IMPUISSANCE GÉNÉRALE DE L'ÉGLISE CONTRE LES PLAIES SOCIALES
CONFÉRENCE DONNÉE A NOTBE-DAME DE PARIS LE TROISIÈME DIMANCHE DE l'aVEKT, 17 DÉCEMBRE 1848.
Monseigneur, Messieurs,
Qu'on la prenne dans le présent, qu'on la prenne dans le passé, la stabilité de l'Église est un phénomène sans exemple, et des caractères qui le constituent il sort un gage d'incontestable divinité pour l'institution dont il forme l'apanage. Tel est le fait que nous avons démontré, telle est la certitude que nous avons acquise dans nos deux dernières conférences.
Mais voici encore un doute qui s'élève : C'est beaucoup, dit-on, pour l'Église que d'avoir traversé sans périr deux mille ans de tempêtes ; c'est
beaucoup pour elle que de vivre encore avec l'apparente solidité d'un édifice qui sortirait des mains de l'architecte et dont rien n'aurait encore lézardé les murailles ni déconcerté l'équilibre. Mais, après tout, cette gloire peut convenir à des monuments de pierre ou de métal ; n'appartient-elle pas à ces mosaïques et ces bronzes que les musées de Naples ont tirés des laves d'Herculanum ou des cendres de Pompéï? Pour que cette permanence fût réellement grave, pour qu'on eût le droit d'en inférer des conséquences sérieuses, il faudrait que l'Église fut encore pour nous, comme dans le principe, un sel préservateur, une force tutélaire. Nous sommes à une époque de crise et de douloureux travail. Si notre société a ses gloires, elle a aussi ses maux; elle n'est pas sans espérances, mais elle est encore moins sans périls; les éléments de cohésion ne lui manquent pas, mais il est aussi bien des germes de décomposition qui fermentent et grondent dans ses entrailles. Si dans cet état l'Église peut nous sauver, oui , son immutabilité est merveilleuse; mais que me fait son immutabilité si elle ne peut nous guérir ! Et comment le pourrait-elle ? Qu'elle ait régénéré l'ancien univers, on le conçoit ; elle était alors dans toute la vigueur d'une religion naissante. Mais après dix-huit siècles renouveler un monde qui ne ressemble que par trop d'endroits au monde païen, c'est impossible. Non , quand un cheval est trop
violent, il ne lui faut pas un écuyer centenaire: autrement, l'animal emporté se moquera de la bride et roulera bientôt au penchant des abîmes avec le vieillard imprudent dont le bras énervé prétendait le contenir.
Nous confondrons cette allégation comme nous en avons confondu tant d'autres ; et pour cela nous prouverons, contradictoirement aux défiances qu'on exprime, que l'Église peut encore et peut seule protéger le monde social contre les dangers qui le menacent.
A Dieu ne plaise , Messieurs , que je vienne imiter ces lugubres observateurs qui présentent toujours leur siècle comme le plus misérable et le plus désespéré des siècles ! Je le dis au contraire avec conviction , à qui se penche pour l'écouter le cœur de notre société répond par quelques palpitations aussi nobles qu'elles sont rassurantes ; et s'il est vrai que son pouls tienne un peu des agitations et des irrégularités de la fièvre, je crois que l'anomalie et la violence de ses battements sont encore préférables au calme d'une certaine atonie. Mais, sans nous exagérer la gravité de notre situation , n'allons pas non plus nous dissimuler la nature et le nombre de ses symptômes. Ils sont aussi graves que compliqués. Et pour indiquer, sans plus de préliminaires, celui qui me frappe le premier, je dirai que c'est une alarmante infatuation de nos droits.
Nos bons et simples aïeux tenaient légèrement à ce qu'on les entretînt de leurs droits, et beaucoup à ce qu'on leur rappelât leurs devoirs. C'est le contraire à notre époque. Orateurs, voulez-vous être applaudis? écrivains, voulez -vous être achetés? Parlez-nous de nos droits. Réformateurs, savezvous le secret de vous faire adorer? Ah! c'est de mettre vos imaginations et d'éblouissantes théories au service de nos droits ! Législateurs, vous désirez que vos constitutions et vos lois soient favorablement accueillies ? Eh bien ! sur un paragraphe que vous consacrerez à nos obligations, consacrez vingt articles à la définition de nos droits. N'est-ce pas là , Messieurs, la disposition la plus flagrante et la plus universelle de l'esprit général ? Et comment la considérer sans inquiétude? Sans doute il est permis d'avoir le sentiment de son droit; mais quand ce sentiment, dépassant une certaine modération , prend un caractère d'excessive intensité, quand un peuple en a fait sa passion prépondérante, on ne peut plus l'envisager sans effroi , parce qu'il devient alors une préoccupation tristement accusatrice, une préoccupation séparatrice, une préoccupation provocatrice, une préoccupation dévastatrice. Oui, préoccupation tristement accusatrice: elle annonce que, dans le peuple dont elle s'est emparée, l'égoïsme domine sur tous les autres instincts, et c'est là, je ne crains pas de le dire, la révélation du plus effroyable ulcère dont
une nation puisse être dévorée. Oui, préoccupation séparatrice : l'amour exagéré de ses droits isole, emprisonne, mure pour ainsi dire l'homme en lui-même, et détruit dans un État cette vie d'épanchement et de sacrifice qui fait la force des sociétés en faisant le lien des âmes. Oui, préoccupation provocatrice : rien n'est plus vague et plus incertain que le droit ; les diverses classes sociales en font mille interprétations divergentes, disons mieux , incompatibles ; et parce qu'aucune ne veut sacrifier la manière dont elle l'entend, surtout aux époques où l'amour du moi tient de l'idolâtrie, la ténacité de ces mésintelligences devient le signal do haines profondes et de rivalités menaçantes. Oui enfin, préoccupation dévastatrice. La pensée et la passion du devoir n'ont jamais produit aucun malheur ; elles ont, au contraire, enfanté toutes les régénérations sociales ; c'est de là surtout qu'est parti le catholicisme quand il a voulu renouveler le monde, tandis que le droit a mille fois servi de point de départ aux discordes qui ont déchiré les peuples et aux révolutions qui ont anéanti les empires. On en voit un solennel exemple dans les longues et cruelles divisions de l'ancienne Rome. Nos derniers bouleversements à nous-mêmes nous en ont donné une nouvelle preuve, aussi péremptoire qu'elle a été douloureuse.
Le second danger siège au faîte même de l'édifice social : c'est la disparition du prestige attaché
jadis aux puissances. Elles puisaient dans la foi des peuples, dans la gloire de certains souvenirs, dans une hérédité séculaire, dans le culte que leur avaient décerné les ancêtres une sorte de considération qui les rendait augustes; Dieu était la première majesté, et on les vénérait comme la seconde. Ce respect religieux pour elles enfantait une certaine obéissance filiale, et cette obéissance filiale, à son tour, assurait l'ordre public. Aujourd'hui les révolutions, en secouant notre sol , ont fait tomber les pouvoirs du piédestal où les adorait le passé. On a cessé de les voir à distance et dans le rayonnement dont les environnait le triple soleil de la religion, de l'histoire et de l'antiquité; on les a vus de près, à travers certaines préventions ou dans le simple jour de leur valeur ou de leur infirmité personnelle, et comme ils ont semblé formés des mêmes médiocrités et des mêmes faiblesses que le reste des hommes, comme, après avoir fait sauter la couche d'or ou d'argent dont ils étaient recouverts, on a cru trouver tout simplement dessous de la terre pétrie ou du bois vermoulu, on a pris une part de l'ancienne vénération pour en faire de la pitié. Les nations, il est vrai, ont remis le Dieu sur l'autel, parce qu'elles l'ont cru nécessaire; mais ce Dieu qui participe à leur néant, ce Dieu qu'elles s'estiment en droit de changer comme on changerait une statue de bronze ou dé pierre, ce Dieu dépouillé par la haine ou l'erreur des deux auréo-
les qui peuvent seules faire fléchir amoureusement le genou des peuples : le sacre du ciel et du temps et un mérite à part, ce Dieu n'a plus été, à proprement parler, un Dieu; il n'a plus été qu'une idole. On s'en est à peu près soucié comme les païens se souciaient de ces morceaux de chêne ou de tilleul dont ils faisaient les divinités de leurs temples. Vous savez, Messieurs, si j'exagère; et ce que nous ne savons pas moins, c'est que cette disposition, quand elle est devenue générale, profonde, permanente, est une véritable calamité publique. La société n'a de vie et d'avenir qu'autant que l'autorité qui en est le centre a de la force, et l'autorité elle-même n'a d'autre force que celle que lui prêtent la conscience et le respect des peuples. Le troisième danger de notre société, c'est le matérialisme mercenaire. Nous avons aboli la traite de l'homme physique, mais nous n'avons pas détruit celle de l'homme moral. Jamais on n'a vu, dit-on , régner et se généraliser autant que de nos jours la vénalité des consciences. Que d'opinions et de sympathies ne pourrait-on pas expliquer par un contrat ! Quelle est la conviction que n'ait pas établie ou réfutée l'intérêt ! Quelles hostilités ne sont pas tombées devant une promesse ! Quelle incorruptibilité ne s'est pas prouvé par chiffres qu'elle devait se sacrifier aux charmes d'une espérance, aux gloires d'une perspective ! Hélas ! oui , le monde moral n'est plus, ce semble, qu'un vaste
marché où les âmes attendent un acheteur, comme ces esclaves qui se vendent à l'enchère dans les bazars de l'Orient. Toutes ne se cotent pas au même tarif; mais enfin, à un prix quelconque, elles se font marchandise. Et quand on les a assez méprisées pour les acquérir et les payer, nonseulement comme du bétail , mais comme une sorte d'engrais moral destiné à faire pousser sa fortune ou sa gloire, du salaire de leur servitude elles s'en vont faire l'aliment de leurs passions; l'idolâtrie de l'argent conduit au culte de la jouissance. Fautil vous demander où en est un peuple ainsi rongé par la double lèpre de la cupidité et de la licence ? d'une cupidité sans frein? d'une licence sans mesure? Ce que je sais bien, c'est qu'un prince barbare, l'Abd-el-Kader d'autrefois, Jugurtha, après avoir vu Rome atteinte d'une partie de ce mal qui nous a frappés , lui dit adieu par ces paroles empreintes d'une joie méprisante et prophétique : « 0 ville vénale ! tu demandes un acheteur ! Sois tranquille, tu en trouveras un quelque jour, et alors tu périras. »
Autre péril : les souffrances de l'inégalilé. Dieu fait luire uniformément sur tous les hommes les feux de son soleil; mais le sol, mais le travail, mais l'eau , mais le pain ne sont pas également répartis. Nous voyons bien assis au banquet social un nombre de convives plus considérable qu'autrefois ; mais que de Lazares encore qui ne peuvent
y prendre place, et cherchent vainement une miette pour tromper leur faim, tandis que tant d'autres succombent comme rassasiés et comme dégoûtés sous le poids de leur abondance ! Sans doute il y a dans cette opposition de destins quelque chose d'inévitable. Sans doute ceux qui en rêvent l'anéantissement complet sont bien aveugles, et ceux qui le promettent bien insensés ou bien coupables! Mais, pour être nécessaire, le contraste n'en est pas moins périlleux. Il serait redoutable à toutes les époques; jamais pourtant il n'est plus terrible que dans un peuple où l'égalité politique est passée, soit à l'état de dogme, soit à l'état de fait ; il semble alors que l'uniformité des droits civiques rende plus intolérable l'infériorité de certaines conditions sociales, et sans une vertu souveraine combien il est à craindre que les moins heureux ne demandent violemment à être égaux à leurs frères devant la fortune, comme ils le sont déjà devant Dieu et devant la loi !
Cinquième danger : la contagion de l'utopie. Ce fléau se déchaîne surtout aux époques de détresse et de scepticisme. Les novateurs sont alors plus hardis et les peuples sont plus crédules. On ne recule devant aucune chimère, soit parce que, les croyances catholiques une fois brisées, on sait que l'erreur n'a plus de digue sérieuse, soit parce que la gravité des circonstances donne aux rêves même les plus stupides ou les plus monstrueux un certain air de dévouement et de bonne intention qui
— Gales excuse; c'est une planche préparée pour le naufrage : pourrie ou non, que risque-t-on de la jeter sur l'abîme? on paraîtra toujours rendre un service. Les mêmes causes qui encouragent les théories à éclore avec audace contribuent à les faire accueillir avec une aveugle facilité. Quand un peuple a perdu la foi , il a perdu le bon sens dans la même proportion. H est accessible à toutes les folies. Sa crédulité augmente encore s'il est souffrant et inquiet. Alors il suffit qu'une idée se présente comme un soulagement pour qu'il la croie comme un symbole et la bénisse comme une espérance. Elle est absurde ; en définitive, si elle se réalise, elle lui sera plus funeste que salutaire; et qu'est-ce que cela signifie? Elle lui promet l'apaisement de ses anxiétés et l'enchantement de ses douleurs ; il l'embrasse comme une révélation sainte, et se passionne pour celui qui l'a inaugurée comme pour un génie libérateur. Si nous en sommes là, Messieurs, je vous laisse le soin de le décider ; mais si tel était bien notre malheur, nous ne devrions pas être sans effroi. Ce sont le plus souvent les faux sages qui perdent les empires, et parmi les faux sages il n'en est point de plus pernicieux que les utopistes. Ils prennent leurs théories pour la lyre d'Amphion, et elles ne sont, après tout, que la torche d'Érostrale.
Voilà les périls qui me paraissent faire peser sur notre société les plus redoutables menaces, les
plus sombres nuages : une alarmante infatuation de nos droits, l'évanouissement du prestige attaché autrefois à l'autorité, le matérialisme des appétits, les souffrances de l'inégalité, et par suite la contagion de l'utopie. Je crois que cette appréciation n'est pas trop inexacte , et je ne sais quoi me donne à pressentir que ces indications ne sont que l'écho public de vos propres idées.
Eh bien ! Messieurs, que faire en présence de ces dangers? Rester immobile? ce serait une trahison. 11 s'agit de chercher un remède. Et de quelle nature ? Il faut avant tout un remède moral. Évidemment les plaies que nous venons de sonder procèdent d'un affaissement introduit dans notre vie de conscience ; c'est à la conscience qu'on doit s'adresser pour les guérir et en arrêter les ravages. Mais où prendre une main capable d'opérer cette cure difficile ?
Il y a d'abord un monde qui prétend pouvoir suffire à cette tache et se passer de l'Église pour s'en acquitter avec succès. A-t-il le droit de s'en flatter? Non , Messieurs ; il ne peut, après tout, en se plaçant en dehors de l'Église, disposer que de quatre puissances : la force militaire, la sagesse des législateurs et des magistrats, l'influence du journalisme anticalholique, l'action des académies morales. L'Église mise à l'écart, la société n'a pas d'autres auxiliaires, et pas un de ceux que je viens d'indiquer ne saurait la délivrer des éléments de ruine qui la travaillent.
Incontestablement, quand elle est fidèle à ces traditions de discipline, de courage et de patriotisme dont on la voit parmi nous si richement dépositaire, l'armée, avec les immenses ressources dont elle dispose, constitue une force souverainement protectrice. Mais conjurer certains malheurs de l'ordre matériel , voilà dans quelles limites se renferment sa puissance et sa mission. Le but et le pouvoir du glaive ne vont pas jusqu'à l'extinction des plaies morales. Il frappe la poitrine et désarme le bras de l'homme ; il n'en atteint pas la pensée ; par lui vous abattrez des têtes, mais vous ne changerez pas les cœurs. Entourez César tant que vous le voudrez de haches et de faisceaux ; si je le méprise en moi-même, est-ce tout cet appareil qui me forcera de le respecter? Cent mille baïonnettes m'enveloppent et me menacent; est-ce que malgré cela mon âme ne restera pas vénale, si par hasard elle l'est déjà et qu'elle prétende continuer à l'être. Vous aurez beau braquer des canons, croiser les piques, empêcherez- vous les utopies de se jouer dans l'air comme d'attrayants météores, et les multitudes qui les verront de se passionner, comme des enfants, pour ces décevantes lueurs ? Non , Messieurs, l'épée n'a point de prise sur l'intelligence des peuples ; il ne lui appartient pas d'en réformer ou d'en anéantir les passions; elle peut en prévenir ou en dompter parfois les crises, elle n'en saurait éteindre l'ébullition ni détruire le
germe. Il y a là une gangrène sourde et intime qui lui échappe. Bien loin de la guérir, souvent elle ne fait que la rendre plus intense et plus dévorante. Nous savons tous combien la décomposition morale du Bas-Empire fut accélérée par les débordements des despotes byzantins et la licence de leurs armées. Ainsi disons, appuyés sur l'histoire et notre propre reconnaissance : Oui, la force militaire, quand elle est saine, petit être le salut de rÉtat dans un jour de péril; mais elle n'est pas un principe de régénération pour la conscience publique. A elle de la défendre jusqu'à un certain point contre les barbares ; mais quand les sociétés croulent de corruption, elles ne peuvent être soutenues et relevées que par des vertus^ et non point par des lances.
Il en est de même pour la sagesse des magistrats et des législateurs. Les magistrats protégeront ou vengeront les lois avec une fermeté qui, en les honorant, frappera les méchants d'une certaine terreur. Mais n'y a-t-il pas loin de cette rigueur et de cette crainte salutaires à faire universellement aimer le devoir et à dompter toutes les mauvaises passions? Ne savons-nous pas au contraire que, par une coïncidence étrange, les époques où les tribunaux frappent avec le plus de conscience et de sévérité sont justement celles où les crimes se multiplient avec le plus d'excès? Quant aux législateurs, leur sagesse portera, je le veux, de judi-
cieuses ordonnances ; mais a-t-elle le pouvoir, je dirai même la mission d'en inspirer l'amour ? Elle perfectionnera , réparera, refera l'organisme social ; mais le moteur qui donne le branle à ce mécanisme, l'âme qui en remue tout à la fois et en dirige les ressorts tombent-ils sous sa puissance? Non encore. Et quand ce moteur est brisé, quand cette âme est paralysée, ce n'est point par des décrets de princes ou des décisions de parlements que vous les restituerez dans leur premier état. Aux pouvoirs législatifs ou constituants de remanier les rouages ; mais c'est de plus haut que part l'impulsion du balancier régulateur ; les lois ne redressent pas les esprits et ne font pas la force des mœurs; c'est la rectitude des esprits jointe à la force des mœurs qui fait la force et assure le bienfait des lois. Sans cela, elles sont impuissantes.
G^est ainsi que le plus beau code de l'antiquité parut sous Juslinien , et cette époque était précisément comme la veille du jour où l'empire devait se morceler et se dissoudre, encore plus sous le poids de sa propre faiblesse que sous les déchirements des Barbares. Les meilleures lois ressemblent dans l'histoire à ces fleurs qui ne s'épanouissent que pour être jetées sur un tombeau.
Le journalisme soi-disant conservateur. Messieurs, sera-t-il plus efficace que la justice et la législation ? Je ne parle pas du journalisme religieux, sa force appartient à l'Eglise, dont il est un
auxiliaire; je parle de celui qui se place en dehors de la foi. Mais ne peut-on pas demander de ce journalisme, comme on l'a fait du théâtre, où est sa puissance moralisatrice ^ ? Est-ce dans ses feuilletons, si souvent obscènes? Est-ce dans ses articles de fonds ? Mais que de fois n'ont-ils pas le tort de pousser, au moins indirectement, au désordre et de proclamer en philosophie, ou en religion, des erreurs qui , par leurs conséquences, aboutissent à justifier des passions désastreuses? Et si ces articles sont raisonnables et purs, sont-ils lus par ceux qui en auraient le plus besoin? Et si on les lit, qui donc serait assez simple pour les prendre au sérieux ? De bonne foi, comment écouter des maîtres de vertu qui parfois rient torit bas d'euxmêmes, combattent dans une feuille ce qu'ils ont écrit de bien dans une autre, et souvent seraient prêts à échanger l'austérité de leurs leçons contre des leçons de licence, si le vice devait payer plus chèrement leur plume? C'est impossible; et de là vient que généralement on ne se laisse guère subjuguer par ce douteux apostolat. Les peuples qu'il a pervertis sont nombreux sur le globe; on ne connaît pas encore bien, que je sache, ceux qu'il a renouvelés. Il a pu ressusciter ou faire prévaloir quelques principes politiques; il a peu fait triompher de notions morales, tandis qu'il en a beau-
' « JNoiib croyons peu à rinflueiice réroniiatrice du tliëàtre. »
ViLLLMAi.N , Ltlléiai.ure au XVI II" siècle, i" vo! .
coup anéanti, et jusqu'à présent il ne semble pas créé pour montrer par ses influences que les nations agonisantes sont encore guérissables.
Enfin, voici venir les Académies morales. De formidables problèmes s'agitent au sein de la société : certains principes essentiels sont attaqués ; le monde moral menace de crouler sur ses bases qui s'affaissent , minées par des théories souterraines. Vite! vite! s'écrient alors les Académies, accourez, savants de toutes les espèces, philosophes de toutes les écoles , publicistes de toutes les nuances ! Apportez le soutien de votre génie à l'édifice qui chancelle; démasquez les ennemis qui dégradent ses fondations par un travail ténébreux ; brisez entre leurs mains l'instrument de ruine dont ils se servent pour nous saper ! Les voilà bien qui se mettent à l'œuvre avec une ardeur empressée. Du fond de leur cabinet, ils lancent sur le monde tout un torrent d'ouvrages où se trouvent combattues les erreurs, les passions et les vaines utopies de l'époque. Le talent Httéraire s'y joint à la raison ; la logique du bon sens y est fortifiée par les conclusions de la statistique et de l'histoire. Ils sont signés en outre par des noms illustres ; la presse en fait, avec éclat, l'analyse et l'éloge. Voici, sans doute, Tappareil destiné par la Providence à cicatriser les plaies du corps social ! Hélas ! ce livre si plein d'à-propos , si brillant de rédaction , si fier de son auteur, si glorifié par les feuil-
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les publiques, ces frivoles acbilres du uiérile, ces capricieuses dispensalnces de la renommée; ce livre ne sera guère acheté que par ceux qui pensent comme lui. Ceux qu'il prétend convertir ne se le procureront pas, ou parce qu'il est trop cher, ou parce qu'ils sont prévenus contre Técrivain qui l'a fait. Les Académies lui décerneront peut-être le prix Monlyon ; mais les esprits égarés n'en écouteront pas les conseils : il ne sera qu'un chef-d'œuvre, et non pas un bienfait. Je n'ai pas ouï dire que les maximes des anciens philosophes sur la douceur aient décidé les tyrans à faire mourir un seul martyr de moins dans l'arène, ni Rome païenne à retirer un seul spectateur au Colisée, où périssaient ces augustes victimes.
Voilà les forces dont la société dispose en dehors de l'Église, et vous le voyez , elles ne peuvent isolément accomplir l'œuvre de notre régénération. Réunies, elles ne le peuvent pas davantage : ou bien elles ne touchent pas à la conscience publique; ou bien elles ne l'atteignent que par des conseils incomplets ou des répressions insuffisantes, laissant toujours aux mauvaises passions assez de latitude pour vivre et déborder, assez d'erreur pour consacrer et absoudre les orages qu'il leur plaira de faire éclater dans le monde.
0 mon Dieu ! faudra-t-il donc désespérer de notre société malade? Les hommes sont impuissants à refermer les ulcères qui la rongent : avec leurs ar-
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niées, leurs lois, leurs journaux et leurs livres, ils n'ont ni la force de détruire un système, ni celle de faire naître un sentiment moral ; et si pour échapper aux périls qui nous menacent, nous n'avions ni d'autres ressources ni d'autres espérances, nous n'aurions plus qu'à nous voiler la tête, et attendre que notre heure dernière sonnât sur ce cadran redoutable où Votre Providence marque la fin des peuples. Mais si le salut ne peut nous arriver de là, est-ce donc à dire aussi qu'il ne puisse nous arriver d'un autre côté? Venez, sainte Église de Jésus- Christ! venez! ce que les hommes ne peuvent pas faire, vous pourrez l'accomplir. Le Christ, votre fondateur, disait un mot , et les morts de quatre jours revenaient à la joie de la lumière et de la vie. Héritière de sa puissance, vous avez souillé, il y a deux mille ans, sur un cadavre de vingt siècles, c'est-à-dire sur le monde polythéiste, et il est sorti de sa tombe. Aujourd'hui vous pouvez encore opérer le même prodige; soufflez sur notre société languissante, et elle ne tardera pas à refleurir de vigueur et de moralité.
Pour régénérer un peuple, Messieurs, il ne suffit pas d'une puissance quelconque: il faut une puissance qui ait, avant tout, le sentiment profond des maux publics et celui du remède. Sans cela , c'està-dire si elle ne juge pas avec un coup d'œil sur du désordre moral, si elle ne l'apprécie pas exactement et connue vice et comme intensité, si elle ne le
définit pas nef leraenl , et ne proclame pas avec une énergie catégoiique les doctrines qui le condamnent et les vertus qui doivent le remplacer, il est évident que, réduite alors aux fluctuations du tatonnenient ou à d'insignifiants palliatifs, elle demeurera complètement inutile, ou n'offrira qu'une légère ressource à l'empire qu'elle entreprendra de renouveler. L'Église n'a pas ce tort vis-à-vis de notre époque. Des fléaux divers qui font nos dangers, il n'en est aucun dont elle ne reconnaisse le venin et ne mesure pour ainsi dire géométriquement le péi'il ; pas un dont elle ne porte l'arrôt, depuis deux mille ans, écrit dans l'Évangile; pas un contre lequel elle n'ait un précepte, c'est-à-dire un préservatif ou un antidote déposé dans sa loi. Ainsi nous périssons par un amour excessif de notre droit ?Et l'Église, TEvangilc à la main , exhorte incessamment les chrétiens à s'occuper beaucoup de celui de leurs frères, mais peu du leur, ou tout au moins à le subordonner constamment à la pensée du devoir. Le respect? D'une part, elle en donne les plus solennels exemples par sa conduite, et d'autre part, elle en fait une obligation rigoureuse en répétant ces paroles de l'Apôtre : « Soyez soumis aux puissances: c'est Dieu même qui les a établies: Qiar sitiit, a Deo ordinatœ siinl '. » La vénalité des consciences et la grossièreté des instincts? Ne les foudroie-t-elle pas par ces mots : « Une seule chose
' Rom. XUI, 1.
est nécessaire : c'est de sauver votre âme et de rechercher le royaume de Dieu et sa justice : Uniim estuecessarium^ ,yy L'impatience de l'inégalité? Ah ! sans doute elle ne craindrait pas de voir certaines diversités sociales complètement disparaître, si la chose était possible. Sans doute, elle permet aux peuples de travailler, par des voies légales et pacifiques, à en amener l'adoucissement ; sans doute, elle applaudit aux gouvernements qui s'efforcent d'en atténuer les différences et d'égaliser, aussi bien quMls le peuvent, la répartition du bonheur. Mais tant que ce résultat n'est pas obtenu , elle ordonne aux moins fortunés de ne pas toucher aux droits acquis et de dire avec un accent de pieuse résignation : « Bienheureux les pauvres de gré , parce que le royaume des cieux leur appartient ! Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés î Beau pauperes spirilu ! Benti qui higenf^lyi Enfin, la contagion de l'utopie? Elle en pai'alyse l'action par cette loi de sage défiance qu'elle impose à ses disciples, et qui n'est pas moins destinée à les précaiitionner contre les hérésies sociales que contre les hérésies religieuses : « Prenez garde aux faux prophètes ! Ils viennent à vous sous la peau de brebis, et dans le fond ce sont des loups dévorants : AttemUte (i falsis prophetis ^. »
' Luc, X, 42.
2 Matth., Y, 3, 5.
5 Matth., VU, 15.
Voilà l'Église; voilà l'Évangile, tel qu'elle l'entend. De nos jours, on fait un effroyable abus de ce livre sacré. Il n'est pas une théorie politique, pas un rêve d'économie sociale, si déplorables qu'ils soient, qui ne prétendent s'inspirer de son texte ou de son esprit. En politique, on en fera volontiers le code de l'anarchie ou du des[)0tisme populaire ; en économie sociale, on ne craindra pas d'y chercher la consécration du matérialisme ou de la spoliation. Avec quelques-unes de ses paroles mutilées, à l'aide de certaines interprétations grossières, au moyen de suppositions pour le moins audacieuses, on viendra, en son nom, protester, et contre tous les pouvoirs, et contre tous les droits, et contre toutes les vertus; on ira jusqu'à établir de monstrueux rapprochements, et pour ainsi parler une parenté révoltante, entre le nom sacré de l'Homme-Dieu et des noms flétris par l'histoire : on entendra dire, en termes équivalents au moins, {[ue sur Fart de gouverner Jésus-Christ fut l'aïeul de Robespierre; l'avant-coureur de Babœuf, sur la propriété; le précurseur de Fourier, sur la famille et la morale ! Ah ! que ceux qui parlent ainsi sont criminels, s'ils ne sont pas sincères! qu'ils sont abusés, si leur langage est de bonne foi ! Dans ces systèmes plus ou moins abjects, plus ou moins dévastateurs, qu'ils prétendent justifier par l'Évangile, il peut bien y avoir une donnée, un atome quelconque empruntés au christianisme et que
rÉgl'S^^ avouerait s'ils étaient posés dans d'autres termes ; mais ces emprunts, avec la formule qu'on leur donne, avec l'alliage qu'on y mêle, avec les exagérations par où on les défigure, avec les hideuses conséquences qu'on voudrait en faire sortir, avec le but intime et suprême qu'on se propose d'atteindre, en les agitant, comme un lambeau de pourpre, aux yeux des multitudes; ces emprunts, l'Église ne les reconnaît plus pour évangéliques. Au lieu de les bénir conmie une parcelle de ses révélations divines et salutaires, elle les déteste, soit comme des parodies sacrilèges, soit comme des doctrines mensongères et fatales; et l'horreur que lui inspire ce profane accouplement de l'erreur et de la vérité, de l'enfer et du ciel, du soleil et de la boue, n'est effacée en elle que par le désir de préserver les peuples de sa contagion.
Puissance intelligente , puissance comprenant vivement le mal qui nous dévore et le remède, ou en d'autres termes les doctrines dont nous avons besoin, tel est le premier caractère de l'Église. Elle est encore une puissance courageuse. Tous les pouvoirs ont leurs courtisans, et des courtisans pusillanimes et flatteurs. Il y en a eu pour les tyrans couronnés ; il n'y en a pas moins eu pour les peuples tyrans. L'homme maudit tous les despotismes, et il n'en est pas un qu'il n'encense : celui même devant lequel il est le plus rampant, c'est le pire do tous, je veux dire celui des masses. C'est assez
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qu'elles soient plus aveugles dans leurs entraînements ou plus terribles dans leurs colères, pour qu'on se montre plus empressé, je devrais dire plus lâche, à ménager si ce n'est pas à glorifier leurs passions. Il se rencontre peu d'âmes qui osent en affronter les fureurs pour en réfoi'raer les désordres et en rectifier les instincts : plus les peuples sont égarés ou corrompus, plus aussi ces hommes courageux sont rares, plus les hommes serviles abondent. Et pourtant, que faut-il alors aux nations? Ce qu'il leur faut, ce ne sont pas des louanges, mais des leçons; ce ne sont pas des enchanteurs qui caressent leurs oreilles, ce sont des maîtres qui tonnent sur leurs consciences ; ce sont des Socrate ou des Aristide protestant contre les erreurs ou les vices d'Athènes, au risque de boire la ciguë ou de partir pour l'exil.
Qu'ai-je dit? ce qu'il faut, c'est le courage de l'Église! Dans les égarements et les désordres publics, il y a tout à la fois à reprendre et les séducteurs des peuples et les peuples séduits : la générosité du réformateur doit aller jusqu'à braver les uns et les autres. Et TÉglise le fera: elle ne craint pas plus les docteurs de la licence ou du mensonge qu'elle n'en redoute les prosélytes. Mais c'est un prince qui pervertit la nation , mais c'est un homme d'État ! Et que lui importe? C'est justement parce que la dépravation descend de plus haut qu'elle sera plus énergique à relever ceux qui la
répandent; à une autre Eucloxie, à un nouvel Eutrope, elle ne manquera pas d'opposer un nouveau Chrysostome. Mais c'est un novateur habile! c'est un économiste accrédité ! Et que lui importe encore? Serait-ce la première fois qu'elle poursuivrait de ses observations ou de ses reproches des anarchistes puissants et des chefs d'école redoutables ? Elle a bien flétri Manès et condamné Yaldo. Mais c'est toute une nation, c'est au moins toute une classe sociale à qui vous aurez à faire ! Mais cette nation même est enthousiaste, cette classe sociale est fanatique de ceux qui la fascinent et qui la trompent! Et qu'importe toujours? Elle n'a pas peur des hommes isolés, elle n'a pas peur non plus des hommes réunis : aux premiers elle a dit la vérité, malgré leurs échafauds; elle l'a dite aux seconds, malgré leurs amphithéâtres; et certes, elle n'a rien rabattu de cet antique courage. De nos jours comme dans les premiers temps, elle a donné d'austères leçons aux peuples aussi bien qu'aux puissances; les puissances ont murmuré, et elle n'en a pas eu souci , les peuples frémiraient qu'elle n'en aurait pas plus d'effroi ; elle serait même heureuse qu'ils lui fissent trouver le martyre au bout de ses remontrances : ce serait un triomphe de plus pour elle, et pour eux le commencement du salut. Le dernier cri de son fondateur a ébranlé la nature; c'est le cri de son sang, à elle, qui a régénéré le monde.
C'est peu d'être une puissance intelligente et une puissance courageuse ; TÉglise est une puissance étendue, active et organisée. A une puissance moralisatrice ces trois choses sont nécessaires comme instruments de succès. Il faut l'étendue : c'est-àdire qu'elle doit embrasser autant que possible tout le corps; autrement elle n'en guérirait que quelques membres, tandis que tout le reste demeurerait frappé de gangrène ou de paralysie. Il faut ensuite l'ensemble et l'organisation. Un apostolat sans harmonie serait impuissant, comme une armée sans discipline : l'un et l'autre ne peuvent arriver au triomphe que par la force de l'unité. Il faut enfin l'activité. Chose triste à dire et pourtant réelle! Les peuples courent après l'erreur, et nullement après la vérité. Au moindre appel d'un utopiste ou d'un corrupteur, ils répondent avec une affluence empressée : il n'est pas même besoin qu'il leur fasse signe, pour qu'ils se jettent sur ses traces ; il suffit qu'il paraisse, qu'il expose ses fallacieuses doctrines, pour que ses rêves trouvent dans les masses de puissants et sympathiques échos. S'agit-il au contraire d'un réformateur, sa voix , on n'est pas pressé de l'entendre , si même on ne l'évite ; ses écrits, on n'en tient pas compte, ou bien, si l'on s'en occupe, c'est tout simplement pour s'en indigner ou en sourire. On ne peut ramener les multitudes égarées ou perverties qu'en les obsédant pour ainsi dire de sa présence, de sa parole et de son action.
C'est ce que rÉvangite nous apprend par une parabole aussi profonde de philosophie qu'elle est touchante de charité : celle du Bon pasteur. Il ne se borne pas à jeter des gémissements et des cris après ses brebis errantes : il les cherche à travers les montagnes; il veut les saisir. Quand il a pu les rejoindre, il les serre avec force: il se garde bien de lâcher prise, et pendant qu'il les tient d'une main , de l'autre il se débat contre les animaux farouches qui voudraient les lui disputer et les ravir. Ainsi doit faire quiconque prétend renouveler les peuples : il faut qu'il déploie une vigueur énergique, impétueuse à les suivre dans la perversité de leurs voies; il faut qu'il les prenne par les cheveux, comme autrefois l'ange prit le prophète, pour les arracher, bon gré, mal gré, des abîmes où s'est précipitée leur imprudence; il faut qu'après s'en être emparé, il lutte victorieusement contre les exaltations et les sophismes qui , pareils à des ])étes féroces, tenteraient encore de les ressaisir et d'en faire éternellement leur victime.
Eh bien, Messieurs, les moralistes et philosophes qui prétendent pouvoir se passer de l'Église réunissent-ils ces conditions ? La force du nombre et de l'étendue? Hélas! ils sont si peu, qu'on ne sait où les prendre, à travers cette poussière d'hommes et de noms que fait tourbillonner le souffle agité de notre époque. Ont-ils mieux l'organisation ? Mais précisément , il n'y a pas très-longtemps
encore, un disciple biilhint d'un maître illustre disait avec ingénuité que décidément la philosophie ne [)Ouvail pas remplir, à notre époque, un apostolat efficace; et pourquoi? Parce qu'elle n'a ni unilé doctrinale ni constitution hiérarchique. Enfin, ont-ils l'activité du prosélytisme? Un philosophe compose des ouvrages ; il en remet le manuscrit à un éditeur moyennant stipulations, et puis il attend en paix le dédommagement de ses veilles et le salaire de ses pensés. Voilà le zèle tel que la fausse philosophie le comprend. L'Église en estelle là? Pour le zèle, au contraire, ne sait-on pas qu'il est on elle comme un feu dévorant ? Pour l'unité, ne savons-nous pas qu'elle la porte aussi bien dans son action que dans ses doctrines? Enfin, pour l'étendue de l'organisation? Elle étreint la totalité de notre territoire. Dans toutes nos provinces, elle a jeté des évêques, c'est-à-dire des anges mortels dont la puissance morale est immense, malgré Tattiédissement de la foi. Chaque année, ils parcourent leurs diocèses, et jamais ils ne passent dans un village ou une cité, sans que leur voix y réveille les consciences, sans qu'il s'échappe de leur personne sacrée je ne sais quelle vertu qui régénère les populations accourues pour les entendre. Ce sont avec eux près de quarante mille prêtres; des prêtres debout, sentinelles de Dieu et de la conscience, sur tous les points du pays ; des prêtres qui ne vivent point en dehors de la société, mais se mêlent à
elle comme un levain vivificateur se mêle à la masse de la pâte ; des prêtres dont la voix et l'exemple ne cessent de retentir partout : en bas, en haut: à l'orient, à l'occident; chez le riche, chez le pauvre; la nuit, le jour; à temps, à contre-temps; parfois avec douceur, d'autres fois avec une sainte véhémence, et toujours pour rappeler les maximes de la vertu la plus saine et de la morale la plus conservatrice aux générations qui les entourent; des prêtres dont l'action se combine avec celle d'une foule innombrable d'institutions monastiques, de sociétés charitables, de journaux religieux , de bibliothèques chrétiennes : vastes foyers supplémentaires dont le rayonnement achève de généraliser, en la centuplant, l'influence du sacerdoce, et comme lui fait descendre à grands flots sur les peuples une précieuse chaleur de vie et de moralisation. Jugez quelle puissance!
Certes ! Je conçois qu'Archimède ne put soulever le monde; il lui manquait deux choses: un point d'appui qu'il ne savait où prendre ; un levier qu'il espérait créer, mais qu'il ne possédait pas. A nous, au contraire, rien ne manque pour ramener notre patrie vers le ciel du sein des profondeurs où elle est tombée. Le point d'appui , nous l'avons dans la foi catholique. Le levier, nous l'avons dans l'Église et ses ressources. Ah? laissez-la libre ! elle ne demande pas d'autre privilège. Ne paralysez point T activité qui la dévore et le jeu
de son mécanisme par de jalouses entraves ! Et avec ce dévouement qui l'anime pour la patrie, avec cette multitude de bras et d'auxiliaires dont elle dispose, avec cet ensemble ferme et compacte qui préside à ses mouvements, avec celte immensité qui rend son action présente partout, avec cette assiduité brûlante qu'elle porte au travail , ses filets libérateurs ne tarderont pas d'arracher le monde social aux gouffres où l'ont englouti de funestes doctrines. Il n'a pas fallu tant d'apôtres que cela pour convertir les Gaules ; il n"en faut pas davantage pour régénérer la France.
Enfin , TÉglise est une puissance vénérable et accréditée. A quels titres une puissance moralisatrice quelconque fera-t-elle accepter ses leçons par les peuples? Homme ou société, il faut avant tout qu'elle passe pour sincère. Ainsi des écrivains éminents réfuteront dans des ouvrages péremptoires les utopies de l'époque ; leur dialectique sera de tous points irrésistible; elle étouffera ses adversaires dans ses nœuds comme le serpent de Laocoon étouffait ses victimes. Mais on se dit que Tauteur n'est pas convaincu; c'est un rôle qu'il joue : adieu l'influence de son livre ! Ce n'est qu'une comédie de plus dans le monde. On admire le talent de l'auteur, mais on ne tient aucun compte des sentiments qu'il inspire. Y eùt-il de la franchise, elle ne suffirait pas ; on veut encore de la suite. Vous soutenez aujourd'hui des principes vrais
t^ur Dieu, sur la famille, sur la propriété; à merveille! mais hier vous les avez combattus ou de près ou de loin. Si vous ne les avez pas attaqués en face, vous Tavez fait par des doctrines qui, de conséquences en conséquences rigoureusement déduites, s'en vont jusqu'à les anéantir; c'est assez pour que vos enseignements actuels soient déconsidérés, et par là même inutiles. Ils sont sages et décisifs; n'importe; on n'y croit pas parce que vous avez dit autrefois le contraire; le poids de votre passé neutralise le poids de votre présent, votre nouveau langage n'est pas regardé comme un progrès de raison : c'est tout simplement un acte de versatilité. Comment voulez-vous qu'on ne se moque pas de Sénèque faisant l'éloge de la clémence, quand on sait qu'il a fait aussi l'apologie du parricide? Peut-être a-t-on tort, Messieurs; mais le monde est ainsi fait : on n'écoute avec conBance qu'un homme dont l'esprit est fondu d'un seul jet; qu'un homme dont les idées, comparées les unes avec les autres à toutes les époques, s'enchaînent dans une trame sans disparate ; qu'un homme dont la conscience, quelle que soit la diversité des événements qui l'ont frappée, n'a fait entendre que des notes harmoniques, et s'est tenue constamment à l'unisson d'elle-même. Enfin, avec de l'unité l'on veut encore du désintéressement. Nous le voyons tous les jours. Que de beaux articles sur les misères sociales ! Que de brillants écrits sur les
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moyens à prendre pour régénérer la patrie ! Que d'admirables discours pour révéler aux fils de la génération présente le lourd mais glorieux fardeau des devoirs que leur imposent les temps modernes ! Et tous ces articles, ces écrits, ces discours ne produisent qu'un scintillement sans vestige, ou une explosion sans secousse. Pourquoi? Parce que leurs auteurs à la célébrité du talent joignent une réputation peut-être encore plus accréditée d'égoïsme, et qu'au lieu de passer pour les défenseurs de l'ordre , ils passent pour n'être en définitive que les avocats de leur propre intérêt.
Ahl qu'il en est autrement de l'Église! De la sincérité ? Mais elle meurt pour sa morale comme elle meurt pour ses dogmes; les leçons qu'elle fait aux peuples, elle les soutiendrait en présence du martyre aussi bien que les révélations qu'elle leur expose: c'est bien là, certes, de la conviction. De la suite? Mais voilà deux mille ans que l'Église évangélise les nations. Essayez, si vous le pouvez, de surprendre une contradiction dans ses principes. Un dévouement pur et désintéressé? Mais qui en doute? ce ne sont pas les hommes d'ordre; ils savent parfaitement qu'elle est au suprême degré conservatrice de leurs droits. Ce n'est pas le peuple : il ne peut pas ignorer l'affection qu'elle lui porte; les gages qu'elle lui en donne sont assez éclatants et datent d'assez loin pour qu'il en soit persuadé. Et de fait, quand il en reçoit quelques
leçons, à moins d'y être poussé par des instigations mauvaises, il n'est généralement pas tenté de supposer qu'elle parle pour elle-même; il lui prête des intentions plus hautes et plus désintéressées.
C'est ainsi que l'Église se présente à l'observateur qui l'éludie. Puissance intelligente, elle possède tout à la fois, et la connaissance de nos maux et le secret du remède; puissance courageuse, elle aura la force de dévoiler nos plaies et d'y porter le fer; puissance active et organisée, elle poursuivra les esprits qui fuient la lumière, et les enveloppant du vaste réseau de sa hiérarchie, agissant sur eux avec un ensemble immense de ministère, elle ne manquera pas d'exercer sur leurs disposidons une profonde influence ; puissance accréditée ou tout au moins respectable , elle ne saurait inspirer aucune de ces défiances qui compromettent une cause, en amassant des soupçons sur celui qui s'en constitue le soutien. Il est évident qu'avec de semblables caractères elle doit être une force éminemment moralisatrice, et la plus tutélaire de toutes les sauvegardes contre les dangers qui planent comme une menace lugubre sur le seuil de notre avenir.
On peut juger de ce qu'elle peut faire par ce qu'elle a fait. Il est dans le pays des provinces où sa voix est universellement écoutée, son action générale et profonde. Et qu'est-il arrivé? A l'ombre de
son influence, le bon sens et l'esprit d ordre s'y sont admirablement maintenus : ni les fausses doctrines de notre temps n'y ont pénétré, ni les funestes passions que nous avons vu éclater sur tant d'autres points n'y ont fait explosion ; ces contrées ont été, sous la main de TÉglise, comme les ancres du vaisseau social battu par la tempête. Une expérience analogue s'est faite ailleurs en détail. Au sein même de nos villes les plus égarées et des départements les plus sérieusement atteints par la fièvre du bouleversement et de l'anarchie, l'Église complaitquelques chrétiens pieux jusque dans les classes populaires. Ceux-là ont-ils cédé au branle général? Se sont-ils jetés dans les folies d'idées ou les atrocités d'actions où se sont précipités tant d'autres malheureux, étrangers à l'ascendant tutélaire du principe catholique? Non , Messieurs : leur foi les a protégés contre les délires de l'esprit ; leur conscience et leur respect pour le prêtre les ont protégés contre l'emportement des mauvais instincts : ils sont restés fidèles à leurs devoirs de citoyens, parce qu'ils étaient restés jusque-là fidèles à leurs devoirs de catholiques. Il en sera toujours de même. Qui écoute l'Église n'agitera jamais la société. Quelles conclusions tirer delà? Première conclusion : rse pas déconsidérer l'Église. Grâce à l'une de ces heures d'illumination ou de bonne foi qui suivent toujours les grandes crises sociales , quelques hommes cminenls de notre époque se sont
rapprochés de l'Église, dont ils étaient auparavant plus ou moins éloignés. Ils la regardaient presque comme ennemie de la société, et ils ont reconnu qu'elle en est l'appui principal : ils l'avaient jusquelà traitée avec défiance, et maintenant, non-seulement ils ne s'en effrayent plus, mais ils l'appuieraient volontiers avec chaleur. C'est là, sans doute, un retour qui nous est précieux. Mais il importe que, d'une part, tout ce qu'il y a d'influent et d'éclairé s'y associe, et que, de l'autre, on n'aille pas le neutraliser par des inconséquences. Ainsi , vous voulez que l'Église travaille à sauver le pays, vous reconnaissez qu'elle peut le faire : c'est bien ! mais ne l'abaissez plus désormais aux yeux des masses ! Gardez-vous de nier ses dogmes , et de faire supposer que dans son Symbole elle n'enseigne que des contes et des plaisanteries! Ne tombez plus dans la contradiction de ceux qui, d'un côté, glorifient sa morale comme doctrine, comme abstraction, et qui, d'un autre côté, la traitent de fanatisme, de tartuferie ou de bigotisme dans les personnes qui l'observent, même avec le plus d'intelligence et de sincérité. Cessez en même temps de dénigrer ses ministres. Vous savez comment on les représente dans les romans et les conversations du monde même qui se prétend honnête. Tantôt ce sont des idiots, pendant que de tous les corps publics il est notoire que le clergé est celui qui possède le mieux la science de son
état. Tantôt ce sont des intolérants, tandis que leur intolérance consiste tout simplement à condamner des désordres flagrants et qui portent la perturbation dans l'honneur, la fortune et la vie des individus ou des familles. Tantôt ce sont des hommes d'envahissement; on dirait des cerbères toujours prêts à engloutir toutes les positions et à dévorer toutes les influences, au détiiment de l'ordre public. Comme si nous nous étions jamais plaints du néant où nous a relégués la prudence de notre siècle ! Comme si, dans le cas où nous avons eu quelque prépondérance, nous en avions abusé contre Te pays! Comme si notre unique tort n'avait pas toujours été de prévoir de loin les calamités et les catastrophes publiques, de les signalera l'imprévoyance qui les préparait ou ne voulait pas y croire, de travailler enfin à les prévenir, ou du moins à en réparer les désastres, quand elles avaient éclaté malgré nos cris d'alarmes et nos efforts pour les conjurer ! Non , Messieurs , nous n'avons plus que faire de ces dépréciations et de ces défiances ; dans tous les temps elles furent injustes, pour ne pas dire puériles. Aujourd'hui elles seraient inconséquentes, parce qu'en frappant l'Église de déconsidération , elles lui enlèveraient cette puissance d'action qu'on est généralement heureux de lui voir exercer dans l'intérêt du bien public.
Seconde conclusion. Non-seulement il ne faut pas déconsidérer l'Église, mais il faut l'appuyer
de VOS exemples et de votre action. Oui, de vos exemples : parce que si , en l'honorant par vos paroles, vous ne pratiquez pas ce qu'elle commande, le contre-coup de votre conduite détruira tout l'effet de vos discours ; on n'écoutera pas ce que vous dites, et l'on fera ce que vous faites. Oui, de votre action : elle complétera la nôtre, et au besoin la suppléera, en pénétrant à des profondeurs qui nous échappent, ou parce que nous les ignorons, ou parce qu'on ne veut pas encore nous y recevoir. Vous briserez les barrières , et nous préparerez les voies.
Et toi, ô peuple! toi que tes ennemis et tes flatteurs travaillent également à soulever contre l'Église! garde-toi biendepreler l'oreille à leur langage! L'Église est ici-bas, de toutes les puissances, celle qui t'aime le mieux : c'est elle, lu le sais bien, qui t'a créé, qui t'a tiré de l'esclavage comme d'un autre néant, il y aura bientôt vingt siècles; et depuis cette époque, elle n'a pas cessé d'être ta mère ; elle l'est encore. Quelles que soient les paroles qu'elle t'adresse, sois-en sur, c'est toujours la tendresse la plus ardente et la plus vraie qui l'inspire. Si elle condamne tes désordres, c'est pour empêcher que la servitude de tes passions ne te mène insensiblement à la servitude du despotisme. Si elle réfute des utopies qui t'enchantent, c'est, d'une part, pour t'éviter de déshonorantes injustices; de l'autre, pour l'épargner de douloureux mécomptes.
Enfin , si elle l'engage à bénir les privalions et à te nourrir amoureusement de tes larmes, ah! ce n'est pas qu'elle veuille le voir rivé pom- jamais et sans espoir à l'infortune; elle serait heureuse, au contraire, et mille fois heureuse que l'âge d'or se prît à renaître pour toi. Mais, en l'exhortant à la patience, elle n'a d'autre but que de te faire trouver plus légères par la résignalion-les peines d'ailleurs inévitables que lu endures, et de l'aider à mériter, par les épreuves du temps, ces gloires et ces enivrements de l'immortalité dont elle le donne l'espérance.
Voici des considérations par où, dans quelques villes, s'est ouverte la seconde partie de cette conférence.
« Quel a été le résultat général des doctrines déchaînées depuis soixante ans sur l'Europe ? C'est la dépression, non-seulement du sens catholique, mais du bon sens naturel. 11 n'est pas une question fondamentale sur laquelle on n'ait altéré ses idées, môme les plus élémentaires. Altération du bon sens au sujet de Dieu. Les uns en ont fait un Dieu sans attributs, sans gouvernement, sans action sur le monde; les autres ont poussé l'audace jusqu'à dire : Dieu , c'est le mal. Altération du bon sens à l'égard de la religion. Il en est qui l'ont fait consister dans une impression de l'àme, vaporeuse, insaisissable, fugitive, capricieuse comme la tris-
tesse et la mélancolie : c'est ce qu'on a appelé le sentiment religieux; sentiment avec lequel on ne croit à rien ; sentiment avec lequel on ne pratique rien; sentiment, enfin, qu'on peut justement définir l'hypocrisie de l'athéisme. Dans une autre école on a eu le langage plus franc, plus net, plus logique, et l'on a dit : La religion, c'est l'athéisme. Altération du bon sens au sujet de l'homme. Tantôt on a faussé les droits de son intelligence, en proclamant pour lui , en termes indéfinis c'est-àdire absurdes, la liberté de penser; tantôt on a faussé la notion de sa nature morale, en affirmant qu'il était essentiellement bon , que tous ses instincts étaient légitimes, et que sa corruption venait tout entière du vice des constitutions sociales. Altération du bon sens sur la société même. Ceux-là ont prétendu qu'elle marchait sous l'impulsion d'une force fatale nommée tantôt destin, tantôt progrès humanilaire. Ceux-ci enseignent que son mécanisme, jusqu'à ce jour, ne fut que l'organisation de la tyrannie et de l'injustice, et que, pour être acceptable, il faudrait qu'elle fût jetée dans un moule dont le passé n'eut pas le soupçon, mais dont ils ont le secret. Famille, pouvoir, droit, propriété, sur tous ces points nos aberrations n'ont pas été moins profondes : et c'est une chose humiliante que de voir à quel point , dans un siècle qui se glorifie d'être le siècle des lumières, les philosophes les plus éminents,
les écrivains les plus accrédités, les écoles même les plus vantées, ont perdu la raison. Notre vertige a été tellement désespéré, qu'un grand homme de notre époque, victime et auteur lui-même de bien des erreurs, mais toujours resté en possession d'une admirable justesse d'esprit, a du dire, pour caractériser notre situation : « Le génie de notre temps consisterait à avoir le sens commun. »
a Eh bien ! ce sens commun, TÉglise en a conservé le dépôt intact dans ses doctrines. Ses doctrines à elle, c'est l'Évangile, non pas défiguré par des commentaires stupides et blasphématoires, mais entendu comme l'Esprit-Saint l'a dicté. Et qu'est-ce que rÉvangile ainsi compris? C'est Dieu, c'est Thomme, c'est la religion, c'est la morale, c'est la société, c'est la famille, c'est le droit, c'est l'autorité, ce sont toutes ces choses saintes et inviolables ramenées à leur notion la plus exacte, à leurs conditions les plus vraies, à leurs limites légitimes, aux applications les plus judicieuses et les plus irréprochables.
« Je sais bien qu'on a entendu et interprété l'Évangile autrement. On a fait un effroyable abus de ce livre sacré. »
En certaines occasions, j'ai développé les pensées suivantes :
« Puissance de l'exemple. La chose est manifeste : des exemples collectifs, solennels, présentés par
l'ensemble d'un corps immense, peuvent être infiniment salutaires à un peuple, s'ils sont purs; et précisément l'Église ne cesse de donner au monde le spectacle imposant des vertus et des dispositions opposées à tous ces instincts qui nous rongent comme une plaie, et nous menacent comme un péril. A notre passion pour le rêve et l'utopie il faut des exemples de bon sens. Eh bien, voyez si dans les doctrines et la conduite générale de l'Église vous ne trouverez pas toujours une raison souveraine, une haute et irréprochable sagesse. A notre matérialisme vénal il faut des exemples de spiritualisme et d'incorruptibilité. Et précisément ce spiritualisme vous le trouv"ez dans ces milliers d'àmes virginales, angéliques, que l'Église, malgré les débordements de notre siècle, sait encore faire germer dans le sanctuaire, dans la solitude, et même à travers les fanges du monde. L'incorruptibilité de la conscience ne lui est pas moins connue, pas moins habituelle que la sainteté de la vie : personne n'ignore qu'elle porte ses convictions et le culte du devoir sur des hauteurs où la vénalité n'est pas moins impuissante que la terreur à les atteindre et à les ébranler. A notre égoïsme il faut des exemples d'abnégation. Et que fait l'Église ? Dans ses enseignements elle ne cesse de dire aux fidèles d'oublier ce qui leur est dû, pour ne songer qu'à ce qu'ils doivent, de donner beaucoup et de ne rien exiger. Sa conduite répond à ses conseils, et cha-
que jour on la voit s'immoler sans demande et sans espoir de retour pour des individus ou des peuples qui non -seulement méconnaissent ses droits, mais vont jusqu'à l'outrager de leurs dédains ou de leur barbarie. A l'anéantissement du respect il faut des exemples de vénération pour l'autorité. C'est là justement la vie et la gloire de l'Église : dès que ses chefs spirituels prononcent un mot, imposent un commandement, à l'instant prêtres et tidèles s'inclinent ou s'élancent, comme si la voix qu'ils viennent d'entendre était la voix de Dieu même. Ainsi actions, attitude, langage, tout forme dans l'Église un contraste absolu avec les plaies qui nous dévorent et les entraînements qui nous emportent. Son exemple e'st à la fois une protestation solennelle contre nos écarts et une solennelle indication de la route où nous devrions marcher pour échapper à l'abîme. Et certes, savezvous, Messieurs, que cette imposante leçon, s'échappant de la vie d'un grand corps, ne saurait être un bienfait vulgaire, et bien moins encore un apostolat inutile?»
ftUATRIE.Mi: OBJECTION.