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LONGÉVITÉ DES FAUSSES RELIGIONS ÉGALE A CELLE DE L'ÉGLISE

CONFEBBNCE DONNEE A NOTBE-DAME DE PABIS LB DEOSIÈMB DIMANCHE DE l'ATKNT, 10 DÉCEMBRK 1848.

Monseigneur , Messieurs ,

Prouver que l'Église, malgré les deux mille ans dont sa têteestchargée, ne présente de nos jours aucun symptômede décrépitude, faire voir au contraire que, par une foule de racines encore vigoureuses, elle puise une sève d'intarissable jeunesse et dans l'àme de ses propres disciples et jusque dans la conscience de ses adversaires; maintenir par là dans la plénitude de sa force et dans toute la rigueur de ses conclusions un des phénomènes qui constatent le mieux sa divinité : voilà un travail

que nous avons accompli dans notre première conférence. Après avoir ainsi glorifié l'Eglise dans sa vie d'aujourd'hui, dans la stabilité du présent, je viens la glorifier dans sa vie d'hier, dans la stabilité du passé, c'est-à-dire dans cette stabilité de dix-huit siècles dont son existence actuelle n'est que le prolongement; je viens anéantir d injustes, d'ignobles assimilations par lesquelles on tente d'échapper aux sublimes contre-coups de cette immutabilité sans exemple.

Voici comment on cherche à s'y soustraire. Le temps est une puissance aveugle ; dans ses faveurs comme dans ses coups, il n'entre que du caprice; il traite le bien et le mal, le marbre et l'argile avec la même mesure de rigueur et de ménagement, d'avarice et de libéralité. Dans la nature, on voit les arbres empoisonnés subsister autant que les arbres salutaires ; dans le monde politique, souvent des peuples stupidement constitués vivent plus vieux que telles nations dotées d'une organisation plus savante. Il en est de même dans l'ordre religieux. Ne fut-il pas donné aux superstitions des Égyptiens et des Perses d'atteindre à une longévité magnifique? Entre le berceau et la tombe du polythéisme grec et romain quel immense intervalle les pas de la chronologie et de l'histoire n'ont-ils pas mesuré? Et le panthéisme indien, de quelque nom qu'on l'appelle, ne prend-il pas sa source dans le passé par delà même le point où le catho-

licisme a pris la sienne? Et, malgré celle antiquité tant de fois séculaire, ne règne-t-il pas encore maintenant, toujours identique à lui-même, toujours objet du même fanatisme de la part des populations qu'il écrase de son invariable immensité? Ainsi, que l'Église ne parle pas et surtout ne se prévale pas de son âge. La durée, pour une institution religieuse, n'est point une garantie certaine de vérité, ni le cachet authentique d'un doigt divin. Comme les cendres et les tombeaux des Pharaons, les erreurs et les folies de l'homme ont eu aussi leur immutabilité.

Pour mettre en lumière l'iniquité de ces analogies, nous établirons que l'immutabilité de l'Église n'a rien de commun avec ces autres sfabilités auxquelles on la compare. Immutabilité de résistance, immutabilité d'épuration, immutabilité de progrès, voilà trois caractères que nous verrons briller en elle et que nulle autre ne partage.

Il est une immutabilité, Messieurs, dont une institution doctrinale n'aurait pas droit de se faire une gloire, c'est celle qui pourrait s'expliquer par l'absence de polémique. Qu'un dogme religieux, par exemple, et le sacerdoce qui en est dépositaire habitent un royaume séparé des civilisations savantes et des nations en progrès; qu'au sein de ce peuple éternellement assoupi ils ne voient jamais aucune collision d'idées, aucun mouvement intel-

lectuel s'accomplir; ou bien, si des courants et des combats de pensées s'établissent auprès d'eux, qu'ils aient pour poliliqne de se tenir en dehors, de se dérober à toute analyse, de s'imposer, du milieu de ténèbres perpétuellement inabordables, à une foi toujours exempte de discussion, je conçois facilement qu'ils demeurent debout des siècles et des siècles ; mais je conçois aussi que cette immobilité, si longtemps qu'elle dure, n'accuse point en eux la présence d'une force divine. Leur solidité peut venir alors non pas de ce qu'ils sont, mais de ce qu'ils ne sont pas. Qui dira si ce n'est pas un effet de leur solitude plutôt qu'un fruit de leur essence? Rien n'empêche de les comparer à ces cabanes de bûcherons qui vieillissent indéfiniuient dans les forêts, non point parce qu'elles sont construites avec de bons éléments, mais parce qu'elles sont protégées contre les torrents et les orages par le rocher auquel elles s'adossent et par les arbres qui les entourent.

On devrait, au contraire, attacher un prix immense à une stabilité qui se serait maintenue sous le coup des discussions, à une stabilité qui, placée dans un centre ardent de luttes intellectuelles, se serait affermie sous le poids et l'agitation de ces conflits, comme ce terrain qui devient plus compacte et plus consistant à mesure qu'il est plus foulé. Quand il est pleinement déchaîné, le souffle de la controverse est terrible pour les choses qu'il at-

teint. Tout ce qui est faux ou vicieux ne tarde pas à crouler sous ses efforts. Voyez le polythéisme! Tant que les peuples, ou étourdis par leurs passions, ou domines par un respect irréfléchi pour les traditions nationales, ou condamnés au silence par l'intolérance des magistrats, s'abstinrent de discuter les fables mythologiques, celles-ci demeurèrent à l'état de symbole officiel, et leurs dieux comptèrent, sinon des adorateurs convaincus, au moins des temples fréquentés. Mais quand les premiers docteurs chrétiens se furent pris à débattre ces légendes païennes, quand ils eurent déterminé les nations à juger les idoles qu'elles vénéraient et la valeur du sacerdoce qu'elles entretenaient autour des autels, cette vieille religion' de Rome et d'Athènes ne put tenir un instant contre les éclairs partis du bon sens public et de la foi ; aux feux de ces nouveaux rayons qui se croisaient sur leurs tètes, Jupiter et son Olympe et ses pontifes s'enfuirent au néant, comme les hiboux, aux naissantes lueurs du soleil, se hâtent de se cacher au plus profond des cavernes ou des ruines! Voyez encore le protestantisme! Si, comme la théologie des Égyptiens, il se fût emprisonné dans la nuit du temple, ou ne se fut exprimé que par hiéroglyphes impénétrables, peut-être eùt-il puisé dans ce mystère un certain fonds de durée. Mais les mains des docteurs catholiques et les disputes de ses propres adeptes l'ont arraché des ténèbres et produit au

grand jour de la poléaiique; on lui a demandé un compte solennel de ses titres, de ses principes, de ses conséquences, et cet examen en plein air l'a mis en poudre. Jamais il ne fut une Église, et dès son berceau même il a cessé d'être une doctrine : ce n'est qu'un nom sans idée, flottant sur un chaos sans espoir.

Meurtrière pour l'erreur et le mal, même quand ils sont représentés par des institutions publiques, la discussion l'est souvent aussi pour le bien et la vérité quand ils n'ont que Thomme pour appui et ne plongent leurs racines que dans le temps. Point de maximes si certaines qu'elle ne puisse obscurcir ; point d'enseignement si pur qu'elle ne puisse déconsidérer; point de croyances si fermes et si saintes qu'elle ne puisse mener au scepticisme. Les institutions les plus respectables, elle les abat; les gouvernements les plus solides, elle les renverse ; les nations les plus paisibles et les mieux assises, elle les plonge dans le trouble et une dévorante anarchie.

Souvent des moyens insignifiants et dérisoires lui suffisent pour produire ces effrayants résultats. Avec une faible pierre, c'est-à-dire avec un discours, un article de journal, un pamphlet de quelques feuilles et du plus petit format, on la verra détruire des colosses séculaires. C'est bien autre chose quand elle a pris de vastes proportions, quand elle est exercée par un ensemble considérable d'écrivains

ou d'orateurs de talent ; quand, avec celte masse de bras, elle s'acharne à ébranler un objet sous toutes ses faces et à le déchausser dans toutes ses profondeurs ; quand enfin elle poursuit cette tâche pendant un certain nombre d'années, et à plus forte raison pendant plusieurs siècles. Elle est réellement alors un torrent irrésistible autant qu'inexorable. Un peu plus tôt, un peu plus tard, avec ces flots de sophisme ou de vérité, de raisonnement ou d'ironie, de métaphysique ou d'histoire, qu'elle déchaîne, elle use, elle dissout, elle emporte toutes les créations que notre sagesse ou notre folie a semées sous son impitoyable passage.

Si on a pu douter de cette puissance fatale à d'autres époques, il est impossible de l'ignorer et de la contester à la nôtre. Jamais on n'a vu la polémique s'exercer avec plus d'audace et d'éclat qu'elle ne l'a fait chez nous depuis près de quarante ans. Elle a guerroyé dans la presse; elle a paradé ou tonné dans les parlements ; elle a rugi dans les réunions populaires; et je vous laisse à dire ce qu'elle a enfanté de simples révolutions ou de véritables catastrophes religieuses, politiques et morales. Je vous laisse à dire combien de principes éternels ou d'opinions éphémères, de systèmes raisonnables ou d'utopies extravagantes, de pouvoirs anciens ou nouveaux, d'établissements précieux ou funestes, de réputations légitimes ou de gloires mal fondées elle a mis en ruines et pous-

ses par tourbillons orageux dans le double abîme du mépris général ou d'un oubli prématuré.

Et si par-dessus tous ces débris qu'elle entraîne il est un monument que, pendant des âges sans nombre, elle ait battu sans succès comme sans repos ; si, malgré tous ses efforts, elle est convaincue de n'en avoir pu briser ni détacher un atome, il faudra bien dire que cet édifice a reçu la sagesse même de Dieu pour architecte, sa vérité pour pierre et pour ciment, son immutabiUté pour fondement et pour soutien.

Voilà précisément l'Église. Sa position, permettez-moi ce parallèle, n'a pas été celle du bouddhisme. Au pied des grandes montagnes de l'Asie, à l'ombre mystérieuse de ses pagodes solitaires, le bouddhisme s'est toujours enveloppé d'une majesté invisible et inabordable. Semblables à ces esclaves de bronze qui portent sur leurs épaules courbées une statue qu'ils ne regardent jamais, les Indiens l'ont subi sans le discuter, et de là vient qu'il a régné sur eux d'un règne plusieurs fois séculaire. En France, il n'eût pas vécu si longtemps ; il lui serait même impossible aujourd'hui de s'établir, tant il est déjà flétri, condamné par la raison des hommes sérieux.

Mais l'Église n'est pas restée comme lui dans un coin paisible et endormi du monde, ni cantonnée chez des nations qui l'aient acceptée à l'aveugle et sans avoir pesé ses enseignements, sans

avoir contrôlé sa puissance. Aigle destiné par naissance aux tempêtes, elle a constamment habité les sphères les plus orageuses de l'intelligence humaine. Au lieu de fuir les royaumes et les cités où des controverses pouvaient l'attendre, elle les a recherchées ; et si partout elle n'a pas été créatrice de la polémique religieuse, partout au moins elle en a été le principal objet. A Jérusalem et dès son berceau , vous la voyez se débattre avec la Synagogue. Antioche , Alexandrie , Rome , Carthage , Constantinople la mettent tour à tour aux prises avec les sophistes et les novateurs. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, depuis le seizième siècle surtout, sont autant de lices au sein desquelles elle n'a pas un instant cessé de lutter contre les agressions infatigables et les intarissables subtilités du protestantisme et du rationalisme moderne. Sur tous ces théâtres, elle a dû se souvenir que le glaive de la parole lui avait été remis par son fondateur, comme un symbole de son devoir et de sa destinée, et presque jamais elle ne l'a laissé se reposer au fourreau. Arius, Pelage, Julien, Luther, Calvin, Henri VIII, Jurieu, voilà ceux contre qui elle en a dirigé le tranchant : Athanase, TertuUien, Cyrille, Augustin, Bossuet , voilà ceux qu'elle a tour à tour chargés de le manier en son nom. La succession de ces hommes, les uns censeurs , les autres vengeurs de sa foi et de sa puissance , forme le lissu fondamental de son histoire,

qui n'est en définitive qu'un éternel enchaînement de discussions. Je défie de signaler dans le monde une institution que la polémique ait tourmentée avec autant d'acharnement et de persistance. Je défie d'en indiquer une autre qu'on ait au même degré palpée, auscultée, labourée, disséquée jusque dans ses moindres fibres. Vos bibliothèques regorgent des ouvrages de critique qu'elle a subis ou composés; ils sont plus nombreux que les armes contenues dans vos musées ou vos arsenaux.

Et dès lors, quand elle est là debout au milieu de tant de religions renversées, calcinées par ces foudres de la logique qui l'ont respectée elle-même ; quand , parmi ces débris, elle nous apparaît sans altération, sans cicatrice, sans caducité, vigoureuse et intacte comme un géant qui , pour la première fois, s'apprêterait à s'élancer dans la carrière, j'aurais bien le droit de demander si tant de gloire ne lui vient pas d'une vertu surhumaine. On conviendra tout au moins qu'elle ne le doit j)as au bénéfice de l'isolement et à la grâce du mystère, puisque le raisonnement n'a cessé de l'attaquer et de la défendre, mais que son immutabilité s'est imposée au temps par la suprématie de la résistance et la souveraineté du triomphe.

Un autre genre d'isolement peut produire une certaine immutabilité; ce n'est plus l'isolement polémique, c'est l'isolement pratique.

Un hoimiie d'esprit s'éveille un jour en belle humeur. Il se dit à lui-même : Je m'en vais aujourd'hui faire le Dieu, soit dit sans blasphème. La société ne me convient pas telle qu'elle est ; je veux créer un nouveau monde dans l'ancien monde. Et à Tinstant il se penche sur le bord de son génie, comme sur un autre néant; il s'écrie : A moi une idée! Et l'idée, répondante sa voix, s'élance de l'abîme. Le voilà qui s'en empare; il la travaille, il la pétrit, il la féconde, et c'est chose merveilleuse que la complaisance avec laquelle tout s'arrange dans le nouvel univers sortant de cet atome. Point (le volonté qui résiste; point de passions qui regimbent; point d'intérêt qui proteste; point de révolution qui désorganise. Tout marche avec autant de souplesse, d'harmonie et d'immutabilité, sous l'action de la mécanique morale conçue par cet autre créateur, que le firmament en met à rouler sous l'empire et les lois de la mécanique céleste; et tjuand il contemple ce mouvement si facile et si régulier de son œuvre , peu s'en faut qu'il ne se (lise à son tour : C'est beau ! l idit quod esset honum. Je le crois bien. C'est Platon qui vient de composer sa République imaginaire; c'est Thomas Morus qui vient d'écrire son Utopie ; c'est Bacon (jui vient de découvrir son Atlantide. N'ont-ils pas le droit d'être fiers pour eux-mêmes, et enchantés pour le monde?

Oui ; mais il n'y a qu'une petite épreuve à leur

demander, c'est de descendre de rinoffensive région des idées dans le domaine redoutable des faits, c'est de mettre leurs systèmes en pratique. L'expérience, l'application, telle est la pierre de touche nécessaire et en même temps la plus sûre pour juger des théories générales , des institutions particulières et du talent des hommes qui se prétendent appelés à régénérer ou à gouverner le monde. Tant qu'ils se sont tenus en arrière, tant qu'ils ne sont pas entrés en contact avec le caractère , les passions, les intérêts et l'administration des peuples, on peut leur supposer un mérite qu'ils n'ont pas et prendre pour une valeur réelle ce qui n'est que l'effet d'un fallacieux prestige. C'est ainsi qu'on se méprend aisément sur la science d'un pilote et la solidité d'un vaisseau tant qu'ils sont restés dans le port et n'ont point affronté les colères de l'Océan! Mais s'ils ont le courage ou l'imprudence de pénétrer dans les choses positives , s'ils s'engagent sous les dents de l'engrenage social, on saura bien vite ce qu'il faut en penser. Ce qui est faible et vulgaire, ou chimérique et faux, ne tarde pas à être mis en pièces. Ce qui est sage et fort comme doctrine, ou supérieur comme intelligence, résiste quelque temps ; mais il finit par succomber lui-même. Vient toujours un moment où le frottement des réalités pratiques , ce cylindre terrible, écrase et dévore tout ce qui est homme et tout ce qui vient de l'homme. On ne foule, pour

ainsi dire, dans les champs de l'histoire, d'autre sol que celui des décombres qu'il y a semés. Au sein même des époques paisibles et régulières , son œuvre de démolition marche d'un pas aussi sur qu'inévitable; mais jamais il ne va plus vite que dans les moments de crise et de révolution : c'est alors surtout qu'il précipite et accumule les ruines; il broie, il anéantit tout en deux ou trois tours de sa rotation formidable. Et certes nous devons en être convaincus plus que jamais, tant nous voyons, depuis quelques mois, les doctrines les plus séduisantes, les esprits les plus remarquables, les plus brillantes popularités tomber rapidement en poussière sous la foudroyante épreuve des applications sociales et des fonctions publiques.

Eh bien , qu'a fait l'Éghse ? Elle qui a si courageusement affronté répreuve de la discussion, se serait-elle dérobée à celle de l'expérience pratique? Les religions antiques se renfermaient dans une sorte de monde idéal; elles se bornaient à fournir par leurs légendes un jouet à l'imagination des peuples; parleurs temples et leurs statues, un ornement aux jardins publics et aux carrefours des cités. L'Église n'a-t-elle rien fait de plus? N'a-t-elle pas pénétré plus avant dans l'àme humaine et la vie sociale? Hommes et peuples, n'a-l-elle pas enveloppé les uns et les autres de ses lois , de son culte, de son sacerdoce, de ses institutions, comme d'un réseau tellement serré qu'à chaque pas et

partout, aussi bien dans la famille que dans le forum, dans le secret de leur conscience comme dans leur existence publique, il leur a fallu la rencontrer et compter avec elle? Enfin n'a-t-elle pas introduit partout dans le mécanisme politique et gouvernemental des peuples un autre mécanisme destiné non-seulement à rouler avec lui dans ce grand mouvement des siècles dont parle Bossuet , mais encore à lui servir de régulateur? Oui, Messieurs, l'Église est une société pratique par excellence. Nulle ne fut enchaînée par des nœuds plus étroits et plus continus aux actes privés ou solennels des individus comme des nations, et cependant elle ne s'est ni usée ni compromise dans ce contact formidable. Le paganisme y a succombé, et succomberait encore. Les hérésies s'y sont brisées toutes les fois qu'elles ont voulu sérieusement appliquer leurs principes; et s'il en est qui subsistent encore, c'est à l'ombre de l'indifférence générale et de leur propre apathie. On sait aussi quelles merveilles a produites la philosophie rationaliste quand elle a voulu s'ériger en puissance pratique elle nous a fait voir trop de folie et causé trop de désastres pour que nous ayons pu l'oublier. Toutes ces machines humaines ont péri sous l'action de ces mille moteurs impitoyables dont les oscillations et les luttes font la vie des peuples et de l'humanité. Mais l'ÉgUse a tenu bon contre ce jeu redoutable; ni ses doctrines n'ont été convaincues d'être

chimériques , insuffisantes ou meurtrières , ni son organisation n'a été mise en pièces par les évolutions sociales, ou jetée au rebut par les civilisations en progrès. Pas une expérience sérieuse qui , pendant dix-huit siècles , n'ait tourné à sa gloire ; et c'est justement quand les épreuves ont été le plus terribles, quand elles ont le plus hautement accusé la sagesse et la force humaines, de délire et d'impuissance, quand les rouages du monde moral déconcerté ont brisé le plus de théories, de talents, de bonnes volontés et de constitutions, dans leurs mouvements désordonnés; c'est alors qu'on a vu l'Église se montrer le plus grande, et rester là comme l'unique ressource des sociétés chancelantes et de l'univers ébranlé. Et dites-moi , après cela, si elle n'a pas eu pour auteur l'ouvrier suprême des mondes ! Dites-moi si son axe n'a pas dû rouler sur la main même de Dieu, comme sur un impérissable diamant! Seconde gloire : résistance à l'épreuve de l'expérience pratique. Troisième gloire : résistance aux hostilités de la force.

Singulier contraste entre la conduite de l'Église et sa destinée ! Par conduite, elle fut toujours un vaste foyer d'où l'amour et la vérité n'ont cessé de rayonner à flots sur le monde. Par destinée, au contraire, elle a été perpétuellement comme un point central où toutes les haines et toutes les hostilités se sont donné un rendez-vous commun. Colère des faux hommes d'esprit , colère des faux

hommes d'État, colère des pouvoirs ombrageux ou débordés , colère des multitudes abusées ou corrompues : voilà comme autant d'ouragans qui, partis de toutes les régions sociales, grondant de toute la fureur des passions les plus violentes, armés de tous les moyens possibles d'extermination, se sont épuisés d'efforts pour la déraciner et l'emporter au néant. Mille fois on a renversé ses temples, confisqué ses biens, condamné ses prêtres et ses fidèles à s'exiler de leur patrie, ou, s'ils voulaient y rester , à se cacher , ainsi que des bêtes fauves, dans les antres ignorés des déserts ou dans le vaste sépulcre des catacombes. Et comme si ce n'était rien de lui avoir ainsi ravi la lumière, le sol et le pain , on a tenté de lui arracher jusqu'à l'air respirable. On Ta emprisonnée, tenaillée, écartelée, broyée, brûlée, déchirée jusqu'à ouvrir toutes ses veines, et le sang qu'on en a fait sortir suffirait presque pour remplacer les eaux de TOcéan, si son immense bassin venait à se dessécher. Tous les siècles et tous les peuples se sont associés à cette guerre implacable. Nous-mêmes nous y avons pris, il y a soixante ans, une part effrayante; on eût dit que le bel âge de Dioclétien avait ressuscité dans l'histoire ; en sorte que, si l'Église est encore immuable aujourd'hui , ce n'est qu'après avoir vu la force brutale, avec ses instruments les plus redoutables et ses assauts les plus emportés, se briser à la fois furieuse et impuissante contre cette pierre inébranlable sur laquelle elle repose.

Fait immense, Messieurs! Problème grave et profond ! Et quelle solution lui donnerez-vous ? D'avoir résisté dix-huit siècles aux chocs de la discussion, d'avoir, dix-huit siècles aussi, victorieusement échappé à l'épreuve des applications sociales, c'est déjà beaucoup assurément pour l'Église; c'est divin. Mais d'avoir émoussé tous les poignards, désespéré tous les glaives, mis en éclat tous les marteaux , quelle que fût la main qui l'en frappât, serait-ce par hasard une gloire moins extraordinaire et moins divine? Quel est donc l'établissement humain qui a tenu au même degré contre les brutalités de la force? La force fut toujours le ministre le plus terrible de la mort et le suprême instrument des grandes ruines. Souvent elle les fait toute seule et sans aucun auxiliaire; si elle ne les commence pas, c'est elle au moins qui les achève. La chute de Babylone avait été préparée par la corruption de ses princes et de ses peuples ; mais elle est consommée par Cyrus, c'est-à-dire par la force. Si plus tard Jérusalem succombe , c'est sans doute sous le poids de la colère divine ; mais Dieu pour la renverser la livre d'abord aux fureurs de ses propres enfants, qui lui déchirent les entrailles, et plus tard il appelle les Romains, qui ne laissent pas pierre sur pierre de la cité déicide , et par là dressent un monument de plus à la puissance de la force. Rome à son tour, ébranlée parles sophistes et minée par le désordre, disparaît engloutie sous

des flots de barbares déchaînés par la Providence, et devient ainsi la plus grande victime de celte même force, dont elle fut si longtemps le plus terrible symbole. Tous les empires et toutes les institulions qu'elle a sérieusement attaqués ont péri de même. On a eu beau faire des théories pour prouver qu'il y avait une puissance au-dessus d'elle , c'est-à-dire la puissance des idées; pour en finir avec les idées, elle a coupé la tête qui les portait, et c'est ainsi qu'elle est venue à bout de tant de peuples dont elle a semé les tombeaux sur la route de l'histoire. Une société seule s'est montrée invincible, et c'est celle contre laquelle elle a déployé le plus de rage et d'acharnement; c'est celle qu'elle a frappée des coups les plus multipliés, les plus violents el les plus prolongés; c'est celle qui, d'un autre côté, lui présentait le moins de résistance, puisque la victime, au lieu de se débattre, offrait toujours sa tête au glaive et son corps au bûcher ; c'est l'Église catholique.

Et comme nulle autre qu'elle n'a bravé impunément la force dans le passé , quelle autre qu'elle pourrait la braver dans l'avenir ? Quelle autre sent bouillonner en soi cette puissance de végétation morale qui fait repousser le rameau sous le fer qui le tranche? Croyez-vous, par exemple, que si le czar de Saint-Pétesbourg frappait du pommeau de son épée l'Église dont il est le pape , celle-ci ne tomberait pas à l'instant même sans vie et sans

espoir aux pieds de l'autocrate? Par exemple, encore l'Église anglicane est debout ; mais pourquoi ? Parce que rien ne l'attaque ; parce qu'elle vit sous la tutelle de l'État, dont elle n'est après tout qu'un rouage ; parce qu'au lieu de persécutions on prodigue à ses hauts dignitaires des traitements dont un seul suffirait presque à défrayer tout l'épiscopat catholique de France. Mais changez un instant cet ordre de choses ; à ces faveurs dont elle s'engraisse substituez des vexations gouvernementales ou populaires qui l'éprouvent; et vous verrez si, même avec l'imposant appareil de vie qu'elle j)résente, elle ne tombera pas en cendres au premier souffle de la disgrâce, au moindre choc de la tempête; vous verrez si elle tiendra 'coup aussi longtemps, je ne dis pas même que l'ensemble de l'Église catholique, mais que cette Église orthodoxe d'Irlande qui, malgré l'ostracisme, l'oppression, la misère dont elle est victime, depuis tant d'années, demeure toujours vivace, et semble alimenter sa sève par les larmes mêmes qu'elle répand et le sang qu'on lui arrache. Non, Messieurs; il n'est que le catholicisme pour braver ainsi les hostilités de la force, et puiser jusque dans la mort un principe d'éternelle jeunesse. C'est là aussi la troisième gloire de son immutabihté.

Une dernière cause de mobilité pour les institutions humaines, c'est le mélange et l'invasion des peuples d'origine et de races différentes. Au sein

«l'un peuple homogène, sorti tout entier d'un même père, comme ces rayons qui s'échappent d'un même disque, fidèle à conserver l'intégrité de son sang primitif et à repousser de ses veines jusqu'à la moindre goutte de sang étranger, il est concevable et facile qu'un ordre de choses plane , durant une période plus ou moins considérable, au-dessus de toute vicissitude; l'identité de race favorise la fixité d'organisation. Mais que des tribus issues de souches diverses cessent d'habiter des régions isolées et distinctes, que l'une d'entre elles, abandonnant les foréls et les montagnes où je suppose que fut sou berceau, s'en aille se précipiter sur une autre agrégation d'hommes et qu'elle la subjugue, qu'elle s'établisse sur son territoire, se mêle à ses rangs, pénètre dans ses foyers et prétende à ne plus composer avec elle qu'une même société, qu'une seule et grande fami lie, il est évident que cette fusion devramodifier tout à la fois et l'état du peuple conquérant et l'état du peuple envahi. Pour les rapprocher avec intimité, pour en faire une nation compacte, il leur faut un régime et un droit nouveaux ; Puniténe s'organise que par les sacrifices de la diversité. C'est là le résultat tout à la fois inévitable et historique de toutes les invasions et de toutes les assimilations de peuples. En se fixant dans les Gaules, devenues leur proie, les barbares du Nord ont jadis profondément bouleversé la civilisation romaine, et la civihsation romaine, à son tour, a gravement

réagi sur les formes sociales des barbares. Le raeQie phénomène s'est reproduit en Espai^ne et en Italie : l'iiarmonie des races ne peut s'obtenir et se réaliser qu'à cette condition. Si elles ne veulent en rien s'abdiquer , si chacune prétend rester ce qu'elle est et commander aux autres avec un absolutisme qui aille jusqu'à les absorber, alors des inimitiés effroyables s'allument entre elles; elles s'enlre-déchirent dans des guerres implacables ; et si, par un rapprochement étrange de politique ou de conquête, elles font partie d'un même État, Tempire commun qui les rassemble ne pourra que difficilement résister à ces discordes qui lui dévoreront les entrailles. Tel est actuellement le danger de l'Autriche , avec ces populations' hétéroclites qu'elle embrasse, et dont les mutuelles hostilités la tiraillent et l'ébranlent!

Ruine ou variabilité, voilà donc le double écueil des constitutions et des sociétés qui contiennent ou reçoivent dans leur sein des races différentes. C'est aussi l'écueil des institutions religieuses. Jamais elles n'ont vu des peuples nouveaux et divers se mêler à leurs premiers adeptes sans en être anéanties, ou du moins profondément dénaturées ellesmêmes. Il n'est que l'Église qui fasse exception. Universelle par l'intention de son fondateur, elle l'est devenue aussi par l'expansion de sa circonférence. Les trois grandes races dont les rejetons ont rempli tous les mondes sont entrées dans son

sein par les peuples qui en sont comme les types primitifs. Tour à tour après eux sont venues les races subalternes et dérivées. Orientaux, Éthiopiens, Mongols, Hindous, Malais^ Germains, Slaves, tous les noms, toutes les langues, toutes les couleurs, toutes les physionomies, tous les sangs ont trouvé place dans son immense royaume. Comme elle n'a point repoussé de nuances physiques, elle n'a point répudié non plus de nuances intellectuelles et morales. Suivant le mot de l'apôtre saint Paul, elle a également abrité sous son aile et le Grec et le barbare ; c'est la monarchie universelle dans sa plus vaste application. Et tout ce pêle-mêle successif ou simultané d'éléments si disparates, qu'a-t-il produit dans l'Éghse? Y a^-t-il introduit le changement ou le chaos, comme autrefois les Goths, les Vandales et les Huns dans l'Empire, comme plus tard les Musulmans à Constantinople? A-t-elle été forcée, pour s'accommoder à l'incalculable variété de leur génie et aux bigarrures très-souvent incompatibles de leurs caractères, de remanier son organisation? Quand leurs oppositions d'instinct et leurs haines de races les ont poussés à se déchirer dans son sein, ou bien quand quelques-uns se sont séparés d'elle, emportés par l'esprit de révolte et de licence, est-ce que ces ruptures et ces luttes intérieures ont appauvri sa vie et compromis sa stabilité? Non, Messieurs; ces peuples tour à tour conquis, elle en a humanisé la barbarie; elle en a

éclairé Tignorance, régularisé les mœurs, poli la grossièreté, régénéré les âmes, ébauché la civilisation, suspendu parfois les querelles et remplacé les antipathies héréditaires par un fraternel amour. Mais pour leur communiquer ces bienfaits elle n'a rien sacrifié ni rien perdu d'elle-même. Eu accourant à sa voix, ils lui ont apporté un surcroît de famille, et non point une variation de mécanisme; ils ont été transformés par elle, mais elle n'a point changé pour eux ; et lorsque, malgré ses conseils et ses larmes, ils ont pris le caprice de la fuir ou la fureur de s'entr'égorger, elle les a laissés s'en aller ou se battre, non. pas certes avec une cruelle impassibilité d'àme, mais avec une immutabilité d'être non moins inébranlable aux contre-coups de leurs guerres mutuelles qu'aux vides causés par leur schismatique émigration.

Il me semble, Messieurs, que nous devons comprendre le premier caractère propre à l'immutabilité de l'Église: c'est une immutabilité de résistance; résistance à la double épreuve des discussions et des expériences pratiques, résistance à l'hostilité des haines, résistance au mélange et aux mouvements des peuples; triple résistance qui imprime à l'épouse de Jésus-Christ un sceau de grandeur sans exemple et de sublimité surhumaine. Mais ce n'est pas seulement une immutabilité de résistance, c'est une immutabilité d'épuration; autre gloire aussi brillante au moins que la première.

— «6 — Rien n'est plus rare, dans l'histoire, que des sociétés ou des religions réagissant spontanément et sérieusement sur elles-mêmes pour se régénérer. On en voit beaucoup, au contraire, spéculer pour vivre sur le ménagement des misères dont elles sont atteintes, et qui, de fait, n'ont eu quelque consistance que par une extrême tolérance pour les abus, et une complicité muette ou éclatante avec le vice. Tel est le paganisme de l'ancienne civilisation. Pourquoi le monde en a-til supporté, tant de siècles, le règne déshonorant? Pourquoi tant de philosophes, qui en sentaient toute la folie, se contentaient-ils d'en rire en secret, et faisaient-ils semblant en public d'y croire comme la multitude? C'est qu'en donnant d'une part une satisfaction quelconque aux instincts religieux de l'homme, d'autre part, il en consacrait aussi les instincts dépravés; avec lui l'on pouvait s'estimer agréable aux dieux tout en s'avilissant jusqu'aux jouissances de la brute; il avait le secret de faire composer la conscience avec les passions, et c'est là tout le nœud de son existence : la facilité de son joug en explique la durée. Prenez maintenant autour de iious les Églises schismatiques. Vous en trouverez quelques-unes qui datent déjà d'assez loin ; mais, depuis leur naissance jusqu'à l'heure où nous sommes, travaillées par d'effroyables ulcères, il n'en est pas un dont elles aient osé brûler la blessure et supprimer la honte. Non-seulement elles

pardonnent tout aux pouvoirs dont elles sont les vassales et aux peuples dont elles tiennent la vie j mais encore elles passent tout à leur propre sacerdoce. Comreie le dit l'Écriture, des pieds à la lete, rien en lui n'est intact ; il n'est qu'une vaste plaie. N'importe, on se gardera bien de faire disparaître la lèpre qui le dévore; et c'est à raison môme de ce ménagement qu'il subsiste. S'il essayait de guérir son mal , au moindre contact purificateur il s'en irait tout entier en lambeaux. Humiliante stabilité que celle-là. Stabilité de cet insecte immonde qui trône et sommeille sur la fange ! Et après tout stabilité qui ne peut être que temporaire ! Tôt ou tard, la décomposition du vice gagnera tout le corps, pénétrera jusqu'à la moelle, et alors les chairs qu'elle aura pulvérisées tomberont d'ellesmêmes.

L'Église ne veut point de cette immutabilité. Prise dans son ensemble, elle est toujours demeurée pure; mais de temps en temps, sous le poids de différentes causes accumulées, elle a vu fléchir le niveau de sa sainteté naturelle dans certaines portions de son immense famille. Enivrement de la paix, faveur des peuples et des princes, possession de gigantesques et lé.dtimes privilèges, influence d'un siècle corrupteur : voilà des pièges à travers lesquels la fragilité du prêtre et du fidèle a quelquefois humilié la majesté de l'Evangile et du sacerdoce; i est impossible d'en disconvenir. Mais l'Église re-

gardail-clle d'un œil indifférent les débordements de Jérusalem et le déshonneur du sanctuaire? Faisait-elle un calcul de vie sur la tolérance des abus? Ah ! bien plutôt elle suscitait des hommes inspirés pour en accuser le désordre et en appeler la réformation. C'est la mission que remplit saint Bernard au douzième siècle ; telle fut aussi la gloire de saint Charles Borromée et de Barthélémy des Martyrs au seizième, de saint Vincent de Paul au dixseptième. Rome et la majorité de Tépiscopat catholique préludaient, ou du moins s'unissaient à la voix de ces apôtres extraordinaires, de ces régénérateurs sublimes ; et si la solennité de ces avertissements ne suffisait pas, on avait recours à des remèdes plus vigoureux encore. Le Vatican tonnait et lançait Tanalhème aux fronts coupables. Des conciles s'assemblaient; on y arrêtait, sous l'œil de l'Esprit Saint, des décrets énergiques pour la suppression des maux dont ou avait à gémir ; et devant ces décisions toutes-puissantes le ressort énervé de la discipline se bandait de nouveau, les scandales disparaissaient, et l'or du tabernacle, un instant obscurci, reprenait toute sa splendeur primitive. Que si Dieu, au lieu de laisser à ses ministres Tinitiative de ces réformes, prenait lui-même les avances, s'il chargeait des révolutions sociales de balayer la poussière amassée sur quelques coins de son champ par le souffle des siècles et de la prospérité, l'Église bénissait celui

qui la purifiait ainsi par les orages de sa providence; peu lui importait d'où vînt le feu, pourvu que la rouille fut consumée.

C'est là, Messieurs, une des gloires de l'Église peut-être les moins admirées, et cependant les plus brillantes. Nous exaltons beaucoup les assemblées politiques dont la main courageuse a su détruire à temps les abus incrustés dans les lois, les mœurs et l'adminislralion des peuples ; nous applaudissoDS aux peuples eux-mêmes quand ils ont su accepter les fruits d'une crise salutaire, quoique peut-être douloureuse ; et en cela nous avons raison. Mais ce que nous ne savons pas assez, c'est que jamais aucune société n'a accueilli avec autant d'empressement et de sincérité que l'Église les épurations opérées par les tempêtes publiques; ce que nous ne savons pas assez, c'est qu'entre toutes les assemblées législatives et rénovatrices il n'en fut point de plus sages, de plus intelligentes ni de plus hardies que les conciles. Il y a toute une étude magnifique à faire dans leurs décisions pour un législateur, pour un homme d'État. Qu'on en prenne les actes depuis le concile de Nicée jusqu'au dernier concile de Baltimore, qu'on les prenne surtout aux époques les plus sombres et les plus débordées de l'histoire, et je défie de trouver dans les ordonnances d'aucun pouvoir, dans les archives d'aucun parlement, le génie, Tà-propos, la suite et le courage des n''-

formes gravés avec autant d'éclat que dans cet admirable recueil. On y verra dans tous les siècles l'Église faire constamment deux choses : c'està-dire, d'une part, laisser intacte l'organisation fondée par Jésus-Christ, et d'autre part, porter impitoyablement le fer sur les désordres partiels qui la défigurent; frapper sans exception comme sans crainte ceux qui les personnifient, fussent-ils évéques, prêtres ou empereurs; fulminer des ordonnances et prescrire des précautions pour empêcher le retour de ces misères ; se montrer enfin non moins jalouse de l'intégrité des mœurs que de l'intégrité des croyances, et prouver qu'elle prétend faire de la vertu l'arôme de sa vie et l'un des principes conservateurs de son immutabilité.

Au moment où je méditais ces pensées pour vous les exposer, un acte éclatant est venu leur donner un nouvel appui. En Allemagne, et surtout à Berlin, les Églises réformées ont essayé, dans ces derniers temps, de tenir des conciles. Deux objets pouvaient être agités dans ces réunions : le dogme et la morale. Pour le dogme, il faut le dire, on s'en est occupé. A la vérité, c'est pour ne pas s'entendre ; mais enfin l'on en a fait mémoire, au moins pour déclarer qu'on n'avait pas en cela de principes et de symboles communs. Quant à la morale , on s'est abstenu d'y toucher : les synodes protestants n'ont jamais rien voulu avoir à démêler avec elle. Ce n'était pas qu'on n'eût beaucoup

à dire; mais pourquoi parler d'abus fpron ne tient pas à retrancher ? Voici au contraire un concile catholique qui vient de se rassembler à Wurzbourg ; et quel a été le premier soin des évêques dont il s'est composé ? Comme les pasteurs réformés, ils ne se sont point agités dans le vide; ils se sont définis les maux des peuples, pour y porter remède. En même temps et avant tout , poussés par ce désir d'amélioration qui vit perpétuellement dans l'Église, sollicités d'ailleurs par les invitations de Rome, ils ne se sont pas moins occupés de leurs prêtres que de leurs fidèles. Quoique le clergé soit partout le corps le plus moral , ils l'ont exhorté à ne pas se contenter de ses verlus acquises, à croître et à se fortifier sans cesse dans l'homme parfait, à devenir pour la terre un sel chaque jour plus actif, et pour les peuples une lumière chaque jour plus brillante et plus sûre ; à détruire enfin d'une main toujours plus implacable tous les défauts qui pourraient altérer son éclat, mutiler sa sainteté, paralyser son action. C'est ce qu'on voit dans la lettre par laquelle ils ont rendu compte aux peuples de leurs opérations. Quel langage admirable! Quel manifeste supérieur à tous les manifestes parlementaires du monde ! Quelle onction paternelle et louchante y respire ! Quelle modestie merveilleuse que celle de ces prélats, eux qui, tout en étant la gloire de l'Allemagne par leur sainteté comme ils en sont la fleur par leur dignité pontificale, con-

fessent pourtant à la face des peuples ou plutôt de l'univers qu'ils peuvent avoir pris leur part aux infirmités humaines, et déclarent qu'ils commenceront la réforme du bercail par celle des pasteurs! Quelle nouvelle et éclatante preuve de plus que l'Église est toujours jalouse de se conserver sans ride et sans tache aux yeux de son auguste époux , et qu'elle ne veut d'autre immutabilité que celle de la vertu même !

Immutabilité d'épuration ; immutabilité de progrès. Beaucoup d'hommes se rencontrent, même à notre époque, dont l'histoire ressemble au sommeil d'Épiménide; ils auront vécu cinquante ans; le monde aura marché durant cet intervalle ; des évolutions plus ou moins profondes se seront développées dans l'esprit général , et eux ne se seront ni mêlés ni aperçus de ce mouvement, comme s'ils avaient été constamment assoupis! Certaines religions participent à l'immuable inertie de ces intelligences slationnaires; l'humanité grandit, et elles ne tiennent aucun compte de cette végétation progressive; elles ne lui font pas plus de concessions qu'elles ne lui apportent d'auxiliaires.

Bien différente s'est montrée la conduite de l'Église. A Dieu ne plaise que je prête à ce qu'elle a d'essentiel celle élasticité que lui ont attribuée quelques écrivains catholiques, de bonne foi sans doute, mais inexacts sur cet objet! Non, point en elle de ce progrès qui consisterait à augmenter le

noyau sacré de ses dogmes primitifs ; point de ce progrès qui prétendrait déplacer et modi fier les bases de son organisme divin. Le soleil du monde physique demeure bien toujours le même ; pourquoi l'Eglise, soleil du monde moral, changerait-elle davantage? Ses premiers feux peuvent et pourront toujours suffire aux besoins de l'humanité. Mais si ce progrès fondamental lui fut inconnu, parce qu'il lui était impossible, il est un progrès superficiel dont elle a régulièrement entretenu le mouvement et traversé les phases. Progrès dans l'expression de son dogme. Le nombre des vérités qu'elle croit et adore est toujours resté invariable; elle n'y a rien ajouté comme elle n'y a rien retranché; mais les formules dont elle s'est servie pour les traduire sont devenues plus nettes et plus rigoureuses à mesure que la succession des erreurs Ta forcée à s'expliquer plus catégoriquement. Son symbole est comme un diamant sur les facettes duquel tour à tour elle a fait tomber la lumière. Progrès dans sa discipline. Ici , comme pour la foi , quelques points sont à jamais et partout immuables. Mais il se rencontre en même temps une foule de lois variables parce qu'elles sont accidentelles; il se fait en elles un mouvement analogue et pour ainsi dire parallèle à celui qui s'accomplit dans les mœurs et dans les institutions sociales. Ainsi, que de canons réglementaires existaient au moyen âge ou dans l'Église primitive, et qui sont tombés aujourd'hui !

Ils existaient autrefois, parce qu'ils répondaient au temps ; ils sont tombés aujourd'hui , parce qu'ils ne seraient plus en harmonie avec l'esprit et la couleur de la civilisation moderne! Progrès dans le culte. Comparez les cérémonies qui s'exécutaient dans les cryptes où se cachait saint Denis, l'immortel fondateur de votre Église, avec les pompes qui se déploient maintenant sous les voûtes de cette gigantesque métropole ! Ce sont les mêmes mystères, c'est la même victime; mais quelle différence dans la gloire des deux autels et dans l'appareil des deux sacrifices !

L'Église n'a pas plus condamné le progrès dans les peuples qu'elle ne l'a proscrit de son propre sein. Quelle est la transfiguration humanitaire à laquelle elle n'ait applaudi? Quel est le genre de merveilles et de chefs-d'œuvre artistiques ou littéraires qu'elle n'ait glorifié quand l'œil n'y découvrait ni profanation du talent ni outrage à la vertu? Quelle est la grande découverte dont elle ne se soit félicitée, et dont elle n'ait béni , récompensé et au besoin protégé les auteurs ? Copernic, Christophe Colomb, Guttemberg, Newton, Descartes, ces noms divers qui rappellent tant de conceptions sublimes, tant d'inventions précieuses, tant de conquêtes magnifiques, tant d'essor imprimé, tant de richesses ajoutées, tant d'auxiliaires fournis aux connaissances humaines, l'Église les a-t-ello jamais flétris dans les souvenirs de gloire

qui les couronnent? Je dis plus : peu contente d'accepter ainsi les progrès même matériels et d'honorer ceux qui en étaient les instruments, ne les at-elle pas excités ? N'a-t-elle pas ouvert pour eux des sources d'inspirations fécondes et de toutepuissante émulation? Sciences, beaux-arts, poésie, éloquence, industrie même, quel est l'objet, entre ceux que cultive l'intelligence, à qui elle n^ait demandé et dont elle n'ait obtenu des monuments incomparables, soit pour les besoins de son apostolat et les luttes de sa controverse, soit pour la décoration de ses temples, soit pour les créations de sa charité? Retranchez en Europe tous les trésors que lui doivent les musées, les bibliothèques, les œuvres architecturales de nos cités ; et après cela combien restera-t-il de tleurs à notre couronne? Où seront les merveilles chargées d'attester notre supériorité sur le génie et les prodiges des anciens ? Chose encore plus grave ! En politique , en organisation sociale, en législation , n'est-ce pas un fait maintenant incontesté, reconnu par tous les esprits sérieux, que toutes les améliorations réalisées depuis deux mille ans ne sont qu'un rayonnement, une application des doctrines du catholicisme et une copie de ses institutions? Enfin nous-mêmes, après avoir achevé, il y a quelques jours, notre constitution républicaine, si, à tort ou à raison, nous nous sommes quelque peu complu dans notre ouvrage, si, comme Dieu considé"

rantlemondeéclosde sa puissance, nous nous sommes dit : c'est bien ; si nous avons estimé notre œuvre supérieure aux constitutions précédentes, d'où nous sont venus ce jugement et cette satisfaction ? Ah ! c'est encore, comme l'ont publié nos plus illustres orateurs, c'est parce qu'elle nous a paru contenir et pour ainsi dire enchâsser dans ses dispositions une parcelle plus considérable des principes proclamés par la révélation chrétienne, et dont l'Église est l'immortelle dépositaire.

Gardons-nous donc de dédaigner cette immutabilité tout aussi noble et bienfaisante qu'elle fut inébranlable ! Philosophes, vous devez l'estimer parce qu'elle a tenu contre ce souffle des discussions et ce choc des applications pratiques, auxquels il est donné de renverser tant de choses en ce monde. Hommes de vertu, vous devez la considérer avec respect, parce qu'elle ne fut que la fixité de tout un corps immense dans l'exercice de la sainteté la plus pure et la plus sublime. Partisans du progrès, vous devez la chérir, parce que c'est de ce centre immobile mais puissant qu'est parti le branle de tous les développements dont s'honore l'humanité. C'est à elle encore qu'il appartient de féconder l'avenir. Un esclave grec était autrefois en sentinelle au faîte du palais d'Argos; l'œil sur les mers, il épiait le retour de quelques vaisseaux voguant alors sous d'autres cieux. Son regard les attendit en vain pendant de longues an-

nées ; puis, quand il les aperçut, il était soas le poids de l'âge, et désormais inutile à tout, il ne se prit plus que pour une ombre à la clarté du jour. Tel est le sort des peuples. Altérés de progrès, ils poursuivent sur l'océan de la pensée une lueur qui lo leur révèle. Souvent ils meurent sans découvrir aucun rayon; s'ils voient quelque chose, plus d'une fois ce n'est qu'au déclin de leur vie, et alors, lantômes eirants à la clarté du jour, comme l'esclave d'Eschyle, peu s'en faut qu'ils n'emportent avec eux leur secret, et n'ajoutent rien au trésor général de l'humanité. Mais heureusement l'Église est là ! Elle, qui est partout et ne vieillit jamais, assiste sans y participer à l'agonie des nations ; elle voit ces ombres passagères descendre tour à tour dans la tombe que leur a creusée le temps, et quand elles s'y ensevelissent elle reçoit de leurs mains expirantes, dans ses mains toujours jeunes, les idées qu'elles ont conquises. Trésorière fidèle, elle les conserve dans d'impérissables souvenirs. C'est ce qu'elle a fait entre la chute de l'empire romain et la naissance de la civilisation moderne. Alors elle a recueilli l'héritage du monde ancien pour le transmettre au monde nouveau. C'est là ce qu'elle fait toujours. Et ainsi , devenant le lien des temps, rassemblant en un même faisceau toutes les découvertes et toutes les expériences, empêchant pour ainsi dire l'humanité d'oublier son génie et d'abandonner ses conquêtes, elle échelonne les âges

de façon à ce que ceux qui ont précédé servent de marchepied à ceux qui succèdent. Par là, au lieu de recommencer sans cesse, le monde moral trouve à chaque génération, sous sa main, toutes les forces réunies des générations antérieures, et ainsi peut-il à chaque siècle prendre son point de départ plus haut, et s'élancer avec plus de fruit et de facilité vers des régions inconnues.

De tout ce que nous venons de dire, il y a deux conclusions à tirer : une conclusion doctrinale, une conclusion pratique. L'une et l'autre nous seront indiquées par deux faits de TÉcriture.

Conclusion doctrinale. Les apôtres avaient comparu devant le grand conseil des Juifs. Leurs explications avaient été péremptoires, et précisément parce qu'on n'avait rien à leur répondre il fut question de les tuer. C'est ainsi qu'on nous traita toujours, ministres de l'Évangile. On nous somme de parler : si, par pitié pour ce qu'on nous dit, nous nous taisons, on se moque; si au contraire nous nous justifions, pour faire droit à nos raisons et à nos apologies, on nous envoie en exil ou à la mort. Mais enfin pour ces apôtres un docteur honorable et sensé prit la parole et dit à l'assemblée : Enfants d'Israël, croyez-moi, laissez ces hommes en paix et en hberté. Ou le dessein qu'ils entreprennent vient de l'homme, et alors il se dissoudra de lui-même, Si ex honiinibas coiisilium lioc aat o/ms, dissolvctiir ; mais s'il est de

Dieu , vous ne pourrez le détruire : vous ne ferez alors qu'une impiété ridicule, celle de lutter contre Dieu : Si vero ex Deo est , non poLevilis dissolvere illud ^ ,

Ainsi raisonnait Gamaliel. Nous pouvons à notre tour appliquer à l'Église, après dix-huit siècles d'existence et de combats, ce qu'il en disait avant qu'elle fut établie. Si l'Église avait été l'œuvre de l'homme, il n'aurait pas même été besoin pour la renverser qu'elle fut assiégée par les torrents et les orages ; elle serait tombée en poudre sous la simple action du temps et le poids de sa propre fragilité : Si ex honùnibiis, dissolvetar. Mais puisqu'elle a triomphé du temps, puisque toutes les forces de destruction dont il dispose ont échoué contre elle, c'est donc à dire qu'elle est l'œuvre de Dieu et repose sur son immutabilité souveraine : Si ex Deo , non poteritis dissobere illud. Voilà notre première conclusion , conclusion doctrinale. L'Église est une institution divine.

Conclusion pratique. C'est que nous devons nous rattacher à l'Église. Pierre et Jean montaient un jour au temple ; c'était vers la neuvième heure. Sur leur chemin se rencontre un boiteux de naissance. Ce malheureux , incapable de gagner sa vie par aucun travail, restait toujours là pour implorer la pitié de ceux qui s'en allaient prier Dieu dans sa maison sainte. Et voilà qu'il tend la main à

' Act, V, 38, ;'j.

Pierre et à Jean quand ils viennent à passer. Les deux apôtres se retournent alors, et Pierre lui dit ; « Regarde-nous bien. Nous n'avons ni or ni argent ; mais au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-loi et marche. » Et le boiteux, guéri par cette parole toute-puissante, se lève, marche droit et s'en va, sur les pas de ses deux libérateurs, rendre grâces à Dieu du miracle dont ils ont été l'instrument et dont il a lui-même été Tobjet ^

C'est là l'image de ce que nous devons faire et de ce que nous pouvons attendre. Ce boiteux , c'est bien notre société. A force de prodiges, la Providence nous a quelque peu remis en équilibre dans Tordre matériel; mais en religion, mais en fait de concorde et de fraternité, mais en désintéressement public, mais en patriotisme vrai, sincère, généreux, mais en matière de principes et de conscience, où en sommes nous, je vous le demande? Ne nous en allons-nous pas dans toutes ces directions chancelant, trébuchant, nous traînant avec peine, tirant de l'aile, comme un aigle meurtri par une étincelle de la foudre ou les traits du chasseur? N'avons-nous pas une immense nécessité qu'un thaumaturge vienne aussi nous redresser et nous aider à marcher droit, dans tous ces sentiers, où nous sommes menacés à chaque pas de faire des chutes effrayantes et sans retour ?

Ah! tournons-nous vers l'Église! Céleste voya-

' Aci., ui, i,y.

geuse, la voyez-vous qui passe pour s'en aller au temple éternel où Jésus-Christ, qui est à la fois son époux et son Dieu , l'appelle et l'attend! Criez-lui : Pitié ! miséricorde ! aumône 1 Et se retournant , elle vous dira comme Pierre à l'infirme de Jérusalem ; « Regarde-moi bien , société défaillante ; je suis pauvre. Si tu me demandes de l'or et de l'argent, toi qui m'en as dépouillée, tu sais bien que je n'en ai pas. Et d'ailleurs ce n'est pas là ce dont tu as toi-même le plus urgent besoin. Mais si je suis dépourvue de richesses, je suis au moins pleine de vie. Voici dix-huit siècles que je suis en route. Une foule d'ennemis ont voulu m'assassiner dans ce long pèlerinage; mais ils n'ont pu réussir. Considère-moi ; tu ne trouveras pas -sur mon front l'empreinte d'une blessure, ni dans ma démarche un signe de dépérissement et de faiblesse. Viens avec moi , nation boiteuse ; et bientôt, avec moi et par moi , tu courras d'un pas agile et sur dans cette voie de la vérité, du bien , de la religion , de la vertu, où tu chemines, hélas! d'une façon si déplorable. Tu redeviendras la vieille France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Église, l'empire très-chrétien. L'or et l'argent viendront ensuite, et par cela même. »

Croyons à ces promesses, Messieurs. Serronsnous fortement à celle qui nous les fait; et nous les verrons se réaliser. Son immutabilité deviendra la nôtre; nous sentirons nos pieds se raffermir; comme société, nous marcherons avec fermeté vers des des-

— satinées plus prospères; comme individus et comme chrétiens, nous trouverons dans l'Église, dont nous nous serons rapprochés, non-seulement la vérité qui doit être noire guide, non-seulement un fond de vie qui fera notre bonheur dès ici-bas, mais une voie assurée pour nous conduire à la conquête définitive et à l'immuable possession du royaume éternel ; c'est la grâce que je vous souhaite avec la bénédiction de Monseigneur !

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