‹ Conférences données à Notre-Dame de ParisChapitre 11 sur 16 · EN 1849 ET · texte numérisé non relu

EN 1849 ET

Monseigneur ,

Messieurs

On passera condamnation, sans trop de difficulté ni de regret, sur quelques-uns des schisnaes dont nous avons parlé dans notre dernière conférence. On avouera que très-souvent, au lieu d'être accusateurs pour l'Église catholicjue, ces vastes et douloureux démembrements le furent plutôt pour les individus et les peuples qui consommèrent la rupture. Mais il en est un qu'on veut à toute force

excepter de la réprobation générale, au nom de la vérité, de la justice, et même de la reconnaissance : c'est le protestantisme.

Dans le fait et à le prendre surtout dans sa source, je ne crains pas de dire qu'il fut le plus coupable et le plus désastreux. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier ses origines dans le tableau que nous en ont tracés ses fondateurs eux-mêmes et leurs premiers disciples; il est impossible de concevoir un acte d'accusation plus authentique et plus foudroyant. A défaut de ces monuments qui sont son œuvre, on aurait encore, pour le confondre, les traités irréfutables de la controverse catholique. Et , pour n'en citer qu'un seul , l'immortelle liis' ioire des variations sera toujours là comme une pierre de honte et d'amertume contre laquelle nous forcerons, bon gré mal gré, la réforme à briser son orgueil, quand elle viendra nous vanter la sainteté de ses patriarches, et nous parler des bienfaits dont elle a doté l'Europe.

Malgré cela , vous le savez , il n'est pas de point sur lequel on ait déployé, depuis soixante ans, une mauvaise foi plus opiniâtre ou de plus incurables illusions. Écoutez la plupart des historiens, des publicistes, des penseurs, des journalistes modernes! Ils vous diront, avec le dogmatisme le plus unanime et le plus assuré, que nul fait plus glorieux et surtout plus salutaire ne s'est inscrit dans les fastes du monde. Ce fut, à les en croire, une légitime

émancipation de la conscience, opprimée depuis quinze siècles; ce fut le signal d'une précieuse transfiguration dans les mœurs publiques; ce fut en même temps l'affranchissement de la raison; ce fut la création de la philosophie et le point de départ de tout véritable progrès; ce fut en un mot un acte de vigueur par lequel le genre humain , devenu viril , déchira les langes honteux et parfois sanglants où le catholicisme l'avait jusqu'alors emmaillolté, prit possession de lui-même, déploya dans la plénitude de leur force ses ailes toutespuissantes, et se prit à s'élancer enfin sérieusement vers ces hauteurs de la pensée et de la civilisation , sur lesquelles nous le voyons planer aujourd'hui.

On ne saurait dire de quelle immense faveur a joui, de notre temps, cette fausse monnaie de l'histoire. Je viens pour ma part travailler, dans l'humble cercle de mon ministère, à suspendre son cours, en mettant en évidence l'effigie d'erreur dont elle est marquée. Nous démontrerons, dans deux conférences successives, qu'au lieu d'avoir été pour le monde un événement salutaire, la réforme protestante fut meurtrière à la fois pour la religion , pour la morale et pour la civilisation. Aujourd'hui nous ne parlerons que de la religion et de la morale.

Première question : Y a-t-il eu progrès dans la religion des peuples?

— ol8 —

Avant la réforme, F Allemagne, l'Anglelerre, la Suisse avaient, grâce à l'enseignement de l'Église, une foi définie, commune et sincère, une foi telle que la possèdent encore aujourd'hui les provinces et les États sérieusement catholiques. Cette foi étaitelle éclairée dans ses convictions, irréprochable dans son objet ? peu importe. Sans examiner ce qu'elle valait au fond, elle avait au moins le triple avantage d'être arrêtée dans ses principes, de tenir par des racines réelles à la conscience des peuples, enfin d'être uniforme, identique au sein de toutes les nations européennes. Des rives de la Daltique aux bords du lac de Genève , d' Augsbourg à Amsterdam , on avait une seule et même croyance ; on parlait en matière religieuse un seul et même langage.

Voici au contraire que le protestantisme a paru. Au nom du libre examen , « chacun s'est fait à soi- « même un tribunal, dit Bossuet, oi^i il s'est rendu « l'arbitre de sa croyance. Et encore qu'il semble ce que les novateurs aient voulu retenir les esprits « en les renfermant dans les limites de l'Écriture « sainte, comme ce n'a été qu'à condition que cha- « que fidèle en deviendrait l'interprète el; croirait «que l'Esprit-Saint lui en dicte l'explication, il 'c n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé «par cette doctrine à adorer ses inventions, à « consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il « pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence

« n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient « jusqu'à rinfini , que l'opiniâtreté serait invinci- « ble, et que tandis que les uns ne cesseraient de « disputer, ou donneraient leurs rêveries pour des «inspirations, les autres, fatigués de tant de folles (c visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté tf de la religion déchirée par tant de sectes, iraient «enfin chercher un repos funeste et une entière' « indépendance dans l'indifférence des religions ou « dans l'athéisme \ w

Ces paroles prophétiques de Bossuet se sont littéralement vérifiées. Affranchis de l'autorité catholique et livrés à eux-mêmes par le principe protestant, les peuples ont largement usé de la liberté qu'il leur a faite. Dès le premier jour ils ont mis l'Évangile en pièces; de son texte, dont la doctrine est une comme la vérité, ils ont fait sortir les enseignements les plus contradictoires. Une foule de sectes divergentes, plus d'une fois hostiles, sont écloses, se maudissant, se heurtant, s'entredéchirant; et tout cela au nom des Écritures, dont chacune portait une page plus ou moins défigurée comme signe de ralliement et comme bannière. Au sein de chaque secte la décomposition n'a pas été moins effroyable que dans l'ensemble de la réforme. Il y a eu des milliers de noms ; on a vu des luthériens, des calvinistes^ des indépendants^ des

' Bossuet , Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

— S^H) — anahuplistcs ; mais ces noms portaient sur le vide. Pas une des factions qui les arboraient n'avait un corps de doctrine arrêté : des négations individuelles, des opinions solitaires, mais point de symboles. Tourbillons orageux d'atomes! chaos ténébreux et tourmenté, à travers lequel certains esprits plus exaltés ou plus logiques se sont précipités jusqu'au néant! Ils ont compris que, l'autorité de l'Église étant repoussée, tout s'écroulait par là même, et ils sont allés jusqu'au bout. Les ruines faites avant eux, ils les ont acceptées; ce que d'autres avaient respecté, ils l'ont mis en poussière : et ainsi , de chute en chute, ils en sont arrivés à l'un de ces deux abîmes que Bossuet leur avait signalés comme le terme oîi ils devaient inévitablement aboutir. Ou bien , ils se sont endormis dans une insouciance totale pour toute espèce de religion , ce qui serait une impiété si plutôt ce n'était une folie; ou bien ils se sont engloutis dans l'athéisme, niant Dieu par l'autorité de la Bible, qui en est cependant la plus éclatante révélation. Que l'esprit de schisme et d'hérésie appelle cela du progrès; qu'une mauvaise philosophie regarde ce fractionnement comme une gloire, à la bonne heure. Mais le bon sens dira toujours avec l'illustre vainqueur de Marengo, parlant précisément de la réforme : « Il n'y a rien de plus odieux qu'une «foule de sectes se disputant, s'invectivant, se « combattant à main armée si elles sont dans la

(leur. Que signifient également ces restes de liturgie qu'a retenus l'Église anglicane? Avec la doctrine protestante, que veulent dire ces surplis, ces étoles, ces bénédictions, ces confessions dont on a gardé l'usage spécialement à Oxford? Au sein du catholicisme tout cela est raisonnable, justifié, plein de sens; mais au sein du protestantisme, impossible d'y trouver aucune signification ; c'est un corps sans âme. Lambeaux arrachés, il y a trois siècles, à l'Eglise romaine, ces rites divers ne subsistent dans Tanglicanisnie que pour être l'éternel monument et l'opprobre éternel de sa rupture avec l'unité catholique.

Voilà donc la religion déjà compromise sous un double point de vue par la réforme! Fractionnement sans limite et sans espoir dans les croyances; illuminisme apocalyptique, ou bien aridité glaciale et non-sens dans le culte : tels sont les deux écueils où le protestantisme s'est brisé. Jusque-là nous sommes loin d'avoir du progrès.

Et la hiérarchie ? Partout le protestantisme a des pasteurs. Mais en Angleterre il a une organisation plus compacte; il forme un corps à peu près semblable au clergé catholique. Il a des archevêques, des évêques, des recteurs; noms, offices, privilèges, classification, on a voulu tout conserver. Il n'y a qu'un malheur, et c'est ici le plus léger de tous, c'est que cette hiérarchie est une flagrante inutilité. Le protestantisme pose pour pre-

mier principe que chaque fidèle reçoit un rayon de l'Esprit-Saint pour l'aider à interpréter l'Écriture : avec cela, qu'avons-nous besoin de ministre? Estce que l'Esprit-Saint n'est pas le meilleur de tous les maîtres? Et, par hasard, aurait-il besoin des lumières et de la bouche d'un homme pour parler intelligiblement? Inutile, la hiérarchie réformée est encore inconséquente. Comment! on a secoué le joug du pape , on l'a renié et foudroyé comme une invention diabolique; et puis, au lieu d'un pape romain, on se fait un pape hollandais, prussien, danois, anglais! Et tout cet affranchissement qu'on se vante d'avoir conquis se borne à déplacer la tiare, et à la faire passer souvent du front d'un vieillard respectable sur la tête d'un enfant dans les langes, ou d'une femme légère, peut-être même désordonnée? Quelle logique! Si encore il n'y avait là que de la contradiction; mais c'est qu'il y a aussi de la tyrannie. Ce pape en cravache ou en quenouille est infiniment plus impérieux que celui de Rome. Qu'on s'avise de lui résister! et Ton verra si l'on peut user de la liberté d'examen et s'en rapporter aux illuminations du rayon intérieur. Enfin le ridicule s'ajoute au despotisme et le couronne. On a rompu avec les conciles des évêques romains; on s'en moque avec un dédain blasphématoire. Et qu'a-t-on fait? On leur a tout bonnement substitué d'autres conciles, où, au lieu d'évêques, siègent des amiraux, des colonels, des

« première chaleur, ou, si elles ont jjris l'habitude a de vivre à côté les unes des autres, se regardant « d'un œil jaloux, formant dans TÉtal des coteries «qui se soutiennent, poussent leurs sujets, écar- «lent ceux des sectes rivales, et donnent au goûte vernement des embarras de toute espèce. La plus « admirable institution serait celle qui maintience drait l'unité de foi, et préviendrait autant que « possible les querelles religieuses '. »

Le culte n'a pas été moins abaissé que les croyances par les réactions du protestantisme. On a vu des sectes transformer chacune de leurs réunions religieuses en une assemblée d'énergumènes. Ce hideux tableau se rencontre encore en Amérique : je ne sais quel délire enthousiaste, sous le nom blasphématoire d'Esprit-Saint, s'empare des initiés, et, au lieu d'honorer Dieu par des cérémonies calmes et graves, ils l'insultent par des convulsions épileptiques et désordonnées. Là où ne se trouve pas la frénésie, vous trouvez de la sécheresse. Pénétrez-vous dans un temple réformé, calviniste, luthérien, en Suisse, en Angleterre, en Prusse, où il vous plaira, qu'apercevez-vous? Une chaire d'où descendent des paroles tantôt solennelles, tantôt doucereuses, mais toujours compassées et froides : on ne sait avoir du feu que lorsqu'il s'agit de faire une sortie contre l'Église

' Tliiers, Hist. du consulat et de l'empire, liv. mi. — Concordat, t. ni, p. 218.

romaine. Les chants , s'il y en a, portent le même caractère que la prédication; empreints d'une certaine harmonie qui flatte l'oreille, on n'y sent aucune vibration qui parte du cœur. C'est aussi, dans l'assemblée qui écoute, une immobilité qui n'est pas sans respect; mais le saisissement d'une religion pénétrée, mais le rayonnement d'une piété vraie et profonde, c'est en v^ain que vous en cherchez l'étincelle dans les âmes et le reflet sur les physionomies. Il n'est pas jusqu'au sanctuaire, théâtre de ce culte glacé, qui ne soit glacé luimême. Autel mort ou nul , murailles décharnées , absence complète de décorations éclatantes, de sculptures et de peintures religieuses, tout au plus les statues de quelques banquiers illustres, de quelques maichands renommés, puis les tombes plus ou moins vulgaires de certaines familles aristocratiques : voilà le temple; triste nécropole vide de Dieu , et peuplée seulement de marbres tumulaires. Et ce qu'il y a de pire, c'est que sous cette aridité se cache du non-sens. Je conçois la basilique catholique avec la foi catholique ; la majesté de la seconde m'explique l'immensité de la première. Mais le néant du dogme réformé, ce dogme qui n'a rien de défini, de certain, et par là même de solennel; ce dogme qui n'est pas même un atome, que fait-il sous ces voûtes gigantesques de Bâle, de Lausanne et de Westminster? Grain de poussière, il se perd au milieu de tant de gran-

sable; l'espérance n'est pas moins nécessaire; mais la charité est encore plus importante; elle tient par des nœuds plus intimes à ce culte que nous devons rendre à Dieu, en esprit et en vérité. En un mot, la religion vraie, sérieuse, c'est, pardonnez-moi celte expression , c'est la passion de Dieu. Eh bien! qu'est-ce que le protestantisme a fait de ce sentiment sublime? Il l'a trouvé dans TÉglise catholique. Saint Augustin n'avait-il pas été tourmenté de cette fièvre mystérieuse? Le foyer d'où partent ses embrasements n'avait-il pas été allumé dans le cœur de François d'Assise, de Bonaventure, de 3Iarguerite de Cortone et de Catherine de Sienne? L'incendie ne s'est pas éteint au sein du catholicisme. Dans le sanctuaire, dans la solitude, au milieu même du monde, il est encore une foule d'àmes, formées par l'Eglise, qui, victimes du divin amour, tourmentées de ses angoisses, anéanties par la jalouse activité de ses flammes, s'écrient avec saint Paul : « Je vis; oh! non, mille fois non , je ne vis plus, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi! » Vivo, jnm non ego, vivil vew in me Christus'^. Cette sainte ivresse existe, et n'a rien qui m'étonne. La foi cathohque m'explique l'amour catholique; Dieu le Père et Jésus-Christ, tels que l'Église les présente, doivent nécessairement inspirer à ceux qui croient avec force un at-

' Galat ,11,20.

tacliemeiit qui tienne tour à tour de l'extase, de l'altendrissement el du transport. Mais un protestant, qui ne sait rien de positif ni sur Dieu ni sur Jésus-Ciirist, comment voulez-vous qu'il les aime avec énergie? Le moyen qu'une fournaise de charité se forme et s'embrase en lui, quand il n'a pas une étincelle de vérité pour y mettre le feu? Ah! c'est impossible : et de là vient que ce noble sentiment est inconnu dans la réforme. On peut y avoir une impression vague et froide de Dieu et de son Christ; mais une affection brûlante, une affection qui obsède , une affection qui soit l'àme de l'àme, jamais! Et qu'on parle après cela de progrès religieux !

Avec le brasier de Tamour s'est éteint son plus riche layonnement, je veux direTapostolat. Qu'estce que l'apostolat? Il est tout entier dans ces trois mots de Jésus-Christ : « Allez, enseignez toutes les « nations... Apprenez-leur à garder tout ce que je « vous ai prescrit; et voici que je suis avec vous « tous les jours jusqu'à la consommation des siè- « clés. » E unies ^ docete omnes gentes... Docentes eos servare oninia qusecumque mandavi vobis. Et ecce ego vobiscuni siini omnibus diebus, usque ad consummationem sœculi^. Que de choses héroïques et profondes dans ces quelques paroles ! Ministres de l'Évangile, apôtres de la foi, nous

' Mattli.,xxvin, 19, QO.

cliiraistes, tous hommes manifestement très-compétents pour trancher des questions de théologie et de disciphne canonique !

Tel est pourtant l'abîme au fond duquel a roulé la religion , emportée par le poids destructeur et les applications funestes, quoique logiques, du principe protestant. Croyances anéanties; culte insignifiant , ou du moins sans ame et sans vie, quand il se présente avec un certain caractère de solennité; hiérarchie inconséquente, plagiaire et tyrannique: voilà ses fruits. Heureusement encore, les partisans de cette doctrine ont été meilleurs que cette doctrine elle-même ; tous n'en ont pas fait sortir avec plénitude les germes de dissolution religieuse qu'elle contient; mais enfin il en est sorti assez d'erreurs, d'impiétés et d'extravagances pour qu'on puisse dire que la révolution, déchaînée par Luther, a été une atteinte profonde portée à la religion publique.

Si graves qu'elles soient, ces atteintes ne sont pas tout. Elles attaquent, elles détruisent la religion dans ce qui constitue ce qu'on peut appeler son organisme. Un autre coup parti du protestantisme va la frapper dans ce qui fait son âme, sa vie intime et son rayonnement glorieux.

Un docteur de la loi, voulant mettre la sagesse de Jésus-Christ à l'épreuve, lui fit cette question: « Maître , quel est le grand commandement de la loi? » Et Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton

ame, de toute la force de ton esprit. Voilà le premier et le plus grand commandement. » Hoc est maximum et primum nianddtum ^. Ce précepte s'étend à Jésus-Christ lui-même, qui ne fait qu'un avec son Père : « Mon Père et moi , dit-il , nous sommes un : » Ego et Pater umim sumus ^. De même nature et de même grandeur que son Père, il a droit au même amour, c'est-à-dire à un amour immense. Et cet amour sans bornes, cet amour qui, saisissant toutes nos puissances d'une étreinte souveraine, les lie, les. enchaîne, les identifie à l'auguste objet qu'il adore; cet amour qui, faisant de Dieu le centre et l'élément de notre vie morale, fait aussi par là même que tout en nous, pensées, sentiments, projets, désirs, sommeil, actions, tout part de lui, s'agite en lui, va s'engloutir en lui; cet amour enfin dont les préoccupations, les ardeurs, les élans, les transports ou les douleurs, semblables à un feu toujours dévorant et toujours allumé sur l'autel , consument notre existence tout entière, de manière à ce que tout entière elle monte vers le ciel comme un nuage inépuisable d'encens, comme les parfums d'un vaste et perpétuel holocauste; oui, cet amour si profond, si absorbant, si soutenu, c'est là ce qui constitue la religion véritable, et, comme Ta dit l'Apôtre, la perfection de la loi. La foi sans doute est indispen-

' Matth., xxii, 33, 36, 37, 38.

' Joan., X, 30.

Vous franchirez tout cela sur les ailes du courage et de Tamoui'. — • Mais elles habitent sous des climats meurtriers. — N'iaiporte, vous êtes redevables de la vérité à toutes les latitudes et à tous les soleils.

— Mais elles sont imbéciles ou sauvages. — Imbéciles, vous les instruirez ; sauvages, vous en ferez des hommes en faisant des chrétiens. — .Mais il y a là-bas ou ici des bourreaux qui, payés par les pouvoirs ou déchaînés par les peuples, puniront peut-être en nous par les supplices l'insolence de prêcher au monde la vérité qui doit en être la reine! — Précisément; vous irez comme des brebis au milieu des loups; mais en vous dévorant, les loups, atteints et transformés par la sainte contagion de l'Évangile, deviendront brebis à leur tour; votre sang donnera à la vérité une magie conquérante, et de vos tombes glorieuses il sortira un cri qui subjuguera les esprits restés rebelles à votre parole. Eunics, docete omnes gentes.

— Troisième caractère de l'apostolat catholique, l'universalité se réalisant à tout prix.

Et jusqu'à quand durera ce ministère? Jusqu'à la consommation des siècles, Usqiie ad consummationem sœcidi. L'apôtre sera vierge; la nature ne lui donnera point de successeur. Et pourtant il formera dans Tunivers une race féconde et impérissable; il aura par la puissance créatrice de l'esprit cette postérité quil ne tiendra pas de la volonté de la chair; et parle plus étonnant des prodiges,

jeté solitaire dans le temps comme cet ancien prêtre-roi de Salem, sans génération dans le passé, saris famille dans le présent, il aura toujours d'innombraljles héritiers pour perpétuer après lui les traditions de l'enseignement et du martyre : Usque ad consuinmalionein sœculi. Dernier caractère de l'apostolat catholique, la perpétuité dans l'héroïsme de la prédication.

Faut-il vous dire qu'à partir de saint Paul et en passant par saint Augustin , Tapôtre de la Grande- Bretagne, par saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, pour aboutir à saint François-Xavier, l'apôtre des Indes et du Japon , cette passion de propager l'Évangile et de conquérir les hommes à la foi, fut-ce par le martyre, n'a cessé de régner et de se déployer dans l'Église catholique jusqu'aux premières explosions de la réforme? Faut-il vous dire encore que, depuis la réforme , nous ne cessons de promener ce feu sacré par le monde sur toutes les voies qui ouvrent un nouveau courant à l'incendie? Vous savez tous ce grand fait. « Les Annales de la apropa^rationde la foi , vous dirai-jeavec un illus- « tre orateur, fout suite aux lettres édifiantes et « curieuses, celles-ci aux légendes du moyen âge, « et les légendes aux Actes des apôtres. Chaque «jour, pour la même cause, des hommes sont em- « prisonnés, meurtris, déchirés, mourant de cha- « leur, de faim , de soif, d'oubli de tout le monde, «mais inébranlables et contents, parce qu'ils ont

voilà créés : c'est tout simple. IMais qii'avons-nous à faire? — kWe'L: Eiuites... Yoilà votre premier devoir. — Mais un apôtre ne peut donc pas rester chez soi tranquille comme un propriétaire ou comme un père de famille? — Allez, vous dis-je, le repos du foyer n'est pas fait pour vous. Ewiles. . . Mais d'aller, c'est pénible; il serait infiniment plus agréable de faire de l'apostolat au coin de son feu ou à l'ombre de son figuier et de sa vigne. — Allez, allez, quand même. C'est en dehors de votre âtre ou de vos champs que les moissons vous attendent; courez, maigre le soleil, y porter la faucille. Eunles... Mais pour aller, il faut se séparer. Et pour se condamner à la solitude du cœur et de la vie, pour dire au sang, au patriotisme, à l'amitié : Je ne vous connais plus, qu'il faut d'énergie! Quel désespoir dans cet isolement et ces ruptures! que de larmes et de suffocations dans ces adieux! — Allez, allez toujours. Brisez tous ces nœuds, sacrifiez tous ces trésors! Un apôtre, ce n'est pas l'homme des siens, c'est l'homme de l'humanité; son pays n'est pas un point du globe, mais sa patrie est le monde; et, dans sa marche de géant, il doit chercher à en atteindre les limites. Eunles... Ainsi, activité, séparation, sacrifice, tel est le premier caractère de l'apostolat catholique.

Et pourquoi marcher ? — Vous avez la vérité dans sa plénitude; il ne s'agit pas de vous en regarder comme les geôliers et les maîtres ; vous n'en

êtes que les dépositaires. Soleil des âmes, elle a droit à illuminer le monde, et votre devoir est d'en répandre les feux; vous ne pourriez sans injustice la retenir captive. Ainsi, astres bénis, élancez-vous dans l'espace et versez à flots la lumière. Mais commenl la communiquer? — Par l'Écriture? — Par des livres jetés aux peuples? — Oui sans doute; mais ce n'est que l'accessoire. Le grand apostolat, c'est celui de la parole. — Mais celui-ci est plus difficile. — Eh ! qu'importe? — La parole veut qu'on marche. — Eh bien ! marchez. — La parole expose à la lutte. — Eh bien! luttez. — La parole attire parfois des orages. — Eh bien ! bravez la tempête !

— La parole, pour être puissante, a besoin que de sérieuses réflexions Téclairent, et que le sacrifice et la vertu l'appuient. — Eh bien! faites ces réflexions, et que partout vous vous recommandiez par le sacrifice et la vertu. En un mot, soyez toujours capables et dignes d'enseigner. Docete. — Tel est le second élément de l'apostolat cathohque, la parole et l'enseignement.

Et vers qui aller maintenant? qui enseigner? qui évangéliser? — Toutes les nations, Omues i^rtites. Toutes? Celle d'abord dont je fais partie? Le troupeau spécial auquel je suis attaché ? — Et cela va sans dire. — Et puis les nations lointaines?

— Incontestablement.. — Mais des déserts, des montagnes effrayantes, des océans illimités et capricieux sont va franchir pour les atteindre? —

Tespril de zèle, réclamer des indemiiilés exorbilanles au iioin des viclimes du fanatisme, cl peutêtre plonger pour jamais dans les horreurs de la servitude sociale les peuples ou les tribus assez stupides pour refuser de la main de la réforme anglicane la liberté des enfants de Dieu.

Ainsi, par le protestantisme, l'apostolat, ou en d'autres termes le sacrifice de soi à la diffusion de la vérité par renseignement, par l'action, et au besoin par le martyre; sacrifice pour tous, sacrifice pour toujours; Tapostolat, dis-je, a disparu sans exception comme sans espoir. On ne dit plus dans la réforme, comme autrefois saint Paul : « Oh ! qui me donnera d'être analhème pour mes frères ? » Tout revient à semer parmi les peuples des milliers de Bibles entremêlées de pamphlets contre le catholicisme; et pendant que cette grêle d'aérolithes s'abat sur le monde, le dieu qui la fait tomber des nuages en contemple mollement le spectacle, du sein d'un bien-être à qui rien ne manque et d'un repos que rien n'altère.

Il est donc constaté que le protestantisme n'a point été un progrès, mais un abaissement profond pour la religion publique. Même sort pour la morale; et ici je prends la morale surtout au point de vue de la chasteté.

Il faut en convenir sans détour : au ({uinzième et au seizième siècle, le mal était profond dans l'Église d'Europe ; une lèpre dévorante avait atteint les

peuples et le clergé lui-même. Une réforme solennelle était devenue un besoin généralement senti; c'était aussi un vœu publiquement exprimé. Tous les conciles d'alors le font retentir avec éclat. Le cardinal Julien, Gerson, l'immortel archevêque de Cambrai , Pierre d'Ailly, c'est-à-dire les prélats les plus éminents, les docteurs les plus illustres de cette époque, tiennent le même langage, et demandent à grands cris, comme saint Bernard l'avait fait trois cents ans avant eux , le réveil des anciens jours, la résurrection des vertus primitives, la guérison des plaies hideuses qui défiguraient l'épouse de Jésus-Christ, et le renouvellement de sa glorieuse jeunesse. Celte réforme si hautement reconnue nécessaire, si énergiquement et si universellement appelée, le protestantisme se donna la mission de l'accomplir. Tel fut le grand prétexte de sa révolte et de sa rupture. A-t-il tenu sa promesse? Funeste à la religion des sociétés européennes, aurait-il été plus salutaire à la morale des peuples?

Non, Messieurs. Et d'abord cette prétendue réforme ne pouvait rien réformer. Son principe fondamental, son point de départ y opposait un obstacle insurmontable; et, bien loin que le libre examen, l'interprétation individuelle des Ecritures fût propre à régénérer des mœurs corrompues, c'était au contraire un instrument inévitable de dépravation pour les mœurs même les plus saines et les plus vigoureuses. Il n'y a pas de moralité sans une

« été choisis pour accomplir le testament de Jésusce Christ : Allez , el enseignez toutes les nations ^ . :» Montrez quelque chose de pareil au sein du protestantisme. Il a eu dans le principe l'apostolat de la violence et du glaive; c'est par là qu'il s'est établi dans le monde. Il a maintenant encore l'apostolat de l'ÉciiUire; il imprime et répand des Bibles à profusion. jMais l'apostolat qui marche, l'apostolat qui sue, l'apostolat qui s'expose, l'apostolat qui se fait tuer, le connaît-on dans la réforme? On lit bien dans l'Évangile, là comme ailleurs : Le bon pasteur dépose son tune el prodigue sa vie pour ses brebis. Mais l'Esprit-Saint dit intérieurement aux ministres protestants qu'ils peuvent ne pas s'appliquer littéralement ces paroles. Au lieu de se sacrifier, ils se ménagent par conscience et par inspiration. Sont-ils en Europe et dans leur pays comme pasteurs sédentaires? Ils cultivent la portion de la vigne qui leur est échue, non pas en ouvriers au salaire, mais en bons bourgeois, mais en paisibles amateurs, dont tout le travail consiste à prêcher avec calme chaque dimanche, sans autre péril que celui d'être communs, ou de rester court en chaire. Sont-ils appelés à être missionnaires, à exercer l'apostolat du dehors? Ils partiront avec élan , mais surtout avec prudence. N'ayez pas peur qu'ils abordent les pays où la persécution

' Lacordaire, 24' conf., de la Charilé d'apostolat, t. \\ , p. 93.

pourrait les surprendre. Tel est leur avis, que le bon grain doit être jeté dans des sillons, non pas détrempés de sang, mais fertilisés par les pluies d'un ciel tranquille ; et, pour y mieux réussir, ils se font appuyer de la force. Ainsi les apôtres de la Grande-Bretagne vont et s'arrêtent juste où vont et s'arrêtent ses consuls ; fleur délicate et timide, leur zèle ne veut s'épanouir qu'à l'ombre de la bannière nationale, placée elle-même sous l'abri du canon. La sécurité dont on jouit sous cette égide puissante a trop de charmes pour qu'on la trouble par des courses laborieuses. « Au coin de son feu, « dit encore l'orateur que je vous ai déjà cité, « toutes les mesures du confortable étant parfaitece ment prises, les fenêtres bien fermées, les portes c( exactement closes, un gentleman prend sa plume; « il réfléchit à son aise, entre son repas du malin « et son repas du soir; il écrit des pages dont il « paye l'impression , mais avec la réserve d'être « payé de son libraire, lequel paye à son tour le « colporteur, qui est le seul définitivement à jouer « le rôle apostolique ^ » On s'épargne ainsi, avec le péril de la persécution , le labeur de la parole et la fatigue du mouvement. Si , malgré ce qu'il y a de circonspect et d'inoffensif dans cette immobilité, on vient à souffrir involontairement pour la justice, la nation sera là pour venger cet outrage fait à

' Lacordaire, 24* conf., de la Chanté d'apostolat, p. loi.

notion ferme et précise du devoir. Eh bien! que fait le principe protestant?

Il décompose et détruit la notion morale, comme il dissout la notion dogmatique. Chacun devient l'arbitre de son devoir, comme il l'est de sa foi ; et rien ne peut Tempêcher logiquement de prendre pour des lois irréprochables les plus grossières inspirations de ses penchants, pas plus qu'on ne pourrait l'empêcher de prendre pour des oracles divins les rêves les plus fantastiques de son imagination. En vain dirait-on que l'Évangile est là pour l'éclairer sur le devoir. L'Évangile, quand il est seul , n'éclaire que ceux qui veulent être éclairés. On peut lui faire dire tout ce qu'on prétendra pour le vice aussi bien que pour l'erreur. On y a puisé la consécration du déisme , on y puisera au besoin celle du matérialisme; et pas plus d'un côlé que de l'autre le protestantisme n'a le droit de réclamer contre un aussi effroyable abus de ce livre sacré; à moins d'être inconséquent, il faut qu'il consente à placer, sous la tutelle et l'approbation de FEsprit-Saint et de ses prophètes, toutes les ignominies en même temps que toutes les extravagances. Et quand il ne détruirai^ pas toute espèce de notions morales, quand il laisserait debout les règles sacrées de l'Écriture, il les paralyserait tout au moins en brisant le ressort de la foi. Ce qui fait la force de la morale chrétienne, ce n'est pas la sublimité qui lui est propre ; elle n'a

pas son poinl d'appui en elle-même. Il y a plus : sa perfection même, qui après tout n'esl qu'une austérité magnifique, il est vrai, mais magnifiquement désespérante, serait un obstacle à son efficacité, si elle n'avait pas d'autre puissance pour assurer son empire. Pour être réduite en action , pour exercer une influence décisive et pratique sur la vie humaine, elle a besoin du dogme, et du dogme sérieusement accepté. '( Bien croire, comme l'a dit «Bossuet, c'est le fondement de bien vivre;» et puisque le principe protestant abolit la foi , comme objet et comme vertu , dans les doctrines et dans les cœurs, il est évident que du même coup il anéantirait la morale comme fait , quand même il la respecterait comme idée.

Meurtrier pour la morale par son point de départ doctrinal , le protestantisme l'est aussi par certains dogmes qu'il proclame. On y trouve, par exemple, la consécration du fatalisme. Luther, dans son horrible traité du serf-arbitre, enseigne qu'il est impossible qu'un autre que Dieu soit libre; que sa prescience et sa providence fait que toutes choses arrivent par une immuable, éternelle et inévitable volonté de Dieu, qui foudroie et met en pièces tout le libre arbitre; que le nom de franc arbitre est un nom qui n'appartient qu'à Dieu, et qui ne peut convenir ni à l'homme, ni à l'ange, ni à aucune créature; que par conséquent Dieu fait en nous le mal comme le bien; qu'il n'a pas été moins la cause de la

trahison de Judas que de la conversion de saint Paul ; et que la grande perfection de la foi consiste à croire que Dieu est juste, quoiqu'il nous rende nécessairement damnables par sa volonté, en sorte qu'il semble se plaire au supplice des malheureux, ou plutôt des innocents ^ Quels atroces blasphèmes ! et en même temps quel anéantissement de la morale ! Par là même qu'il n'existe plus de liberté, il n'existe plus de devoir ; et alors le Sardanapale le plus immonde, du milieu de la boue dans laquelle il s'agite, peut dresser un front arrogant, et dire : « C'est Dieu qui m'a jeté fatalement dans cette fange impure. A ce titre, j'y demeure sans tache, et, loin de mériter vos mépris, j'y ai' droit à vos respects. »

Principe inévitable d'immoralité par son point de départ et certains dogmes proclamés à son berceau, le protestantisme a dû l'être aussi par l'exemple de ses fondateurs. Tant que Luther resta moine et catholique, il fut digne et sans écarts; mais dès qu'il eut rompu avec Rome, ce fut un homme nouveau. Jésus-Christ, le premier Messie, pour régénérer le monde, avait proscrit tous les penchants grossiers ; ce fut en leur lâchant la bride que l'hérésiarque saxon prétendit réformer l'œuvre de Jésus-Christ. Il s'inspira de Mahomet un peu pour la cruauté et beaucoup pour la licence. « Dou-

' Bossuet, Hist. des variations.

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« blement consacré vierge, comme le dit un grand «orateur contemporain, par l'onction du sacer- « doce et par les serments du cloître ^ » il se joue et s'affranchit de ces engagements sacrés. D'une raain sacrilège il brise la porte, profane la sainteté des monastères, et en arrache une victime dont il fait l'instrument de ses passions, après en avoir fait la complice de sou apostasie. Les apôtres subalternes de la réforme imitent les débordements de leur patriarche. Prêtres, ils substituent de criminelles associations à la gloire d'une vie angélique ; princes, ils épouvantent le monde et par la rupture hypocritement religieuse des alliances les plus légitimes, les plus indissolubles, et par le scandale des adultères les plus capricieux et les plus barbares. Rien n'était plus coupable ni plus atroce; n'importe. Le landgrave de Hesse y était autorisé par Luther; Cranmer en absolvait Henri VIII. Les uns et les autres s'emportaient, à travers tant de dissolution , contre le pays et l'Église romaine : on appelait le premier, fils de Satan ; la seconde, une nouvelle Babylone, la grande prostituée de l'Apocalypse. Après ces hideuses invectives, on se tenait en droit de tout faire; par le blasphème, on s'imaginait avoir conquis la liberté du vice; et, pour mieux assurer la régénération du monde, pour mieux préparer les voies à cette épuration

' Lacordaire, 2" conf. sur la Chasteté.

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des mœurs qu'ils méditaient, les réformateurs euxmêmes commençaient par se précipiter sans frein dans un libertinage universel. Admirable prélude, n'est-il pas vrai ! Il est évident qu'une réforme émanée d'une source si limpide aura dû passer, non pas comme un torrent de boue, mais comme un fleuve purificateur sur les peuples!

Non, Messieurs, le protestantisme n'anrait-il pas eu d'autres torts, n'aurait-il fait d'une part qu'obscurcir les notions et anéantir la sanction de la morale, d'autre part que débuter dans l'histoire sous le patronage et par l'apostolat de prédicateurs et de prosélytes éhontés, ce serait assez pour le convaincre de n'avoir été qu'une doctrine d'abaissement. A son origine, on ne voit en lui qu'une semence infecte, déposée dans le sol par des mains souillées; et par lui-même, par la force naturelle de sa sève, il n'a dû produire au sein des nations que des fruits de débauche et de mort.

Oui, tel est le gouffre où la réforme conduit logiquement par ses principes ; tel est aussi l'abîme où elle a mené par son influence. Sans doute, en morale comme en religion, il est des hommes nombreux qui n'ont pas déduit jusqu'au bout les conséquences nécessaires, et fait, dans tous leurs excès logiques, naturels, les applications pratiques des doctrines de la réforme. On voit dans chacune de ces sectes quelques vies irréprochables, des époux sans tache, des jeunes gens sans écart,

d'honorables familles. Comme il est de mauvais proteslants parmi les catholiques, il est d'austères catholiques même parmi les protestants, et l'œil de Dieu distingue des épis de froment jusque dans les champs où croît l'ivraie. Mais l'histoire de la réforme n'est pas dans ces exceptions, qui après tout ne sont pas son ouvrage, mais dans ses résultats généraux ; et ces résultats généraux sont loin de la présenter comme un principe d'épuration dans les mœurs. Partout où elle a pénétré, au lieu de devenir plus réglées, les populations sont devenues en haut et en bas plus débordées encore qu'elles ne l'étaient auparavant. Par une première atteinte portée à la morale, les grandes sociétés prolestantes ont aboli l'unité et l'indissolubilité du mariage. La désolante et immonde liberté du divorce s'est inscrite dans leurs lois; et Dieu sait avec quelle effroyable impétuosité la dépravation se précipite par cette brèche ouverte à ses caprices. Aussi peu retenue par la conscience que par la législation , elle se permet sans façon , et sans que la délicatesse générale s'en offense, les plus formidables excès. C'est pour ainsi dire l'atmosphère où s'agite la vie générale. On peut en juger en Angleterre par le nombre des naissances illégitimes, de bien loin supérieur à celles qui ne le sont pas. On peut en juger encore par le chiffre de cette corruption légale , patentée , que la sagesse des législateurs croit devoir tolérer comme un dérivatif

nécessaire, tandis qu'elle paraît netre bien plutôt qu'une gangrène dévorante. Celte lèpre est mille fois plus étendue et plus atroce de l'autre côté de la Manche qu'elle ne Test parmi les peuples catholiques. On peut juger enfin de ce qu'on doit là-bas à la réforme par le fond de la moralité publique. Tout le monde sait où en est la population des faubourgs de Londres; c'est une promiscuité plus désordonnée même que celle des brutes dans les foréls. Dans les autres classes sociales, la surface présente quelque chose d'honnête; on y trouve des apparences de réserve et de respect : mais ce n'est là qu'un vernis décevant et sans profondeur; et quand , perçant ce voile mensonger, vous allez d'un œil impitoyable sonder les mœurs réelles, vous y découvrez des abîmes de fange d'autant plus hideux, qu'on rencontre dans une civilisation plus avancée et dans des fortunes plus opulentes des moyens plus faciles, je voulais dire plus monstrueux, pour assouvir ses penchants.

Toute proportion gardée, le même spectacle se déroule aux regards de 1 observateur dans les autres pays réformés. Partout on y voit régner dans les mœurs un abaissement presque algébriquement égal à la décomposition qui s'est faite dans la religion publique. Les provinces qui ont échappé à ce malheur n'ont retenu leur intégrité primitive que par une heureuse inconséquence d'une part, d'un autre côté par une force de simphcité extraor-

dinaire, et protégée souvent par l'isolement d'une situation perdue au milieu de rochers inaccessibles et d'abruptes montagnes. Elles se sont abritées sous la double sauvegarde de la nature et d'une constitution vigoureuse, puisée dans le catholicisme de leur passé.

Est-il étonnant, du reste, que cette déchéance se soit accomplie? était-il même possible qu'elle ne se réalisât point? Au sein des peuples encore franchement catholiques, il existe des moyens toutpuissants de moralisation. C'est un sacerdoce soumis aux lois d'un célibat virginal, et dont la vie, prise dans son ensemble, présente une splendeur d'intégrité , flétrie à peine de loin en loin par quelques taches éparses. A l'imposante austérité de ses exemples, il ajoute la sévérité de la prédication ; sa voix ne cesse pas un instant de recommander la sainteté de la vie, et non pas une sainteté vague, insignifiante, mais une sainteté précise autant qu'héroïque. Pour que ses leçons soient plus efficaces, il invite, il pousse les peuples à l'usage des sacrements; sources sacrées où l'âme s'abreuve jusqu'à l'ivresse de la substance même de Dieu; remparts éminemment tutélaires pour défendre les cœurs contre les orages de leurs passions. Le clergé n'est pas le seul élément moralisateur. Tant de monastères élevés au sein de nos villes ou dans les solitudes, tant de cœurs angéliques qui les peuplent, répandent dans la société un arôme divin

qui la conserve, et forment comme un sel préservateur qui l'empêche d'être totalement envahie par une corruption sans espoir. Enfin viennent dans le monde même les saints que l'Église enfante. Le saint ! c'est une création que le protestantisme ne connaît pas plus que le rationalisme ; elle appartient exclusivement au catholicisme, comme tant d'autres gloires. Des saints, nous en avons toujours, et toujours ils sont au milieu du désordre général , comme une protestation, un contre-poids, ou une barrière. Sacerdoce vierge, congrégations religieuses immaculées, saints d'une chasteté éclatante : voilà trois grands ressorts dont l'Église dispose, voilà un triple levier dont elle est en possession ; et avec ces digues, c'est à peine si elle peut arrêter le débordement du vice parmi les peuples. Comment voulez-vous que le protestantisme soit plus heureux , lui qui n'a rien de pareil? Lui qui, en fait de congrégations religieuses, ne connaît que les hideux repaires de la débauche? Lui qui, en fait de saints, ne canonise dans ses souvenirs et ses panégyriques que des réformateurs immondes et des princesses dégoûtantes? Lui enfin qui, en fait de sacerdoce, ne connaît que des ministres mariés, et profitant au besoin de la loi du divorce , dont ils sont chargés de proclamer la sainteté au nom de rÉvangile ? Il est impossible que la moralité publique soit saine et vigoureuse avec d'aussi pauvres auxiliaires.

On dira que les nations catholiques elles-mêmes, et les plus catholiques, sont horriblement débordées. Voyez l'Italie! regardez l'Espagne! Où en est même la moralité des villes en Autriche? Toutes ces régions, comme licence, n'ont rien à envier aux pays protestants.

Mais d'abord, s'il s'agit de nations placées sous des latitudes différentes, où sont la justice et la logique du parallèle? Si au contraire il s'agit de sociétés et d'églises établies sur le même sol et sous le même ciel, où est la vérité? Oui, que l'on prenne catholiques et protestants sous la même zone, dans le même État, dans la même civilisation, et Ton verra de quel côté se trouvera la supériorité des vertus.

Mais supposons-les sous des latitudes différentes; que verrons-nous encore ? Placées la plupart vers le nord, sous un ciel nébuleux et sévère, froides par tempérament à Tégal du climat de leur patrie, les nations protestantes se présentent enveloppées d'une certaine pruderie flegmatique, assez semblable à un manteau de glace. Mais ce n'est là qu'un masque. Sous celte apathique et mensongère dignité, vous trouvez un mal immense ; mal d'autant plus grave qu'il leur manque deux choses qui pourraient jusqu'à un certain point les excuser : la notion ferme, précise de ce mal lui-même, et l'énergie du remords. Les nations catholiques qu'on leur oppose sont établies dans une situation plus

méridionale, et l'on ne peut nier que le climat n'exerce sur elles de fâcheuses réactions. Là les feux dévorants du soleil , la fougue du sang, la vivacité des imaginations donnent aux caractères une légèreté fâcheuse, et aux rapports une facilité déplorable; c'est vrai. Mais quand vous allez au fond, vous voyez que, malgré cet extrême abandon , le sentiment moral Conserve encore dans ces âmes et plus de lumière et plus de relief que parmi ces populations hétérodoxes dont Textérieur paraît cependant plus grave et la vie plus composée. Elles tombent, je Tavoue; mais elles savent qu'elles tombent, et leur conscience proteste; double gloire que n'ont pas du moins au même degré les nations protestantes.

Et puis, quand rabaissement des mœurs des deux côtés serait le même, les populations catholiques possèdent des exceptions que ne possèdent pas les populations protestantes. Dans les pays méridionaux, les âmes sont brûlantes, je le sais; et quand elles versent dans le mal, elles peuvent s'y précipiter avec une sorte de délire. Mais en retour, si elles se portent au bien , c'est avec un héroïsme incomparable; l'impétuosité de leur nature, qui sous l'action du vice en eût fait peut-être des monstres, en fait sous l'action de la grâce des prodiges de vertu. C'est là qu'on vit éclore les saints de la trempe la plus énergique et la plus auguste. Saint François d'Assise, saint François-

Xavier, sainte Claire et sainte Thérèse furent les enfants de l'Italie et de l'Espagne. Le sol de ces deux Églises n'a point perdu sa sève. Aujourd'hui comme autrefois, dans le cloître ou dans les palais, dans le désert comme dans les cités, il y germe des âmes magnifiques. Trouvez-moi des exceptions pareilles au sein des pays réformés! Dans le protestantisme, il y a sans doute des exceptions, mais exceptions seulement honorables, quand elles ne sont pas vulgaires. Des exceptions éclatantes, extraordinaires, miraculeuses, comme celles qu'on voit se dresser ainsi que des palmiers gigantesques au sein des peuples catholiques , jamais !

Indépendamment de cela, que voyons-nous dans les pays catholiques comme ITtalie et l'Espagne ? Chaque année, il y a des suspensions dans le mal. Tantôt ce sont des conversions et des réformes locales. Une mission se donne, un jubilé se prêche, un sinistre événement éclate dans une ville ou dans une province, et la population tout entière fait pénitence dans la cendre et le cilice. Individuellement bien des âmes abdiquent le désordre sans retour ; et si la masse des pécheurs, dans cette portion du pays, n'y renonce pas pour jamais, elle fait au moins une halte temporaire dans la route du vice, ce qui, même tel quel, est encore un immense bienfait. Tantôt ces suspensions, ces intermittences de l'iniquité sont gêné-

raies. Il est une époque claDS l'année, celle de Pâques, où, d'un bout à l'autre de l'Italie et de l'Espagne, les populations se pressent aux tribunaux sacrés, et, dans un sentiment de repentir universel, brisent un instant la chaîne des faiblesses dont elles peuvent être esclaves. Ce n'est là souvent, je le veux, qu'une amélioration passagère; mais enfin c'est toujours quelque chose de grave que cet hommage rendu par la majorité d'une nation à la sainteté de la loi morale; c'est un précieux réveil imprimé à la conscience publique; c'est une protestation salutaire contre la prescription de la licence. Faites-moi voir un bienfait analogue au sein du protestantisme ! Il ne place jamais un seul de ces heureux points d'arrêt sur la pente où le poids de leurs passions précipite les peuples.

Enfin, quand tout serait égal d'ailleurs, il y aura toujours cette énorme différence que dans le protestantisme le désordre est logique et pour ainsi dire sacré, tandis que dans le catholicisme il ne l'est pas. Un ministre protestant n'a pas le droit de censurer la conduite et les écarts de ses coreligionnaires. Individus ou peuples, ils pourront toujours lui répondre : « La Bible m'autorise, » et il ne pourra pas leur dire : «Vous vous trompez. » Ils sont aussi infaillibles que lui ; l'Esprit-Saint leur parle aussi bien qu'à lui ; et à ce titre, méprisant ses leçons, ils peuvent se livrer sans remords aux débordements qui leur plaisent. Sous le principe

de leur secte, le vice a droit de bourgeoisie; nonseulement on ne doit pas l'accuser, mais, pour être conséquent, il faut qu'on le respecte. Mais dans le catholicisme il n'en est pas ainsi. Avec lui , le vice est toujours vice. Il peut y avoir des illusions qui l'atténuent; il n'y a pas de principes qui l'absolvent, ni de privilèges qui l'autorisent. Il reste ce qu'il est par nature, c'est-à-dire un bouleversement de l'ordre, une infraction plus ou moins solennelle d'une loi plus ou moins importante, une révolte plus ou moins criminelle de l'homme contre Dieu. Et quand nous le condamnons, quand , renouvelant et continuant le ministère dt'S prophètes, nous reprochons aux particuliers et aux nations les hontes et les dépravations où ils se sont plongés, ils ne peuvent s'armer d'aucun élément de nos doctrines, d'aucune prérogative reconnue par notre enseignement, pour se dérober à nos leçons. Aux termes de la foi, nous avons autorité et mission pour les leur faire, et eux seraient inconséquents de ne pas les entendre.

Du reste, pourquoi tant de raisonnements ? Une simple question suftit. Si les peuples restés fidèles à l'unité sont corrompus, malgré le catholicisme, malgré les efforts de l'Église pour les conserver sans tache, malgré les éléments dont elle dispose pour déterminer ce résultat, pense-t-on qu'ils seraient meilleurs sous le protestantisme? C'est ici, vous le voyez, une affaire de bonne foi; je m'a-

dresse à voire sincérité. Eh bien! en toute conscience et sincérité, répondez-moi au dedans de vousmêmes : Catholique , on est mauvais en Espagne, en France, en ItaUe; protestant, croyez- vous qu'on y fût phis moral ? Non. Les passions seraient alors les mêmes; la barrière destinée à les contenir serait moins puissante; et dès lors il est manifeste que, s'ouvrant une plus large issue à travers cette fragile muraille, elles s'en iraient promenant sur le monde des vagues plus orageuses.

Ainsi rien n'est plus injuste que cette assimilation qu'on établit parfois entre les populations catholiques et les populations protestantes, au point de vue des mœurs. Premièrement, les populations calholiques sont généralement plus saines; secondement, elles ont d'une part des contre-poids, d'autre part des moments de trêve et de retour que ne connaissent pas les populations réformées; troisièmement enfin , les populations catholiques, lorsqu'elles s'égarent , sont toujours inconséquentes avec leurs principes, tandis que le désordre, quel qu'il soit, est toujours logique, ou plutôt disparait et devient légitime avec le principe protestant.

Je m'arrête. Messieurs. L'histoire à la main, nous avons vu le protestantisme dissolvant à la fois et la religion générale et la morale publique : la religion générale, en détruisant les croyances, en desséchant le culte, en réduisant la hiérarchie a n'être qu'une inconséquence et une tyrannie; la

morale publique, en consacrant des privilèges qui l'annulent , en proclamant des dogmes qui la renversent, en supprimant tous les moyens capables de la soutenir ou de la réformer.

Ainsi se vérifient les lugubres pressentiments qu'avait éprouvés, au berceau même du protestantisme, un des hommes qui avaient le plus efficacement concouru à l'établir. C'était Mélanch thon. Sous ses yeux il avait vu le principe de la réforme faire éclater des luttes théologiqiies tellement violentes, tellement brutales, qu'il les comparait, dans une lettre, aux combats des centaures. Victime luimême et non pas seulement témoin de ces fureurs, il en gémissait avec une amertume profonde. Ceux qui les déployaient, bien loin d'être pour lui des frères, étaient même plus que des ennemis; c'étaient des bêtes féroces. «Je suis, écrivait-il, comme Daniel parmi les lions. » A côté de ces déchirements qui mettaient Tœuvre de Luther en pièces, et cela jusque dans ses langes, il remarquait avec effroi des monstres de licence. Au lieu de réformer, la réforme ne faisait qu'enchérir par des ignominies révoltantes sur les abus qu'elle prétendait arracher. Et voilà que le spectacle de tant de honte s'unissant à tant de divisions et de brutalité, le plongea dans des agitations immenses. «A chaque instant on lui voyait souhaiter la mort (c'est Bossuet qui parle). Ses larmes ne tarirent point durant trente ans, et l'Elbe, disait-il lui-même, avec tous

ses flols, ne lui aurait pu fournir assez d'eau pour pleurer les malheurs de la réforme divisée. Il ne vit pas seulement les maux du présent , il entrevit ceux même de l'avenir; et au moment de s'éteindre, comme pendant sa vie, il s'écria, d'un accent plein de tristesse : « Bon Dieu ! à quelles tragédies « assistera la postérité! »

Ah ! nous n'avons que trop assisté à ces drames sinistres. Partout la réforme a fait naître les fruits d'erreur et de dissolution dont elle portait le germe. En Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Amérique, on ne saurait dire ce qu'elle a produit d'aberrations et de désordres. Bien loin d'être un progrès, elle n'a été qu'une déchéance pour la conscience humaine. Puissent tous ses'cnfants en être convaincus! Puissent-ils, dépouillant pour elle une estime qui est peut-être de bonne foi , mais qui est au moins sans fondement , la prendre pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une branche réprouvée, pour un arbre de mort! Puissent-ils, fuyant son ombre meurtrière, s'abriter sous les vastes et purs rameaux de l'unité catholique ! C'est là vraiment l'arbre de la science et de la vie : c'est là, et seulement là, celui que Jésus-Christ a planté dans le monde pour être le salut de l'homme, individu ou nation. A quiconque se nourrit de sa substance, il communique un principe fécond de sagesse et d'immortalité.

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