DÉMEMBREMENTS QU'ELLE A SL-RIS
CONFERENCE DONNEE A NOTRE -DAAIE DE PARIS, LE DIMXNCHK 14 JANVIER 1849.
Monseigneur, Messieurs,
[ntégrité sans tache, courage sans fanatisme, prodiges sans nombre et sans exemple, ce sont là trois caractères dont notre dernière conférence a revendiqué la gloire pour les martyrs catholiques: caractères qui n'appartiennent qu'à ces témoins sacrés de la foi; caractères qui les élèvent de l'infini par-dessus tous ces autres prétendus martyrs de l'erreur, auxquels parfois on ne rougit pas de
les assimiler; caractères enfin qui, maniuanl leur héroïsme d'une splendeur évidemment surnaturelle, couronnent aussi d une auréole de divinité celte Église dont ils sont et le plus riche ornement et le plus brillant ouvrage.
Mais sirÉglise peut être glorieuse du sang qu'on a fait jaillir de ses veines, est-elle innocente des schismes qui l'ont divisée? Ces vastes démembrements qu'elle a subis sont-ils tout simplement des malheurs dont elle n'ait qu'à se lamenter? Ne seraient-ce pas des fautes dont elle ait à se repentir? Telle est la question qu'il nous faut résoudre.
Les apparences, dit-on, s'élèvent ici contre l'Église. Si cette unité dont elle est si fière était restée sans déchirure, comme cette robe du Christ à laquelle si souvent elle la compare, si la plénitude des peuples qu'elle a conquis étaient demeurés dans son sein, ne formant jusqu'à ce jour qu'un seul bercail sous un seul pasteur, cette immuable intégrité serait pour elle une gloire magnifique. Pour en expliquer le prodige, on pourrait peutêtre lui supposer une force de cohésion surhumaine. Mais tel n'a pas été son bonheur. Elle n'est point arrivée jusqu'à nous comme un colosse intact : c'est un colosse mutilé. Elle a laissé çà et là sur la route du temps de vastes lambeaux d'elle-même ; ce sont même les plus belles portions de son apanage qui lui ont échappé tour à tour. C'est l'Orient tout entier; .lérusalem , qu'illustrèrent la présence de
Jesus-Clirist el le début des apôties ; Alexandrie, imiiioilalisée par le souvenir d'Alhanase; Conslanlinople, oii brillèrent Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome. En Occident, c'est l'Angleterre qui ne fut pas seulement la terre des saints, mais une terre aussi d'évéques magnanimes, comme Thomas de Cantorbéry; c'est l'Allemagne, elle qui fut dans tous les temps un foyer de grandes pensées et de vaste savoir I Défections immenses ! défections dont l'immensité même semble accuser le corps spirituel qu'elles ont appauvri par tant de retranchements et défiguré par tant de cicatrices! S'il ne s'agissait que de la désertion de quelques hommes ou d'une chrétienté restreinte et vulgaire, passe encore! Mais que tant de peuples si divers de sang et de patrie, que des peuples si avancés en civilisation, que des peuples si riches de théologiens profonds et de sublimes génies, que des peuples liés par tant de siècles et de souvenirs à l'Église romaine; que de tels peuples se soient décidés à rompre avec elle, c'est un fait bien étrange! On ne peut guère l'expliquer que par deux causes: ou bien l'Église aura manqué de lumière pour suffire à Tintelligence de ces nations; ou bien elle aura manqué de sagesse pour les tenir éternellement enchaînées au charme de son pouvoir.
Ni l'un ni l'autre. Messieurs. Comme fait et comme conséquence, les schismes n'accusent aucunement l'Eglise romaine, mais uniquement les
hommes et les Églises particulières qui les ont consommés; voilà ce que nous allons déoaontrer dans cette conférence.
Au sein des empires terrestres, Messieurs, les grandes ruptures de provinces ou de colonies avec le centre et la métropole ne s'accomplissent pas brusquement et d'un seul coup ; on ne saurait briser les liens qui unissent entre eux les organes de ces corps immenses, comme un enfant trancherait un fil de soie, ou détacherait un rameau tendre encore d'un arbuste sans consistance. Ces vastes démembrements ne se consomment en général qu'après des acheminements plus ou moins prolongés et des préparations séculaires. On commence par de légers essais; on mesure, pour ainsi dire, imperceptiblement sa propre force et celle du pouvoir plus ou moins éloigné dont on relève; on se dérobe graduellement à son action par des affranchissements de détails; et quand, par ces actes successifs et chaque jour plus hardis d'indépendance, on croit avoir acquis assez de vigueur et de maturité pour entrer pleinement en possession de soi-même, c'est alors que les derniers nœuds se rompent, et que l'ère d'une glorieuse ou coupable émancipation prend place dans l'histoire.
Il en fut ainsi du schisme grec, le seul sur lequel j'insisterai, parce qu'il fut de tous le plus terrible el le plus douloureux. Son explosion suprême
fut amenée de loin par l'influence de différentes causes, tantôt sourdes, tantôt éclatantes, et jamais honorables. Au premier rang se place le caractère oriental. Dès l'origine de l'Église, l'unité fut préchée par ses apôtres et acceptée par ses néophytes comme un dogme de sa foi, comme la base essentielle et divine de son organisation; et, chose étrange! au moment même où ce fondement était posé dans ie monde, l'Orient commençait à l'ébranler d'une main, tandis qu'il l'établissait de l'autre. Jérusalem, Samarie, Antioche, Alexandrie, mêlant une fâcheuse inquiétude même à leur première ferveur, furent presque aussitôt divisées qu'elles furent conquises, et purent à peine compter des chrétiens sans en voir sortir des sectaires. Un esprit naturellement pointilleux et sophistique, l'amour de la dispute, une facilité malheureuse à se laisser envahir par les opinions les plus bizarres, les plus téméraires, pourvu qu'elles fussent neuves ou éblouissantes, tout cela joint à d'autres passions familières, soit aux habitants des cités dont vous venez d'entendre le nom, soit à tous les peuples de la Syrie, de l'Egypte, de la Grèce, de l'Asie Mineure, forma de tout temps en eux un intarissable foyer de nouveautés et d'insubordination. Ils reconnaissaient en principe l'autorité de l'Église romaine; mais ils en supportaient impatiemment le joug. Sur un objet ou sur un autre, le Saint- Siège fut constamment obligé de les condamner,
OU toul au moins de les reprendre. Du concile de Jérusalem à celui de Nicée, ils ne lui permirent presque pas un instant de laisser reposer ses observations ou ses foudres. Fréquentes avant la trans- Itition de l'empire à Byzance, ces rigueurs devinrent encore bien plus répétées et plus nécessaires après la fondation de Constantinople. En prenant alors plus d'importance, les Églises orientales montrèrent aussi plus d'indocilité. Chaque jour leurs relations avec Rome, dont pourtant elles ne niaient pas encore les droits, devenaient plus hautaines et plus indépendantes. Parce qu'elles avaient pour elles l'empereur, elles tendaient sourdement à se passer du pape. Constantinople surtout, la reine des cités pour la politique, aspirait secrètement à l'être aussi pour la religion. Le schisme était dans les instincts avant d'être dans les projets, et pour éclater il n'attendait que des hommes assez audacieux pour franchir les derniers ménagements, assez impies pour consommer la rupture.
Ces hommes parurent enfin : la licence fit éclore les premiers. Un prince immonde, assisté d'un ministre qui n'était pas moins vil, régnait à Constantinople : c'était Michel 111 et Bardas. Les débauches du maître et les intrigues du favori rencontrèrent un austère censeur dans Ignace, le patriarche de la cité. Les protestations du pontife irritèrent l'empereur et son courtisan. Quand est-ce que le zèle d'un Jean-Baptiste n'alluma pas les fureurs et ne
déchaîna pas les neiséciitions d'un Herode? Michel et Bardas résolurent de faire une victime de celui dont ils ne pouvaient se faire un approbateur. On poursuivit Ignace; on le proscrivit; on tenta par des brutalités de le faire renoncer à son siège épiscopal. Ignace refusa par conscience et par dignité cette démission sollicitée par la violence. Alors le monarque, impuissant à désarmer la résistance du pontife, prit le parti de ne pas en tenir compte, et se mit à chercher dans son empire un sujet assez sacrilège pour usurper un trône que le titulaire ne \oulait point abandonner. Voilà d'où part le premier branle de la séparation : l'immoralité impériale.
La soif de l'honneur et la passion* du pouvoir secondent ses vues et poursuivent son ouvrage. L'histoire de tous les temps, sans en excepter les temps modernes, nous apprend que la distinction de l'intelligence et la servilité du caractère trouvent souvent le fatal secret de s'allier dans un même homme, pour le malheur des peuples comme pour celui des princes ; la race des Sénèque et des Cranmer est impérissable dans le monde. Sous le règne et comme par les enchantements de Michel et de Bardas, on la vit apparaître dans la personne de Photius. Photius était un esprit éminent, mais une âme vénale. Il possédait une science infinie, mais il n'avait point de cœur. Il manquait même de cette délicatesse qui, sans éteindre les passions,
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les empêche lout au moins de se monlrer impudentes. Du premier pas, il atteignit au cynisme de la complaisance et de l'ambition : et vous allez le comprendre.
Si vous voulez pénétrer dans im corps hiérarchiquement constitué, quel qu'il soit, la première condition que vous avez à remplir, n'est-il pas vrai, c'est celle d'un appel légitime et d'une admission régulière. Ensuite, si, après avoir franchi le seuil de cette nouvelle carrière, vous désirez en occuper le faite, vous ne pouvez y parvenir d'un seul bond; il entre non-seulement dans les usages, mais dans les bienséances, qu'on vous force, à traverser certains degrés intermédiaires, et à conquérir certains titres, avant d'arriver à ces honneurs suprêmes. Ainsi, d'un jeune avocat stagiaire vous ne ferez pas immédiatement un premier président de la cour de cassation. Ainsi, un engagé volontaire, entré d'hier au régiment, ne sera pas créé demain gouverneur de l'École polytechnique ou de l'École d'application. On ne monte à ces hautes positions que par des élévations successives. S'y élancer brusquement et sans préparation, ce ne serait pas seulement une choquante anomalie; chose pire pour un homme du monde, ce serait une effroyable inconvenance.
Et voilà Photius. Il est simple laïque. On lui offre le siège épiscopal auquel Ignace ne veut pas renoncer; il sait que les lois de l'Église, avec laquelle
i! u'a pas encore brisé, lui commandent un refus; il sent que la délicatesse se joint aux règles de la discipline pour le lui prescrire, et néanmoins il accepte. La veille, il était grand écuyer de l'empereur, et le lendemain le voilà patriarche de Cons= tantinople. A l'audacieuse irrégularité de cette promotion qu'il condamne lui-même, Photius ajoute bientôt des prétentions mêlées d'artifice et d'inconséquence. Il sent parfaitement qu'il n'est pas en règle. Alors que fait-il? Calcul et nullement sincérité, non point par un sentiment de respect réel, mais par l'absurde désir ou la slupide espérance de faire absoudre son usurpation et confirmer la déposition d'Ignace, prononcée dans je ne sais quels synodes impies, il porte son affaire au pape. C'était Nicolas I"', l'un des plus illustres pontifes qui jamais aient ceint la tiare. D'une part, il lui décrit sous de fausses couleurs, et avec une douleur hypocrite, l'élection dont il prétend avoir été la victime involontaire; d'autre part, il décerne de solennels hommages à la suprématie incommunicable et universelle du pontificat romain. Il en invoque l'arbitrage avec la feinte promesse d'une soumission filiale et empressée. Et, à cet instant même, il nourrit dans les profondeurs de sa dissimulation la pensée sacrilège de diviser l'indivisible gouvernement de l'Église entre l'Orient et l'Occident, entre Rome et Constantinople, comme on l'a fait autrefois pour l'empire.
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Le piège était trop grossier pour que la péuétrutioii de Nicolas s'y laissât surprendre. Instruit des faits, malgré les faux renseignements dont on l'inonde et la connivence de quelques légats subjugués par la violence et le sophisme, devinant d'ailleurs les projets de Photius, malgré ses protestations d'attachement et de dépendance, le pape condamne solennellement l'usurpateur. Au lieu de se soumettre, comme il l'a juré, Photius à son tour le condamne; comme si un acte de révolte pouvait annuler une sentence légitime! comme si le coupable avait le droit de casser le juge qui le frappe et dont il a lui-même invoqué l'arrêt! Un peu plus tard, à la vérité, après quelques mois passés sous la honte d'une destitution et dans les rigueurs de l'exil, il paraît se réconcilier avec le pape. Mais ce n'est là qu'un rapprochement hypocrite et passager ; l'astuce l'inspire de concert avec l'égoïsme, et l'orgueil ne tarde pas à le rétracter. Une fois de plus, il essaye de se constituer patriarche universel. Par des allégations mensongères, par des pièces supposées, par des falsifications impudemment introduites dans quelques lettres émanées du siège apostolique, par des simulacres, ou plutôt par des parodies de conciles où ne figurent qiie des évêques intimidés ou pervers, il se fabrique je ne sais quels titres dérisoires à cette papauté orientale que poursuivent les rêves de sa vanité. De nouveaux analhèmes viennent éclatei- siu* sa têtej mais d'un
bras superbe il renvoie la foudre à celui qui l'a lancée; et pour des puérilités ou des erreurs que les subtilités de son amour-propre essayent vainement de transformer en raisons, le voilà qui décidément s'éloigne de l'unité catholique, entraînant dans sa chute un certain nombre de pontifes rebelles, il tombe comme ce soleil qu'on verrait, avec les satellites attachés à ses destins, se perdre dans les espaces, et faire du même coup plusieurs vides à la fois dans le ciel désolé. Voilà, Messieurs, le second branle et pour ainsi dire la seconde main qui pousse l'Orient au penchant de la séparation : c'est Faudace usurpatrice d'une ambition qui se ment à elle-même.
L'esprit de Photius ne meurt point avec lui. Des conciles généraux et quelques pieux empereurs essayent bien de ressouder ce qu'il a désuni ; mais ils ne peuvent y réussir. Le germe de sa révolte, après cent cinquante ans d'inégale fermentation, fit une seconde explosion sous Michel Cérulaire. Comme Photius, Cérulaire, justement condamné par Rome, se prend à la condamner aussi de son coté, quoiqu'il en ait authentiquement reconnu le pouvoir; commePhotius, il séduit par des moyens sans honneur un certain nombre d'évêques, pour applaudir à ses excommunications contre le siège de Pierre et le proclamer lui-même leur patriarche; comme Photius, à Tignominie des procédés il joint la puérilité des motifs pour amener la rupture;
comme Pliotius enfin , il lance l'Orient dans le schisme, soit par un instinct d'indépendance et d'envie héréditaire, soit par Tirritation d'un orgueil vindicatif et blessé.
Vous aurez beau creuser dans les origines de ce formidable démembrement, Messieurs, vous ne lui trouverez pas d'autres principes. Il est préparé de longue main par le génie chicaneur des Grecs et leur mépris pour les Occidentaux. Il est ensuite provoqué par ces misérables souverains de Constantinople, qui, au lieu de songer à bien gouverner leurs peuples et à se défendre des barbares, consacraient à de pitoyables disputes théologiques, ou à d'odieuses persécutions, le temps qu'ils ne donnaient pas à la débauche, et tranchaient tout à la fois du tyran et du pape, pendant que leurs eunuques perdaient ou vendaient l'empire. Enfin, il est consommé par des prélats intrus, mercenaires, rebelles et inconséquents, qui, après avoir envahi l'autorité par des voies illégitimes, après avoir foulé aux pieds les lois canoniques pour accepter les offres des princes et se prêter ainsi à leurs passions, après avoir attiré par les torts les plus éclatants et les plus criminels les reproches et l'excommunication du pasteur des pasteurs, du pontife de Rome, dont ils avouent les droits, dont ils appellent le jugement, s'affranchissent de son joug, et prétendent partager avec lui cette puissance de Pierre, qu'ils ont cependant raille fois proclamée indivisible.
Les mêmes causes qui ont formé le schisme. grec l'ont entretenu. Ce sont elles aussi qui l'ont propagé. Divers lambeaux de l'Église de Pologne se sont détachés naguère; les liens invisibles qui, à travers l'Allemagne dissidente, s'en allaient unir les héritiers de Wladimir au successeur de Pierre, se sont brisés sur quelques points. Ceux qui ont ainsi rompu ont passé de l'unité catholique au schisme grec. Et comment s'est opérée cette nouvelle apostasie? Comme celles de tous les temps. L'autocratie l'a suscitée et poursuivie, afin de tenir sous sa main de fer et les corps et les âmes, dans le royaume doublement asservi des Jagellons. Elle a trouvé des ambitions complaisantes au service de ses projets sacrilèges. Pour conserver les faveurs du pouvoir, pour obtenir un titre dont le fond supposait une lâcheté criminelle, mais dont l'éclat flattait une vanité puérile, quelques prélats ont échangé le pape du Vatican contre un pape en éperons; une double idolâtrie les a précipités dans la révolte : Tidolàtrie de César et l'idolâtrie d'euxmêmes.
Tous les autres schismes peuvent s'expliquer de la même manière; ils n'ont pas été le résultat d'une conviction, ou plutôt d'une erreur de conscience; ils n'ont été qu'un effet de passion. Voyez le schisme protestant d'Allemagne! Quels en sont les instruments? Luther, c'est-à-dire un moine orgueilleux et dépravé; des princes avides et voluptueux. L'un
— -290 ~ voulait le schisme pour satisfaire un amour-propre en dépit et secouer le joug d'un célibat devenu trop pesant à son àme énervée; les autres tenaient à en tinir avec Rome, parce qu'ils aspiraient à envahir des biens ou à briser des unions dont Rome protégeait la sainteté contre les attentats de leur cupidité ou les empoitements de leur licence. 11 en fut de même en Angleterre. Tant qu'il resta fidèle à la vertu, Henri VIII fut aussi fidèle à l'unité; mais du jour où ses mœurs se dépravèrent, du jour où Rome refusa de rompre pour lui les liens sacrés de la société conjugale, et de bénir la scandaleuse inconstance de ses caprices adultères, dès ce moment il abandonna l'Église romaine pour créer l'Église anglicane; il se fit proclamer patriarche, afin d'être plus librement débordé. Subjugués par ses menaces, ou séduits par ses caresses, un certain nombre de pontifes partagèrent sa désertion pour partager ensuite ses désordres; et c'est ainsi que, par le vice ou la servilité, cette île, qu'on appelait la terre des saints, est devenue la terre de la séparation.
Il n'est donc rien d'honorable dans les divers schismes qui ont déchiré l'Église; rien du côté de ceux qui les ont suscités : à Constantinople, à Londres, à Wittemberg, ce sont des noms flétris par l'histoire; rien du côté des motifs: il y avait de l'or ou de la boue au fond de toutes les causes léelles; rien dans les procédés: ils n'ont été par-
tout qu'une allernalive ou un mélange d'inconséquence et d'irrégulaiité. Ainsi, c'est au prix de la honte que les communions dissidentes ont acquis leur égoïste indépendance et l'empire d'elles-mêmes.
Et l'Église, et Rome, quelle conduite ont-elles tenue? L'Église et Rome ont, avant tout, été logiques; elles ont constamment reçrai:dé l'unité comme inviolable; la chaire de Pierre comme en étant le centre nécessaire et suprême ; l'obligation de la vénérer et d'en dépendre comme tellement sacrée pour les églises particulières, qu'elles ne sauraient s'en affranchir sans crime. Est-ce là au fond la vérité? Est-ce bien la constitution de l'Église telle que Jésus-Christ l'a faite?" Sans doute; mais peu importe. C'est ainsi du moins que Rome la conçut toujours; c'est ainsi que la conçurent les schismatiques eux-mêmes avant leur séparation. Il n'en est pas un seul , ni Photius , ni Cérulaire, ni Luther, qui n'ait rendu les plus éclatants hommages à la primauté universelle des pontifes romains; il n'en est pas un qui n'ait proclamé que, pour être appuyé sur Jésus-Christ, il fallait être appuyé sur Pierre. Ainsi , en exigeant qu'on restât dans leur communion et soumis à leur puissance, en menaçant ou en frappant quiconque résistait ou s'arrachait à leur autorité, les papes ne faisaient que rester d'accord avec eux-mêmes, user d'un droit séculaire, réclamer une obéissance qu'ils
avaient réclamée dans tous les temps, et reconnue légitime par ceux-mêmes qui tentaient de se dérober à leur juridiction.
Il n'y avait pas seulement consistance logique dans la sévérité des papes, il y avait aussi justice et régularité. Avant de sévir contre les schismatiqnes , avant de les retrancher définitivement de rÉglise, on procède suivant toute la plénitude des formes prescrites par la discipline. Des conciles s'assemblent, on interroge, on écoute les accusés; on en discute les griefs, on en dévoile la misère. Et certes! leur frivolité n'est pas difficile à démontrer, tant elle est éclatante ! C'est ainsi, par exemple, que les Grecs invoquaient, comme motif de séparation, l'usage établi par l'Église latine de ne pas chanter V Alléluia pendant le carême! Prétexte ridicule comme la plupart des autres! Et pourtant, par indulgence et par équité, Rome descend jusqu'à les débattre, tant elle veut que la raison paraisse dans ses jugements, et non point une aveugle rigueur, une intolérance brutale !
Quelles ne sont point encore sa droiture et sa franchise ! Grecs ou autres manquèrent constamment de bonne foi. On les vit abuser Rome par une feinte déférence, par de fausses promesses; on les vit mutiler ses actes, tromper ses légats, alléguer contre elle des inculpations qu'on savait bien n'être que des calomnies , des raisonnements dont on sentait toute la puérilité, des autorités qu'on
n'ignorait pas être apocryphes, des adhésions dont on ne se dissimulait pas le néant. Ainsi agirent Photius et Céruiaire et tous les schisraaliques. Au contraire, sincérité dans la parole, loyauté dans la discussion, absence de toute équivoque et de toute obliquité dans les mesures, en un mot, marche nette et prononcée, habitude d'agir en plein air et comme au erand soleil : telle fut la- gloire de Nicolas r'', de Jean YIII et de tous les papes qui intervinrent dans ces coups solennels. On sent qu'ils s'inspirent aux sources pures d'une conscience qui ne sait pas tergiverser, d'une autorité qui croit trop en elle-même pour recourir à l'abjection de l'artifice, enfin de cette vérité immortelle, de cette rectitude infinie qui déteste jusqu'à l'ombre du mensonge et de la duplicité.
Je pourrais dire encore mansuétude et générosité; mais je réserve cette considération pour la seconde partie de notre conférence.
Voilà le schisme comme fait. Révolte abjecte dans ses causes, irrégulière et inconséquente dans ses procédés, méprisable dans ses premiers instruments; c'est là ce qu'il fut dans les hommes et les peuples qui s'en rendirent coupables. Défense d'une autorité avouée par ceux mêmes qui s'y dérobaient, et en même temps défense régulière, équitable, sans subtilités ni détours : telle fut en abrégé la conduite de l'Église envers tous ceux de ses enfants qui rompirent avec elle; elle agit avec
tonte la fidélité d'un dépositaire incorruptible et toute la conscience d'un juge irréprochable.
Jusqu'ici, Messieurs, vous le voyez, le schisme ne peut fournir aucune accusation contre l'Église; il l'honore, au contraire. Mais s'il lui est glorieux comme fait , il lui est plus glorieux encore comme résultats, comme conséquences historiques. Ces résultats sont extrêmement divers pour les sectes schismaliques et pour l'Église dont elles se sont détachées.
Le schisme d'abord asservit les peuples qui le consomment. Singulière chose! A entendre les schismaliques, au moment où ils s'émancipent de la tutelle de l'Église, à juger de leur sort futur par les imprécations ou les railleries dont ils poursuivent l'autorité de Rome et ce qu'ils en appellent le despotisme intolérable ou stupide, on dirait qu'ils vont, en rompant avec elle, ou bien naître à l'indépendance, ou du moins passer sous un pouvoir plus souple et plus honorable. Ils se plaignaient d'être opprimés, sans doute ils vont alléger leur fardeau ! Ils en Unissent avec la servitude, c'est sans doute pour lui substituer une noble et facile obéissance! 0 pitié! 0 inconséquence de l'esprit d'orgueil et de rébellion î 0 châtiment effroyable, mais bien mérité, d'une indocilité superbe! Ils n'ont abdiqué la soumission que pour embrasser une sorte d'esclavage religieux. Avant leur séparation, Rome exerçait sur eux un empire tout
iiioial,el lexciguil sans arbitraire et sans briilalité. Ils étaient protégés contre l'arbitraire, en matière de dogme et de discipline, par les immuables limites d'une doctrine immuable et certaines règles londamentales auxquelles il n'est pas permis de toucher. Ils étaient protégés contre la brutalité par des traditions de sagesse et des habitudes de douceur, de modération, de clémence, dont l'Eglise et le Siège apostolique n'ont jamais su se départir. Mais par leur séparation qu'ont-ils fuit? Ils se sont jetés entre les bras dun maître qui, joignant le titre de pape à celui d'empereur ou de roi , s'est vu , par là même, en droit de les mener avec le glaive ou le bâton , et qui , n'ayant plus, en matière religieuse, d'autres bornes à feconnaître, d'autres inspirations à prendre, d'autres convenances à consulter que celles de ses idées ou de ses intérêts, leur a fait subir, dans tous leurs excès, les violentes versatilités du caprice et l'inflexibilité impitoyable de la raison d'État. Jugez-en plutôt par les humiliations cruelles, mélange de sang et de boue, où l'Église grecque s'est vue plongée et traînée à satiété par les tyrans du Bas- Empire!
Et ce qu'il y a de pire, c'est que cette servitude est sans compensation. Quand les peuples séparés étaient encore unis à l'Église et soumis au saintsiége, ils trouvaient dans le pontificat romain une dignité supérieure à toutes les majestés de la terre ;
- 30^2 — la couronne dont ils relevaient, ayant tous les peuples et tous les siècles pour apanage, était unique, sans exemple dans T uni vers, et la gloire de cette souveraineté rejaillissait sur leur obéissance. Par le schisme ils sont tombés sous un sceptre temporel; et un sceptre temporel, quand il devient un sceptre religieux, n'est plus que le symbole d'une grandeur vulgaire, parce qu'après tout il ne peut s'étendre par delà les frontières d'un État, et qu'il se voit limité, heurté, parfois même insulté par des pouvoirs égaux ou supérieurs à lui dans le monde.
A Rome, avant leur rupture, les peuples dissidents reconnaissaient une autorité hautement compétente sur les questions religieuses : qui ne sait tout ce que le Siège apostolique et ce qui en forme le conseil et le sénat possèdent de lumières? Il est inouï qu'on y ait jamais enseigné une erreur, je ne dis pas seulement sur les objets de foi, mais même sur les choses de sens commun. Et comment s'en étonnerait -on, Messieurs? Indépendamment de la sagesse d'en haut, il y a là des études profondes, immenses, sur tout ce qui se rattache à la science sacrée. Mais au sein du schisme où prendrez-vous une aulorilé doctrinale? Quand tous les patriarches et tous les saints synodes chargés d'y remplacer le pape seraient admis à prononcer sur les matières théologiques, qu'y entendraient-ils, je vous le demande? Mais en définitive
ils ne sont rien. Le droit suprême de décision repose dans les mains d'un monarque laïque, de ministres laïques, de conseillers laïques, de sénateurs laïques, tous hommes très-versés peutêtre en ce qui tient à la politique, aux arts, ati commerce, aux finances, à la guerre, mais probablement assez étrangers aux affaires de révélation, de tradition et de liturgie. Excellents administrateurs, je le veux, mais quels casuisles! Il est possible que vous en fassiez d'habiles jurisconsultes; mais on ne comprend guère qu'on puisse les transfigurer en Pères de l'Église.
Enfin , dans l'unité catholique on rencontre au faîte de la hiérarchie un pouvoir ordinairement couronné d'une vertu pour le moins au^si éclatante que son diadème. Mais quand, par une exception dont on trouve à peine deux ou trois exemples sur dix-huit siècles , cette auréole lui manquerait , il lui resterait encore la dignité virile et la gloire de la maturité. Dans le schisme, au contraire, on aura souvent pour pape un enfant au maillot, une princesse frivole, au besoin même une reine cruelle ou débordée; et quoi qu'il en soit du caractère et des mœurs , une de ces femmes à qui l'Apôtre défend d'enseigner dans rÉ,i;lise, pour se borner à apprendre en silence. On n'a point voulu de Léon, de Nicolas, d'Innocent, d'Eugène : c'était trop peu de chose que ces successeurs de Pierre ; mais on aura pour pontifes Elisabeth d'Angleterre
— :n)i — et Catherine de Kussie. Quel admirable écliange!
Et voilà pourtant ce qu'on appelle conquérir son indépendance ! On brise avec un pouvoir tempéré par la conscience, par une mansuétude héréditaire, par des bornes que Dieu lui-même a posées, et Ton se vend à une autorité qui ne connaît d'autre contre-poids que sa propre fantaisie. On repousse un pouvoir éminemment éclairé, et l'on se courbe sous une autorité éminemment incompétente. On rejette un pouvoir qui , à défaut d'autre mérite, aurait au moins celui d'être représenté par un homme fait, et Ton s'impose une autorité qui n'a pour elle ni la dignité du sexe ni la majesté de rage. N'est-ce pas là, je vous le demande, un singulier affranchissement? Ah! dites bien plutôt que c'est une aggravation de joug intolérable pour toute conscience qui n'en a pas fini décidément avec le respect d'elle-même.
Je pourrais ajouter que le schisme, non-seulement asservit, mais abaisse les peuples qu'il sépare de l'unité : cette idée , aussi féconde qu'elle est vraie, nous offrirait des développements à la fois riches et instructifs ; mais, me réservant de la traiter avec étendue dans une autre circonstance , vous me permettrez de l'omettre aujourd'hui.
Le schisme frappe un troisième coup : il asservit, il abaisse, voilà les deux premiers; par l'autre il isole les peuples et morcelle l'humanité.
Tant qu'ils tiennent à J'Église, les peuples font
partie d'une famille dont les ramitlcations embrassent déjà des nations innombrables, et dont les vœux, plus larges encore que son étendue, aspirent à embrasser toutes les sociétés sans exception. Comme elle veut lier tous les États par son immensité, par sa durée impérissable, elle relie tous les siècles; c'est l'unité faisant face à tous les points de l'espace et du temps; c'est la fraternité enveloppant le présent et le passé dans une solidarité générale de pensées, dans un immense réseau d'amour, dans un vaste et mutuel embrassement de piété filiale et de douce paternité. Quel spectacle sublime! Qu'il serait beau de voir ainsi à l'Orient, à rOccident, hier, aujourd'hui, demain, le genre humain nouer tous ses anneaux à un même centre, et se montrer un par l'esprit, le cœur et la soumission, comme il est un par le sang et la naturel
Par le schisme, qu'arrive-t-il ? Ce faisceau magnifique est délié. Il n'existe plus d'ensemble dans le monde; Tintervalle que la différence des nationalités jette entre les peuples se trouve augmenté par leur séparation religieuse; c'est un abîme qui vient s'ajouter à un abîme; l'isolement se fait sur le globe et dans l'histoire; les nations et les âges, privés de liens communs, se renferment en euxmêmes, et ne sont plus les uns et les autres, devant le souffle du temps qui les chasse, que des tourbillons orageux d'incohérente poussière.
Telles sont les suites du schisme pour les églises
particulières qui s'en rendent coupables : servitude, dégradation, morcellement. Deux faits, au contraire, sont constatés à la gloire de l'Église catholique.
C'est, d'abord, que l'Église respecte la liberté de conscience infiniment plus que tous ces dissidents qui s'en donnent comme les partisans et les vengeurs. Remontez à l'origine de tous les schismes , et vous verrez qu'il n'y a pas un de ces rameaux brisés qui n'ait été rompu par la violence et planté dans le sang. Ainsi Photius et tous ces empereurs dont il fut le courtisan et la créature, ne se conduisirent point en frères à l'égard d'Ignace; ils agirent en bourreaux. Une première fois on le remit comme une proie pour la torture à un officier des troupes impériales, nommé Salacou, espèce de sauvage qui, sans respect pour les années, les vertus et la dignité du patriarche, l'accabla d'injures, le chargea de fers , le jeta dans un obscur cachot, et [loussa la brutalité si loin qu'un jour (permettez-moi la simplicité de ce détail) il fit tomber deux dents de la bouche de sa victime, tant il l'avait frappée rudement au visage! On voulait, par la clémence de ces moyens, obtenir la démission du saint évêque. Et comme cet essai de barbarie fut impuissant, comme Ignace refusa d'abdiquer son titre, malgré ces horreurs et les sentences de je ne sais quels conciliabules qui vinrent s'y ajouter un peu plus tard , on redoubla de colère et de
férocité. « Photiiis, dit un historien grave et pro- « fond de sa vie, livra donc Ignace à trois hommes « cruels, capables d'entrer dans ses desseins, pour « le tourmenter jusqu'à ce qu'il eût souscrit au dé- « cret de sa condamnation. Ces bourreaux lui firent «souffrir des maux inouïs: ils lui donnaient des « soufflets, ils le suspendaient en l'air j ils le brù- « laient, dans cette situation, avec des fers chauds « et des lames ardentes; et, après l'avoir tenu enf< chaîné pendant quinze jours dans une prison où « il mourait de faim et de froid, ils le firent monter «sur le tombeau de Constantin Copronyme, formé « en voûte, et de marbre taillé en pointe; ils lui « mirent de grosses pierres aux pieds, puis ils le « roulèrent sur les pointes de ce marbre ^ Après «tant d'indignités et de cruautés, ils le tinrent « toute la nuit attaché de son long sur le tombeau, « les bras et les mains étendus en forme de croix , « et le visage contre le marbre. Le matin ils le dé- « tachèrent, et le jetèrent avec tant de violence et de « roideur contre la terre, qu'elle fut teinte de son « sang ^. » Ignace demeurant inébranlable, il fut arrêté qu'on lui arracherait les yeux et qu'on lui couperait les mains; et cette résolution monstrueuse se fût exécutée, si la Providence n'eût fait une sorte de prodige pour sauver le saint patriarche. Il rencontra comme miraculeusement un vaisseau qui le
' Manassès — Cédren — Nicetas, Labb., t. VHI, p. 1207. ' Jager, Hist, de Photius, p. 77.
transporta dans les îles de la Propontide, où il vécut, à la vérité, pauvre, errant de retraite en retraite, se cachant tour à tour dans les carrières et les cavernes, n'ayant pour se nourrir que de secrètes aumônes, mais toujours grand, toujours ferme, toujours debout, pour le désespoir de ses persécuteurs et la future consolation de son Église.
« On traitait de même, dit encore l'historien que «j'ai déjà cité, et peut-être même plus cruellement, « ceux qu'on reconnaissait pour ses amis ou ses « partisans, car on voulait le frapper aussi dans ses « affections. Les uns étaient enfermés avec des «criminels, dans la prison du prétoire, ou dans « d'autres prisons infectes et obscures, où on leur « faisait souffrir la faim et la soif. Les autres étaient « mis à la torture, ou chargés de chaînes et de carce cans de fer, et après plusieurs jours on leur don- « nait du foin pour nourriture : ceux qui les gar- « daient chantaient , riaient et se divertissaient à « côté d'eux , pour insulter à leur malheur. Plu- « sieurs étaient condamnés à scier des marbres, et « recevaient pour récompense des coups de plat de « sabre. Des coups de pied donnés dans le ventre, « de manière à bouleverser ou à déchirer les en- « trailles, étaient comptés pour peu de chose; être « exilé loin de sa patrie, chez les infidèles, parais- « sait le plus doux des châtiments. Enfin, on en « vint à cet excès de fureur, qu'on coupa la langue « à un nommé Biaise, prêtre et garde des archives
« lie la grande église, parce que, ne pouvant ren- « fermer dans son cœur l'élan de sa respectueuse «affection pour le patriarche, il en parlait hau- « tendent avec la plus grande vénération ^ »
Le schisme protestant n'a pas eu d'autres débuts en Allemagne, en Suisse, en Angleterre; il s'est établi partout où il règne, non par le charme de la persuasion, par la puissance de la parole, mais par la grâce de l'exil, du glaive ou du bûcher. Comme c'est par la force qu'il a fait ses conquêtes, c'est aussi le plus ordinairement par la force qu'il les retient et cherche à prévenir les défections ; et quand il n'a pu empêcher ce qu'il appelle des apostasies, nous savons tous avec quelle piansuétude il traite les transfuges. Et pour n'en citer qu'un trait contemporain, qui ne se rappelle que naguère encore la Suède a proscrit et envoyé périr sur le sol étranger un de ses artistes les plus illustres, parce qu'il avait abjuré la réforme pour passer à l'Église romaine?
Ah! que cette Église, si injustement accusée d'être tyrannique, procède avec plus de largeur! Elle a sans doute ses jugements, ses condamnations, ses rigueurs; il en faut à toute puissance qui se respecte et veut se faire respecter; mais sa sévérité consiste tout entière dans les analhèmes spirituels qu'elle lance. Encore parce qu'il lui en coûte de
' Nicetas, Lali!t.,t.VllI, p. \').02. — Jager, Hist.de Phofius, p. 27-28.
les fulminer, elle fait tout ce qu'elle peut pour échapper à cette nécessité cruelle; elle en ajourne autant que possible le moment, toujours désolant pour sou amour. Quand il faut qu'elle frappe, elle modère généralement les expressions qu^elle emploie ; sa parole n'est accablante que lorsque la révolte elle-même est trop impudente et trop coupable. A cette punition toute morale elle ne joint aucune vexation matérielle. Point de prisons, point d'exils, point d'échafauds. On déclare séparés de l'Église ceux qui s'en sont séparés eux-mêmes; et après cette sentence qu'ils ont obstinément provoquée , on les laisse jouir en paix de leur existence flétrie et de leur indépendance criminellement conquise. On gémit de leur rupture comme d'un malheur, on la condamne comme une rébellion ; mais , une fois accomplie , on ne la fait pas plus expier par les tortures qu'on n'a mis en jeu la violence pour la prévenir avant qu'elle fût consommée. Ainsi se trouvent conciliés, dans la mesure du possible, le respect de soi-même et celui d'une sage liberté de conscience. Premier fait constaté par le schisme à la gloire de l'Église.
Une seconde conclusion sort de l'histoire des schismes : c'est que l'Église est en possession d'une force divine. Telle est l'étrange destinée des empires delà terre; ils ne peuvent embrasser qu'un certain nombre de peuples, qu'une certaine étendue de territoire. Ajoutez une nation de plus à
celles qu'ils contiennent, faites reculer de quelques pas la ligne de leurs frontières, c'en est trop: l'action du centre est nulle sur Textrémité du rayon; l'autorilé trouve un ennemi victorieux dans l'espace, et Peinpire s'écroule par le poids même de son immensité. D'un autre côté, ce même espace qui lui est fatal lui est aussi nécessaire. Qu'un Etat soit entamé , qu'un lambeau de son territoire et de ses populations se détache, sa vigueur et sa durée sont compromises. Il est surtout des provinces qui ressemblent aux organes nobles du corps humain: si elles sont retranchées, la vie est frappée dans ses sources principales, et le corps entier ne tarde pas à périr.
Mais l'Éghse ne connaît pas ce genre d'affaiblissement. Son empire se dilate-t-il? toujours il est ferme; si loin que son bras s'étende, il saisit avec la même force, c'est-à-dire la force de Dieu. Son domaine se restreint-il, est-il mutilé? peu lui importe également; la puissance de sa constitution n'en est point appauvrie : c'est un peuple de moins, et voilà tout. Le membre qui s'est déchiré s'agite ou se décompose sur les lieux témoins de la rupture, et le corps qui Ta perdu reste sain et debout. C'est un membre important , la plaie qu'il a faite en se divisant est effroyable; ce sont toutes les Églises d'Orient qui out déserté Rome; ce sont tous les royaumes du Nord qui ont secoué le joug des papes pour se placer sons le sceptre théologique
de leurs princes. Défections immenses! pertes qu'on supposerait volontiers non-seulement irréparables, mais mortelles! Nul empire n'aurait tenu contre de pareils démembrements; nulle secte purement humaine surtout n'aurait pu les subir sans crouler. Il suffit souvent de la désertion d'un homme pour déconsidérer et ruiner les sociétés religieuses que rhomme a faites! L'Église échappe à ces contrecoups ; la sève des rameaux qui lui ont été arrachés n'est point demeurée avec eux. Au moment de leur fracture, elle s'est refoulée dans la tige, elle s'y est régénérée en bouillonnant sur ellemême; et un peu plus tôt, un peu plus tard, une heure est venue où elle a repris son essor, et s'est précipitée dans de nouvelles branches, greffées par la main de Dieu même sur le tronc séculaire du catholicisme.
Soit donc qu'on envisage le schisme dans les circonstances qui le constituent comme fait , soit qu'on l'envisage dans les résultats qui l'accompagnent et les conclusions qui en jaillissent, au lieu de tourner contre l'Église, il la glorifie au contraire, et la montre supérieure de l'infini comme sagesse, comme dignité, comme force, à toutes les sociétés qui jamais ont déchiré ses entrailles, et ont cessé de la reconnaître pour mère.
Quelle leçon maintenant recueillir? Elle est dans une parole de l'Évangile. Jésus-Christ avait prononcé un de ces mots profonds mais terribles qui ,
pour être compris et goûtés, avaient besoin d'être commentés par les siècles. Ses disciples s'en choquèrent; puis, se dégoûtant d'un maître aux doctrines si incompréhensibles , ils s'en allèrent , et renoncèrent désormais à le suivre. Les douze pourtant étaient restés ; et Jésus leur dit : « Et vous, partirez-vous aussi comme les autres? » Simon Pierre lui répond alors : « A qui pourrions-nous aller, Seigneur? Vous avez les paroles de la vie éternelle? « ^d qucni ibinius? J'crha viUe œtcrnx Jiabes ^ .
Bien des peuples, Messieurs, ont abandonné Jésus-Christ, comme autrefois les disciples. Il me semble voir le Sauveur nous demander si nous le quitterons à notre tour. Ah! crions-lui, comme le prince des apôtres : « A qui pourrions-nous aller après vous? » Ad queni ibimiis? Aux princes? Ils oppriment les consciences. Aux philosophes? Ils précipitent les populations dans le vide ou la dépravation. A nous-mcmes? Ténèbres par nature, nous ne pouvons être nos guides. Non , Seigneur, nous prétendons n'appartenir qu'à vous. Toute autre parole que la vôtre est une parole de mort; ce n'est pas ce qu'il nous faut. Votre parole, au contraire, est une parole de vie et de vie éternelle : ceux qui l'écoutent et s'en nourrissent puisent en elle un germe d'impérissable vigueur ; c'est assez
' loan., VI , 69.
pour nous décider à rester perpétuellement unis à vous et à votre gloire. Nous voulons obéir indéfiniment à votre puissance, afin de participer indéfiniment à votre immutabilité : Verha vitœ seternœ habesl
ÔUATRIEME OBJECTION.