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LE MARTYRE DANS L'ÉGLISE

FUT PLUTÔT UN ENTHOUSIASiME AVEUGLE QU'UN HÉROÏSME DIVIN.

CONFERE^CE DO^vNEE A NOTBE-DAME DE PABIS , LE DIMANCHE 7 JANVIER 1849.

Monseigneur, Messieurs ,

Dans notre dernière conférence, nous avons établi trois points que je me borne à vous rappeler sans en résumer la démonstration. Premièrement, à l'époque où TÉglise apparut dans le monde, le polythéisme tenait encore au sol par des racines nombreuses et puissantes. Secondement, quand il eut été mort, l'humanité n'eût point été pour cela disposée à recevoir le catholicisme. Troisièmement, malgré le charme dont elle est en possession, la

doctrine morale de l'Église, au lieu de lui faciliter le triomphe, n'a pu que multiplier les difficultés et les résistances par la première impression qu'elle a dii produire. Ainsi se trouve vengée une gloire de l'Église insidieusement attaquée par une foule d'écrivains modernes : celle de son installation dans le monde païen.

Aujourd'hui je viens en justifier et en constater une autre : celle de ses martyrs.

Démontrer qu'un gage de vérité pour l'Évangile et une preuve de divinité pour l'Église reposent dans le sang de ces héros sacrés, comme les perles reposent au fond de l'Océan , telle n'est pas mon intention ; cet ordre d'idées ne rentre pas dans le cadre où nous nous sommes circonscrits. Je veux établir qu'on ne peut opposer à nos martyrs aucuns martyrs qui leur ressemblent, et que rien u'égale l'injustice et l'inexactitude de certains parallèles par où, chaque jour, on fausse le principe de leur courage , en même temps qu'on en rabaisse la grandeur.

Voici les trois rayons distinctifs dont nous verrons leur front couronné par les mains de l'histoire : intégrité sans tache, courage sans fanatisme, prodiges sans nombre et sans exemple.

En parcourant les discours ou les livres éclos (le l'hérésie, du rationalisme et d'un certain libéralisme moderne, que de fois il arrive de rencon-

Ircrdes nonisdovanl lesqiie!s!'ora(oui-oul écrivain s'iîiciine comme devant des noms de martyrs ! Vous remontez à l'histoire de ceux qui les portèrent : vous voyez qu'ils périrent par le glaive public; mais pourquoi? C'est parce qu'après s'être flétris dans la vie privée par des passions dégradantes, ils se sont compromis dans la vie sociale par d'odieux attentats. Dans le foyer domestique, ils ne furent que des misérables; ils ne furent dans l'État que des anarchistes ou des meurtriers; leur gloire est d'avoir bouleversé tout un peuple, ou détruit par un lâche assassinat ce que l'on est convenu, dans certaines catégories, d'appeler des tyrans, et s'ils sont frappés, c'est pour des forfaits et non pour des vertus. Singuliers iiiartyrs auxquels un honnête homme ne voudrait pas resseml)Ier 1 On peut les comparera ces héros monstrueux (le la mythologie, qui devenaient les dieux des nations, après en avoir été le scandale et le fléau.

Et pourtant vous n'en trouverez pas d'autres en dehors du catholicisme; mais les siens sont d'une autre nature : ce qui les conduit aux supplices, ce ne sont point des crimes, c'est leur religion jointe à leur innocence.

Et que pourrait-on raisonnablement leur reprocher, s'écriait autrefois Terlullien? On parle de débauches et d'infamies? Mais vous ne pouvez en indiquer un vestige; et comment s'en étonner, puisque nous nous défendons même un regard

passionné, même un désir illégitime? On parle de repas inhumains comme ceux de Thyeste? Mais les chrétiens mangeraient-ils de la chair humaine, eux qui touchent à peine à la chair des animaux? On les dit ennemis de César? Mais chaque jour ils prient pour lui dans leurs temples. Ennemis de la patrie ? Mais ne versent-ils pas comme les autres leur sang pour elle sur les champs de bataille? Ennemis des lois? Mais dans tout ce qu'elles ont de compatible avec celles de la conscience, nous défions l'empire de trouver un seul chrétien qui ne les observe et soit détenu dans les prisons pour les avoir transgressées ^ .

Non, l'on ne prétend point punir des crimes dont ils se soient souillés, mais le titre qu'ils portent : c'est toujours Tertullien qui parle. On n'a jamais vu par le passé ni sectes ni écoles persécutées pour le nom qu'elles se donnaient. Que ce nom leur vînt d'un homme, comme aux platoniciens, comme aux épicuriens, comme aux pythagoriciens; qu'il leur vînt du lieu de leurs réunions ou de leur séjour, comme aux stoïciens et aux académiciens, c'est égal, on ne s'irrite point de voir les disciples s'appeler du nom de leur maître. Sans doute, si le maître et les disciples sont des êtres sans honneur, leur ignominie rejaillit jusque sur leur nom , et je conçois qu'alors on puisse l'abhorrer; mais encore faut-il examiner ceux qui le por-

' TPrtiill.. ApnlogeL, pnssim.

(ent, avant de le leur imputer comme un forfait. On n'agit pas ainsi avec les chrétiens : leur fondateur, on ne veut pas savoir ce qu'il fut; leurs actions, on se garde bien de les approfondir; on prend tout simplement leur nom, on le détache, on l'isole de leur histoire et de leur vie, et puis on le proscrit tel quel : dire chrétien, c'est dire anathème. Pour sacrifier ceux que ce mot signale, il n'est pas nécessaire de les convaincre, il suffit de les désigner; on frappe un nom qui n'est pas connu dans des hommes qui ne sont pas jugés. Fox sohi prœilamnat, quia nominatiir, non. quia revincitur^ .

Voilà ce qu'un illustre apologiste écrivait autrefois aux chefs deTempire romain; il les accusait, à la face du monde, de persécuter" dans des citoyens innocents une qualification qui n'était pas moins innocente; et les tyrans lui donnaient raison, soit par l'approbation du silence, soit par un certain ralentissement introduit dans les fureurs qu'ils exerçaient contre l'Église.

Il y a mieux : les instructions des empereurs contre les chrétiens sont la justification des chrétiens mêmes. Pline le Jeune gouvernait une province d'Asie; il reçoit l'ordre d'immoler les sectateurs du Christ. Après un certain nombre d'exécutions, effrayé de la multitude des condamnés qui restent encore, peu convaincu de leur culpabilité, il écrit

' Tertull., Apnlogef., c. m.

à Trajan pour lui demander ce qu'il doil faire et déclarer que, pour sa part, il ne découvre dans les chrétiens d'autres crimes que le refus de sacrifier aux dieux, et l'usage de se réunir chaque matin pour jurer de s'aimer et de fuir toutes les infamies dont se souillaient les païens. Et savez-vous ce que lui répond Trajan? C'est que c'est là une race qu'il ne faut pas rechercher si elle ne se présente pas, mais qu'il faut punir si elle se présente. Inquirendos fjiu'ilcrn iion osse , olÀatos vcn'o piiniri oportrrp. Bizarre langage! Si l'on condamne, pourquoi ne pas rechercher? Si ddmnas, car non et infjuiris? Si l'on ne recherche point, pourquoi ne pas absoudre? Si non. incjairis, cur non et absoh'is? Évidemment, cette manière de procéder s'accuse et se confond d'elle-même; elle démontre avec éclat qu'on extermine les chrétiens, non point parce qu'ils sont criminels, mais parce qu'on les liait de parti pris et sans motifs réels. (^ scntcnliani ncc.essitate conj'iisdin ' /

Justifiés par les empereurs, les chrétiens le sont également par les proconsuls et les tribunaux. Prenez, Messieurs, tous les interrogatoires des martyrs: que leur demanda-t-on dans les premiers siècles à Rome, à Antioche, à Lyon? Que leur a-t-on demandé de nos jours dans les prétoires de l'Asie? On ne leur a pas dit : Êtes- vous des meurtriers?

' TPitiill., Apnlogpf., c. ii.

éles-vous des infâmes? ètes-vous des traîtres à la patrie? On savait bien ce qu'ils auraient eu à répoudre sur de semblables questions; la charité de leurs sentiments, la pureté de leur conduite, la sincérité de leur patriotisme étaient trop connues pour que les magistrats pussent concevoir la moindre défiance, et crussent nécessaire de s'en assurer par d(es investigations judiciaires. Il n'est qu'un point sur lequel ils les interrogeaient; il n'est qu'un seul fait qu'ils avaient pour mission d'éclaircir et de constater ; c'est celui-ci : Eles-vous chrétiens? Tout revenait là ; ce grief une fois établi , le but de leurs informations était atteint, le procès terminé. Existait-il d'autres charges contre les prévenus? Ou ne s'en inquiétait pas. Ils étaient chrétiens, c'était assez. Fonctionnaires irré[)rochables, guerriers héroïques, citoyens sans tache, n'importe : leur croyance à elle seule les rendait dignes de mort; les juges le décidaient, la sentence était publiée par un héraut, et bientôt le peuple réuni dans l'arène criait avec une sauvage impatience : « Les chrétiens aux lions! »

Et ce (ju'il y a de plus étrange après l'iniquité de cette procédure, c'est le but qu'elle semblait se proposer. Ordinairement dans les tribunaux , si la vérité n'est pas connue, on cherche à l'arracher aux aveux de l'accusé; si elle est connue, on prononce en conséquence, mais on ne la fait pas désavouer. Pour les martyrs, c'est autre chose; ils

s'écrient : « Nous sommes chrétiens! w en d'autres termes, ils disent ce qu'ils sont; et le juge voudrait (ju'ils disent ce qu'ils ne sont pas. A tout autre on demande la vérité, on emploie la torture pour l'obtenir; mais à eux on demande le mensonge; on en exige le désaveu d'un caractère dont ils sont authentiquement marqués, et pour y parveniron invoque le supplice. C'est assez direqu'on ne les estime point coupables. S'ils étaient réellement criminels, on ne les absoudrait pas parce qu'ils renieraient le nom qu'ils portent. Que signifierait cette apostasie pour effacer leurs fautes ? On ne veut leur faire abjurer ce nom que parce qu'on les suppose purs de tous les vices dont on le prétend le symbole , et qu'en les déterminant à y renoncer, on s'épargnera la honte de proférer contre eux un arrêt que les lois commandent, mais que la justice et l'humanité réprouvent. Innocentissimus jiidiaitis, ciiDi cjudsi innoccntissiinos non vultis in eci confessionc perscverare ^ qiicun necessittUe , non juslUia (lainnandani a vobis scidlis ^.

Ainsi , Messieurs , à quelque source qu'on puise des renseignements sur les raisons du martyre infligé aux chrétiens, on ne trouve rien qui les accuse. Interrogez-vous les chrétiens et ceux qui les défendent? Ils répondent : « Dieu nous est témoin que notre vie est sans reproche. » Interrogez-vous

' Tertiill., ^/>o/o^e^., c. ii.

les pièces de leurs procès et les motifs authentiques de leur condamnation? On ne les voit condamnés que parce qu'ils sont disciples du Christ, et ne veulent pas abandonner et blasphémer leur maître. Interrogez- vous les ordonnances et les rescrits des empereurs? ils renderit hommage en termes explicites ou indirects à l'innocence des victimes. C'est ainsi qu'après le prodige obtenu par les prières de la Légion fulminante, Mai'c-Aurèle écrivait aux. provinces de l'empire : « Jusqu'ici l'on a persécuté les chrétiens pour leur nom ; à lavenir, nous ordonnons qu'il en soit autrement. Si quelqu'un est uiis en jugement comme chrétien , et que nul autre tort ne lui soit imputé, il devra être élargi : celui qui l'aura dénoncé et mis eu cause sera brûlé vif, v/\'[(/}i c.iuri. »

Il est impossible d'indiquer plus ouvertement que le nom des chrétiens constituait tout leur crime. Et d'où vient donc contre la vertu cttte rage qu'on ne devrait qu'au vice? Comment expliquer celte haine jalouse de l'humanité pour ses gloires les plus pures? Pourquoi ce déchaînement de barbarie qui s'en va, comme une tempête désastreuse mais qu'on dirait intelligente, arracher avec discernement les plus riches fleurs de la vallée et briser les plus hautes cimes de la foret? Quelles sont les causes de ce mystérieux emportement et de ce féroce délire? Les causes! Ah! c'est que la croix, arbre divin planté dans le sang sur le Calvaire,

\eut voir aussi plonger dans le sang les rejetons destinés à le propager dans le monde. Les causes ! c'est que Jésus-Christ a dit une grande parole : «Le disciple, s'est-il écrié un jour, n'est pas audessus du maître; ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi; et voici que je vous envoie au milieu d'eux comme des brebis parmi des loups dévorants ^. » Il faut que cet oracle s'accomplisse. Les causes ! c'est que la foi devait être une victoire qui triomphât de l'univers malgré lui, et qui en triomphât en faisant sortir l'être du néant et la vie de la mort même : Nœc est Victoria quie vincit inuiidiim , Jides '',, afin que la force de Dieu éclatât dans ce nouveau genre de conquête avec une splendeur incontestable.

Enfin les causes! Ah! du côté de la terre, ce fut l'intolérance de la religion d'État, qui , ne pouvant souffiir qu'on crut à la vérité sans qu'auparavant elle eût été visée par les empereurs, se donna le droit d'étouffer dans le sang toute conscience de néophyte ou d'apôtre qui prétendit que son symbole, pour être légitime, n'avait pas besoin de la signature des Césars. Ce fut le dépit des Césars eux-mêmes, qui, se voyant dépossédés par la religion nouvelle, non-seulement de leur pontificat suprême, mais des espérances de l'apothéose, mais des chances d'être adorés après leur

' Matlli. X, 16, 24. — Joan. XV, 20.

^ 1. Joaiin. V. 4.

— 'loi

mort, en dédommagement de la haine qui Jes poursuivait pendant leur vie , châtièrent par les plus alroces supplices celte insolente superstition qui les disait indignes de figurer sur les autels. Ce fut le mépris, d'ailleurs si profondément juste et philosophique, dont l'Église accabla les dieux honorés par l'ori^ueilleux aveuglement des nations, et les orgies plus ou moins immondes ou barbares dont elles souillaient leurs sanctuaires sous le nom profané de cérémonies religieuses. Ce fut la sévérité de mœurs déployée par les chrétiens, et tout cet ensemble de la perfection évangélique qu'ils révélèrent au monde, et dont l'éblouissante nouveauté, en condamnant la licence des païens, excita leur fureur et déchaîna leur férocfté. Ce fut, en un mot, ce sublime privilège qu'eut dans tous les siècles l'héroïsme de la justice et de la vertu, d'être ordinairement importun et très-souvent odieux , soit aux grands dépravés, soit aux peuples corrompus, et de les pousser, par les motifs mêmes qui devraient lui concilier leur respect, à former contre lui cette infernale conspiration que le livre de la Sagesse attribue, avec un si frappant à-propos, aux hommes d'iniquité contre l'homme de la conscience et du devoir: Circnnn>eîiia/nus justuni., qiioni((i)i,.. coiUrariits est opcribus nostris, et irnpropcrat nohis peccata... Morte lurpissirna conilciniicDius eutii '.

' Sapient., c. ii , 12, 20.

Yoilà {'explication de toutes les violences dont l'Église a été l'objet. Persécutions d'autrefois, persécutions d'aujourd'hui, persécutions de la force, persécutions de la loi, persécutions delà plume ou de la parole, n'importe; elles sont toutes parties du môme principe : la haine des vérités que l'Église enseigne, de la morale qu'elle impose, des vertus qu'elle pratique , du bien même qu'elle fait dans le monde. On allègue d'autres raisons : on parle de son intolérance, de son ambition, de son antipathie pour certains pouvoirs, de son incompatibilité avec l'esprit du temps et de la société; prétextes puérils qui peuvent être pris au sérieux par le vulgaire auquel on les jette pour l'irriter contre nous, mais dont se rient ceux-mêmes qui les agitent avec le plus de passion aux yeux des multitudes; ce n'est pas là le mobile qui les pousse. Allez au fond des choses , remontez au foyer réel de ces emportements et de ces orages , et vous verrez qu'il se cache , non pas dans les nobles régions de l'âme humaine , mais dans ses profondeurs les plus noires et les plus misérables; que les fureurs qui s'en échappent, au lieu de poursuivre dans la religion les torts mensongers qu'on lui prêle , s'adressent uniquement aux gloires divines dont elle est en possession ; qu'enfin, si une grande et royale victime a pu dire, du haut de l'échafaud où l'envoyait l'ingratitude d'un peuple abusé : « Je meurs quoique innocent; » l'Église,

du sein de toutes les arènes, du haut de tous les gibets et de tous les bûchers, a pu faire mieux et dire : « Je meurs parce que je suis innocente ! »

Comme les martyrs ont été sans tache, ils ont été sans fanatisme.

On a vu, dit-on , des hommes périr pour une doctrine absurde, ou tout an moins souffrir pour elle; il est même des peuples, comme les musulmans, qui se sont faits, non-seulement les propagateurs, mais les martyrs de leur croyance; et pourtant leur croyance est stupide. C'est assez dire que les supplices affrontés et le trépas subi pour une opinion religieuse, n'en démontrent pas la vérité; c'est une gloire pour la conscience de celui qui se dévoue : ce n'est pas une garantie pour la foi qu'il professe. Un élan d'aveugle enthousiasme, un entêtement d'araour-propre, un accès irréfléchi de prosélytisme, tout cela suffit pour le décider à la mort; et l'enthousiasme n'est souvent que le transport de rillusion; l'entêtement, la ténacité de l'erreur; le prosélytisme, l'apostolat du mensonge.

A ce compte, le catholicisme ne doit pas trop se prévaloir de ses martyrs; leur intrépidité dépose de l'énergie de leur conviction ; elle ne divinise pas leur témoignage, elle en fait des héros et non ()as des oracles : c'est un trait de caractère, mais elle peut n'être aussi que le fruit d'une illusion.

Ceux qui la déployèrent sont à l'Evangile ce que tant de Sarrasins massacrés furent à TAIcoran; le sang qu'ils ont versé pour leur foi l'honore , il ne la consacre pas. En un mot, qui nous dira si ce n'est pas du fanatisme P

Non, Messieurs, cette explication n'est pas admissible. Je prends le sacrifice du martyr catholique dans les préliminaires qui le préparent , dans les convictions qui l'inspirent, dans la liberté qui l'accompagne, dans l'héroïsme qu'il fait éclater, enfin dans Tuniversalité qui le caractérise; et bien loin que sous aucun de ces aspects il présente un seul symptôme de fanatisme, tout y respire la sagesse la plus digne et la plus irréprochable njagnanimité.

Et d'abord dans les préliminaires. Nous avons été et nous sommes encore mieux que personne à même de les connaître.

Le fanatisme politique ou religieux ne se place jamais immédiatement et sans intermédiaire en face du maityre; il met toujours entre deux un coup de main quelconque à tenter; s'il réussit, il ne mourra pas, et c'est là ce qu'il souhaite, c'est là ce qu'il espère; s'il ne réussit pas, il mourra, c'est vrai, c'est au moins possible; mais ce sort, il ne l'appelle pas comme un bienfait, il l'affronte tout simplement comme une chance. 11 aura peutêtre assez d'orgueil pour le subir sans lâcheté; il a , non-seulement troj) dégoïsme, mais je dirai

même trop de conscience pour le désirer avec amour. De l'attentat qu'il doit traverser pour arriver au supplice, il sort je ne sais quelle infernale lueur qui , malgré lui , se projette sur cette mort qu'il entrevoit et la lui rend odieuse. Il ne pourrait en supporter la perspective, si son àme la considérait avec le regard d'une raison tranquille : il a besoin pour s'y exposer de se plonger dans une sorte d'étourdissement fiévreux , d'exaltation frénétique; et voilà que, pour exciter en lui ce lugubre transport , il a recours à de sinistres moyens. Tantôt il en puise le germe dans le silence et les méditations d'une solitude farouche; tantôt c'est dans quelqu'une de ces réunions souterraines formées par les mauvaises passions : sortes de fournaises sataniques où des harangues forcenées, de lugubres serments, de sombres initiations enflamment, surexcitent les instincts pervers, et bouleversent les esprits au point de les faire courir après l'horreur d'un forfait comme après une vertu, et après l'ignominie d'un châtiment comme après une gloire.

Ce n'est pas ainsi que les chrétiens se préparaient au martyre. Le martyre n'était pas pour eux la chance du crime : c'était celle de leur foi; par là même qu'ils se faisaient baptiser, ils le voyaient se dresser devant eux comme une perspective inévitable : ils l'embrassaient pour lui-même comme une destinée, et s'y dévouaient par raison comme

à un devoir; devoir qui n'était pas seulement à leurs yeux une obligation , mais qui était aussi une grâce, et une grâce souveraine! On cherchait à s'en rendre digne, non point par de coupables complots ou de meurtriers attentats, mais par des mœurs sans tache et des vertus sans limites. On demandait le courage de le subir, non point au délire d'une exaltation forcenée, mais aux inspirations et aux ressources d'une religion grave et sage. C'est bien, si vous le voulez, dans fisolement et le mystère que se forme l'héroïsme de ces grandes viclimes et s'arrête leur résolution de mourir; c'est dans les catacombes de Rome, c'est dans quelques bois retirés de l'Asie ou des Gaules. Mais cet isolement n'a rien de sauvage; ce mystère n'a rien de sombre et de menaçant; tout est calme, religieux et pur; on s'encourage mutuellement à préférer le supplice à l'apostasie, et cela par des réflexions reposées, par des discours mesurés, par des hymnes graves et contenus; on ne travaille point à surexciter l'enthousiasme , on ne veut que fortifier la conscience au lieu de l'étourdir. Ce n'est point cette ivresse épileplique par où l'on prélude aux coups de désespoir; c'est cette paisible majesté qui préside aux apprêts d'un holocauste.

Première différence entre le martyr de la foi et celui du fanatisme. Le fanatisme se détermine à la mort comme à l'effet ou au châtiment d'un

crime : il se pervertit pour l'affronter. Le marlvr la désil-e comme un bonheur, et la révère comme une grâce; il s'y dispose comme à une chose sainte, par des purifications et des prières. Le fanatisme, par le vice de son but, cherche pour s'exalter un milieu qui bouillonne et l'enivre; le courage du martyr, au contraire, prend sa racine dans le calme le plus serein.

Second caractère. Dire fanatisme, c'est dire transport aveugle ; il n'est pas plus éclairé sur son objet qu'il n'est réfléchi dans ses élans; une ignorance plus ou moins profonde le produit ordinairement ou l'accompagne ; tel est celui des musulmans : c'est un enfant des ténèbres. Chez les martyrs , au contraire, le courage est fils de la lumière. Justin, Irénée, Cyprien, quels noms illustres dans la science ! Combien d'autres pontifes et docteurs des premiers temps, aussi renommés qu'eux dans l'histoire du génie, qu'il me serait facile d'énumérer ! Et tous ces hommes furent martyrs, et ils le furent avec intelligence. La foi qu'ils confessaient, ils s'en étaient rendu compte; les dieux dont ils refusaient d'adopter la croyance et de vénérer les images, ils s'en étaient démontré le néant; le sang qu'ils versaient, ils le répandaient, non point au hasard, mais avec conviction : ce n'était point un sacrifice à une idée quelconque, c'était un holocauste à des doctrines débattues et puissamment contrôlées. Voilà le martyre dans ses gloires les

plus brillantes. Il est vrai qu'au-dessous et à côté de ces hommes d'élite, se trouvaient des martyrs illettrés : c'étaient des enfants encore jeunes, des femmes sans éducation , des esclaves , des paysans , des ouvriers sans culture ; ceux-là ne pouvaient raisonner au même degré leur courage, parce qu'ils étaient incapables de peser leur croyance avec autant de lumière. Mais les papes , les évoques, les prêtres, les philosophes, les magistrats, les savants qui les conduisaient au supplice pensaien* et jugeaient pour eux; une vaste solidarité de lumières unissait ceux qui étaient instruits à ceux qui ne l'étaient pas; et grâce à elle, si le sacrifice de toutes les victimes n'était pas discuté , pour toutes, néanmoins, il était raisonnable; la sagesse des pasteurs suffisait au troupeau.

Objet, du reste, digne d'altention ! Les martyrs ne prononçaient pas sur des opinions, ils étaient témoins, comme le mot lui-même l'indique; ils attestaient tout simplement des faits ; faits intimes : Je suis chrétien; faits traditionnels : Jésus-Christ a vécu; Jésus-Christ est mort; Jésus-Christ est ressuscité : nos pères l'ont vu , nos pères nous l'ont dit; nos pères sont morts pour confirmer, pour consacrer ce témoignage. Voilà en résumé ce qu'ils proclamaient et ce qui les menait au trépas. Eh bien! pour certifier ces choses, que fallait-il? Était-il besoin d'avoir de grandes lumières? Ce qu'il fallait, c'était un peu de sens pour se comprendre

et se révéler soi-même; c'étaient des oreilles pour avoir entenda ce qu'avaient raconté les premiers témoins de la foi; c'était un peu de mémoire pour se rappeler leurs récils; c'était une langue pour exprimer ses souvenirs. Il fallait cela, mais aussi rien que cela. Et certes, pour avoir tout cela, pour pouvoir ainsi répéter ce qu'on croyait, ce qu'on avait vu, ce qu'on avait ouï dire à ses aïeux, à ses amis, à ses maîtres, il n'était pas nécessaire d'avoir de la science : un pâtre pouvait le faire aussi bien qu'un Athanase.

Troisième caractère des martyrs : la libre acceptation de la mort. Qu'est-ce, Je vous le demande, que le fanatisme des musulmans, des utopistes ou des sectaires? C'est une guerre à la- société; c'est un duel furieux engagé par eux avec les doctrines, les institutions, les gouvernements et les nations qu'ils prétendent subjuguer, transformer ou détruire. Au lieu de se laisser mettre dans l'alternative de mourir ou de renoncer à leurs opinions, ce sont eux qui, le fer ou la torche à la main, proposent aux pouvoirs ou aux peuples celte alternative redoutable. Si Ton veut échapper à leur joug, il faut se décider aux horreurs d'une lutte. A dire vrai, dans ce conflit, ceux qui l'ont provoqué courent la chance de mourir; mais s'ils succombent, ou dans le moment de l'action, ou dans un carnage succédant à une défaite, leur mort ne sera point un fait de volonté : ce ne .-era qu'un

hasard de combat; ils périront par un coup de fortune, par une fatalité de la force, et non point par une immolation volontaire à des convictions qu'ils préfèrent à l'existence. Il en sera de même si la loi les atteint et les punit de leur coupable agression; on pourra dire qu'ils subissent le trépas, et non pas qu'ils l'embrassent; leur supplice ne sera qu'un châtiment , et ce serait à la fois un mensonge et un blasphème que de l'appeler un sacrifice.

C'est le contraire pour le martyr catholique. Permettez que je laisse à M. Frayssinous le soin de vous marquer cette différence : «■ On vous pro- « pose, dit cet orateur dont la justesse d'esprit peut « être difficilement dépassée , on vous propose « l'apostasie ou la mort; le choix vous est donné : « vous préférez la mort, vous êtes martyr. Et voilà « quelle était la condition du très-grand nombre des « martyrs chrétiens. De quoi s'agissait-il pour eux? « De dire qu'ils n'étaient pas chrétiens, de donner « un signe de respect aux dieux de l'empire; ils « avaient l'option du renoncement extérieur à leur « religion ou des plus horribles supplices. Ainsi j'ai « le droit de les présenter ici comme des victimes « volontaires et magnanimes de leur religion. Dès « lors, qu'on ne vienne plus leur comparer des « païens, des musulmans, des juifs, des sectaires « njourant les armes à la main, ou périssant dans « des massacres, ou suppliciés d'après des lois dont

« ils ne peuvent éviter les rigueurs. Il faudrait me « citer des idolâtres mourant par choix plutôt que « de confesser l'unité de Dieu ; des juifs refusant « de racheter leurs jours par un acte extérieur de fc christianisme; des musulmans refusant de sauver « leur vie par une abjuration simulée de Mahomet; « des sectaires qui montent sur le bûcher plutôt que « d'abandonner leur doctrine. Je demande, en un « mot, des martyrs comme les nôtres, qui , par un « choix laissé à leur volonté, préfèrent les supplices « les plus affreux au renoncement à leur croyance. « Par celte seule observation je fais disparaître la « très-grande majorité des prétendus martyrs des « autres religions ^ »

Quatrième caractère des martyrs :,une magnanimité céleste. Le courage du fanatique est sec, dur et parfois insultant. Mais voyez nos martyrs! Pour torturer ces criminels d'un nouveau genre, il fallut inventer des raffinements inouïs de supplices ; une sorte de lutte s'établit entre les princes, les peuples et les bourreaux pour savoir qui se montrerait le plus habile à tourmenter ; et de ce concours barbare, de l'émulation féroce qui l'anima sortirent des procédés monstrueux à force d'être cruels. Le bûcher, le glaive, la dent des lions ou des ours, c'était ce qu'il y avait de plus clément. Qui ne sait que Néron se plaisait à en-

' Frayssino'.is, Qtiestion.<i sur hs martyrs, t. U, g"" mnftT.

velopper les chrélieiis de bitume et d'aulres éléments inflammables, puis à les faire brûler en guise de flambeaux dans le cirque, où lui-même il poussait des chevaux à la lueur de ces torches humaines? Qui n'a lu l'histoire de saint Laurent déchiré par des ongles de fer, étendu sur un gril ardent, où l'exécuteur le tournait et le retournait, ayant soin de verser à chaque fois du vinaigre sur les plaies embrasées du martyr? Qui ne connaît les souffrances de la vierge Blandine, enfermée dans un filet, jetée aux fureurs d'un taureau sauvage, soulevée à vingt reprises par l'animal emporté, et retombant de tout son poids dans l'arène, où, meurtrie, broyée, elle finit par rencontrer un coup d'épée qui l'achève? On ne saurait décrire tout ce qui fut imaginé; il semble qu'un génie supérieur inspira les tyrans, tant leur cruauté fut féconde en découvertes sanguinaires!

Et quelle fut l'attitude des martyrs au milieu de tant d'horreurs ? Victimes d'atrocités sans égales, ils déployèrent un héroïsme sans exemple. Héroïsme naturel : on ne voyait en eux ni emphase, ni contention; point d'appel à l'admiration publique, et en môme temps point d'effort pour se bander et ne pas fléchir ; leur courage était simple et paraissait jaillir sans façon comme un rameau s'élance de sa tige : on eût dit que la magnanimité appartenait à leur essence. Sans faste et sans contrainte, ils sont aussi sans amertume.

Inlerrogés par les juges ou les confecleuis, ils répondaient avec une fermeté noblement virile. Ainsi un proconsul disait à un vieil et auguste évêque de Smyrne , saint Polycarpe : « Insulte au Christ, et tu es absous ! » Et le vénérable pontife : « Voici quatre-vingt-six ans que je le sers, il ne m'a jamais fait aucun mal ; il y a mieux : je lui dois mon salut; et comment voulez-vous après cela que je l'outrage?» Quelle grandeur! mais aussi quelle mesure! C'est ainsi, à quelques nuances près, que I)arlent tous les maityrs; leur force est à la fois sublime et contenue; ils se respectent eux-mêmes et ils se font respecter; mais ils n'insultent pas à leurs bourreaux; ils ne connaissent pas plus l'aigreur que la pusillanimité. Non-seulement -ils s'abstiennent d'éclater contre ceux qui les condamnent ou les tourmentent, mais ils leur pardonnent; mais ils les payent avec grâce, comme le fit saint Cyprien pour celui qui devait le décapiter; ils les remercient tout au moins avec effusion; ils les bénissent avec amour. L'expression du bonheur couronne celle de la bonté. Sur les brasiers qui les dévorent , sur les chevalets où on les tiraille , entre les griffes des animaux sauvages qui les déchirent, ils n'ont pas seulement la résignation du silence, ils manifestent tous les élans de la joie ; des hymnes de reconnaissance s'exhalent de leurs lèvres saintement enthousiastes!

Oui, Messieurs, plus on examine leur courage de

près, plus on le trouve à part : on poussa contre eux l'art du supplice jusqu'au prodige de l'invention; ils portèrent à leur tour l'énergie et la patience jusqu'au prodige de la nouveauté. On avait vu des hommes de guerre ou de philosophie mourir avec calme ou fierté : c'était Socrate buvant la ciguë en dissertant sur l'immortalité de l'âme ; c'était Régulus retournant à Carthage chercher un trépas héroïque par respect pour une parole qu'il pouvait aisément trahir. On a vu encore, après l'inauguration du christianisme, Epictète supporter avec une impassibilité immuable les mauvais traitements d'un maître brutal. Mais dans le courage de ces hommes et de ceux qui souffrirent ou moururent par le même principe, vous ne trouvez que de la force, de l'orgueil ou un aride sang-froid; on sent respirer au fond de leur énergie une certaine roideur quelque peu superbe ou dédaigneuse. L'inflexibilité jointe à l'onction, l'expression delà vigueur se révélant au travers d'un sourire, l'intrépidité qui affronte et la constance qui désespère se combinant avec l'indulgence qui oublie et la sérénité qui enchante : c'est là un mélange qui , pour la première fois , éclate dans les héros chrétiens; ce sont eux qui le révèlent au monde; il est sans exemple ici-bas, comme la vérité qu'il garantit et qui l'inspire.

Cinquième et dernier caractère. Le fanatisme est toujours restreint et passager; mais dans l'É-

glise on voit éclater l'universalité du martyre et (le l'héroïsme. Universalité des âges : il n'y a point d'enfance pour lui , et Cyrice n'avait que trois ans lorsque, pour avoir dit, comme sa mère Julilte : Je « suis chrétien , » il eut la tête fracassée sur les marches d'un tribunal. Lorsque, au contraire, Pothin périt sur les hauteurs de Lyon, il portait presque sur son front meurtri la couronne d'un siècle. Universalité des conditions : Potamiène était esclave, etDomilille dame romaine; Victor et Sébastien représentèrent Tarmée. Qui ne sait aussi , depuis Pierre et Paul jusqu'à Sylvestre, qui vit sous Constantin l'aurore d'une paix durable se lever pour rÉglise, combien le sacerdoce et le pontificat ont fourni de victimes aux holocaustes humains des amphithéâtres! Universalité des temps : le berceau de l'Église flotta dans le sang de ses premiers fils, et de nos jours encore sa main, qui ne se reposa presque jamais, vient d'ajouter plus d'une page aux actes des martyrs. Universalité des lieux : Jérusalem en a recueilli les piémices; l'Asie Mineure ne peut compter ses gloires; en Italie, les héros de la croix furent pour le moins aussi nombreux que les héros de la guerre; chaque ville des Gaules conserve avec un pieux orgueil et vénère avec un filial amour les restes d'un confesseur illustre, devenu maintenant son protecteur; l'Afrique ancienne et moderne, le Japon, la Chine, le royaume d'Anam n'ont-ils pas aussi vu le saug d'innombrables fi-

ilèles se mêler aux rosées de la grâce pour féconder sur leur sol la semence évangélique?

Oui, Messieurs, l'esprit du martyre apporté par le catholicisme dans le monde a soufflé partout et toujours. Hier, aujourd'hui, au levant et au couchant, je le vois enfanter des merveilles : par lui toutes les faiblesses s'évanouissent; toutes les caducités semblent se rajeunir; toutes les délicatesses s'enfuient; tous les cœurs se trempent; et Théroïsme, qui n'était auparavant qu'une exception dans l'histoire, devient pour ainsi dire Tàme de l'humanité.

Rassemblez maintenant tous les traits que nous venons de prêter aux martyrs, et comparez-les avec ceux des autres religions! Le martyr des autres religions exalte son courage par des moyens passionnés etsouvent illégitimes; celui du catholicisme, par le calme de la prière et les pacifiques espérances de la vertu. L'un meurt pour une foi dont il ne s'est pas rendu compte, ou des théories qu'il refuse de sacrifier parce qu'il en fut l'inventeur ; l'autre pour des faits qu'il a reçus de ses aïeux, et des croyances dont la vérité lui est garantie par des études profondes ou des autorités décisives. Pour le premier, le supplice n'est qu'un malheur inévitable, un coup de désespoir ou le hasard d'une lutte ; le second l'embrasse, non par nécessité, mais librement et par une préférence d'amour. Dans le martyr do l'erreur, la force est empreinte

crarrogauce, d'ostentation, d'insolence et de brutalilé : c'est un léopard qui, avant de tomber sous le fer, se donne la satisfaction de déchirer la noain qui le menace. Le martyr chrétien, au contraire, porte le pardon dans le cœur, la douceur au regard , la bénédiction sur les lèvres : c'est Tagneau qui , frappé sur Tautel, caresse le fer qui le perce et la main qui le sacrifie. Enfin le fanatisme ne fut jamais qu'une fièvre temporaire et locale: il a compté peu de martyrs; tandis qu'en divisant le nombre de ceux que l'Église a produits, on en trouve plus d'un million par siècle, et par conséquent plus de dix-huit millions au total.

Où sont maintenant les analogies? Comment annuler la gloire de nos martyrs en les assimilant à d'autres qui n'ont rien de commun avec eux ? Non , .Messieurs, de semblables parallèles ne peuvent être soutenus. Principe, but, lumière, courage, nombre, tout est différent dans la physionomie des uns et des autres; tout est différent aussi dans les conclusions à recueillir. Pour les martyrs étrangers à l'Évangile, on peut en expliquer Théroïsme par des causes humaines; pour les martyrs chrétiens, c'est impossible: ce que leur courage eut de pur, de serein , d'inaltérable , de général et de perpétuel, évide nment ne peut pas être le fruit d'une sève terrestre. Par ses seules ressources, notre cœur ne peut faire éclore une fermeté qui monte si haut, dure si longtemps et se répande si loin.

Cette force de conviction dont la magie est à la fois si puissante et si intarissable; cette force qui élève à un même niveau d'énergie les natures les plus opposées, les éducations les plus disparates, les races les plus distinctes, les générations les plus séparées ; cette force qui , de toutes les âmes électrisées par sa vertu souveraine , fait pour ainsi dire des êtres célestes, inaccessibles à toutes les séductions , et souriant au milieu des plus rudes orages ; cette force, en un mot, immuable pour ainsi dire comme l'impassibilité de Dieu, infinie comme son immensité, impérissable comme son éternité, ne peut être émanée que du sein de Dieu même.

Un fait éclatant, au reste, nous révèle d'une manière incontestable que ce courage découle d'une source surhumaine : ce sont les prodiges qui l'accompagnent et le couronnent. Voyez les martyrs dans la lice : les flammes les respectent, le fer s'émousse sur leurs poitrines ; vingt bourreaux s'épuisent inutilement pour éteindre les vies les plus délicates et détruire les corps les plus fragiles; les animaux féroces eux-mêmes, désarmés par le simple regard de leurs victimes, se couchent à leurs pieds, consacrent leur force et leur rage, non pas à les dévorer, mais à les défendre , et s'élancent contre les tyrans, au lieu de se précipiter sur les martyrs. Je ne sais quoi de magique reluit sur le front de ces héros ; quelque chose d'indestruc-

tible repose au seiu de leurs organes; les éléments et les brutes les vénèrent, tandis que les homnies les outragent. Cent fois des supplices dont un seul suffirait pour faire périr des condamnés ordinaires sont impuissants contre euK : non-seulement ils en sortent intacts, ils en sortent rajeunis; à la place du sang qu'on leur arrache, une sève merveilleuse se glisse dans leurs veines et multiplie leur vigueur ; ils sont au-dessus de la nature et de la mort.

Autant ils exercent d'empire sur le monde matériel, autant ils en exercent sur le monde moral. Comme Etienne, ils prient pour ceux qui les lapident, et à quelques jours de là, Saul , le plus forcené des persécuteurs , devient le 'plus ardent des apôtres. Ils disent un mot au bourreau qui les frappe, et à peine celui-ci a-t-il sacrifié sa victime, qu'il demande lui-même à ce qu'on le fasse martyr. Enfin, par le phénomène le plus étrange, la soif qu'ils ont de mourir devient une sorte de contagion sacrée; de leur sang, comme d'une semeuce divine, éclosent avec une intarissable fécondité des moissons de nouveaux chrétiens qui les remplacent. A peine a-t-on fait un vide dans les catacombes qu'il est comblé à l'instant même, et pour ainsi dire au centuple. Tout à l'heure le monde romain ne portait envie qu'à la volupté; maintenant c'est au martyre. Quelle transformation prodigieuse! Cette passion de la torture substituée

instanlauémeut à celle du plaisir n'est pas dans la nature; c'est de plus haut qu'en est parti le branle.

Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que leur puissance les suit jusque dans la mort. La corruplion refuse de les atteindre, et leurs dépouilles, après des années et des années, apparaissent encore pures et florissantes à la piété qui les visite, ou au religieux étonnement qui les découvre. Une vertu salutaire s'en exhale : à leur contact les morts ressuscitent, les infirmes sont rétablis; à leur aspect les volcans s'apaisent, les incendies s'éteignent, les tempêtes se calment , les fléaux reculent. Un peu de poussière, un débris d'ossement, un lambeau de voile, quelques planches d'un cercueil, un marbre de tombeau, voilà qui suffit pour ébranler ou rasseoir le monde : voilà aussi l'histoire d'une foule de martyrs.

Pendant que ces prodiges de gloire s'accomplissent vis-à-vis des victimes, des prodiges de honte et de désolation se déploient contre les bourreaux. Néron, persécuteur à la fois et parricide, tombe du trône : on ne lui fait pas même l'honneur de l'assassiner : il était trop vil pour être tué par un autre que lui-même. Domitien lui succède dans la tyrannie: on le massacre à son tour; son palais est anéanti, et le sénat voudrait effacer jusqu'à son nom ! Dèce, que les historiens ne craiguent p is d'appeler un monstre, succombe dans une défaite , et son cadavre abhorré est li\ ré en proie aux

oiseaux et aux bètes fauves qui le dévorent. Qui ne se rappelle que Yalérien, vaincu par Sapor, lui servit de marchepied pour monter à cheval , et (jue plus tard, passez-moi la trivialité de ce détail , sa peau lui fut arrachée comme à un animal curieux et suspendue comme un trophée pour la Perse, comme une honte pour lltalie, à la voûte d'un temple? Galère est dévoré tout vivant par des vers qui germent dans ses entrailles. Presque tous les tyrans de l'empire tinissent ainsi leurs jours par une mort tragique, victimes d'une fureur étrangère ou de leur propre fureur. Les princes qui jamais les imitèrent dans leur barbarie partagèrent leur trépas. En Afrique, en Espagne, en Angleterre, au Japon, en Chine, partout le sang des martyrs est retombé comme une pluie de feu sur la tête de ceux qui l'avaient fait couler; et même à notre époque, soit en Océanie, soit dans l'empire anamite, Ton a vu des chefs de tribus ou des mandarins expier par une affreuse ressemblance de mort leur hideuse ressemblance de vie avec les premiers persécuteurs de la foi.

Voilà, Messieurs, les choses extraordinaires dont nos martyrs ont été l'instrument, l'objet ou Toccasion; les forces et les agents de la nature se sont mille fois refusés à concourir à leur supplice; un mot de leur bouche, le simple spectacle de leur sang qui ruisselle, transforme le monde moral; leurs ossements prophétisent et leurs reliques comman-

dent aux éléments; enfin, des catastrophes extraordinaires et soudaines comme un miracle de Dieu , formidables comme sa colère , régulières comme sa justice, suivies comme sa providence, éclatent sur tous ceux qui poursuivent, dénonceni, condamnent et tuent les disciples du Christ.

Et que dirons-nous de cela? Dirons-nous, Messieurs, que nous ne croyons pas à ces merveilles? Mais qu'est-ce que cela signifie? La témérité d'une négation compromet-elle l'indestructible authenticité de l'histoire? Dirons-nous que ces prodiges n'appartiennent pas exclusivement aux martyrs catholiques? Eh ! citez donc un seul martyr en dehors de l'Église dont ces prodiges aient glorifié les tortures et illustré le tombeau! Dirons-nous enfin qu'ils sont insignifiants? Insignifiants! Mais évidemment Dieu est là pour honorer leur constance , féconder leur sang, exalter leurs restes et punir leurs meurtriers, rois, esclaves et peuples, quels que soient leurs titres et leur caractère; son doigt paraît en traits éclatants dans tous ces phénomènes, et s'il y est, comme on ne peut en disconvenir, s'il couronne de tant de splendeur le courage, les dépouilles et le nom de nos martyrs, c'est manifestement pour consacrer leur témoignage, et faire rejaillir jusque sur la doctrine dont ils furent les héros le sceau surnaturel empreint dans l'ensemble de leur sublime confession.

Telle est la conclusion suprême, et je puis dire

inévitable, à laquelle conduit la logique; telle est celle que nous devons tirer nous-mêmes après les générations qui nous ont précédés, je dirai presque avec rhumanité tout entière. Les martyrs du polythéisme et de la philosophie, comme Socrate, sont loin de posséder dans Thistoire une place qui ressemble à une royauté et une vénération qui tienne de l'apothéose ; ceux de l'islamisme ne recueillent que la pitié du monde; ceux de l'hérésie, respectés tout au plus de leur secte, ne reçoivent en dehors de ce cercle toujours restreint qu'un mépris ou un dégoût justement mérité. Mais, pour ceux du catholicisme, il est une destinée plus brillante.

Autrefois deux Juifs inconnus arrivèrent à Piome; le sceptre d'Auguste, déjà flétri par Tibère et humilié par Claude, reposait alors entre les mains d'un César qui devait le souiller encore plus outrageusement que ses prédécesseurs. Ce misérable despote fit périr les deux étrangers mystérieux : l'un fut décapité sur la route d'Ostie, l'autre fut crucifié sur le Janicule. Et le lendemain que se passa-t-il ? Le tyran mourut, et son corps fut outragé par les peuples, et son souvenir jeté aux gémonies de l'histoire. Au contraire, les corps des deux martyrs furent recueillis avec respect et conservés avec sollicitude. De la terre détrempée par leur sang et dépositaire de leurs cendres vénérées sortit tout à coup, par une merveille sans

exemple, une imposante dynastie de pontifes: tige majestueuse et impérissable dont les rameaux ont déjà protégé deux mille ans la tombe de ces deux illustres confesseurs. Un temple qu'on peut appeler le roi de tous les monuments humains, sert de mausolée à leurs dépouilles; et depuis de longs siècles, chaque année voit plus de cent mille voyageurs, partis de tous les points du monde, s'en aller déposer sur la confession de saint Pierre et de saint Paul le tribut d'une piété religieuse ou d'une involontaire vénération. Puis, au sortir de cette basilique, ils courent aux catacombes avec plus d'empressement encore que dans les musées ; ils visitent avec émotion cette cité de l'héroïsme et des tombeaux , et leur grand bonheur est de pouvoir emporter quelque relique de ce mystérieux sanctuaire où tant de saints confesseurs goûtent le sommeil du triomphe, après y avoir puisé le courage de la lutte. Yoilà ce qu'on a fait, voilà ce que l'on fait encore pour nos martyrs, et rien que pour nos martyrs. Ainsi, par les gages d'une estime et d'un respect sans égal , proclame-t-on qu'ils n'ont rien de commun avec les autres martyrs, et les surpassent d'aussi haut que les astres, rois du ciel, l'emportent sur ces pâles lueurs qui se forment dans les basses régions de l'atmosphère. Mettons-nous, Messieurs, avec l'humanité; ne faisons plus entre ces deux genres de courage des assimilations contre lesquelles elle proteste;

U9 confondons pas dans nos dédains ou notre admiration ceux qu'elle a jetés dans l'égout et ceux qu'elle a placés sur les autels; comme elle enfin, vénérons toujours, dans les victimes dont TÉglise s'honore, des justes sans tache, des héros d'une intrépidité surhumaine, des témoins enfin dont les cicatrices et les trépas déposent avec une puissance péremploire en faveur de l'Évangile et de sa divinité.

TROISIKMR OBJECTION.

L'EGLTSE EST CONDAMNEE

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