‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 6 sur 17 · DE CE QUE PEUT LA VIE MORALE POUR CONDUIRE L'UOMME A SA FIN · texte numérisé non relu

DE CE QUE PEUT LA VIE MORALE POUR CONDUIRE L'UOMME A SA FIN

Monseigneur , Messieurs,

Nous connaissons maintenant trois termes du mystère de la vie : le but, qui est la félicité et la perfection en Dieu; l'obstacle, qui sont les passions; la vertu, qui est le moyen de les surmonter, et en même temps la récompense de l'empire que l'on a pris sur elles. C'est de la vertu que je vous entretenais dans notre dernière Conférence. Je vous ai fait voir qu'elle sortait de la liberté, de la raison, de la conscience, et du travail de l'homme, et comment ensuite elle s'épanouissait en quatre rameaux, qui sont : la prudence, la justice, la tempérance et la force.

Cela fait, Messieurs, nous sommes loin encore d'être arrivés au terme où tendent nos facultés, c'est-à-dire à Dieu, notre béatitude et notre perfection. Car, encore qu'il soit vrai que la passion soit surmontée par la vertu, et qu'ainsi l'obstacle qui nous arrête sur la route est levé, cependant il n'en résulte pas que nous touchions

au seuil et à la possession de notre destinée. Il faut que nous fassions un pas de plus , que nous cherchions si réellement la vertu conduit l'homme à sa fin, en d'autres termes , si elle est un principe efficace de béatification et de déification.

C'est là, vous le voyez, une question suprême. Car, étant certains qu'il n'y a en nous que deux sources d'activité, la passion et la vertu; étant certains, d'une autre part , que la passion nous éloigne du vrai chemin de la vie , et par conséquent de son but , comme nous l'avons démontré et comme il est trop évident: si la vertu elle-même était impuissante à nous y conduire, il est manifeste que nous n'aurions plus d'avenir devant nous, mais un mystère sans issue et une fatalité sans dénoûment.

En est -il ainsi? est-ce là ce qu'il faut conclure de nous? et l'humanité se partagera-t-elle en un troupeau méprisable qui cherche dans l'abjection du vice une illusion qui ne lui sera pas même donnée, et en quelques hommes trompés aussi sur la route contraire , et n'obtenant de la vertu qu'une grandeur apparente dans une réelle inanité? Vous né le pensez pas, Messieurs; le même instinct qui vous fait aimer la vertu vous fait croire qu'elle n'est pas stérile, mais qu'elle contient le germe d'une transfiguration qui commence en nous dès ici -bas, et nous présage, par des signes avantcoureurs , son couronnement au delà de cette vie.

Dès ici-bas, l'ai-je bien dit? n'est-ce pas moi qui, au commencement même de ces discours , tout en rendant justice aux généreuses pensé.es des stoïciens , les

ai blâmés d'avoir fait de la vertu sa propre récompense, et de s'être dits heureux parce qu'ils se croyaient vertueux? Il est vrai, Messieurs; aussi n'ai-je point l'intention d'établir que la vertu donne dès ici-bas la félicité et se confonde avec elle , mais qu'elle la prépare et même la dispense en une certaine mesure reconnaissable, comme aussi elle ébauche en nous la nature divine qui nous sera plus tard communiquée dans la plénitude d'une incompréhensible effusion. La vertu, en effet, ne peut être le chemin de Dieji sans nous approcher de lui, et elle ne peut nous approcher de lui sans que nous recevions de cette présence qui s'accroît une vie et des pressentiments d'un ordre supérieur. Il doit y avoir dans l'âme vertueuse quelque chose qui ne se trouve pas dans l'âme corrompue, quelque chose qui n'est pas seulement la vertu, mais son contre-coup sur toutes les facultés de notre être, et qui , en les purifiant, en les élevant, doit y produire une satisfaction et une beauté : une satisfaction qui est le germe du bonheur, une beauté qui est le reflet de Dieu.

J'avais vingt ans quand pour la première fois , du haut des collines de l'arrière -Jura, j'aperçus à mes pieds les flots tranquilles du lac de Genève. C'était vers le soir. Le sommet des Alpes resplendissait des derniers rayons de la lumière, et les rejetait dans une ombre douce sur le lac. Le silence était pur comme l'air et comme l'eau, et on eût dit que la nature, avant de nous donner le repos de la nuit , se recueillait ellemême dans une religieuse sérénité. Je regardai longtemps cette belle vision, image imparfaite pourtant de

l'âme humaine lorsque la vertu y a mis la paix. La paix, dit saint Augustin, est la tranquillité de l'ordre. Tant que les passions nous gouvernent, elles produisent en nous un ébranlement confus , qui fait de notre vie une succession de mouvements opposés et douloureux. La joie que nous y cherchons se change en une fièvre qui nous abat et nous exalte tour à tour sans jamais nous donner le repos dans le contentement. Mais, dès que la vertu se lève sur l'âme, il s'y fait un premier apaisement de nos facultés. L'imagination , qui nous représente et nous grandit les choses du corps, se retire devant l'intelligence, dont le regard purifié contemple mieux les sommets inébranlables du monde invisible; la mémoire, au lieu de nous susciter des ombres malfaisantes, commence à respecter la pudeur de nos désirs ; les sens eux-mêmes, touchés de crainte, sont moins prompts à soulever contre nous leur insatiable appétit, et tout l'être, incliné devant la raison, prend l'attitude soumise d'une créature qui connaît ses devoirs, et obéit, en les acceptant, k sa propre royauté. Quand cet état dure, il devient la paix. La paix n'est pas toute la joie; c'est une joie calme. Il se peut mêmequ'un peu de tristesse ose encore aborder au rivage tranquille de notre vie ; mais cette tristesse , parce qu'elle est une passion , rencontre dans la vertu une force qui la contient, et le voile dont elle couvre nos sentiments et nos actes n'est jamais un linceul , encore moins le trouble effréné du désespoir. L'homme vertueux sait souffrir ; il sait que la souffrance est dans le monde, et que lui , enfant de ce monde , il doit en porter sa part , sans la t. r. r

rejeter ni la maudire. Il ne dit pas à la douleur, comme le stoïcien : Vous n'êtes qu'un nom; mais il lui dit : Je vous connais, vous êtes mon épreuve, mon mérite, sans doute aussi mon expiation , et vous serez un jour ma couronne. Si c'est la fortune qui frappe à sa porte, il ne s'en émeut pas non plus. Content de peu, il reçoit ce qui est au delà comme un don qui n'était pas nécessaire; et, plus grand que toute élévation qui lui est donnée, plus fort que toute puissance qui vient du dehors, il conserve jusque sur le trône la paix de la modestie dans la gloire de la simplicité.

La paix ! j'ai dit qu'elle n'était pas la joie ; bien moins encore est-elle la félicité. Mais, si quelque chose pourtant précède la félicité parmi nous, si ce bien souverain a, comme les temples, un portique, une ombre mystérieuse qui lui sert de garde et de précurseur, ah ! la paix, sans doute, sera cette ombre, ce portique, ce quelque chose d'inexprimable et de sacré qui n'est pas encore le Dieu ni son sanctuaire, mais qui en donne à l'âme le religieux pressentiment. On peut ôter au sage son bonheur, parce qu'on peut lui ravir des choses qu'il aime et qu'il a le droit d'aimer; mais sa paix n'est au pouvoir de personne. Elle est en lui comme lui-même, l'effet, la récompense de sa vertu, effet d'une cause libre, etqu'un acte libre pourrait seullui retirer. Gomme la vertu dont elle émane, la paix est marquée du sceau de la liberté, et ce sceau, qui est au dedans, ne peut être rompu par aucune main étrangère , si puissante qu'elle soit. De même qu'aucune tyrannie n'est capable d'enlever à l'homme sa vertu, de même aucune n'est en

état de lui arracher sa paix. C'est pourquoi Jésus-Christ, ressuscité du tombeau et léguant à tous les siens sa passion et sa mort , leur disait néanmoins dans une promesse infaillible : Je vous laisse la paix. Il ne leur disait pas : Je vous laisse la félicité. C'eût été trop et trop tôt; mais il leur disait, sans craindre leur martyre: Je vous laisse la paix. Mot sublime qui a créé la tranquillité de tous les saints , et qui , sur les ruines de tant de choses et de tant de siècles , a laissé debout les âmes.

Les stoïciens avaient bien compris que la vertu doit produire dans l'homme quelque chosede merveilleux, mais ils ne savaient pas quelle chose , et , confondant ce qui appartient invinciblement à la liberté de l'homme avec ce qui lui est étranger, ils affirmaient que le sage est heureux , au lieu d'affirmer seulement qu'il est en paix quoi qu'il arrive. Leur regard était grand, mais il franchissait la limite de la vérité , limite que le Sauveur du monde a définie par cette parole ineffaçable r Je vous laisse la paix.

On pourrait croire que la paix est une indifférence héroïque, et qu'à force d'être maîtresse d'elle-même l'âme a perdu le ressort de la sensibilité. Cela n'est pas vrai. Le sage souffre dans son âme comme dans son corps. Il compatit, il regrette, il espère, il pleure. Mais il n'abdique pas sa souveraineté sur lui-même, et les flots de la vie, tout en l'atteignant, se brisent en un certain endroit où rien ne fléchit. Bien loin que la vertu éteigne où émousse la sensibilité, son second privilège est de frapper au cœur et d'y ouvrir la source des af-

fections. On croit communément que c'est la passion qui aime , parce que l'amour commence volontiers par une sympathie où la liberté n'a point de part. Mais ce premier mouvement de l'amour n'est pas l'amour. Au fond, toute passion n'est qu'un égoïsme. Elle se précipite, il est vrai, vers l'objet sympathique, mais pour le dévorer. Volupté des sens ou volupté de l'orgueil, voilà son but. Or, l'une et l'autre volupté , qu'est-elle en soi qu'une jouissance personnelle où l'on s'immole autrui? L'orgueil veut se soumettre l'univers pour en faire le marchepied d'une élévation qui n'ait point de rivale; les sens convoitent tout objet qu'ils rencontrent pour en faire leur instrument et leur victime. Il n'y a là que du sang caché sous des noms fameux. L'affection véritable naît de la vertu. C'est la vertu seule qui nous penche vers un être, non pour y assouvir nos appétits, mais pour lui communiquer nos biens. La sympathie demeure, je n'en disconviens pas, elle est comme le soubassement de l'amour, son occasion et son germe, germe trompeur toutefois, et qui n'aboutit qu'à la débauche, à la lassitude et à l'infidélité, tant que la vertu n'est pas intervenue pour inspirer le sacrifice, et donner à l'amour, par le sacrifice, sa forme généreuse et immortelle.

L'amour a donc cela de particulier, qu'il est une passion dans sa racine, et le chef-d'œuvre de la vertu dans son essence et son sommet. Il corrompt tout quand il demeure une simple passion; il sauve, il régénère, il élève tout, quand il devient une vertu. Le monde ancien comme le monde nouveau connaissait l'amour; mais,

dans le monde ancien, ce n'était trop souvent qu'une passion; dans le mondé nouveau, c'est une vertu. Piété filiale et piété maternelle, tendresse conjugale, amitié, patriotisme, tous ces sentiments qui sont l'honneur de l'homme, ont pris dans le christianisme une force et une pureté qu'ils n'avaient pas avant lui, parce que, la vertu s'élevant, l'amour s'est élevé du même vol.

Or l'amour est avec la paix un élément manifeste de la félicité. Aimer, c'est vivre par le cœur, par l'endroit le plus vif et le plus consolant de notre être , là où la personnalité quitte sa solitude et s'émeut d'une présence qui n'est pas la sienne ; là où l'on peut être deux sans cesser d'être un, où les larmes sont recueillies, les souffrances devinées, les fautes remises, et où la peine elle-même, parce qu'ell est supportée par un autre qui nous est cher, prend une douceur qui n'est pas sans plaisir. Et, lorsque la paix vient se joindre à l'amour, lorsque dans une même âme habitent ensemble ce qui touche et ce qui calme, il se fait de cette chaste alliance une onction qui n'est pas la félicité , tant il faut de choses pour être heureux , mais qui en est comme le demi-sourire et le premier parfum.

Toutefois flfes deux grands biens, la paix et l'affection, ne sont pas le terme où s'arrête l'efficacité de la vertu agissant sur l'àme et y créant son règne. Elle apporte à l'homme, sous un nom plus grand encore, un bien qui ne lui est pas moins nécessaire que les deux premiers: ce bien , c'est la gloire. Ne croyez pas que la gloire soit un mouvement d'orgueil par lequel nous nous plaisons en nous-mêmes et considérons avec joie au-dessous de

nous ceux qui n'ont pas atteint la même élévation. Ne le croyez pas; car l'Évangile, qui nous ordonne d'être humbles de cœur, nous ordonne aussi d'être certains que la gloire, et une gloire éternelle, est la récompense de la vertu. Et saint Paul, parlant aux premiers chrétiens déjà persécutés, haïs, moqués, leur disait cependant : Gloria nostra, — Notre gloire. Les chrétiens avaient une gloire dans les catacombes et sur les échafauds, la gloire véritable, celle que la faveur populaire ne donne ni ne retire à son gré, et dont aucune puissance ne peut dépouiller l'âme humaine qui l'a conquise en la méritant. Notre gloire, poursuivait saint Paul, c'est le témoignage de notre conscience (1). La conscience dit à l'homme de bien qu'il est grand devant Dieu, parce qu'il est pur-devant lui , et cette grandeur le soutient sans l'enorgueillir, parce qu'étant fondée sur la vérité elle retourne à Dieu bien plus qu'elle ne descend à l'homme. L'âme sent sa dignité, et en jouit. Elle la sent inaltérable , et pourtant dépendante de la vertu, qui en est le principe, et qui elle-même dépend de la liberté venue de Dieu et assistée de lui. Ce regard jeté à la fois sur notre excellence et sur sa cause nous maintient dans une grandeur sérieuse, qui nous remplit sans nous éblouir, à la différence de cette fausse gloire qui ne vient pas de la justice, mais de la faveur du peuple ou des événements, et qui, nous revêtant d'une pourpre mensongère, nous exalte d'autant plus qu'elle est moins méritée.

(I) II e Épitre aux Corinthiens , chap. 1, vers. 12.

La gloire de la vertu, Messieurs, n'est pas seulement intérieure , elle sort de l'âme et se répand autour de l'homme. Si petit et obscur que Ton soit, on a des parents , des amis , une cité , et , tôt ou tard , les actes faisant juger de nous, on retrouve autour de soi l'estime que Dieu nous accorde et dont notre conscience nous est le sûr garant. C'est en vain que l'hypocrisie se couvre d'un voile ou que la fortune nous entoure d'un prestige ; il y a dans l'humanité un sentiment du bien et de l'honneur qui ne la trompe pas. Le trône luimême ne met pas les princes à l'abri de ce jugement. Domitien règne, mais Tacite écrit. Et c'est une des plus admirables choses de ce monde que jamais nul empire et nul succès n'ont pu assujettir l'histoire, et en imposer par elle à la postérité. Des générations de rois issus du même sang se sont succédé pendant dix siècles au gouvernement du même peuple, et, malgré cette perpétuité d'intérêt et de commandement, ils n'ont pu couvrir aux yeux du monde les fautes de leurs pères , et maintenir sur leur tombe le faux éclat de leur vie. L'histoire, un jour ou l'autre, sous la plume ignorée d'un contemporain, ou sous la plume tardive d'un homme de génie, a dévoilé leur cœur et châtié leur mémoire. Les triomphes d'Alexandre ne le défendent pas du meurtre de Clitus, et la mort tranquille de Sylla n'insulte plus au sang de ses victimes. La vertu seule continue son règne au travers des âges, et ni tyrans ni mensonges n'arrêtent le fleuve qui la porte à l'admiration de la terre.

Il y a , Messieurs , dans cette gloire de la conscience

un côté qui pourrait ne pas vous apparaître, et que je dois tirer de l'ombre, ou plutôt delà lumière, pour vous le faire remarquer. Le sentiment que nous donne le bien accompli sous l'œil de Dieu renferme une certitude qui nous élève et nous console par-dessus tout, la certitude que notre vie est utile et qu'elle ne passe pas en vaindansle monde. Perdus que nous sommes dans l'immensité visible et invisible des choses, accablés du spectacle de la terre et du ciel, des perspectives de l'histoire et des horizons sans fin de l'avenir, nous ne pouvons arriver à la persuasion de notre petitesse ; notre âme proteste contre nos yeux ; et , de l'abîme où elle semble assise et anéantie, elle nous suscite la pensée que nous servons, et le désir invincible de servir en effet. Je ne parle pas de cette utilité vulgaire, quoique déjà bien noble, de fonder ou de perpétuer une famille, de créer un patrimoine à sa postérité, de maintenir et d'honorer sa patrie, de laisser enfin à sa famille un nom honoré. C'est déjà beaucoup; mais notre âme ne s'apaise point à ce prix. Le temps est une limite qui l'effraie pour ses œuvres , et les ruines accumulées le long des âges lui disent trop la vanité d'un service aussi précaire. Quand les consuls regardaient le Capitole, le temple de Jupiter se montrait à eux au-dessus des destinées de la République, et, si chèrequeRome leur fût, telle place qu'elle occupât dans leurs cœurs, ils entendaient une voix obscure qui leur demandait davantage et leur prophétisait au delà. Ce qu'il nous faut, pour nous sentir utiles et nous attacher à notre vie, c'est la certitude de travailler à quelque chose d'éternel ; et nous l'avons. Nous Ta-

vons par la vertu. Ouvriers d'une œuvre commencée par Dieu, nous y apportons une pierre que les siècles n'ébranleront jamais, et, si faible que soit notre part dans l'édifice commun, elle y sera éternellement. Ainsi, aux jours du moyen âge, on voyait des chrétiens quitter leur patrie pour se donner à quelque cathédrale qui se bâtissait sur les bords d'un fleuve étranger ; contents de leur journée, parce qu'elle avait servi , ils regardaient, le soir, de combien l'œuvre s'était avancée vers Dieu, et, lorsque après vingt ou trente ans d'un obscur travail la croix brillait au sommet du sanctuaire élevé de leurs mains , ils y jetaient un dernier regard , et , prenant leurs enfants et leurs souvenirs, ils s'en allaient, sans laisser leur nom, mourir en paix dans la bienheureuse pensée d'avoir fait quelque chose pour Dieu.

L'Évangile a dit du Christ: Pertransiit benefaciendo. — Il a passé en faisant le bien. C'est une courte expression de toute une vie, mais elle suffit à qui la comprend, et le cœur n'a pas de plus douces larmes que lorsqu'il peut se l'appliquer.

Cependant, Messieurs, en vous énumérant les fruits que la vertu porte dans l'âme, une crainte me saisit. L'homme n'est pas toute âme ; il a un corps, organe et compagnon de sa vie, enfant de Dieu comme l'âme elle-même, et ce corps, tout appelé qu'il est à l'immortalité, a, durant sa demeure ici-bas, des besoins que ne peuvent satisfaire ni la paix, ni l'amour, ni la gloire. Est-ce que la vertu fera quelque chose pour lui? Le nourrira-t-elle, et le soutiendra-t-elle? vertu, tige sacrée de tous les biens qui ne meurent pas, tu m'as

donné la paix, tu m'as donné d'aimer, tu m'as donné de vivre utile et avec honneur dans ma conscience; mais j'ai un corps inséparable de moi, un corps pauvre, nu, corruptible , qui me demande son pain de chaque jour; le lui donneras -tu? Est-ce que tu as pitié des misères terrestres? ou bien, insensible à ce genre de maux comme indignes de toi, dédaignes-tu d'y pourvoir?

Messieurs, toutes les lois du monde sont en harmonie entre elles , et si la vertu est utile à l'âme , elle Test indubitablement au corps. J'ai vieilli, disait David, car j'ai été jeune, et je n'ai jamais vu le juste abandonné, ni sa race demandant son pain (1). L'homme honnête, sobre et laborieux, gagne son pain. C'est l'ordre général, et il suffît d'un peu d'expérience delà vie pour en acquérir la démonstration. Toute impuissance de subsister rémonte à quelque vertu outragée , soit la justice ou la tempérance, soit la prudence ou la force, et', si des accidents imprévus peuvent en être accusés justement, ils ne sont que l'exception d'une règle trop évidente pour être méconnue. Lavertunourrit l'âme, et l'âme nourrit son corps. Vous penserez peut-être qu'elle ne le fait pas splendidement? J'en conviens ; car plus l'âme s'élève et jouit en Dieu d'ellemême, moins le corps a de besoins. C'est même un des signes les plus infaillibles de la vertu que la diminution progressive des besoins du corps ; et les sages du paganisme, en dédaignant les richesses, parlaient d'à-

(1) Psaume 33, vers. 23.

Vânce le langage de l'Évangile, et prophétisaient à leur façon cette parole qui ouvre la loi nouvelle : Bienheureux les pauvres! Aussi Dieu, qui a été prodigue envers nous des dons spirituels, et qui n'a mis aucune borne à la paix, à l'amour, à la gloire, trésor infini où chacun de nous peut puiser à son aise, Dieu s'est inontré avare des hiens corporels. Il nqus a mesuré- te pain et l'eau avec une parcimonie qui serait effrayante si elle n'avait pour raison ce que je viens de dire, et s'il n'y avait dans l'abondance un principe viwce de corruption. Eût-il été juste de récompenser la vertu en lui donnant des occasions de chute? Le genre humain est donc pauvre, et il le sera toujours, parce que la vraie richesse est dans la vertu.

Je viens de nommer le genre humain, et ce nom m'avertit qu'en considérant l'efficacité de la vertu dans l'âme, je n'ai pas ouvert à ma pensée un théâtre assez vasfe. L'âme, en effet, n'est jamais seule, et, pour la connaître tout entière, il faut la voir à l'état de peuple. Un peuple est un ensemble d'hommes unis par la force des mêmes idées et des mômes sentiments, c'est-àdire par leur âme. Sans doute, la communauté du territoire , des intérêts et des lois joue un rôle dans leur association; mais ce rôle n'est pas le premier, parce que le corps et la terre n'ont en rien la première place quand il s'agit de l'homme. Un peuple où les âmes ne sont plus unies peut conserver les apparences extérieures d'un peuple, mais en réalité il a cessé de l'être, et un accident le rejettera tôt ou tard au nombre des nations qui ne sont plus. C'est donc là que paraissent

l'âme et ses œuvres dans leur pleine révélation ; et, s'il est vrai que la vertu engendre la paix, l'affection, la gloire , l'immortelle utilité du bien accompli , il y aura de toutes ces choses au front d'un peuple vertueux, avec la majesté qu'ajoutent aux plus grandes le nombre et la durée. Or qui peut le nier, et qu'avezvous vu dans l'histoire? Quels ont été sur la terre les peuples qui ont laissé d'eux une trace honorable, ceux où le dévouement a fait des citoyens, où le péril a créé des soldats, où de longs desseins, fermement conduits, ont dirigé les événements du monde et marqué leur place aux tables de la Providence ! Quels peuples furent grands dans leur vie, quels le sont demeurés après leur mort? Et, s'il y a dans l'histoire des alternatives d'élévation et d'abaissement, si les revers succèdent à la prospérité, la mort à la vie, quel est le signe qui annonce aux générations ces retours de fortune, ces événements ou ces disparitions? Vous le savez, Sf essieurs, et je n'ai pas besoin de vous le dire : quand Scipion était chaste, Rome détruisait Carthage; quand Rome fut corrompue, César y régna. Car, de même qu'il a été interdit à l'histoire de trahir la vertu en nous cachant la vérité , il a été interdit aux peuples d'être libres, du jour où ils ont cessé d'être honnêtes.

Voilà donc, prise dans le secret de l'àme ou à la lumière des siècles, l'action de la vertu sur nos destinées. Tandis que le vice, je vous le montrais naguère, produit en nous, comme son effet naturel , la tristesse, le désespoir, le suicide et la démence, la vertu y engendre

une paix qui affermit et console, un épanchement de pures et sincères affections, une gloire qui ne cherche ni ne craint l'œil des hommes : et , si je n'ose appeler tous ces biens du nom parfait de félicité , du moins ils en sont l'aurore et comme le premier contour. Ils nous présagent ce qu'ils ne nous donnent pas encore, et ce qui leur reste d'infirmité nous est une preuve que Dieu seul est capable d'achever en nous l'œuvre qui commence la vertu.

Mais Dieu ne peut être notre félicité qu'autant que nous le possédons , et nous ne pouvons le posséder qu'autant que nous participons de sa nature; car il est impossible à deux êtres qui n'ont rien de commun dans leur nature de se pénétrer jusqu'à la possession de l'un par l'autre. Il faut donc, si nous sommes dans le vrai, si la vertu est réellement la voie qui nous mène à Dieu, qu'elle ait en elle-même un principe efficace de déification, c'est-à-dire un principe qui transfigure notre être, de telle sorte qu'il devienne capable de voir Dieu et de s'unir à lui.

Or la vertu, telle que nous vous l'avons montrée, n'est pas une perfection d'un ordre négatif, qui retranche seulement les excès ou qui façonne l'âme dans des lignes circonscrites par le temps et l'espace. Non, Messieurs, la vertu nous communique, elle nous rend intimes et personnelles des choses qui ont l'infini pour orbe, et l'éternité pour siège. Elle donne la vérité à notre intelligence, la justice à notre volonté, la bonté à notre cœur, et par conséquent le même mode de penser, de vouloir et de sentir que Dieu lui-même, qui est t. v. *

par son essence vérité, justice et bonté. Si notre être est fini dans sa substance, s'il est encore fini dans ses facultés et ses fonctions, il a du moins cette prérogative de connaître le vrai, de vouloir le juste et d'aimer le bien, trois choses qui ne sont pas lui-même, qui ne sont pas renfermées dans l'étroite borne de son existence, dont il peut se séparer par un acte de sa liberté, mais qu'il peut aussi , par un autre acte du même empire, appeler et conserver en lui. Là est le point par où sa nature est susceptible d'agrandissement et de transformation que la théologie ne craint pas d'appeler déifîque , puisque enfin ce vrai qu'il est capable de voir, ce juste qu'il est capable d'accomplir, ce bien qu'il est susceptible d'aimer, qu'est-ce autre chose que Dieu? Aussi, à cause de cette racine par où notre être plonge dans l'abîme divin, l'Écriture déclare-t-elle à sa première page que l'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Peut-être n'aurais-je pas osé le dire si la parole qui ne trompe pas n'était venue au secours de la raison, et me serai-je arrêté à cette pensée qu'aucune similitude ne saurait se concevoir entre deux êtres dont l'un est infini et l'autre fini ; mais c'est là une illusion de l'optique terrestre. Quand nous regardons deux lignes matérielles dont l'une est supposée sans bornes, et l'autre limitée , elles nous paraissent étrangères à toute proportion de Tune avec l'autre, parce que Tune n'agit pas sur l'autre et ne lui emprunte rien. Entre Dieu et l'homme, au contraire, il y a commerce à l'endroit du vrai , du juste et du bien. L'homme ne voit pas une

vérité qui ne soit en Dieu comme sa pensée, par conséquent comme son essence, rien n'étant en Dieu à l'était d'accident. Dès lors, par ce seul fait, qu'on ne peut nier sans athéisme, l'homme , tout faible et borné qu'il est, est en rapport avec l'infini. Il ne le contient pas, il ne le mesure pas , mais il en subit la lumière avec liberté, comme son œil reçoit dans son orbite l'effusion de l'astre qui éclaire tout le ciel. Il faut convenir de cela, sinon se résigner à l'une de ces deux négations: ou que la vérité n'est rien , ou que Dieu n'est pas la vérité.

Mais, direz-vous, si Dieu et l'homme voient la même vérité, accomplissent la même justice et donnent leur cœur au même bien, toujours est-il que Dieu le fait infiniment, et l'homme d'une manière finie, ce qui détruit toute similitude entre eux. Toute similitude de grandeur, oui; toute similitude de nature, non. Encore, dites- moi, qui vous empêche, par un acte de votre libre arbitre, de vouloir toute la justice que Dieu veut, et d'aimer tout le bien qu'il aime? Ne lui disonsnous pas chaque jour, dans la prière la plus simple de ■toutes , quoique la plus divine : Que votre volonté se fasse sur la terre comme au ciel? La terre, c'est-àdire l'homme, est donc capable de foire ici -bas la volonté de Dieu comme elle se fait au ciel ; il est capable de dire à son père : Tout ce que vous voulez, je le veux; tout ce que vous aimez, je l'aime. Et si ce n'est par l'intelligence, du moins, parla volonté, il s'établit ainsi entre Dieu et l'homme une sorte d'équation. C'est le privilège de la volonté libre d'étendre ses ho-

rizons comme elle le veut, et de vouloir au delà même de ce que l'entendement conçoit clairement.

Quoi que fasse l'homme , il lui reste toujours , par l'institution de sa nature , le germe de la ressemblance divine. Mais ce germe s'altère et se corrompt par le vice, c'est-à-dire par la domination du corps sur l'âme, de l'animal sur l'esprit. L'animal n'est pas capable du divin ; il ne sent et ne goûte que ce qui est corps ou ce qui a une relation avec le corps ; sa vue , son tact , son instinct, toutes ses facultés, quelques noms qu'on leur donne, ne vontpas au delà. Et, quand l'homme, descendant des hauteurs de l'âme , se condamne par un adultère envers lui-même à subir le joug de l'animalité, il perd bientôt de vue les régions qui lui sont naturelles ; l'infini ne lui apparaît plus que comme une abstraction de l'intelligence, comme le vide sans réalité où se meuvent les choses tangibles à l'œil et à la main ; sa science gît tout entière dans la connaissance des phénomènes extérieurs; et, si les mathématiques lui sont encore chères, elles le doivent au côté par où elles touchent aux corps, et non au côté par où elles touchent à l'infini réel, qui est Dieu. La justice s'abaisse pour lui dans la même proportion : elle n'est plus dans sa conscience une loi qui y crée le devoir, une lumière qui lui révèle l'ordre éternel des êtres doués de vie et de liberté; il n'y voit qu'un calcul par où se sauvegardent les intérêts. La bonté elle-même, ce dernier trésor de l'âme, n'y survit qu'au degré où elle se remarque dans l'animal, sous la forme de l'instinct et l'empire de la sensation. Triste naufrage où l'homme ne périt point

parce qu'il est immortel , mais où sa nature s'affaisse d'autant plus qu'elle subsiste et se reproche à ellemême son indignité.

C'est là que le souffle de la vertu prend l'homme et le soulève, ou, s'il n'est pas tombé, c'est là qu'elle l'empêche de descendre et de se perdre. L'homme lui doit donc, intact ou ressuscité, le salut de sa nature, il lui doit de penser, de vouloir et d'aimer à la manière divine, d'être enfin, selon l'expression de saint Paul, de la race de Dieu (1).

Or la ressemblance de nature entraine avec elle une ressemblance de beauté ; car la beauté n'est que la physionomie des êtres dans tout leur éclat, et là où les êtres se ressemblent par le fond de la nature, ils se ressemblent nécessairement par leur physionomie. L'homme a donc avec Dieu une ressemblance de physionomie, et, par suite, une ressemblance de beauté. Nous ne la voyons pas tout entière, il est vrai, à cause des voiles que le corps répand sur notre âme ; cependant, malgré cet obstacle , quelque chose en transpire sur notre visage extérieur, dans notre front, nos yeux, nos lèvres, notre sourire, et toute cette expression qui rejette au dehors la flamme cachée de nos facultés et le parfum obscur de nos vertus. Il est impossible à une âme de retenir au dedans toute la lumière de sa pensée ; un éclair en jaillit malgré elle jusque dans les sillons que creusent dans notre chair les habitudes méditatives de l'esprit. Elle ne peut pas davantage empêcher la justice, ou la

(1) Actes des Apôtres , chap. 17, vers. 25.

tempérance, ou la force de nous donner quelque part un signe de leur présence. La figure grandit sous les coups répétés des grands actes, et la noblesse des secrètes inspirations se trahit par des vestiges qui attirent un inévitable respect. Plus impuissante encore est l'âme contre les effusions sensibles de la bonté. La bonté étant le don premier par excellence, parce qu'elle esten DieuFarome de l'infini, a reçu, en venant en nous, une grâce particulière de manifestation ; tout indique à la vue le cœur bienveillant; son silence même a une éloquence qui attire; il touche sans parler, il plaît sans le savoir, il règne par un empire qui ne lui coûte rien, et qu'aucun autre ne saurait égaler. Toute l'âme sort ainsi d'ellemême à la surface du corps ; elle en vivifie les traits et leur donne un caractère à qui rien ne ressemble dans le reste de la nature, parce que rien, dans le reste de la nature, si magnifique qu'il soit, n'a un rapport direct avec le visage de Dieu. Celui de l'homme seul en est l'ombre. Encore je ne me sers pas d'une expression qui soit assez forte, et j'ai besoin d'emprunter la langue inspirée de David pour dire comment la beauté humaine est une image de la beauté divine. David donc, la regardant avec la certitude et le ravissement d'un prophète, s'écrie tout à coup, au milieu d'un de ses psaumes : Seigneur, la lumière de votre visage est descendue sur le nôtre , et s'y est gravée comme un sceau : — Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine (1) ! C'est la lumière divine , et non pas son ombre, qui est empreinte sur le visage de l'homme, (1) Psaume 4, vers. 7.

parce que ce visage exprime la vérité , la justice , la bonté, trois choses qui sont le fond de l'essence de Dieu, et dont le rayonnement constitue l'éternelle splendeur de sa physionomie. Il n'y a qu'une vérité, tt elle brille dans nos regards; il n'y a qu'une justice, et elle paraît sur notre front; il n'y a qu'une bonté, et elle inspire nos lèvres; il n'y a qu'une beauté, et elle resplendit de l'orient à l'occident de notre être comme une aurore qui se lève de loin et dore , en s'éveillant , le sommet tranquille des monts qu'elle regarde. La vertu de l'homme sur le visage de l'homme, ce n'estpas Dieu tel que nous le verrons un jour, mais c'est l'obscure et vivante prophétie de sa beauté , quelque chose de plus que ce que vit Moïse lorsque Dieu lui disait sur le Sinaï : Regarde, et tu me verras par derrière.

La similitude de beauté engendre la sympathie. Tous les êtres s'attirent par leur beauté ; et , celle de l'homme étant analogue à celle de Dieu, il s'ensuit que Dieu attire l'homme et que l'homme attire Dieu. C'est par ce point que toute la création monte vers son auteur, et que lui-même emporte son œuvre avec lui dans l'éternelle sollicitude de sa paternité. Mais, la vertu seule donnant à l'homme sa beauté de naissance et de prédestination , c'est elle seule qui entretient entre Dieu et lui cette attraction qui naît d'une commune nature, exprimée par une commune beauté.

Par où vous voyez, Messieurs, qu'il y a dans la vertu trois éléments de déification, ou, si vous l'aimez mieux , d'union positive et efficace avec Dieu : la similitude de nature, la similitude de beauté, et la

sympathie , qui s'engendre de l'une et de l'autre.

Mais est-ce là tout le progrès de l'âme vers Dieu par la vertu? N'y a-t-il rien entre eux au delà des aspirations 4e la sympathie, et, en s'appelant des extrémités opposées de l'univers, ne se répondent-ils que comme un écho du temps dans l'éternité et de l'éternité dans le temps? Faudrait-il que la mort intervienne pour aller plus loin, ou bien, dès ici-bas, pèlerins récompensés, franchirons-nous le sanctuaire et toucherons-nous de nos mains tremblantes le cœur même où gît la bonté qui nous a faits? Ah ! je m'assure que l'espérance n'en est pas vaine; j'y crois avant d'y avoir pensé, ou plutôt, comme un homme revenu d'un pays lointain et merveilleux, je vous apporte le récit de ce que j'ai vu, le souvenir tout-puissant de ce que je vois encore.

Quand je vous parlais de la vertu et que je vous en énumérais les divisions fameuses, la prudence, la justice, la tempérance, la force, n'avez-vous pas remarqué que les unes et les autres se rapportaient à l'homme, et que, tout en ayant leur origine en Dieu, elles ne passaient pas, dans leur application, les frontières de l'humanité? Quoi donc ! est-ce qu'il n'y aurait aucune vertu qui eût Dieu pour objet? Est-ce que, toutes ayant en lui leur principe et leur terme, aucune ne tendrait à lui par un essor direct? Cela n'est pas possible. Tous les êtres ont une loi de leurs rapports, et toute loi entraînant une obligation morale pour l'intelligence qui la connaît et la liberté qui la subit, il faut dire, ou qu'il n'y a point de rapports de Dieu à l'homme , ou que ces rapports, déterminés par une loi, donnent à Dieu des

droits sur l'homme, à l'homme des devoirs enversDieu, et par suite nous imposent une vertu qui regarde Dieu directement. Que l'athéisme le nie, je le conçois, il n'admet pas la notion de l'infini réel et vivant; mais, pour l'homme qui respecte Dieu dans sa conscience après l'avoir reconnu dans son esprit, il lui est impossible de se croire sans rapports avec Dieu, par conséquent sans une loi de ces rapports, loi qui entraîne avec elle des devoirs à remplir, et une vertu qui est le résultat de leur accomplissement.

Mais quelle est -elle, cette vertu que nous n'avons pas encore nommée? Qu'y a-t-il de plus vaste que la prudence, de plus saint que la justice, de plus noble que la tempérance, de plus magnifique que la force morale? Quand ces choses sont dans le cœur de l'homme, n'est-il pas semblable à Dieu? n'a-t-il pas sur son front le reflet de sa beauté? Et où puisera -t-il une onction meilleure ou un souffle plus capable de le ravir à luimôme? Ah ! Messieurs, je m'émeus comme vous à cet endroit de notre âme, et je la scrute en tremblant de ce que j'y cherche, et que peut-être je n'y trouverai point.

Dites-moi cependant, ne pensez-vous pas que Dieu étant le plus parfait de tous les êtres, nous lui devons aussi ce qu'il y a de plus parfait en nous ; qu'étant l'extrémité infinie de toutes choses, nouslui devonsle résultat extrême de nos facultés, et ce que j 'appellerai le chefd'œuvre de l'homme? Oui , je ne me trompe pas : si quelque chose en nous est digne de Dieu, ce sera l'acte suprême de notre vie, ce quelque chose qui, en tout être , tient le sommet de sa nature et de son activité,

Oh ! quel est donc en nous ce sommet bienheureux? Quel est donc le chef-d'œuvre de l'homme? Homère a fait V Iliade. Est-ce Y Iliade qui est le chef-d'œuvre de l'homme? Le Dante a fait la Divine Comédie. Est-ce la Divine Comédie qui est le chef-d'œuvre de l'homme? Les Romains ont fait le peuple-roi? Est-ce le peuple-roi qui est le chef-d'œuvre de l'homme? Vous souriez, Messieurs, et vous avez raison : Y Iliade, la Divine Comédie, le peuple-roi, ce furent de grandes choses , et leur ombre illumine encore les plus hautes cimes de l'humanité. Cependant le chef-d'œuvre de l'homme est ailleurs, j'en suis certain. Où donc est-il?

Si je dis à un homme : Je vous estime ; ne puig-je pas lui dire autre chose encore? Oui, car je puis lui dire sans peine : Je vous admire. Si je dis à un homme : Je vous admire, ne puis-je pas lui dire autre chose encore? Oui, car je puis lui dire : Je vous vénère. Si je dis à un homme : Je vous vénère, ne puis-je pas lui dire autre chose encore? Âi-je épuisé dans ce mot la parole humaine tout entière? Non, j'ai encore une chose à lai dire, une seule, la dernière de toutes ; je puis lui dire : Je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là, mais aucun autre ne vient après dans aucune langue, et, quand on l'a dit une fois à un homme, il n'y a plus qu'une ressource, c'est de le lui répéter à Jamais. La bouche de l'homme ne va pas plus loin , parce que son cœur ne va pas au delà. L'amour est l'acte suprême de l'âme et le chef-d'œuvre de l'homme. Sou intelligence y est , puisqu'il faut connaître pour aimer ; sa volonté , puisqu'il faut consentir; sa liberté, puisqu'il feu t faire

un choix ; ses passions, puisqu'il faut désirer, espérer, craindre, avoir de la tristesse et de la joie; sa vertu, puisqu'il faut persévérer, quelquefois mourir, et se dévouer toujours.

Aussi est-il écrit qu'en Dieu dans le mystère de sa triple personnalité, c'est l'amour qui vient le dernier et qui clôt l'infini. L'amour termine Dieu, s'il est permis de se servir d'une semblable expression , et c'est aussi l'amour qui termine l'homme. Je ne m'excuse pas d'en prononcer le nom dans ce sanctuaire, aux portes mêmes du tabernacle où repose la Majesté divine; car, si l'amour a des profanateurs qui abusent de son nom, il a des saints qui lui servent de garde, et empêchent le moindre souffle d'atteindre, pour la ternir, son immortelle chasteté.

L'amour étant donc l'acte suprême de l'âme et le chef-d'œuvre de l'homme, ce que nous devons à Dieu, c'est de l'aimer. L'amour de Dieu est la vertu que nous n'avions pas nommée encore, qiji couronne toutes les autres vertus et nous ouvre dans la voie de la transfiguration l'issue la plus proche du but. Car le propre de l'amour est d'unir ceux qui s'aiment , de confondre leurs pensées, leurs désirs/ leurs sentiments, toutes les expressions et tous les biens de leur vie, et de pénétrer jusqu'à la substance de l'être aimé , pour y adhérer d'une force aussi invincible qu'ardente. Même quand l'amour se prend à des êtres bornés , il y puise une énergie qui grandit l'homme au delà de ce qu'il est : que sera-ce lorsqu'il se prend à Dieu? Là il trouve et il nous donne tout ce qui manque à notre faible nature. Il

trouve Dieu, et il nous donne Dieu. Déjà semblables à lui d'une similitude de nature et d'une similitude de beauté, déjà portés vers lui par la sympathie qui nait de la similitude, notre amour le saisit et l'étreint dans une extase qui s'achèvera plus tard au sein de la vision, mais qui, dès ici-bas, nous est un prélude de l'embrasement éternel où se consommera notre vie.

Arrivé là au comble du mystère , je suis comme un homme qui a gravi longtemps une montagne haute et escarpée, et qui, enfin, debout sur un roc solitaire, regarde à ses pieds le chemin qu'il a parcouru, et l'abîme qui le ceint de toutes parts. La tète me tourne. Je me demande si ce que je vous ai dit n'est pas un rêve de ma pensée , si la vertu existe sur la terre , si réellement le cœur de l'homme est capable d'une prudence qui embrasse les intérêts de l'humanité, d'une justice qui rende à chacun ce qui lui est dû dans l'ordre des biens sensibles et des biens de l'âme, d'une tempérance qui assujettisse le corps à la loi de l'esprit, d'une force qui aille jusqu'à donner sa vie pour le droit et la vérité. Je me demande s'il y a des hommes qui cherchent Dieu comme le terme de leur existence passagère, comme le principe certain de leur félicité et de leur perfection. Je me demande, par-dessus tout, s'il y a des hommes qui aiment Dieu , je ne dis pas comme nous aimons des hommes , mais comme nous aimons les plus viles créatures, un cheval, un chien, l'air, l'eau, la lumière et la chaleur. Je me demande ces choses, à moi d'abord , à vous ensuite, et j'attends ma réponse et la vôtre avec une terreur qui doit décider de ma vie. J'entends des

bouches hardies me dire que la vertu n'est qu'un nom. J'entends d'un bout à l'autre de l'histoire la protestation des sceptiques , le sarcasme des égoïstes , le rire des débauchés, la joie des fortunes acquises par la sueur et le sang des autres, le cri plaintif des cœurs qui n'espèrent plus, et, seul, du haut de ces raisonnements qui m'ont conduit à l'idée du vrai , du bien , du juste , du saint, le regard sur ce que j'ai appelé mon âme et sur ce que j'appelle encore Dieu, j'attends une parole qui me précipite ou m'affermisse à jamais. Qui est-ce qui me la dira?

C'est moi qui vous la dirai. Vous cherchez l'homme juste, l'homme fort, l'homme saint, l'homme qui aime Dieu : je le connais, et je vais vous dire son nom.

Il y a dix-huit siècles , Néron régnait sur le monde. Héritier des crimes qui l'avaient précédé sur le trône, il avait eu à cœur de les surpasser, et de se faire par eux , dans la mémoire de Rome , un nom qu'aucun de , ses successeurs ne pourrait plus*égaler. Il y avait réussi. Un jour on lui amena dans son palais un homme qui portait des chaînes et qu'il avait désiré voir. Cet homme était étranger ; Rome ne l'avait pas nourri , et la Grèce ignorait son berceau. Cependant, interrogé par l'empereur, il répondit comme un Romain , mais comme un Romain d'une autre race que celle des Fabius et des Scipion, avec une liberté plus grave, une simplicité plus haute , je ne sais quoi d'ouvert et de profond qui étonna César. En l'entendant, les courtisans se parlèrent à voix basse, et les débris de la tribune aux harangues s'émurent dans le silence du Forum. Depuis,

les chaînes de cet homme se sont brisées; il a parcouru le monde. Athènes Ta reçu , et convoqué pour l'entretenir les restes du Portique et de l'Académie; l'Egypte l'a vu passer au pied des temples, où il dédaignait de consulter la sagesse; l'Orient l'a connu, et toutes les mers l'ont porté. Il est venu s'asseoir sur les grèves de l'Armorique, après avoir erré dans les forêts de la Gaule , et les rivages de la Grande-Bretagne l'ont accueilli comme un hôte qu'ils attendaient. Quand les vaisseaux de l'Occident, las des barrières de l'Atlantique, s'ouvrirent de nouvelles routes vers des mondes nouveaux, il s'y élança aussi vite qu'eux, comme si nulle terre, nul fleuve, nulle montagne, nul désert, n'eût dû échapper à l'ardeur de sa course et à l'empire de sa parole : car il parlait, et la môme liberté qu'il avait déployée en face du Capitole asservi, il la déployait en face de l'univers.

Voyageur à mon tour au mystère de la vie, j'ai rencontré cet homme. Il portait à son front les cicatrices du martyre ; mais ni le sang versé ni le cours des siècles ne lui avaient ôté la jeunesse du corps et la virginité de l'âme. Je l'ai vu,- je l'ai aimé. Il m'a parlé de la vertu , et j'ai cru à la sienne. Il m'a parlé de Dieu, et j'ai cru à sa parole. Son souffle versait en moi la lumière, la paix, l'affection, l'honneur, je ne sais quelles prémices d'immortalité qui me détachaient de moi-môme ; et enfin je connus, en aimant cet homme, qu'on pouvait aimer Dieu , et qu'il était aimé en effet. Je tendis la main à mon bienfaiteur, et je lui demandai son nom. Il me répondit comme il l'avait fait à César : « Je suis chrétien. »

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