrais vous dire en finissant , et vous dire , s'il m'était possible, de manière à ce qu'elle ne s'effaçât jamais de votre esprit.

Les anciens avaient décidé, et nous ne sommes pas revenus de leur décision, qu'il existe quatre vertus fondamentales auxquelles se ramènent toutes les autres comme à leur tronc naturel. Nous les appelons cardinales, et nous les rangeons encore, par respect pour la logique autant que par considération pour l'antiquité, dans le même ordre où elle les avait placées. La première est la prudence. Elle est à l'enlrée de toutes les autres, parce qu'elle embrasse les choses humaines sous leur point de vue le plus général. Nous sommes, en effet , dépositaires d'une portion de la vie universelle, et, comme Dieu gouverne toute la vie, nous gouvernons sous lui cette part qui nous en a été confiée. Nous sommes ce que la langue romaine exprime par ce mot rex, — roi, c'est-à-dire gouverneurs et magistrats de la vie. Non pas de la nôtre seulement, ce serait déjà beaucoup ; mais , notre vie se liant à celle de nos contemporains, celle de nos contemporains à la vie de leur postérité, il est réel que nous tenons un sceptre dont l'influence s'étend bien au delà de nous. Nous ne sommes pas princes de la terre, gouvernants des États, ni princes de la pensée, gouvernant l'esprit des hommes, ce rôle n'appartient qu'à un très - petit nombre : mais nous sommes tous, quelle que soit l'obscurité de notre condition, des princes de la vie, parce que nous la gouvernons , ou , pour me servir d'une expression pkis vulgaire, mais qui est encore plus haute, nous sommes une providence. Nous avons reçu de Dieu cette admirable faculté de prévoir et de pourvoir, qui constitue, dans un ordre infini, la Providence <

divine elle-même. Nous prévoyons l'avenir, et , dans l'avenir, l'effet de nos actes; nous les disposons pour un but, nous écartons les obstacles possibles, nous faisons enfin de la destinée, cette chose terrible dont nous accusons souvent la fatalité, et qui n'est que la conséquence de nos propres décisions. Car s'il nous est accordé de prévoir et pourvoir, il ne nous est pas permis toujours, ou pour mieux dire , il ne nous est presque jamais permis de retirer complètement du drame universel une faute que nous y avons jetée. Sortie de nous une fois, elle va, elle est emportée par le cours des choses , elle prend sa place dans le mouvement général, et, en faisant notre sort, elle fait aussi le sort de beaucoup.

C'est donc en vain qu'on voudrait se rétrécir à soimême le théâtre de sa vie, et réduire la prudence à une sorte de vertu égoïste, propre tout au plus à nous assurer la paix et la tranquillité. La prudence est une vertu reine. Quand Philippe faisait conseiller aux Athéniens, si ma mémoire classique ne se trompe pas , de moins s'inquiéter de ses vues et de ses projets, les Athéniens répondaient : « Nous nous occupons des affaires d'Athènes et de celles du monde. » Ainsi en est-il de chacun de nous. Sans le savoir, ou le sachant, nous jetons notre dé dans le flot de la vie. Et, si vous en doutez encore, dites- moi : qui fait la destinée du genre humain, sinon celle des peuples? et qui fait la destinée des peuples, sinon celle des familles ? et qui fait la destinée des familles, sinon le père et la mère, c'est-à-dire vous? Tout se tient, tout s'enchaîne dans

le monde moral comme dans le monde physique, et la différence entre les deux n'est qu'en ce point, que l'un a pour agents des êtres nécessaires, l'autre des êtres libres. Mais la liberté n'est pas l'incohérence des actes et l'inconséquence des résultats : la liberté, étant un ordre, a ses lois. Elle produit un tissu régulier, où les temps se croisent sous les mains de la prudence , où le passé commande au présent, et le présent appelle l'avenir.

La justice vient après la prudence pour lui interdire tout ce qui est injuste, c'est-à-dire tout ce qui est contre le droit d'un homme. Mais qu'est-ce que le droit d'un homme? L'homme est tout entier dans sa vie, et sa vie est tout entière dans le but légitime oublie tend, qui est Dieu, et, par la possession de Dieu , la perfection et la félicité. La perfection et la félicité en Dieu , voilà le droit premier, le droit absolu de l'homme; car nécessairement tout être a droit au but que Dieu lui a donné pour mobile et pour terme de sa vie. Mais, dès cette terre, l'homme est en voie de sa perfection et de sa félicité; il y aspire, il y travaille, et, s'il n'en jouit pas, il en a au moins dans son cœur et dans les choses visibles créées pour lui les obscurs linéaments. Si Dieu est le but, le monde est le chemin , et, inséparable de son droit de l'éternité, l'homme y puise son droit du temps. Sacré sur l'autre rive , il l'est par là même sur celle-ci. Il lui appartient d'y vivre", par conséquent d'y puiser les éléments de sa vie , c'est-à-dire de sa perfection et de sa félicité, et nul ne peut sans injustice les lui ravir. Mais, si le droit du temps est le même en

soi pour l'homme que le droit de l'éternité, il y a entre eux cette différence, qu'en Dieu, qui est infini, le droit de l'un ne peut jamais être un obstacle au droit de l'autre; tandis qu'ici-bas, à cause des limites étroites de ce monde, il arrive inévitablement que la perfection et la félicité de ceux-ci peuvent contrarier la perfection et la félicité de ceux-là. D'où il suit que le droit secondaire de l'homme , son droit du temps , ne doit plus s'exprimer d'une manière absolue, mais sous une forme restrictive qui, en sauvegardant l'homme, sauvegarde aussi l'humanité. Il faut, en un mot, que le devoir tempère le droit , et que l'homme respecte la perfection et la félicité de tous, s'il veut que tous respectent sa perfection et sa félicité. C'est le droit vrai du temps, droit qui est humain tout en étant personnel, et qui porte dans ses plis la paix ou la guerre du monde, selon qu'il est interprété par l'égoïsme ou par la vertu.

L'homme juste, l'honnête homme est celui qui mesure son droit à son devoir. Il sait que l'homme, être infini par sa destinée, est semé passagèrement sur un sol borné, et, ne pouvant agrandir la patrie commune, il agrandit son cœur pour s'y contenter de peu. Il se serre au foyer de la vie , et , riche ou pauvre , qu'il donne ou qu'il reçoive, il se prépare un tombeau où nul n'accusera son passage d'avoir été un malheur. Ah ! Messieurs , je suis chrétien , et pourtant je m'attendris à ce nom d'honnête homme. Je me représente l'image vénérable d'un homme qui n'a pas pesé sur la terre, dont le cœur n'a jamais conçu l'injustice, et

dont la main ne Fa point exécutée; qui non-seulement a respecté les biens, la vie, l'honneur de ses semblables, mais aussi leur perfection morale ; qui fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions , à l'épreuve du temps qui change et qui veut entraîner tout dans ses changements, également éloigné de l'obstination dans l'erreur et de cette insolence particulière à l'apostasie qui accuse la bassesse de la trahison ou la mobilité honteuse de l'inconstance : Aristide enfin dans l'antiquité, l'Hôpital dans les temps modernes. Voilà l'honnête homme. Lorsque vous le rencontrerez , Messieurs, je ne vous dis pas de ployer le genou , car ce n'est pas encore là le héros , mais c'est déjà une noble chose , et peut-être, hélas ! une chose rare, du moins dans sa plénitude. Saluez-le donc en passant, et qui que vous soyez, chrétien et même saint, aimez entendre à votre oreille, et surtout au fond de votre conscience , cette belle parole, que vous êtes un honnête homme.

La tempérance est la troisième vertu cardinale. Elle est la modération dans les désirs et les besoins , particulièrement en ce qui concerne la vie des sens : nourriture, sommeil, mouvement, repos, plaisirs extérieurs. Par elle, l'homme se borne à ce qui convient; il fait de son corps un être obéissant à la vérité de sa nature, obéissant aussi à la loi de justice. Car tout ce que l'on se retranche d'inutile ou d'excessif tourne à l'avantage de ceux qui ont moins reçu que nous; et, sans cette mesure délicate dans l'usage des choses , il n'est pas possible de rendre aux autres tout ce qui leur est dû.

Ainsi, prudence du magistrat, justice de l'honnête homme, tempérance du sage, ce sont là les premières vertus et comme les premières lignes qui constituent la rectitude morale. Cela fait, c'est beaucoup ; mais, cela fait pourtant, ce n'est pas encore assez : la rectitude morale existe , la grandeur morale est absente , l'homme est digne d'estime, il n'est pas digne d'admiration. Or il faut qu'il mérite l'admiration, parce qu'il est le fils de Dieu, qui est admirable en lui-même et quia voulu l'être dans ses œuvres, dont l'homme est la principale. Et, la vertu étant la chose la plus élevée de l'homme, il doit y avoir, par delà la prudence, la justice et la tempérance , qui ne suffisent pas à sa grandeur, une autre vertu, une vertu suprême qui lui donne la majesté de ce qui est auguste, la splendeur du caractère, et fasse tomber à genoux l'humanité touchée de produire en elle de si grands représentants d'elle-même.

Avez-vous remarqué , Messieurs , le sentiment que nous inspirent les anciens peuples dont nous avons étudié l'histoire au temps de notre jeunesse ? On ne nous mettait pas devant les yeux , comme notre spectacle habituel, les Perses, les Indiens ou les Chinois, toutes ces races de l'Orient, les plus vieilles de toutes peut-être , et qu'à ce titre même de leur antiquité on a voulu quelquefois amener sur le théâtre vivant de notre âge , mais sans y réussir. Les peuples avec qui nous avons vécu dès notre enfance, en laissant à part la nation prédestinée qui avait le dépôt de toutes les vérités et de toutes les promesses de Dieu, ces peuples,

nos vieux maîtres et nos vieux amis, c'étaient, ce sont encore les Grecs et les Romains. Pourquoi, Messieurs? Pourquoi ceux-là , et non pas d'autres? Quel charme tout-puissant en fait encore nos instituteurs , et met leurs livres dans les mains sacrées qui tiennent l'Évangile ouvert devant le monde régénéré ? Peut-être avezvous cru que la cause en est dans les beautés de leur littérature et de leurs arts. Et il est vrai qu'ils ont divinement écrit, parlé, sculpté leur gloire et leurs pensées , admirables ouvriers de l'intelligence , modèles parfaits du goût, qu'on égalera peut-être, que probablement on ne surpassera jamais, et dont il sera toujours juste de dire avec Horace :

Graiis ingenium, Graiis dédit ore rotundo Al usa loqui.

Mais ce n'est là, Messieurs, que la surface ou la première page de notre admiration pour eux. Il en est une cause plus profonde, que je voudrais vous dire comme je la sens, et pour laquelle j'ai retenu jusqu'ici ma voix et mes efforts.

Sachez donc, et pardonnez-moi cette emphase, sachez que non-seulement la justice nous a été commandée, que non-seulement il nous a été dit : Tu respecteras le droit; mais que le droit, la justice, le bien , la vérité, toutes les choses divines nous ont été confiées pour être leur garde et leur vengeur. Sachez que nous sommes ici-bas la garde prétorienne de la justice, l'épée du droit, le sanctuaire qui les contient et l'armée qui les protège; car ils ont des ennemis , n'en doutez

pas, d'immortels ennemis : tous ceux qui haïssent ce qui les gène, tous les blasphémateurs de Tordre, parce que Tordre les condamne, bataillons épais que le génie conduit quelquefois, que la souveraineté elle-même ne dédaigne pas toujours de soudoyer , et qui , depuis six mille ans, tiennent Dieu en échec et l'humanité en péril. La justice n'est qu'une doctrine, et toute doctrine a derrière elle un fossé large et profond prêt à l'ensevelir; ce qui la sauve, c'est le sang qu'elle y peut mettre pour le combler. Or ce sang, c'est le nôtre. Et pour le donner, pour le versera flots dans les occasions présentes et possibles où la justice en aura besoin, il faut que nous ayons dans la poitrine une bien autre vertu que la prudence, la tempérance et la justice ellemême; il y faut cette vertu dernière qui couronne les autres en les élevant à la dignité du martyre, la vertu que Rome appelait la force, — fortitudo, et les Grecs du nom même de Rome : car Rome, dans la langue grecque , signifiait force , nom prophétique donné par la Providence à cette ville qu'elle avait destinée à gouverner le monde par l'empire du droit et l'empire du caractère.

Car pensez- vous que Rome ait régné par le fer de ses légions , et que la Grèce ait vaincu l'Asie avec la lance et le bouclier? Si vous le pensiez, vous n'auriez pas la première idée de Thomme ni la première idée de Dieu. Rome a soumis le monde, la Grèce a vaincu l'Asie par des vertus. Tandis que les autres races humaines , courbées sous une servitude immobile , passaient obscures à travers les temps, le génie de la vie

publique s'éveillait sur la terre grecque et aux bords du Tibre. La parole y créait l'opinion, et, l'opinion donnant naissance à la responsabilité de tous devant la conscience de tous, le pouvoir devenait une magistrature, les lois une expression des rapports naturels des hommes entre eux, l'obéissance un respect do l'ordre, la gloire un ornement de la patrie, la liberté un droit et un sentiment, le droit de se régir, et le sentiment de soi-même. Cette nouvelle vie dont Moïse, au Sinaï, avait jeté les fondements dans l'âme d'un autre peuple, l'aîné d'Athènes et de Rome, cette vie enfanta des vertus inconnues de l'Orient. Elle fît de l'homme un citoyen , c'est-à-dire un homme public , et, la conscience s'agrandissant avec le devoir, on vit la force s'introduire dans les mœurs, les caractères se tremper, l'héroïsme se produire , et un cri d'admiration s'éleva du monde vers la postérité , qui l'écoute encore et ne s'en lassera jamais. Parti des cimes de l'Horeb, en face du premier peuple arraché à la servitude , il s'est répété des champs de PAttique aux sommets du Latium, enchaînant entre eux dans la même immortalité le nom des Machabées et celui des Scipions, la mémoire de David et le souvenir de Philopœmen. Rapprochement sublime de tout ce qui fut grand, concile, sacré de toutes les âmes et de tous les actes forts, où notre enfance a vécu , où le christianisme, sans peur comme sans jalousie , a mené s'instruire les générations qui lui furent commises , et d'où il les a présentées d'âge en âge, sous un bouclier trois fois saint, aux événements et aux sacrifices de

l'humanité rachetée. Là se formèrent les peuples nouveaux que Clovis et Théodoric établissaient sur les ruines du vieux monde , et que Charlemagne unit un jour sous la triple majesté de la religion, de la guerre et des lettres. Là naquit la chevalerie , fleur éçlose de sentiments humains purifiés dans une foi divine; et de là elle partit pour reporter la croix au tombeau du Sauveur. Là se sont préparés les siècles où nous vivons, siècles de luttes douloureuses, plus vastes qu'elles ne l'avaient encore été, mais où l'héroïsme, dans les moments solennels, n'a manqué à aucune cause digne de l'inspirer. Ainsi de Moïse à nous , sur une route de trois mille ans, l'histoire a rencontré les mêmes vertus qui la firent naître. Contemporaine des peuples libres et des peuples chrétiens, elle a vécu de leur gloire, et, en la perpétuant, elle a suscité une admiration qui fait sa propre immortalité.

Mais cette force morale, née de la vie publique , où agit-elle? quel est son ressort? Destinée à nous faire supporter courageusement les maux et à nous armer de constance en faveur de la justice, est-il quelque part en nous un point qui soit comme son lieu naturel ou comme le fondement qui la soutient? Messieurs, il y a un vers que je crois célèbre, tant il m'est familier, et qui ne manque jamais , quand il me revient à la mémoire, de faire lever sur mon âme une mélancolie dont je ne suis pas assez le maître. Lorsque Oreste, égaré sur les plages de la Tauride , se retrouve , sans le savoir, en présence d'une sœur qu'il aimait et qu'il a perdue, il laisse tomber de son sein, au moment

d'un bonheur qu'il ne soupçonne pas, ce mot douloureux :

L'homme apprend tous les jours à mépriser la vie.

Le mot est grand, et l'accent est profond. Cependant ce n'est pas le mot véritable : il touche, il émeut, mais il abat; c'est le mot d'une faiblesse, et non d'une vertu. Le mot véritable eût été celui-ci :

L'homme apprend tous les jours à mépriser la morU

Le mépris de la mort, voilà le principe de la force morale. Tant que la conviction de la justice ne va pas jusque - là ; tant qu'on craint de mourir, comme si mourir était autre chose que vivre et qu'atteindre Dieu, il n'y a rien à espérer de l'homme dans les grandes occasions. Une menace suffira pour le vaincre; il flottera, sans caractère, à la merci des événements, et, si l'histoire le connaît, elle ne connaîtra que sa honte. C'est le mépris de la mort qui fait le soldat, qui crée le citoyen, qui donne au magistrat sa toge, au prince sa sauvegarde dans les périls et sa majesté dans l'infortune. Charles I er , roi d'Angleterre, avait connu bien des faiblesses, et une erreur, en séparant son trône des traditions de la patrie , l'avait enfin jeté sans défense à ses ennemis. C'était, aux yeux de la foule, un abaissement sans remède. Mais, quand le monarque, vaincu et prisonnier, entra dans la salle où siégeaient ses accusateurs devenus ses juges, il y parut si calme et avec tant d'autorité, que le respect couvrit sa personne d'un

retour de grandeur, et qu'impuissant à reconquérir son trône et à sauver sa vie, il put mourir du moins avec la certitude qu'il mourait en roi. L'histoire l'a cru comme lui, et sa statue, debout à White-Hall, émeut encore la postérité qui la regarde, et qui admire, en une si grande misère, un si magnifique effet de la force au cœur.

Jeunes gens, je me tourne vers vous. C'est une habitude ancienne qu'il faut que vous me pardonniez. Je vous ai si souvent appelés au chemin des grandes choses, qu'il m'est malaisé d'écarter de maparole votre souvenir et votre nom. Vous avez devant vous une longue carrière : mais , si vous préférez la vie à la justice , si la pensée de la mort vous trouble, cette carrière, que vous vous peignez si belle, sera tôt ou tard obscurcie par des faiblesses indignes de vous. Citoyens, magistrats, soldats, vous rencontrerez des heures où le mépris de la mort est la seule source du bien dire et du bien faire, où les vertus privées ne servent plus à couvrir l'homme , mais où il faut l'intrépidité d'une âme qui regarde plus haut que ce monde, et qui y a placé sa vie avec sa foi. Si cette foi vous manque, c'est en vain que la patrie comptera sur vous , c'est en vain que la vérité et la justice vous regarderont du haut du ciel, leur éternelle demeure, et que la Providence amènera sous vos pieds des événements capables d'immortaliser votre vie. Vous ne les comprendrez pas. La gloire passera devant vous, elle vous tendra la main, et vous ne pourrez pas môme lui dire son nom.

Mais qu'est-ce que la gloire? Les temps sont bien

changés où elle avait des autels. C'est du sort de la vérité sur la terre, de l'expansion universelle de la justice, qu'il est question désormais parmi nous. Le christianisme nous a ouvert des voies que l'antiquité ne connaissait pas; tout s'est agrandi, le droit, le devoir, la responsabilité, l'homme et le monde. Il y faut, par conséquent, de plus hautes vertus encore, de plus grands sacrifices et de plus viriles âmes. Quand les trois cents Spartiates attendaient aux Thermopyles les innombrables hordes de la barbarie efféminée, ils connurent bien qu'ils devaient mourir, et l'un d'eux, voulant laisser une épitaphe sur la tombe de ses frères d'armes , grava de la pointe de son dard , au haut d'un rocher, cette inscription fameuse : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. Il y avait là, de quelque point de la terre ou du ciel qu'on y regarde, un spectacle héroïque, et les siècles chrétiens ne lui ont pas refusé leur admiration. Mais pourtant ils avaient plus près d'eux d'autres Thermopyles, des Thermopyles baignées d'un sang plus pur et plus abondant. Comme la Grèce, le christianisme avait eu ses barbares à vaincre, et les obscurs défilés des catacombes étaienjt les Thermopyles où ses fidèles l'avaient sauvé par leur mort. Assurément ils eussent pu graver aussi sur le roc une inscription digne de leur martyre, et l'inscription n'eût plus été : Passant, va dire à Sparte; elle eût été celle-ci : Passant, va dire au genre humain que nous sommes morts pour obéir aux saintes lois de Dieu. Mais celui pour qui ils mouraient leur avait appris une modestie dont l'héroïsme

antique n'avait aucune idée. Ils moururent donc sans faste, inconnus de la Grèce et d'eux-mêmes, et, lorsque enfin la gloire les chercha sous terre , elle ne trouva que leur sang.

Ici, Messieurs, vous m'arrêterez peut-être, vous me demanderez où est la félicité dont le nom avait bercé votre oreille au commencement de ce discours, comme le but de votre vie et la fin dernière de l'homme. Nous voici arrivés au sang, au martyre, au sacrifice sous ses formes les plus âpres : n'est-ce pas là une étrange route ? Étrange , si vous le voulez , Messieurs , mais je ne m'en dédis pas. Dans le sillon glorieux où le cours des idées nous a conduits, je sens comme vous les épines qui menacent ou pénètrent ma chair; elles sont dures, elles forment une route dont vous pouvez tout dire, excepté qu'elle n'est pas la route des héros et des saints, la route de tous ceux qui ont honoré leur nature, immortalisé leur vie, servi leurs frères et respecté Dieu.

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