‹ Conférences données à Notre-Dame de ParisChapitre 12 sur 16 · CONFÉRENCE DONNEE A PARIS ET A TOULOUSE, EN 1849 ET · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DONNEE A PARIS ET A TOULOUSE, EN 1849 ET

Monseigneur, Messieurs,

Dans notre dernière conférence, nous en avons appelé aux suprêmes arrêts de l'histoire, des éloges que le protestantisme se décerne à luimême, comme de ceux que lui prodiguent une foule d'écrivains modernes; et nous avons vu qu'au lieu d'avoir été pour le monde un bienfait, il fut par ses influences , aussi funeste à la religion qu'à la morale publique. Oui , funeste à la religion : funeste du côté des croyances, qu'il a réduites en

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poussière; du côté du culte, qu'il a fait nul, froid, risible on dépravé; du côté de la hiérarchie, qu'il a retenue forcément, mais qui n'est plus dans son sein que de l'inconséquence, du despotisme ou de l'indignité ; du côté de l'apostolat, qui a cessé d'être le prosélytisme et le porte-voix de la vérité, pour devenir une sinécure religieuse et un instrument politique; enfin du côté de cette sainte passion de Dieu qui constitue l'essence de la religion chrétienne : passion sublime que l'Église avait allumée dans le monde, mais que la réforme a détruite pour y substituer de vagues aspirations vers une Divinité qu'on ne peut aimer ardemment, parce qu'on ne sait comment se la définir.

La morale n'a pas été moius compromise que la religion par le protestantisme : compromise en principes, soit par le libre examen qui renverse du même coup la notion et la sanction du devoir, soit par ces dogmes affreux du fatalisme et de l'inutilité des bonnes œuvres que la réforme a proclamés , et dont les conséquences logiques affranchissent l'homme de toute obligation pratique et le dispensent de toute vertu; compromise en fait, d'abord dans la personne de ses fondateurs qui épouvantent le monde par les plus monstrueux scandales, puis dans leurs premiers sectateurs qui les imitent et parfois les dépassent; enfin dans l'ensemble des peuples envahis par la réforme, et qui , bien loin de s'améliorer sous son action , s'abais-

sent par un entraînement d'autant plus inévitable, que le protestantisme ne leur laisse aucun auxiliaire extérieur pour les enchaîner ou les ramener au bien.

A la rigueur, nous pourrions. Messieurs, nous arrêter ici ; la question qui nous reste à débattre est implicitement tranchée par celle que nous venons de résoudre. Il est manifeste que la civilisation ne saurait grandir et se perfectionner sous l'impulsion d'une doctrine qui , par ses principes et ses applications, ne peut produire et u'a produit en effet que des fruits de mort pour la religion et la morale publiques. Mais il nous faut acquérir autrement que par voie d'induction la certitude de cette seconde influence, et nous démontrer, par des faits positifs , que la civilisation moderne est loin d'avoir reçu du protestantisme un branle glorieux et fécond.

Qu'est-ce d'abord que la civilisation, Messieurs? On peut la définir : l'ensemble des développements dont se forme la vie sociale des peuples; c'est répanouissement extérieur et l'efflorescence visible de leur génie et de leur âme. Ainsi la civilisation, vous le voyez , n'est pas un phénomène simple , mais un phénomène complexe, et se compose de trois éléments réunis. Premier élément : les formes pour ainsi dire organiques et les institutions qui constituent le corps de l'édifice social , et servent de règle et de base aux lelations civiles. Second

élément : la place faite an commerce, à l'industrie, aux sciences, aux lettres, aux arts, à la politique, à tous ces faits secondaires, mais glorieux d'intelligence et d'activité, qui sont comme la fleur et la parure des sociétés. Troisième élément : le reflet plus ou moins brillant de justice, de délicatesse, de générosité qui de l'âme des nations rejaillit sur leur mécanisme social et leur vie publique , et détermine en définitive leur mérite réel et leur véritable grandeur. Voilà, Messieurs, l'essence de la civilisation.

Eh bien ! nous verrons aujourd'hui que le protestantisme , non-seulement n'a point développé la civilisation ainsi conçue, mais qu'il fut au contraire pour elle stérile ou fatal, tantôt un point d'arrêt, tantôt un principe de décadence, un signal d'abaissement, et que, si l'humanité n'a pas réalisé tous les progrès qu'elle pouvait accomplir, c'est à lui seul qu'en revient l'humiliante responsabilité.

Pour l'établir, nous le suivrons tour à tour dans ses apphcations au pouvoir, à la liberté, à la propriété, à la politique, aux sciences, aux lettres et aux arts , et nous constaterons , l'histoire à la main, que sur ces divers objets son action fut au moins nulle, quand elle ne fut pas meurtrière.

•Le premier tort de la réforme est d'avoir rendu le pouvoir tout à la fois impossible et tyrannique.

Rien ne peut él;re plus funeste à la stabilité des

pouvoirs publics que le droit acquis à chacun de se considérer comme leur juge souverain , nonseulement de les contrôler tout bas, mais de les condamner tout haut, si cela lui plaît; de se soulever contre eux dès qu'il le voudra , dès que ses fantaisies ou ses colères le lui inspireront , et cela sans qu'on soit admis logiquement à condamner sa révolte et à résister à ses armes. Avec de semblables libertés, pas une autorité qui puisse tenir : nous le voyons sous nos yeux et dans notre propre pays. Depuis soixante ans, la fureur de disputer sur les dépositaires de la puissance nationale s'est introduite en France. C'est, à ce qu'on prétend, un des privilèges conquis dans la révolution soi-disant glorieuse qui couronna le dernier siècle : privilège dont on use largement! L'épidémie de la discussion politique est devenue universelle. Au parlement et dans les tavernes, dans les articles de la grande presse et dans les harangues de carrefour; bourgeois et manœuvre, homme de loisir et homme de peine, qui sait parler français et qui ne le sait pas, tout le monde fait passer les pouvoirs par le crible de ses appréciations. On les blâme, on les loue, on s'en moque, on s'en indigne tout à l'aise; et ce n'est pas avec timidité qu'on en juge : rien n'égale la dogmatique assurance qu'on porte dans ses arrêts. En vertu du progrès des lumières et de la liberté de penser, qui donc ne s'estime pas en droit de mépriser tous les

Césars et tous les Colbort de l'histoire? A peine peut-on trouver un enfant de vingt ans qui ne croie s'entendre infiniment mieux que tons les gouvernements passés et futurs à la conduite des choses humaines. Décidément nous sommes tous de petits dieux, et, avec cette modeste infatuation de nous-mêmes, nous avons rendu toute espèce d'autorité radicalement impossible. Déjà de son temps l'illustre vainqueur de Marengo nous appelait un peuple ingouvernable ; aujourd'hui nous sommes bien plus ingouvernables encore. Notre fureur de disputer a perdu d'innombrables pouvoirs : si elle persévère, elle engloutira de même tous ceux que fera naître l'avenir.

Eh bien ! cette manie fatale de discussion , de censure, de condamnation, d'outrages envers l'autorité, le protestantisme l'excite et la consacre. Et comment? Du premier pas il jette ses adeptes dans l'illuminisme; par le rayon de l'Esprit-Saint qu'il leur promet, ils deviennent prophètes. Une fois prophètes, ils sont autorisés à faire des leçons impérieuses aux pouvoirs et à en mépriser les décrets; si la leçon de parole ne suffit pas, toujours comme prophètes, qui les empêche de passer à la leçon de fait? La Bible, mal comprise, a des exemples et des textes pour encourager et justifier tous ces emportements. Il n'est pas de sédition si coupable, il n'est point de révolution si criminelle qui ne puisse s'abriter sous un trait ou une maxime des

Écritures, livrées aux caprices meurtriers des interprétations individuelles.

Aussi , qu'a-l-on vu dans les premiers temps de la réforme, dans ces temps où la ferveur de la religion naissante faisait sortir promptement de ses principes les conséquences désastreuses qu'ils contiennent et les droits sanglants qu'ils consacrent? Des paysans, des hommes du- peuple étaient réunis autour d'une table dans un cabaret d'Allemagne. A côté d'une pinte de bière, ils avaient une Bible ; éclairés par la liqueur dont ils s'abreuvaient, ils trouvaient dans l'Évangile que les princes étaient des tyrans, qu'il fallait en finir avec eux comme avec le pape, et qu'après avoir anéanti l'autorité spirituelle, après s'être affranchis comme chrétiens, ils avaient bien droit de renverser l'autorité temporelle, et de s'affranchir comme citoyens. Cette conclusion formidable, mais logique, se traduisit bientôt en événements horribles. Les paysans se révoltèrent au nombre de quarante mille. Les anabaptistes prirent les armes avec une fureur inouie, et Ton vit éclater en Allemagne ces effroyables combats qui couvrirent son sol des ruines de tant de pouvoirs, et rougirent ses fleuves du sang de tant de victimes. Ce que Munzer fit en Germanie, Cromwell le reproduisit en Angleterre, et y déchaîna ces épouvantables orages qui, à travers tant de catastrophes, amenèrent l'assassinat de Charles F"^. A leur tour, Knox et Buchanam sou-

levèrent les populations en Ecosse, et forcèrent plusieurs gouvernements successifs à se courber sous la plus barbare des tutelles. On sait par quels bouleversements séditieux et sanguinaires le calvinisQie débuta dans la Suisse et le Châblais. En France également la réforme ouvrit ses conquêtes par des conspirations. Partout enfin sa première démarche fut un assaut aux puissances; partout aussi elle conduisit les rebelles à l'attaque au nom de la Bible; et nous défions qu'avec le principe protestant on puisse logiquement condamner les interprétations révolutionnaires , par où ces fanatiques plaçaient leurs rébellions et leurs fureurs sous la sanction des saintes Écritures.

Honteux, désolés de ces horreurs qui plongeaient la société dans un effroyable chaos, les grands apôtres de la réforme essayèrent de les désavouer et de les contenir; mais la force du principe qu'ils avaient proclamé les emporta. Ou bien ils virent par eux-mêmes, ou bien on les força de voir que le droit d'expliquer personnellement l'Écriture conduisait, par une pente irrésistible, au droit de désobéissance et de rébellion. Ils furent alors contraints de le consacrer à leur tour. Luther en passa par là , au désespoir inconsolable de Mélanchthon ; Mélanchthon lui-même, après avoir quelque temps gémi et résisté, finit par enseigner comme son rnaitre. Calvin, Théodore de Bèze, Jurieu, tous les docteurs les plus autorisés ont successivement

professé la même doctrine : tous, an nom de Dieu et de ses Écritures, permettent aux réformés, quand il leur plaira , de prendre le glaive ou le poignard , et non-seulement de se soulever en masse, mais d'assassiner individuellement les rois, princes, électeurs, landgraves, dont ils sont mécontents. C'est, comme vous le voyez, un noble et parfait prélude aux principes de certains réformateurs modernes. La révolte et l'assassinat érigés en droit de conscience, nous nous reconnaissons ! Et ce ne sont pas là seulement des maximes individuelles, elles ont été acceptées, reconnues, acclamées, réduites en décrets et en dogmes dans toutes les assemblées, dans tous les synodes tenus en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en France, par les ministres de la réforme. On peut le voir, en traits aussi palpables qu'ils sont effrayants , et dans les actes authentiques de ces conciles schismaliques, et dans les historiens qui en ont analysé et transcrit les principales dispositions.

Avec de tels principes, commentés par de tels faits et de telles autorités, est-il, je le demande, un seul gouvernement possible?

Et qu'on ne dise pas : Mais voyez les gouvernements protestants ; ils sont aussi solides , aussi durables que les autres! L'Angleterre, la Hollande, la Prusse, sont-elles plus agitées que la France?

Ces gouvernements sont solides ! Oui , mais c'est grâce à l'indifférence publique qui ne s'inquiète

plus du principe protestant, ou bien grâce au bon sens général qui le rectifie, et ne craint pas d'être inconséquent pour demeurer tranquille. Yoilà leur force; elle vient de ce que leur principe est paralysé , annulé par l'apathie ou la raison populaire. Mais leur solidité tient-elle au principe lui-même? Non , mille fois non ! Qu'à Télat de mort où sont maintenant les sectes réformées vienne un instant se substituer leur ferveur primitive; qu'elles reprennent, avec le sérieux de leur jeunesse, l'interprétation personnelle de la Bible, et la volonté de réduire en actions les convictions qu'elles y auront puisées, et vous verrez se renouveler les tempêtes formidables sous lesquelles, à l'origine, leur fanatisme soi-disant évangélique fit succomber en Europe tant de gouvernements légitimes. Dès qu'elles redeviendront croyantes, elles redeviendront révolutionnaires : et si jamais elles le font, les pouvoirs, pour se défendre, pourront bien leur opposer la force brutale et le droit constitutionnel , jamais le droit logique. Au sein du catholicisme il n'en est pas de même; lui ne consacre ni directement ni indirectement le droit de rébellion; le respect des puissances est une des obligations les plus sacrées de la morale qu'il enseigne. Ce fut toujours aussi l'une de ses traditions. Autant il révère les pouvoirs, autant il les fait vivre ; plus il est enraciné dans les peuples, plus les pouvoirs y sont fermes et durables : sa propre vi-

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gueur fait leur solidité. Et ainsi se sépare-t-il par tout un abîme de la réforme, qui , pour être, je ne dirai pas conservatrice, mais simplement inoffensive, a besoin de s'abdiquer, et qui, du moment où elle tentera de se montrer une religion pratique et efficace, allumera dans le monde un foyer permanent de révolutions populaires , et rendra l'autorité temporelle aussi impossible que l'autorité religieuse.

Pouvoir impossible : premier effet social du protestantisme. Mais pourtant, comme il n'y a pas de société sans pouvoir, et sans pouvoir fort, qu'a fait la réforme? En même temps qu'elle a ruiné le pouvoir par en bas, elle l'a exagéré par en haut, et l'a rendu tyrannique pour qu'il ne fût pas totalement impossible.

Trois causes devaient nécessairement amener ce résultat, et mutiler les libertés publiques au sein de la réforme. Première cause : les instincts naturels du schisme et de l'hérésie; ils n'ont jamais fondé que le despotisme. Quoi de plus cruel que les monarques ariens de Constantinople? C'est le besoin de l'erreur; elle ne peut se soutenir qu'en poussant les pouvoirs qu'elle a sacrés à confondre, dans son intérêt, la force avec la violence. Il en devait être ainsi des gouvernements réformés.

Seconde cause : le principe protestant. Avec lui les peuples peuvent, dès qu'ils le voudront, trouver dans l'Écriture le droit de révolte. Qui empêche

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les princes à leur loiir d'y trouver inscrit le droit de tyrannie? Rien, absolument rien.

Troisième cause : le but et le sens général de la réforme. On s'imagine souvent que cette grande révolution s'est accomplie dans un fanatisme et pour un intérêt de liberté : c'est une erreur ; elle a été provoquée et consommée par la jalouse ambition des pouvoirs. Ils voyaient avec ombrage l'autorité cependant si douce et si peu embarrassante que Rome exerçait dans leurs États, et, pour s'affranchir du pape, ils se firent papes eux-mêmes; ils réunirent dans leurs mains la double domination des corps et des consciences. Évidemment une réforme inspirée par ce principe et aboutissant à ce résultat ne pouvait tourner au profit de la liberté.

Nulle part, en effet , la liberté ne s'épanouit plus grande et plus universelle au souffle du protestantisme. Gen'est pas laliberté civileet politique. Le gouvernement constitutionnel, ce gouvernement qu'on est convenu, à tort ou à raison, de regarder comme l'expression la plus haute et la plus solennelle garantie de la liberté sociale , ce gouvernement existait dans certains États d'Europe avant l'apparition de la réforme. Henri YIII, par exemple, le trouva en Angleterre au début de son règne, alors qu'il était encore calhohque; et ce fut par décision de parlement qu'il se fit proclamer patriarche de rÉglise anglicane. L'Espagne, au moment où

— 3(J7 — Liitlicr s'éleva de l'autre coté du Rhin, clail eu possession depuis plusieurs siècles de tenir des cortès par delà les Pyrénées. Ainsi, ce régime si glorifié n'est pas une création du protestantisme : il a pris naissance et plonge historiquement ses racines dans un passé catholique.

Une autre expression de la liberté, c'est l'égalité de tous devant la générosité du pouvoir; c'est l'admissibilité de tous aux emplois publics, sans aucune interdiction prononcée en bloc contre une classe sociale; c'est une répartition proportionnelle des dignités et des privilèges sur la tête des divers éléments dont la nation se compose. Eh bien! tout cela existait avant le protestantisme, sinon à l'état de réalité parfaite, au moins à l'état de tendance générale. Partout, au seizième siècle, la marche de la civilisation européenne se précipitait dans cette voie; et le branle qui l'y poussait, le mouvement qui l'y emportait, étaient originellement partis de l'Église catholique.

Le bienfait de la réforme, c'est d'avoir fait rétrograder dans cette route de progrès les gouvernements et les peuples dont elle s'est emparée. Du jour où elle s'est établie, l'ostracisme le plus odieux et le plus inexorable a pénétré dans le monde politique. En Hollande, en Suède, en Danemark, les catholiques, admis encore la veille à jouir, comme tous leurs compatriotes, des droits de citoyens, en sont impitoyablement déshérités

par les gouvernements nouveaux : toutes les carrières leur sont à jamais fermées. L'Angleterre n'est pas moins inique. Est-on papiste , c'est le mot consacré, on n'est plus qu'un maudit; l'État refuse de vous reconnaître tant que vous n'avez point abdiqué ce titre infâme. Parlement, ministère, poste officiel quelconque, fût-ce même de ramasser les balayures dans les rues des cités, vous ne pouvez prétendre, vous ne pouvez parvenir à rien. Catholique? Allons donc! vous ne méritez pas même la destinée d'un ilote. Telle a été, dès le principe, telle est encore la législation écrite de la Grande-Bretagne. Avec son régime parlementaire, elle n'a pas été moins féconde en proscriptions politiques que les peuples du Nord avec leur régime absolu. Sous toutes les formes, les pouvoirs réformés ont révélé le même esprit d'injustice. Ce n'est pas seulement à leur berceau qu'ils se permettent ces révoltantes catégories. Avez-vous vu ce qui s'est fait à notre époque? voyez-vous ce qui se passe encore actuellement en Suisse? Le vieux calvinisme n'y est pas moins intolérant pour les catholiques que le radicalisme moderne. Et de l'autre côté de la jManche, y a-t-il longtemps que le bill d'émancipation a été voté par les chambres? Et pour le leur arracher, est-ce que l'esprit de tolérance, aujourd'hui si général , a pu suffire à lui seul? N'a-t-il pas fallu pour en arriver là , même en plein dix-neuvième siècle, que Dieu suscitât un

orateur à pari, vine sorte d'agitateur miraculeux, parce qu'en soulevant des floLs immenses dé populations, il savait encore les tenir enchaînés dans les limites de la paix et de la loi : O'Connell, en un mot, ce prophète nouveau , ce libérateur de tout un peuple esclave et proscrit au sein de sa patrie? Et même, depuis cet affranchissement légal, la part qu'on fait là-bas aux catholiques vrais, sincères, n'est-elle pas dérisoire à force d'être restreinte? et ne voit-on pas s'y perpétuer un reste de ces haines implacables qui poussèrent constamment l'anglicanisme à traiter en anathème les sujets pourtant les plus vertueux, les plus soumis, les plus fidèles de la couronne britannique? Tant l'esprit d'iniquité et d'exclusion appartient à l'essence de l'hérésie !

Après l'admissibilité générale aux fonctions publiques, l'une des plus hautes manifestations, l'une des consécrations les plus éclatantes de la liberté, c'est la perfection plus ou moins élevée des formes et des garanties qui protègent l'individu contre l'arbitraire. Le catholicisme l'a compris dans tous les siècles et sous toutes les latitudes. Dans son sein, tout eu commandant et à ses prêtres et à ses fidèles la soumission la plus aveugle, la plus absolue à l'autorité, même quand elle s'égarerait dans ses rigueurs, l'Église a toujours pris soin d'abriter les droits de chacun sous des institutions tutélaires. Oflicialité diocésaine, tribunal métropolitain, a[)pel

eu cour de Rome, concile provincial, concile universel, tout cela forme comme un ensemble de digues destinées à prévenir ou à refouler les abus de pouvoir, et pas un catholique qui ne soit admis à en invoquer le bienfait. Au sein du protestantisme au contraire, une des premières dispositions arrêtées par les princes et les parlements a été de remettre aux gouvernements le droit suprême d'emprisonner, de proscrire, de dépouiller et de tuer quiconque leur semblerait coupable ou suspect. C'est surtout contre les papistes qu'on leur donna cette barbare prérogative; mais ensuite on retendit à tous les dissidents, et non-seulement en fait de questions religieuses, mais encore sur des matières purement civiles. L'exercice de leur pouvoir était sans limite et sans contrôle. Plus tard, à vrai dire, il se fit des adoucissements. En Angleterre, par exemple, on établit le fameux haheas corpus, acte que Blakstone appelle la seconde grande charte de la liberté anglaise, acte dont le but fut de mettre des bornes aux caprices des souverains. Mais encore cet acte salutaire fut l'ouvrage de Jacques II, c'est-à-dire d'un prince catholique, et jamais sous le monarque qui l'avait fondée cette charte protectrice ne fut suspendue, tandis qu'elle l'a été plusieurs fois par les princes réformés qui , depuis son origine, se sont succédé sur le trône de la Grande-Bretagne.

Yoilà pour la liberté civile : elle ne doit rien à

la réforme que d'odieuses restrictions. Et la liberté religieuse?

Elle a suivi le sort de la liberté politique. Toutes les atteintes portées à la liberté politique étaient inspirées au protestantisme par une haine profonde pour la liberté de conscience, et l'entamaient, la mutilaient, l'opprimaient, dans la proportion même de leur sévérité. On ne se borna pas à ces persécutions indirectes : partout, dès leur berceau, les gouvernements éclos de la réforme se prirent à poursuivre avec fureur les catholiques pour leur catholicisme même. Leur cruauté fut extrême comme une frénésie, et froide, inexorable comme la raison d'État. On ne saurait dire tout ce que la Hollande, la Saxe et la Suède provoquèrent de proscriptions et versèrent de sang. C'est l'Angleterre surtout qui fut atroce. Henri YIII fut poussé à une barbarie fabuleuse par l'instinct de Terreur et la sécheresse de Fimmoralité. Faire périr, ou du moins laisser égorger de simples religieux, des prêtres ignorés, de modestes iSdèles, qu'était-ce que cela pour sa clémence ? Cranmer et le parlement ne lui auraient pas su gré de cette insignifiante hécatombe. Thomas Morus et Fisher, l'un grand chancelier, l'autre évêque de Rochester, les deux plus grands hommes de leur époque et de leur patrie, par leur savoir, leur pieté, leur caractère, voilà quelles victimes il fallait à ce reformateur couronné. Ses successeurs luttèrent avec

ce patriarche de l'Église anglicane, et se montrèrent dignes continuateurs de sa férocité. Elisabeth, fruit immonde de ses débordements, se garda bien de démentir cette glorieuse origine, et reproduisit dans son histoire ce honteux mélange de sang et de boue dont elle avait été pétrie. L'adulation de ses courtisans lui décernait le titre de reine vierge; elle s'en couronnait elle-même avec un cynisme qui visait à la naïveté, et nous savons dans quelles fanges cette fleur virginale plongea ses racines. Elle aimait encore à se laisser appeler la bonne reine ; et celte bonne reine, par conscience autant que par douceur, fit assassiner légalement sa sœur Marie Stuart. C'était peu pour sa tendresse et sa religion ; elle porta des ordonnances qui décrétaient peine de mort pour tout prêtre qui venait du dehors en Angleterre et y exerçait les fonctions de son sacerdoce; peine de mort pour quiconque lui donnait l'hospitalité; peine de mort pour tous ceux qui se confessaient à \m\ peine de mort enfin, ou tout au moins amendes exorbitantes et presque équivalentes à la confiscation, contre les sujets assez audacieux pour ne pas faire acte d'adhésion à la suprématie spirituelle de la bonne reine, et ne pas aller prier dans le temple où elle priait elle-même. Ces lois, dignes des temps païens, furent exécutées avec une iidélité littérale, c'est-à-dire barbare. 3Ialgré tout ce qu'elles ont d'horrible, elles parurent encore iusuf-

fisantes à l'Angleterre réformée. Les règnes et les parlements qui suivirent Elisabeth complétèrent le système de persécution qu'elle avait ébauché, et vint un moment où les catholiques d'Irlande et ceux d'Angleterre, fuyant une terre qui les dévorait , s'en allèrent par milliers demander à la France et au Nouveau Monde un asile et des autels, le double droit de vivre et de prier que leur refusait leur patrie.

Différentes causes, je le sais, ont concouru simultanément ou tour à tour à mitiger l'application de ces lois cruelles. Le catholicisme a reconquis en Angleterre une certaine liberté de conscience; mais encore ces pénalités atroces restent inscrites dans le code. Il n'y a pas longtemps que les chambres anglaises, invitées à les effacer, ont refusé de les détruire. On les maintient comme une épée qui sommeille, mais qui d'un jour à l'autre peut sortir du fourreau et recommencer les massacres d'autrefois. L'esprit d'intolérance est assez vivace dans l'anglicanisme; il s'y trahit de temps en temps par d'assez sinistres symptômes aussi bien dans le pouvoir que dans le peuple, pour qu'on puisse redouter, sans être trop chimérique, un retour au moins légal des anciennes persécutions. Il n'est pas de craintes que ne puisse justilier l'indigne accueil fait encore tout récemment là-bas au rétablissement de la hiérarchie ecclésiastique. Rome était dans son droit, non-seulement au point de vue du

catholicisme, mais môme au point de vue de la constitution britannique. IN'importe : le peuple a protesté par d'ignobles et sauvages manifestations, et le pouvoir a laissé faire ; le clergé, à de rares exceptions près, a réclamé par des lettres et des adresses oii le délire de l'exaspération n'était surpassé que par la puérilité du sophisme; on a va les notables de Londres et de plusieurs cités importantes rallumer leur fanatisme aux fumées des banquets, et tonner, du milieu de je ne sais quelles saturnales, contre l'audace et les usurpations de la papauté. Chose enfin plus grave ! il est des hommes d'État qui , foulant aux pieds la réserve prescrite par leur position, trahissant les nobles inspirations de leur passé, méconnaissant l'esprit de leur temps et la législation de leur pays, n'ont pas rougi d'insulter, en termes grossiers, un culte toléré par la constitution et de faire pressentir des mesures destinées à lui ravir des droits et des libertés dont ils ont eux-mêmes, à d'autres époques, reconnu la justice et provoqué la consécration.

Voilà pour la liberté. Liberté civile : tout ce qui en existe chez les peuples protestants vient du catholicisme. La réforme n'a su qu'y porter atteinte, i° par une autorité sans contrôle donnée aux pouvoirs; 2° en prononçant, contre des classes entières et immenses de la société, des interdictions qui les privaient de toute espèce de droits civiques ; 3° en les dépouillant de toute espèce de garanties

judiciaires conlro l'arbitraire des gouvernements. Liberté religieuse : restreinte, anéantie par les persécutions les plus sanglantes et la législation la plus atroce.

Maintenant pour la propriété. Permettez-moi celle expression vulgaire : la propriété , c'est le thermomètre de la civilisation. Plus il entre de largeur, d'équité, de sagesse dans les lois qui en règlent l'acquisition , la distribution , la transmission, les charges et la stabilité, plus la société s'élève et prend vis-à-vis de Thistoire une place honorable.

Eh bien! par un tort capital, le protestantisme a débuté par une atteinte à la propriété. Dans les États où furent accomplies ses conquêtes premières, l'Église et les monastères posséJaient'légalement, et pour le soutien des pauvres, des biens plus ou moins considérables. On les en dépouilla brutalement et sans même se couvrir du masque d'une légalité dérisoire. Les princes s'en emparèrent tout simplement , ou bien pour se les approprier à eux-mêmes, dans l'intérêt de leur avarice ou de leurs débauches, ou bien pour les donner, après en avoir privé les indigents, à de viles prostituées ou à de misérables favoris. On a trouvé, je le sais, des casuistes et des philosophes pour absoudre ces spoliations : nous surtout qui les avons imitées dans nos révolutions sociales, nous sommes trèsfaciles à leur accorder grâce. Mais elles n'en furent pas moins déplorables : ce fut une iniquité, puis-

que la loi consacrait la possession de ces domaines; ce fut une infamie, puisqu'on ne s'en empara que pour les vouer à d'ignobles destinations; ce fut un fléau, parce qu'en les attaquant, au nom de rÉcriture individuellement expliquée, on donnait au premier fanatique venu le droit divin de pillage. Et ce droit biblique, tout le monde voulut en user. Le peuple à son tour se précipita sur la propriété, comme l'avaient fait les grands et le pouvoir.

Second tort du protestantisme : c'est d'avoir, en fait de propriété, institué légalement des exceptions, des interdictions ou des prérogatives indignes. Ainsi que portait le code qu'il avait rédigé pour l'Irlande ? Aucun catholique irlandais ne pouvait acheter une terre, un tief quelconque, parce qu'il était catholique : voilà pour l'acquisition. Si l'enfant d'un catholique se faisait protestant, on appelait aussitôt le père à comparaître ; on le forçait à déclarer sous serment la valeur de tout ce qu'il possédait, et alors la chancellerie distribuait cette propriété comme elle le jugeait à propos. Chose plus étrange encore ! Tout protestant qui voyait un catholique en possession d'un cheval de valeur pouvait s'en emparer à sa fantaisie ; tout protestant qui voyait un catholique tenir une ferme dont le produit excédait de plus d'un tiers le montant de la rente à payer, pouvait déposséder le catholique et prendre le bail à sa place : voilà pour

l'inviolabilité. La succession d'un mourant dont les héritiers selon la loi étaient catholiques devait passer au plus proche parent protestant, comme si les héritiers catholiques eussent tous été morts : voilà pour la transmission et l'hérédité. Enfin, le catholique devait payer une double taxe pour la mihce, double et triple et centuple impôt pour le clergé protestant, sans que se^ prêtres à lui pussent rien recevoir que des persécutions et des arrêts de mort : voilà pour la répartition des charges.

Ainsi l'équité outragée, le caprice consacré, les vœux du sang et les besoins les plus augustes de la nature méconnus et insultés, et cela sur ce qui fait la vie, le lien, la stabilité des faqiilles, sur la propriété, tel est le résumé de cette législation cruelle.

Troisième tort du protestantisme : c'est une avare concentration de la propriété et delà fortune. Autrefois, c'est vrai , dans les pays envahis par la réforme, les églises et les monastères possédaient des domaines immenses; mais les églises et les monastères représentaient alors un personnel considérable : pour ces vastes propriétés il y avait des milliers de propriétaires. A eux se joignaient les pauvres, que la charité associait à la possession ou tout au moins à la jouissance de ces biens, par une solidarité sainte. On ne disait jamais que les biens de l'Eglise et des paiwres : ces deux noms étaient inséparablement unis l'un à l'autre, et leur

rapprochement exprimait une vérité touchante. Les trésors de l'Eglise étaient réellement ceux de rindigeut; il y puisait la vie. En même temps qu'elle pourvoyait à ses besoins, cette ressource relevait sa condition , sauvait sa moralité, l'enchaînait et l'affectionnait à sa patrie. Il ne demandait pas à la désespérante nécessité de l'émigration un abri contre la détresse, et en demeurant sur le sol natal, il y restait calme et soumis, parce qu'y trouvant son pain de chaque jour, la faim n'était pas là pour éveiller ses jalousies et déchaîner SCS fureurs contre la propriété.

La réforme éclate, et trois résultats désastreux signalent son établissement en Europe. Premier résultat : le nombre des pauvres augmente dans une proportion colossale. Et certes, je le crois bien ; les dispositions spoliatrices décrétées contre les catholiques devaient inévitablement multiplier les malheureux. Second résultat : en devenant plus nombreux , les pauvres ont été moins soulagés. Au sein du catholicisme, la foi, qui n'est pas simplement une idée flottante et sans couleur, mais une conviction précise et forte, imprime à l'indigent une majesté qui le divinise et détermine par là même la charité à faire pour lui des sacrifices magnifiques; elle l'assiste aussi largement dans ses besoins que si elle assistait Jésus-Christ lui-même. Dans les sociétés protestantes au contraire, la foi étant nulle, les pauvres ne lui empruntent plus

aucune dignité; plus de vénération religieuse pour eux , et par là même plus d'ampleur, plus de générosité dans Tassistance dont ils sont l'objet. Que sont les aumônes des évêques anglicans auprès de celles que faisaient autrefois les évoques catholiques ? Que signifient les charités des lords protestants, comparées à celles que répandaient autour d'eux ces couvents dont ils occupent les terres? Aux vieilles et immenses libéralités du catholicisme, on a substitué la taxe des pami-es. Tase prudente il faut l'avouer, et qui en définitive jette toujours quelques miettes de pain aux multitudes affamées; mais taxe humiliante d'une part et insuffisante de l'autre : malgré le budget qu'elle assure au malheur, la plaie du paupérisme n'en va pas moins élargissant de jour en jour son dévorant ulcère, et présentant au monde des contrastes de plus en plus monstrueux. D'un côté des fortunes gigantesques dont les possesseurs, après avoir fatigué l'industrie pour acquérir de l'or, s'en vont demander à tous les soleils, à tous les déserts, à tous les océans, à toutes les civilisations, une jouissance pour leur palais, un raffinement pour leur licence, une surprise pour leur curiosité, une distraction pour leur ennui, et qui, lassés, dégoûtés et se moquant de tout, s'en retournent périr au sein d'une satiété dévorante, et pour ainsi dire essayer de la mort comme d'une dernière émotion. D'un autre côté, en Irlande surtout, une misère

tellement profonde que, chaque année, elle contraint près de deux cent mille enfants de ce généreux pays à s'en aller par delà les mers chercher du pain , quand ce n'est pas un tombeau. Ceux qui partent sont encore les plus heureux. A ceux qui demeurent il ne reste trop souvent pour perspective qu'une détresse sans espoir: indigents comme eux, leurs prêtres n'ont rien à leur offrir. Qu'attendre des grands propriétaires qui mangent leurs revenus à l'étranger ? Ils meurent dans les tortures de la faim. Pendant un seul hiver, les états officiels attestent que plus de cent mille victimes ont succombé sous cet horrible fléau.

Enfin troisième résultat : l'Église à l'aumône du pain ajoute le double charme d'une doctrine qui console le pauvre et d'un dévouement qui Fattendrit; la croix, le ciel, le prêtre, la dame de miséricorde, la sœur de charité, voilà tout autant de compensations et pour ainsi dire d'enchantements prodigués à sa détresse. Mais avec le protestantisme que deviennent ces adoucissements et ces contre-poids ? La foi, l'espérance ? Où les prendrat-il quand il ne sait pas lire la Bible et que l'Esprit- Saint garde le silence? Le prêtre? Mais vous le savez , avant tout le ministre réformé s'occupe de confortable et songe à doter ses enfants; il faut (ju^il soit bon père avant d'être bon pasteur. Aussi tandis que les évêques catholiques meurent de faim en Irlande, onze prélats anglicans y ont laissé

à leurs lils cl lilies le modeste héritage de cinquante millions, moissonnés sur une population papiste, comme on l'appelle. La dame de miséricorde, la sœur de charité? On a bien essayé de contrefaire celte admirable création du catholicisme, dans je ne sais plus quelle ville d'Angleterre, mais on n'a j^u réussir; et le pauvre, dans la Grande-Bretagne comme dans tous les pays protestants, quand il n'est pas emprisonné dans des maisons de force ou envoyé bon gré mal gré, comme un élément dangereux , dans de lointaines colonies, quand on le retire dans quelques hôpitaux ou asiles de secours, le pauvre, au lieu d'y être assisté par des dévouements volontaires et désintéressés, n'y est servi que par des mains mercenaires.

Ainsi la propriété n'a pas plus à se féliciter du protestantisme, et ne lui doit pas plus de progrès que le pouvoir et la liberté. D'abord il a débuté dans le monde par une attaque flagrante à la propriété ; ensuite , en ce qui lient à son acquisition , sa transmission, son inviolabilité, il a fondé des lois odieuses, tant elles sont arbitraires ou exclusives et partiales; enfin, au lieu d'en généraliser la distribution et le bienfait, il a multiplié à l'excès le nombre des déshérités, et dans leur misère il ne leur a laissé aucune des ressources qu'offrait à l'indigence de leurs aïeux la société catholique.

Prenons maintenant la politique. Gardons-nous, avant tout, de le nier : il existe parfois dans les

sociétés proleslanles une politique éclairée, vigilante et forte : telle est, par exemple, celle du gouvernement britannique. A l'intérieur, elle sait, à part quelques emportements rétrogrades, comprendre les situations, se rendre compte des périls, deviner les besoins publics, et prévenir la funeste explosion de certains orages par d'utiles réformes ou d'intelligentes concessions. Au dehors, on la voit nette et précise dans ses résolutions, vaste et hardie dans ses entreprises, soutenue dans ses plans, positive et organisatrice dans ses fondations, héroïque dans ses sacrifices comme dans ses résistances , fidèle entin à soutenir, je dirai près que à glorifier ses agents, alors même que la sagesse et rintelligence leur auraient fait défaut dans l'accomplissement de leur mission : ce sont là des marques d'un patriotisme honorable et d'une incontestable grandeur.

Voilà ce qui se voit dans le protestantisme; mais on l'a vu avant la réforme, et on le voit encore où la réforme n'est pas. Le catholicisme se prêta toujours et se prête encore à cette politique de suite, de largeur et d'énergie. Ainsi le protestantisme ne peut la présenter comme un progrès, comme une gloire dont uous sommes redevables à son action.

Son effet à lui, c'est, en laissant subsister dans cette politique une patriotique noblesse, d'en avoir abaissé le côté moral. Quel en est le but au dedans

coninie au dehors? C'est un but matériel : au dedans, c'est le développement du bien-être; il n'est pas question de principes et de sentiments généreux. Au dehors, il ne s'agit pas même de poésie, de grandeur, d'apostolat; on n'aspire qu'à étendre le commerce. Autant cette politique est peu élevée dans son but, autant elle est peu délicate dans la manière d'y marcher. S'il ne faut qu'une apostasie et des profanations pour l'atteindre, on les affrontera sans balancer : c'est ainsi que la Hollande ne craint pas de fouler la croix pour entrer au Japon. Quand la religion n'est rien , que ferait-on de l'équité? Une station serait bonne à occuper sur les mers, on s'en empare. Une île peut prêter à des exploitations, on s'y installe. Un continent, un empire présente des richesses; il y a de l'or, des diamants, des bois précieux, des fourrures, de grandes forêts; on impute un grief imaginaire aux populations qui les habitent, on les attaque, puis on prend leur défense, même la plus légitime, pour une provocation criminelle, et alors on les dépossède, les chassant aux déserts, quand on ne les condamne pas à une ignoble servitude. Ou n'en fait pas seulement des esclaves, on en fait parfois des brutes; on tue leur dignité d'homme en les empoisonnant de liqueurs enivrantes, et on se permet ce crime sans remords. Si l'opium dégrade le peuple qui le boit, n'enrichit-il pas le peuple qui le vend? C'est assez pour qu'on n'ait rien à dire.

Si l'on ne va pas toujours jusqu'à cette barbarie morale , on va du moins jusqu'à l'égoïsme. Les nations catholiques civilisent par leurs missionnaires ou leurs colons. Les sociétés prolestantes exploitent ; elles peuvent avoir des colonies qui rapportent énormément à la métropole; elles ne s'inquiètent pas d'être bienfaisantes pour les indigènes.

Plus d'une fois cet égoïsme ne se contente pas d'être stérile; il est tracassier, brouillon d'une part, superbe et hautain de l'autre. Les peuples faibles, voilà vis-à-vis de qui l'on est hautain et superbe. Les peuples forts et les gouvernements résolus, voilà vis-à-vis de qui l'on sera tracassier, brouillon et au besoin déloyal. On leur suscitera gratuitement des embarras; on fomentera, par des journaux ou des agents soudoyés, les germes de discorde et les éléments de révolution dont ils sont travaillés; avec la paix du dedans, on leur enlève leurs alliés du dehors ; on formera contre eux des coalitions ; on déchaînera des guerres sans motifs sérieux , souvent au mépris des traités, plus d'une fois même pour le malheur général de l'humanité. Mais on aura, dans cette grande mêlée des nations, satisfait une jalouse haine de nationalité, ravi une colonie, ouvert quelques débouchés nouveaux aux produits de ses manufactures, et pour se procurer ces patriotiques avantages il était bien permis de méconnaître les droits des peuples, d'outrager la

— 3s:) — saiulele des conlrats internatioiuiux et d incendier le monde.

Vous savez si s'exagère, ou si je fais de l'imagination. Tous ces traits sont de l'histoire et de riiistoire contemporaine. Cette politique vit au sein d'une grande nation protestante ; et le protestantisme qui la voit ne réclame pas, et il n'a pas le droit do réclamer; et il doit reconnaître, à l'opprobre éternel de ses principes, que ce système de machiavélisme s'abrite, avec la plus logique inviolabilité, sous la faculté laissée par la réforme aux États comme aux individus d'expliquer l'Écriture au gré de leurs lumières comme de leurs passions.

Pouvoir, liberté, propriété, politique, quatre grandes choses abaissées par le prolestantisme. Quelle a encore été son influence sur l'intelligence de l'humanité? Quelle a été son action sur les arts, sur la science, sur la littérature, sur l'instruction des peuples? Pour les art?, il leur a causé des douleurs immenses en faisant d'immenses ruines. Que de temples superbes il a renversés ! Que de tableaux et de statues remarquables mis en pièces ! Que de reliquaires précieux anéantis ! Que de vases sacrés profanés d'abord , brisés ensuite et fondus pour en condamner le métal à servir, sous des formes ignobles, à d'ignobles usages 1 l.es iconoclastes et les Vandales n'ont pas défiguré ou démoli plus de monuments ni accumulé sur le sol de plus effroyables décombres. Si encore, après avoir détruit, il

avait su créer; mais point : sou souttle n'a été que dévastateur, il n'a pu être fécond. Mutiler ou tout au plus contrefaire quelques-unes des grandes inspirations catholiques, élever Saint-Paul de Londres comme une mesquine imitation de Saint-Pierre de Rome, c'est ce qu'il a réalisé de plus sublime. Pas une pensée haute et nouvelle qu'il ait traduite en bronze , en pierre ou en couleurs ! Pas un ordre inconnu de merveilles qu'il ait fait éclore de Tenthousiasme artistique !

. Quant à la science, il a plus fait pour elle que pour les arts. Incontestablement il a eu des hommes d'une érudition profonde; mais on ne l'avait pas attendu pour se livrer aux grandes recherches. Après son établissement, les jésuites et les bénédictins n'eurent rien à démêler avec son influence; et cependant ces deux congrégations n'ont-elles pas produit les Pétau , les Hardoin , les Mabillon , les Montfaucon , les Galmet, c'est-à-dire les pliis formidables érudits qu'ait jamais vus le monde et qu'aucun de ceux du protestantisme n'a jamais surpassés? Pour les sciences naturelles et physiques, on ne lui doit pas plus d'élan que pour les investigations archéologiques , et il n'a pas compté plus de gloires que le catholicisme. La philosophie lui doit Bacon. Mais Bacon n'est pas protestant par le côté le plus solide, le plus vrai , le plus élevé de son génie ; et puis nous aussi n'avons-nous pas eu Descartes, Malebranche, Pascal et Fénelon?

Dans la controverse il a pu voir avec un certain orgueil Théodore de Bèze, Jiirieu et Claude; mais qu'est-ce que ces athlètes, comme sagesse de critique, comme vigueur de raisonnement, comme bonne foi de discussion , comme étendue de savoir, comme magnificence ou gravité de talent, auprès de Duperron , de Nicole et de Bossuet ? En histoire je ne nie pas que la réforme n'ait eu des écrivains doués de connaissances variées, de vues larges et d'un certain éclat de style; mais la probité, la philosophie, la moralité de l'histoire, et surtout de l'histoire religieuse^ ne se trouvent-elles pas à un plus haut degré dans les écrivains catholiques que dans les écrivains protestants? Et à ne prendre la chose qu'au point de vue intellectuel, devons-nous au protestantisme un seul ouvrage supérieur ou même égal, comme talent, à V Histoire des variations et à V Histoire universelle du grand évêque de Meaux ?

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'en éloquence et dans tous les genres de littérature, le protestantisme ne pourrait guère se flatter d'avoir effacé les grands siècles catholiques. Sans doute il a eu des orateurs distingués dans ses prêches; mais comparez Saurin à Bourdaloue ! Sans doute il a eu ses dramaturges et ses poètes; mais ces génies ne lui doivent ni leur style, ni leur enthousiasme, ni le sujet sur lequel s'est exercé leur talent. Miiton , Klopstock , Gœthe, Schiller sont catholi-

ques dans leurs inspirations les plus nobles et les plus tragiques ; et quand ils y seraient protestants, il resterait encore à décider s'ils l'emportent sur Corneille, Racine, et tant d'imaginations illustres, tant de plumes brillantes, ingénieuses ou puissantes dont s'honore la littérature de l'Europe, ou plutôt du monde catholique.

Il y a, du reste, une littérature que le protestantisme ignore complètement : c'est la littérature mystique. 11 en sourit peut-être comme d'un amas de subtilités puériles ou de chimériques visions; mais, quoi qu'il en pense, il y a dans ces auteurs ascétiques une philosophie plus profonde, des analyses de conscience ou de passions plus délicates, des conseils de vertus plus sublimes, des biographies et des légendes à la fois plus authentiques et plus délicieuses, enfin partout un charme de candeur, de droiture et de simplicité plus suave et plus touchant qu'ordinairement on ne le suppose. Il y a surtout du cœur. Le cœur, le protestantisme Téteint en supprimant de sa foi tous les dogmes qui commandent et nourrissent l'amour. Il part de Tégoïsme de l'orgueil, et il aboutit à l'égoïsme de l'insensibilité. Tout en lui porte l'empreinte de cette aridité déplorable, aussi bien dans ce qu'il écrit que dans ce qu'il fait ; et comme il est incapable de créer la tendresse et la charité de nos saints, il n'est pas moins incapable de créer l'onction de nos pieux moralistes. C'est en vain que

vous lui demanderiez un ouvrage aussi naïf, d'une poésie aussi fraîche et aussi moelleuse, d'un dramatique aussi patriarcal et aussi attendrissant que la Fie des Pères du désert : c'est là une de ces fleurs parfumées et délicates qui ne peuvent éclore de son sol desséché.

Enfin reste l'instruction des peuples. S'agit-il de la haute instruction ? On ne peut attribuer à la réforme rétablissement d'aucune grande université; les plus importantes d'Europe avaient été fondées et avaient répandu d'immenses lumières avant l'apparition de Luther, de Calvin et d'Henri VIII; c'était à ces foyers que les patriarches du protestantisme avaient puisé la science dont ils furent en possession pour séduire les peuples. Oxford et Cambridge datent en Angleterre de 1280, près de trois siècles avant la réforme; celles d'Ingolstadt et (le Leipsick remontent, l'une à 4372, l'autre à 1408 ; celle de Bâie, Tune des plus renommées de la Suisse, fut érigée en 1469. Toutes avaient été l'œuvre du catholicisme, et tant qu'il en fut maître, elles ne furent pas moins brillantes et ne comptèrent ni moins de professeurs illustres ni moins d'élèves distingués que depuis qu'elles ont été envahies par les mains usurpatrices de la réforme. A ces écoles antiques la réforme en aurait-elle au moins ajouté d'autres dans une proportion que le catholicisme n'ait pas égalée? Oui, dans les provinces où le catholicisme déshérité, réduit à l'in-

digence par le protestantisme, a manqué de ressources pour donner de l'essor à renseignement public. Non , dans toutes les contrées où il a eu assez de fortune et de liberté pour dresser des chaires et alimenter des maîtres. A Munich, à Vienne, à Bonn, et dans une foule d'autres villes du Nord , il a encore aujourd'hui des facultés florissantes, et pour en multiplier le nombre, pour centupler le chiffre de ces centres scientifiques, il ne lui faudrait qu'une plus grande indépendance accordée à son action par les gouvernements devenus moins jaloux et plus généreux dans leur propre intérêt.

Fait d'ailleurs digne de remarque ! le protestantisme, à son début, a procédé contre les catholiques comme le fit autrefois Julien l'Apostat. Il leur fut défendu non-seulement d'enseigner, mais de s'instruire dans les hautes sciences ; on voulait ainsi anéantir le clergé indigène. Mais que fit-on? On fonda des collèges catholiques de ce côté-ci de la Manche; on en ouvrit à Douai, à Reims, à Saint-Omer, à Paris, à Rome, et là le catholicisme, accusé par les novateurs de favoriser l'ignorance, se plut à dispenser aux Irlandais et aux Anglais proscrits des lumières que l'iniquité barbare du protestantisme et la prudence de leur propre foi leur défendaient de puiser aux écoles nationales.

Enfin, dernière considération ; c'est que, quand le protestantisme aurait fait plus qu'il n'a fait réelle-

ment an sein des peuples où il règne seul , on ne pourrait dire que le catholicisme a fait moins dans les Élats où il a jusqu'à ce jour dominé.

Voyez l'Italie ; voyez la France et la Savoie ; visitez les cantons catholiques de la Suisse ! Les sources d'instruction publique à tous les degrés, mais surtout d'instruction populaire, y sont extrêmement multipliées, et c'est au clergé qu'on en doit le bienfait. Bien loin qu'il ait eu peur des écoles, il a mis un zèle immense à les propager. Il a poussé soit le pouvoir, soit les paroisses à en ouvrir : souvent il en a fondé lui-même ; il les a dotées ; il est même allé mille fois jusqu'à se faire lui-même instituteur de l'enfance. Quand il n'a pas exercé personnellement ce ministère, il a suscité des dévouements pour le remplir. Tantôt il a mis en œuvre dans ce but des congrégations religieuses, et l'on sait combien elles furent innombrables dans le passé, combien encore elles le sont de nos jours pour le bonheur du monde ; tantôt il a poussé de vertueux jeunes gens, de pieuses jeunes filles à se consacrer à ces fonctions toujours obscures, toujours ingrates, mais adoucies et relevées par la foi. Grâce à ses efforts, à ses encouragements, à ses sacrifices, à sa sainte industrie, la lumière a pu descendre à flots sur les populations même les plus humbles, les plus pauvres, les plus déshéritées. Si pour leur procurer plus largement cet avantage, quelques emprunts, certaines imitations

ont pu élre utiles, il les a faits avec une simplicilé généreuse. Que l'idée fut janséniste ou protestante par son origine, que lui importait! Elle était bonne et féconde; elle pouvait se traduire par une institution salutaire et tourner au développement de l'instruction générale : c'était assez. Foulant aux pieds toutes misérables susceptibilités d'amourpropre, il n'écoutait que le zèle et l'intérêt du bien. Il s'appropriait Theureuse inspiration qu'il avait entrevue sur le sol du schisme et de l'hérésie, la transplantait dans le champ dont il avait la culture, se bornant à introduire dans l'œuvre qui la réalisait un esprit plus pur, une sève nouvelle, et à lui faire produire, au lieu de fruits de mort, des fruits de vie et de salut, sous la bénédiction de l'Église et de l'unité.

Je demande si le protestantisme a fait mieux. Je demande s'il a fait autant. Je demande même s'il n'est pas notoire que généralement il a fait moins. Quand il s'est trouvé simultanément avec l'Église et qu'on a pu le comparer avec elle, il a montré moins d'apathie, ou, si vous le voulez, plus de zèle pour répandre l'instruction dans les masses. Mais dans les pays oii il a régné seul , son infériorité vis-à-vis du catholicisme est éclatante. Oui, moins d'ardeur dans ses évêques et ses pasteurs pour provoquer la création , le développement et la multiplication des écoles populaires ; moins d'empressement dans les pouvoirs pour en faire éta-

blir. Point de congrégations religieuses pour y exercer le magnifique et laborieux sacerdoce de renseignement élémentaire; point même ou presque point de laïques se consacrant à cette rude mais grande tâche par le principe et l'impulsion d'un dévouement surnaturel et désintéressé. On n'en fait pas un apostolat : on n'y voit qu'une carrière.

Ce sont là des faits de statistique. Le protestantisme pourrait, avec les ressources dont il dispose;, avec les richesses fabuleuses dont il est parfois en possession, opérer des merveilles. Ainsi, quelles facilités n'aurait pas l'Angleterre avec sa colossale opulence! Et pourtant, que fait-elle pour l'instruction de l'ouvrier, du paysan , du pauvre? Comparez l'état de ses écoles avec les institutions analogues de notre France, bien moins fortunée pourtant que la Grande-Bretagne! Certes, je n'ai pas peine à me rendre compte de cette différence. C'est que le protestantisme, ayant tout à redouter de la lumière, doit craindre de la répandre. C'est ensuite que, l'enseignement étant un labeur, un sacrifice, il suppose la charité, et que le protestantisme éteint la charité dans les peuples dont il est maître. Au contraire, l'Église non-seulement ne craint pas la lumière, mais la désire, parce qu'elle se sent la force de la soutenir et de la moraliser; et, d'autre part, foyer ardent de charité, elle puise dans ce sentiment, avec

l'impérieux besoin de sauver toutes les Ames, relui d'illuminer toutes les intelligences.

Voilà donc tous les éléments dont se compose la civilisation compromis par la réforme. La religion, elle l'a détruite dans ce qui fait son essence; la morale, elle Ta profondément abaissée; le pouvoir, elle Fa rendu tout à la fois impossible et tyrannique; la liberté, elle l'a poussée à la licence ou mutilée, anéantie par des iniquités révoltantes ou d'effroyables servitudes; la propriété, elle lui a porté les .plus déplorables atteintes; la politique, elle Ta toute réduite aux vils instincts de Tégoïsme national; les lumières enfin, elle en a beaucoup éteint sous les orages de son premier fanatisme, tandis qu'elle n'a nulle part allumé des foyers nouveaux, inouïs avant elle, d'où la science ait pu s'épancher sur les peuples.

Maintenant , s'il m'est permis de terminer le tableau de ces ravages particuliets par l'indication de quelques ruines générales et profondes, voici ce que je dirai :

1" Le protestantisme a fait baisser la raison publique, en y introduisant le principe du libre examen : équivoque désastreuse, pour ne pas dire meurtrière absurdité, qui , depuis trois siècles, nous a donné, dans Tordre des doctrines, le droit d'affronter avec aplomb les plus ignobles folies religieuses, morales, philosophiques, politiques, et dans l'ordre des faits, celui de tenter toutes les

révolutions possibles, au nom de tous les délires imaginables.

2" Il a détruit le cœur et la sensibilité dans toutes les civilisations qu'il a envahies ou qu'il a faites. Les lois et les institutions des pays dont il est l'âme peuvent être marquées au coin d'un grand sens pratique, d'une prévoyance pénétrante et forte. On a dressé des barrières contre les mauvaises passions, préparé des ressources contre les périls les plus graves, créé des remèdes puissants contre les plaies sociales les plus profondes ou les plus menaçantes. jJais cette organisation n'est que l'œuvre d'une prudence sans entrailles; rien n'y respire l'estime et l'amour de l'humanité. Les précautions prises contre le danger, le châtiment du crime, le soulagement même de l'infortune, tout cela est impitoyable et sans aucun éclair de tendresse ni d'intérêt pour le malheureux ou le coupable. C'est une machine de fer qui broie des hommes comme elle broierait du granit.

3° Le protestantisme a comprimé l'un des plus sublimes élans qui jamais ait emporté le monde dans la voie du progrès. Vers la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, l'humanité fit éclater une force d'expansion prodigieuse. De nouveaux et immenses horizons venaient de s'ouvrir devant elle par les magnifiques découvertes de Vasco de Gama et de Christophe Colomb. L'invention de limprimerie mettait, à la même

époque, dans ses mains une puissance infinie pour la propagation de la science et de la pensée. Une sève, une fécondité, un éclat dignes de ces conquêtes, se manifestaient dans le développement des sciences, des lettres et des arts. Jamais peut-être ritalie et l'Espagne ne virent éclore à la fois plus de génies et plus de chefs-d'œuvre. Si l'explosion fut moins brillante dans le reste de FEurope, on y sentit au moins bouillonner profondément le feu de l'esprit créateur; et si les forces que le monde entendait alors gronder en lui-même n'avaient pas été soumises à de fatales déviations, on ne sait à quel degré de hauteur se fût élevée la société moderne. Mais le protestantisme arrive : il déchaîne la fureur des disputes; des discussions théologiques il fait bientôt passer aux lutte^ sanglantes. Rois et peuples, citoyens et citoyens, nations et nations s'entre-dévorent depuis la Baltique jusqu'au pied des Alpes , des Cévennes et des Pyrénées; et cette activité immense que nos ancêtres avaient consacrée à de nobles et pacifiques progrès, alla se souiller et s'engloutir dans des chicanes stériles ou honteuses et dans des guerres, disons mieux, dans des carnages fratricides.

C'est ainsi, ô mon Dieu! que vous punissez les peuples, quand ils sont assez aveugles ou assez criminels pour rompre avec l'unité. L'Église, cette auguste épouse de votre Fils, est le centre du monde moral : c'est elle qui, en maintenant la commune

— a'jT — harmonie des éléments dont il se compose, assure l'heureuse application de leurs forces, et leur ménage de paisibles et glorieuses destinées. Quand, au contraire, on se sépare d'elle, c'est le chaos et la mort. 0 mon Dieu! que la rude expérience qu'en ont faite nos aïeux ne soit pas perdue pour ceux qui, en héritant de leur sang, ont également hérité des suites de leurs désastres ! Que la vue des abaissements de toute nature et de toute profondeur où les a conduits l'apostasie du passé, les fasse revenir à l'autorité, dont la main tutélaire et libératrice peut seule les retirer de l'abîme et les faire remonter sur les hauteurs d'où ils sont descendus ! Et vous! ô Jésus! donnez cette consolation si vivement désirée à votre Église, à votre épouse bienaimée que vous avez acquise sur la croix au prix même de votre vie! Rappelez-vous, et surtout accomplissez, pour la réjouir, une grande promesse que vous vous êtes faite à vous-même : « J'ai, dite siez-vous, j'ai d'autres brebis qui ne sont pas « dans ce bercail ; il faut que je les y ramène, et elles «entendront ma voix, et il n'y aura qu'un seul « troupeau et un seul pasteur : Flc.t luiuni ovile « et uims paslor^ . » Oui, vous avez, au sein de ces régions perdues qu'on appelle la reforme, bien des brebis égarées. Elles n'ont pas cessé de vous appartenir, mais elles ne sont pas dans l'enceinte de

' Joaii. X, 16.

voire vérilable bercail. x\h ! pour les y faire revenir, passez-en, bon Maître, par ce grand il faut, oportet, que vous avez prononcé. Déjà, sous l'impulsion de votre vérité et de votre grâce, une foule d'esprits d'élite ont déserlé le proleslantisme, pour se rattacher à l'unité romaine. A !a suite de ces hommes éminenls, bien des âmes moins éclairées, mais non moins pures, ont également pris le chemin du retour ! Ah ! faites que ce branle sacré se généralise! Que toutes les brebis errantes d'Israël reconnaissent et regagnent le bercail d'où elles n'auraient jamais dû sortir! Qu'il n'y ait désormais, d'un bout à l'autre du monde, qu'un seul troupeau sous un seul pasteur, afin qu'un jour tous ceux que vous avez réunis dans la pensée du même sacrifice, et pour qui vous avez déposé votre âme, soient tous aussi rassemblés en une même famille, au sein d'une commune gloire!

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