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IMPUISSANCE PARTICULIÈRE DES ORDRES RELIGIEUX

LE QlATnitME DIMANCHE DE l'.\VE>T, 24 DÉCEMBRE 1848.

MONSEIG.NELR ,

Messieurs ,

Après avoir analysé notre état moral, après avoir défini les maux qui travaillent notre présent et les dangers qui menacent notre avenir, nous avons démontré, dans notre dernière conférence, que la société pouvait difficilement se protéger et se guérir par la seule vertu des forces humaines dont elle dispose. Nous avons démontré ensuite que l'Église, plus heureuse, pouvait être pour nous au degré suprême un principe réparateur, une

puissance tulélaire , à la seule condition qu'on lui laissât respectueusement la liberté d'agir. Je viens aujourd'hui fortifier ces conclusions par un sujet que je vous ai fait pressentir : c'est l'influence des ordres religieux.

Le côté pittoresque du monastère est senti assez bien par les imaginations de l'époque. Ce cloître, jeté sur des rochers sauvages ou caché dans des bois profonds, comme le temple du génie des solitudes, ces corridors environnant de mystère et de silence les tombes d'un cimetière, comme une guirlande de pavots entourant un cercueil, cette cloche des matines qui mêle ses accents, dans la nuit, au fracas de l'avalanche et à la voix des orages, tout cela forme un encadrement magique aux scènes romanesques, et chaque jour des écrivains le traduisent avec autant de justesse que de solennité. Mais si la poésie matérielle de ces saintes retraites est appréciée, on en rabaisse la grandeur morale. Le théâtre est sublime; mais on n'y place que des héros amoindris et plus d'une fois calomniés. Sous ces pieux arceaux on ne devrait faire apparaître que des anges, et le plus souvent on n'y voit errer que des ombres , quand ce ne sont pas des chimères.

Cette injustice n'est pas seulement propre aux romanciers; bien des hommes sérieux la partagent. Et comme on méconnaît la dignité des institutions monastiques, on en méconnaît aussi Tu-

lilité. Il est tels honnêtes citoyens dont tous les sacrifices pour le pays se bornent à bien vivre de leurs rentes; il est des femmes frivoles dont la journée se partage entre quelques soins donnés avec dégoût à leur famille, et puis des lectures légères et la fréquentation des bals et de l'Opéra ; il est des publicistes à qui nous ne devons d'autres bienfaits que celui d'ouvrages remplis de paradoxes éblouissants ou de principes douteux ; il est des dramaturges ou des conteurs dont les compositions sont le fléau des âmes pures; il est, enfin, une foule d'esprits insignifiants ou funestes qui pourtant croient rendre plus de services à l'humanité que toutes les congrégations religieuses ensemble. A les entendre, tous ces ordres sacrés pourraient être supprimés sans malheur. Ce serait tout simplement détruire une de ces plantes parasites qui se bornent à dévorer la substance de l'arbre qui les nourrit, et ne peuvent servir même à faire un peu de feu pour le pâtre qui grelotte aux bords delà forêt. Erreurs profondes ! méprises que je viens m'efforcer de combattre, en disant, contradictoirement aux préjugés de notre époque, d'un côté, ce que les institutions religieuses ne sont pas, de l'autre, ce qu'elles sont et peuvent être dans l'intérêt de notre société.

En venant vous signaler ce que les ordres religieux ne sont pas, je n'ai pas besoin de dire qu'ils

ne sont nullement le type , le modèle de telles communautés nouvelles dont certains réformateurs voudraient doter le monde. On l'a bien prétendu ; mais il n'est personne qui n'ait senti la différence. Quel rapport entre ces communautés où ne doivent s'épanouir que des vies angéliques, et ces autres communautés qui ne se borneront pas à méconnaître la virginité chrétienne, mais d'où l'ombre même la plus grossière de la famille sera proscrite, et où ne devra régner qu'un pèle-môle analogue à celui des brûles dans les forêts? Quel rapport entre ces communautés religieuses où le travail est toujours grave comme une pénitence, saint comme une vertu, et ces autres communautés où le travail ne doit être qu'une fête perpétuelle, menée pastoralement au bruit de la flûte et du tambourin? Quel rapport entre ces communautés religieuses où la fraternité consiste à ce que chacun s'immole au bonheur de tous, et ces autres communautés où elle consiste à papillonner dans une orbite d'attractions passionnelles? Quel rapport entre ces communautés religieuses où l'obéissance est un acte spontané de la conscience se soumettant à une autorité douce et sainte, et ces autres communautés où l'obéissance ne sera que la servitude d'un Bédouin, marchant sous le fouet d'un pacha couronné sous le nom d'Étal ou de capacité? Quel rapport, enfin, entre ces communautés religieuses où l'on n'a d'autre

préoccupation que de bénir Dieu, réprimer ses penchants, se dévouer à Thumanité, et ces autres communautés où en fait de temple on n'aura plus que le théâtre, où en fait de penchants on pourra suivre tous ses instincts devenus légitimes, où en fait de dévouement on ne connaîtra d'autre sacriiice que celui de manger la pitance officielle, et de dormir ensuite paisiblement, sous la douce chaleur du soleil des mondes harmoniens? Cherchez les ressemblances?

Je laisse de côté toutes ces folies, pour m'attacher à des insinuations plus graves.

Voici l'aspect sous lequel on présente parfois la vie religieuse quand on n'en puise pas dans la foi le véritable secret. Résultat de malheurs subis ou de passions frustrées, la douleur, dit-on, frappe parfois de vertige même les tètes les plus fortes et les jugements les plus sains. On s'arrête à considérer les souffrances dont la vie est saturée ; on ne voit plus les jouissances qui leur servent de contre-poids; une extrémité transitoire se transforme en épreuve permanente. Cette mobilité du monde et de l'existence, où tout change et passe, le plaisir comme la peine, la peine comme le plaisir, disparaît, et prend un caractère d'accablante fixité, devant le sentiment plus ou moins profond des tortures dont on est le témoin et la victime, et dans le sombre transport qu'on éprouve, flottant entre le désespoir et l'instinct de sa conservation, ou se

demande si l'on ne doit pas renoncer violemment à des jours qui n'amènent que le deuil et à une terre qui ne promet que des larmes. A cette formidable question le paganisme fait une réponse de mort. Inspiré par lui, Gaton se déchire les entrailles, parce qu'il regarde la fortune du César comme devant être éternelle, et qu'il ne croit plus à la liberté.

Le christianisme agit autrement. Il saisit au passage ces désespérés qui pensaient à se détruire, et les entraîne au fond d'un désert, loin de cette société dont le spectacle leur pèse et dont les calamités les désolent. Par le calme de la solitude il apaise la fièvre qui les agite ; il leur fait user dans des privations plus ou moins légères, plus ou moins rigoureuses, ou dans les actes de la bienfaisance, cette vie qu'ils étaient sur le point de s'arracher avec le fer, ces cœurs que le découragement, si ce n'est les passions, menaçait d'étouffer; il les décide et leur apprend à se préserver d'une brusque suffocation, pour s'éteindre lentement d'une part dans le retranchement des affections même légitimes, de l'autre dans les sublimes mais monotones effusions de la prière. Ainsi une mort remplaçant une autre mort, un suicide innocent substitué à un suicide criminel, voilà le fond de la vie monastique. Il n'y a pas d'autre différence de Caton à saint François d'Assise.

Tel est le langage, Messieurs, je ne dis pas seu-

lement de quelques romanciers frivoles, mais de plus d'un grave publiciste; telle est l'explication qu'ils nous donnent de la vie religieuse. Et je me hâte d'en convenir, il y a dans leurs paroles un certain fond de vérité. Oui, Messieurs, quand des âmes se rencontrent qui, après avoir fait trop tôt le tour du monde et de l'existence, en arrivent à trouver le premier détestable et la seconde odieuse ; quand il n'est plus ni position, ni plaisir, ni espérance, ni illusion qui, au lieu d'être un point d'appui où elles se reposent, ne soit un glaive qui les perce ; quand, au milieu de ce désenchantement général et des lugubres pensées qu'il enfante, aucun refuge ne leur est offert contre elles-mêmes, ni par leur raison, qui justement excite leurs orages, ni par les doctrines humaines qui ne font que multiplier leurs tourments, ni par l'amitié qui les trahit et les délaisse; quand, pour se soustraire à ce martyre sans compensation comme sans issue, elles ne voient d'autre instrument que le poignard et d'autre abri que la tombe, alors le christianisme se présente avec le monastère, et se charge de les consoler. Il s'empare, mais pour la transformer, de la haine qu'elles ont conçue pour le siècle; d'un dégoût de dépit ou de satiété, il en fait un dégoût de foi, et cette épuration de leur antipathie pour la société est déjà un premier soulagement à leur désespoir. Il y ajoute un autre adoucissement en changeant leurs vues sur les traverses de la vie.

Elles en gémissaient comme d'un fardeau sans but et sans onction, il leur enseigne à les bénir comme une épreuve providentielle et féconde. Il appelle les gloires de l'avenir à embellir les angoisses du présent. Et si, malgré les charmes des horizons immortels qu'il leur entr'ouvre, le voyage leur est encore pénible, si le poids du temps leur est lourd à porter, il leur donne la charité pour compléter l'œuvre de l'espérance. Des frères sont là pour les aider à suivre leur course et à ne pas succomber sous la pression de l'abattement et de la peine. Ainsi non-seulement leur bras est désarmé, mais leur cœur est remis à flot ; elles ne songent plus à se tuer pour échapper à l'inexorable ennui, elles ne songent qu'à se préparer par les joies de la vertu aux joies de l'éternité. Voilà le cloître. Et certes, à ne se placer même qu'à ce point de vue, quelle institution sublime ! Ne fiit-il destiné qu'à recueillir ces âmes flétries, ces imaginations malades, ces existences impatientes de se briser, n'eùtil pour objet et pour bienfait que d'éteindre dans quelques têtes le sinistre dessein de s'associer au tragique trépas de Brutus ou de Caton, ne dût-on voir dans ce port que des naufragés du bonheur, nous ne devrions pas seulement remercier le christianisme de l'avoir creusé, nous devrions chercher à l'élargir. Jamais ce genre d'asile n'eut plus d'àpropos qu'à notre époque, parce que jamais on ne vit plus de projets de suicide éclore du scepticisme

des croyances, des revers de la fortune, de remportement des passions , des mécomptes ou des catastrophes de la politique.

Il y a donc un fond d'exactitude à dire que la vie monastique est de temps à autre un refuge contre le désespoir, une sorte de sanctuaire où l'homme, prêt à en finir avec son être, s'en va, je ne dis pas se rattacher à l'existence, mais se résigner à l'existence, et placer sous la sauvegarde de l'espérance et d'une pénitence tutélaire un corps que menaçait l'asphyxie ou le poison.

Mais im premier tort de ceux qui proclament cette destination du monastère, c'est de l'indiquer avec des expressions fausses et propres à jeter sur le bienfait qu'elles signalent un vernis odieux, ou tout au moins attristant. On parle de suicide; suicide innocent, je le veux, mais enfin suicide. Et quel langage! Oîi eu est l'homme désespéré quand l'Église le prend pour le précipiter au cloître? Il est anéanti; son cœur n'a plus ni sentiments ni vibrations ; une seule pensée absorbe son intelligence paralysée pour tout le reste, la pensée d'attenter à ses jours. Son activité physique refuse de s'exercer dans un milieu social; il renonce à toute carrière de dévouement ou d'affaires ; il s'isole et demeure en quelque façon les bras enchaînés au sein de sa mélancolie et de ses lugubres projets ; on peut dire qu'il est mort, et mort doublement, pour les autres et pour lui-même. A peine,

au contraire, est-il dans la solitude, le voilà qui renaît. Son cœur retrouve graduellement ses pulsations presque éteintes. Dégagée de la préoccupation fixe et noire qui l'obsédait, son intelligence rentre en possession de son antique liberté. Ses mains, qui ne voulaient plus faire autre chose que se retourner contre lui-même, abdiquent cette intention criminelle, et brisant l'instrument homicide dont elles s'étaient armées, l'échangent contre la bêche du trappiste ou la plume du bénédictin. Trouvez-vous là, Messieurs, substitution d'un suicide à un autre suicide? N'est-ce pas plutôt l'homme ressaisissant la plénitude de son être au moment où il allait en perdre jusqu'aux derniers débris? N'est-ce pas pour lui la résurrection succédant à un trépas déjà commencé et qui peut-être deux heures plus tard devenait absolu?

Et ces mortifications qui tuent les sens, me direz-vous ! et cet anéantissement de passions qui tue le cœur! tout cela ne peut-il pas s'appeler un suicide? Non, Messieurs. Qu'un jeune homme, je le suppose, use son tempérament et précipite sa vie par l'excès de l'étude; que Bichat, par exemple, dans l'intérêt de son instruction, s'enferme des mois entiers avec des cadavres, comme d'autres s'enfermeraient avec des livres; que pour surprendre les secrets de la mort il ne craigne pas d'aspirer les miasmes homicides de ces chairs décomposées, qu'il puise dans ce contact le germe d'une mala-

die qui Tenlève prématurément à l'art médical et à la patrie, comment appellerez-vous cette curiosité tout à la fois meurtrière et courageuse? Vous ne la désignerez jamais sous le nom de suicide, dussiez-vous ajouter le mot divin; vous lui donnerez toute la dignité d'une immolation ; vous direz : C'est un holocauste à la science. Et moi aussi, quand un homme, de mondain désespéré qu'il était, se fait religieux mortifié; quand il s'épuise au désert pour Dieu, comme d'autres s'épuisent dans un amphithéâtre pour la physiologie; quand je le vois macérer et démolir une chair rebelle, afin de se donner ou de se maintenir une conscience plus pure, je rougirais de qualifier sa conduite par des termes empruntés à la langue de la faiblesse; j'emprunte sa définition à la langue de la générosité. Je ne l'appelle pas le suicide de la pénitence, je l'appelle l'héroïsme de la vertu, le martyre de la sanctification.

Et puis, qu'on le sache bien, ces mortifications ne sont pas aussi indiscrètes qu'on le suppose ; l'obéissance les modère, et dans les limites où elles sont renfermées généralement elles ne tuent pas, elles élèvent. Leur effet est de contraindre la vie à se refouler du dehors au dedans. Ce qu'elles prennent à la santé du corps, elles l'ajoutent à la santé de l'àme. Elles aident celui qui n'était tout à l'heure que Ihomme de l'abattement et du désespoir à devenir l'homme du courage et de la vertu.

Ce n'est point une destruction de l'existence, c'est un déplacement et une concentration de forces.

Il en est de même pour l'assujettissement des passions intimes. On a tort de supposer qu'il éteint toutes les affections, même les saintes affections de la nature. Il les subordonne, il les modère, il les régularise; mais il ne les anéantit pas. Bien loin de les détruire, je dirais plutôt qu'il les protège et les alimente. A son ombre se forment les amitiés les plus vraies, les plus profondes, les plus durables que connaisse la terre. A son ombre l'amour de la famille, nourri de l'amour qu'on a pour Dieu comme d'une sève toute-puissante, se maintient mille fois plus réel, plus tendre et plus impérissable que dans le monde. Nulle part nous ne rencontrons des cœurs d'enfants plus affectueux, plus reconnaissants, plus dévoués que dans les monastères.

Et sur quoi frappe donc l'assujettissement des passions? Par lui le désespéré ne fait que se débarrasser des penchants et des chagrins qui le rendaient à charge à lui-même, et menaçaient de le jeter brusquement au tombeau. Par lui, les sentiments désordonnés et les tristesses excessives étant arrachés de l'âme, la sensibilité qu'ils avaient glacée se réveille avec toute sa fraîcheur et son onction primitives. Par lui enfin cette sensibilité rajeunie, demeurant constamment pure de toutes ces affections coupables, de tous ces entraînements illégitimes qui dessè-

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client, conserve jusqu'au trépas une sève de tendresse qui, bien loin de tarir, se renouvelle et se multiplie par les épanchements mêmes qui la font déborder. Voilà le fruit véritable des austérités extérieures et des sacrifices intérieurs que s'impose le frénétique devenu religieux. Il prend sur la vigueur organique, je l'avoue; mais c'est pour accroître sa vigueur morale; il retranche quelques instincts mauvais ou subalternes, mais c'est pour faire refluer et courir dans des instincts meilleurs le suc qu'ils absorbaient; il amoncelle des ruines en lui-même; mais ce sont des ruines qui épurent et vivifient sa conscience. Elles ressemblent à ces branches mortes et à ces feuilles flétries dont la chute d'une part dégage la tige qui s'en dépouille, et de l'autre forme à la racine de l'arbre un détritus qui la féconde. Certes, je ne vois rien là qui ait l'ombre d'analogie avec le suicide; je ne vois qu'une transfiguration.

C'est donc un abus de langage que de nommer la vie monastique un suicide. On a beau dire que ce suicide est innocent, cette épithète ne rachète point le vice de la métaphore; métaphore dont l'effet, malgré tous les correctifs, sera toujours de dénaturer plus ou moins la véritable couleur des religieux; métaphore dont le tort est de leur supposer je ne sais quel fond de mélancolie, de dégoût, de marasme et de pusillanimité qui n'entre cependant pour rien dans la trame générale de

leur existence intime; métaphore enfin qui n'est pas seulement une mauvaise figure de rhétorique, mais qui tient encore du travestissement, j'ai presque dit du blasphème.

A la fausseté, ou tout au moins à l'impropriété du langage s'ajoute l'injustice de la généralisation. Si Ton se bornait à dire que de temps en temps, et par exception, le cloître sert d'asile à des âmes qui, dans le monde, se sont avancées jusqu'au bord du suicide, on pourrait avoir raison. Mais ce n'est pas ce qu'on fait. On dit en termes indéfinis que le cloître a tout simplement pour but de réconcilier avec la vie ceux qui en seraient dégoûtés, et que, par une loi presque invariable de recrutement, il n'admet dans son sein que des victimes échappées à leurs propres fureurs. Peut-être ne le pense-t-on pas, et alors quelle indignité que de le faire entendre en dépit de ses convictions! Et si on le pense, quelle erreur ! Voyez dans le passé. C'est au seuil d'une jeunesse couronnée de fortune et d'espérance que Benoît va suspendre aux flancs du mont Cassin le berceau de cet ordre sublime qui donnera plus tard au monde Galmet et Mabillon. Quand Bruno monte disputer aux aigles de la Chartreuse la possession de leurs rochers, ce n'est pas une existence désenchantée, mais une gloire éclatante et un rayonnant avenir qu'il court ensevelir dans les gorges et les forêts de ces monts solitaires. Pour s'attacher à l'immortel institut de

Saint-Dominique, Thomas cUAquin n'a pas simplement à faire le sacrifice d'un monde sans attraits ou d'un foyer sans douceurs; il faut qu'il triomphe des pièges les plus délicats et des séductions les plus enivrantes, soit du côté du siècle, soit au château de sa famille. Et Bernard, et de Rancé, ne savons-nous pas qu'ils se sont enfuis, l'un à Clairvaux, l'autre à la Trappe, avant que le soleil se fût couché sur leurs joies, et que les mécomptes, les délaissements, les dépits ou la satiété leur eussent fait un besoin de s'enfoncer au désert? On a vu, je l'avoue, permettez à ces noms de passer sur mes lèvres, des Héloïse et des La Vallière emporter au fond d'une cellule les restes d'un cœur flétri par je ne sais quels souffles profanes qui en avaient dérobé les premiers parfums ; mais on a vu aussi des Claire et des Thérèse vouer à Dieu d'autres cœurs, dont nul orage et nul malheur n'avaient encore fane la tendresse, ni dépouillé la vie de ce mirage qui la colore toujours au printemps d'une àme virginale.

Voilà l'histoire du cloître dans tous les siècles; en voilà encore l'histoire à notre époque. S'il vous était donné de voir de près ces anges mortels qui peuplent les solitudes, ou exercent dans nos hôpitaux et nos écoles le double ministère de l'enseignement et de la bienfaisance, qu'y trouveriezvous? Vous y trouveriez de jeunes cœurs qui, en se consacrant à cette âpre et sainte carrière, ont

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sacrifié des illusions que rien n'avait encore démenties, des agréments que le monde adorait, des chances et des perspectives où ne se jouait pour eux qu'une lumière sans mélange. Vous y trouveriez des hommes entrés au monastère dans la plénitude de la virilité. Ceux-là n'ont pas seulement abandonné des rêves poétiques, des probabilités éblouissantes; ils ont quitté librement et par choix des jouissances déjà réelles, des positions acquises, une gloire assurée. Les premiers ont fui le siècle sans l'avoir essayé ; les seconds , après en avoir goûté les avantages ; les uns et les autres, avant d'en avoir essuyé les rebuts et subi les retours; tous par un esprit de foi qui leur en a fait découvrir et mépriser le néant, avant que l'expérience le leur eût révélé; tous par un fond de prudence chrétienne qui les a décidés à rompre avec des situations où trop de bonheur risquait de devenir un péril, et de leur faire négliger, dans les délices du temps, la conquête des biens éternels; tous, enfin, par un principe de générosité surhumaine qui les a poussés à se dépouiller de toutes les félicités terrestres, pour se procurer en échange le sublime plaisir ou de contempler Dieu, ou de se dévouer, de s'immoler, de se martyriser pour leurs frères.

Telle est la racine, tel est le motif générateur de la plupart des vocations religieuses. Je suis sûr. Messieurs, que vous me donnez raison au dedans

de vous-mêmes, les uns par le souvenir d'une tille, d'une sœur, d'une parente quelconque, les autres par celui d'un frère, d'un ami que vous avez vu partir pour le désert avec un cœur sans blessure et un passé sans tempête. Et quand par extraordinaire vous n'appuieriez point ici mes paroles par des exemples personnels, par des traits de famille, le fait que nous alléguons n'en resterait pas moins incontestable. Oui, c'est seulement par intervalles et en très-petit nombre que le toit monastique est appelé à recueillir sous son abri des âmes échouées aux écueils de la vie. Oui, ces pauvres religieuses qui se glissent là-bas dans la rue, comme les anges de la modestie et du silence, ces humbles filles au costumé étrange, au voile grossier et sombre, elles dont sourit peutêtre la vanité du sang ou celle de la mondanité, ces humbles filles cachent très-souvent sous leur manteau gris ou noir le trésor d'un nom radieux et d'une existence magnifique, immolés avant tout naufrage aux gloires obscures et aux laborieuses satisfactions de la charité. Oui, telle est encore la puissance du catholicisme, que pour former ces institutions claustrales, qui sont comme sa couronne d'honneur, il n'en est pas réduit à n'avoir que des diamants ternis par les passions, brisés par le désespoir et rejetés par le monde; il sait encore s'approprier, au moment de leur plus vif éclat, les pierres les plus riches, les perles les plus

— 14-2 — brillantes de l'humanité pour les attacher à son diadème. Et quand, pubiiciste ou romancier, on suppose le contraire, malgré toutes les formules de respect et d'éloges dont on entoure ses insinuations, on ne peut échapper à cette odieuse alternative : ou bien l'on calomnie ce que l'on connaît, ou l'on blasphème ce que l'on ignore.

Nous avons dit ce que les institutions religieuses ne sont pas; il faut dire maintenant ce qu'elles peuvent être pour le bien de la patrie, et prouver qu'elles doivent être infiniment chères au savant, à l'économiste et au philanthrope, au moraliste et à l'homme d'État.

Je m'adresse d'abord au savant, et je lui dis : Il importe souverainement aux peuples que la science dont ils sont en possession soit pure et profonde : si elle n'est pas pure, elle les corrompt et les perd; si elle n'est pas profonde, elle n'est plus qu'une insignifiante et puérile auréole sur la tête des nations. Un fait maintenant est certain, c'est que la science n'a point parmi nous ce double caractère. Au lieu d'être exacte et impartiale, elle est systématique, passionnée et fausse ; on a dit avec raison qu'elle n'est depuis soixanteans, par sesintentions, qu'une immense conspiration contre la vérité. D'autre part, elle n'a pas plus de gravité que de conscience; elle est assez générale, si \ ous le voulez, mais elle est encore plus superficielle. Ou ne la puise pas avec ampleur aux grandes sources, on la puise

dans des résumés universels; et, comme l'a dit un écrivain profond de notre époque, le siècle des abrégés encyclopédiques est aussi le siècle des hommes médiocres et des petits ouvrages. On est pressé de pouvoir un peu parler et écrire de tout ou de quelque chose ; mais Ton ne creuse rien ; on ne compose aucun écrit important et monumental sur rien : on n'a pour cela ni assez de sérieux, ni assez de désintéressement , ni assez de patience. Voilà où nous en sommes : les demi-savants et les productions légères surabondent aujourd'hui ; mais où sont les savants de premier ordre et les œuvres de longue haleine ? Les œuvres de longue haleine, elles se sont réfugiées dans les romans. Nous en avons de huit volumes, de dix volumes, de douze volumes au besoin. N'est-ce pas énorme? Oui, comme papier sans doute; mais comme idée, comme doctrine, comme moralité, comme leçon, qu'en devons-nous dire ? N'est-ce pas le cas de finir avec la tragédie par un douloureux hélas !

Hé bien! voulez- vous restaurer la vraie science? Cette science de première main, infatigable de travail, inépuisable de longanimité dans ses recherches, cette science illimitée dans son étendue, colossale dans les édifices élevés de sa main, sévère et judicieuse dans sa critique, logique, certaine, équitable dans ses conclusions, cette science eu un mot telle que nos aïeux la comprirent; tenez-vous à ce qu'elle renaisse de ses cendres et nous cou-

vre encore de sa gloire? Ah! laissez, laissez reparaître et se multiplier les corporations religieuses. Faites sortir de leurs décombres Saint-Maur, Saint- Hydulphe, l'Oratoire, et nous verrons, à Tombre de ces studieuses retraites, éclore une seconde fois des Montfaucon, des Bouquet, des Thomassin, ces géants du savoir, devant qui nous ne sommes que des atomes. Une seconde fois, nous verrons ces ouvriers merveilleux de rintelligencc;, maîtres de tout leur temps grâce à l'indépendance d'un célibat angélique, doués de ressources et d'auxiliaires par la corporation dont ils feront partie, éditer quelqu'un de ces recueils immenses , quelquesunes de ces annales gigantesques, destinés à dominer une époque d'aussi haut que les pyramides des Pharaons dominent le désert. Une seconde fois, pour nous consoler de tant de plumes hâtives, de tant d'auteurs impatients de renommée, de tant d'écrivains qui spéculent sur les préjugés et les capricieux enthousiasmes du présent, et se moquent de l'avenir et de la vérité, nous verrons des hommes écrire non point avec l'aveugle rapidité de l'ambition , mais avec l'austère lenteur de la conscience j non pour improviser un piédestal à leur nom, mais pour laisser un monument à l'humanité; non point avec cette vanité fiévreuse qui tourmente et presse la gloire, mais avec ce calme désintéressé qui l'attend, et faisait dire à Kepler en parlant de lui-même : « Je n'ai pas du tout be-

« soin d'être sitôt admiré. Dieu n'est-il pas resté « cinq jours, c'est-à-dire cinq mille ans, avant de « créer un être intelligent qui pût contemp'er et tf admirer le monde? Je ne veux pas être plus « pressé que Dieu. »

C'est là, du reste, le côté le moins important des instituts religieux. Vous êtes peut-être économiste? A vous alors je dirai : Fils d'une époque de transition, ou plutôt de transformation, vous vous occupez des améliorations par lesquelles on pourrait adoucir les maux et développer le bien-être de notre société. Les classes pauvres et souffrantes surtout vous intéressent. Imaginer, fonder, faire fleurir des institutions qui pourraient, en sauvant leur dignité, alléger leur misère, voilà l'objet le plus assidu de vos vœux, voilà aussi la préoccupation la plus habituelle de votre intelligence. Et certes, rien n'est plus louable que ce désir ; rien de plus opportun ni de plus respectable que les efforts qu'il vous inspire, parce que nous sommes loin d'avoir atteint la plus haute perfection possible dans la répartition générale du bonheur.

IMais en même temps, laissez-moi le proclamer, avec la tâche que vous vous êtes prescrite, avec le but que poursuit la générosité de vos intentions et de votre travail , vous devez encourager avec ardeur et protéger avec amour les congrégations religieuses. Pour quelques-unes de vos fondations, il vous faudra des auxiliaires, des instruments, et

OÙ en trouverez-vous de plus complets et de plus heureux que des frères ou des sœurs ? Le passé nous l'apprend. Mille fois, par un système d'impiété tracassière ou d'ombrageux despotisme, on a voulu leur substituer des mercenaires, et jamais on n'a pu les faire oublier. On n'a gagné que deux choses à leur départ : de hautes garanties de moins, de l'incurie et souvent du gaspillage de plus. Conscience, ordre, vigilance, économie, solHcitude, ascendant moral , ils possèdent tous ces avantages à un degré d'incontestable prééminence. Par là ils font plus que personne, d'un côté, la richesse et la régularité des établissements qu'ils desservent , de l'autre, le bonheur et la réforme des infortunés dont ils s'occupent. On dirait que le ciel leur donne dans une mesure à part Tintelligence des œuvres et l'empire des cœurs. C'est là un phénomène que constatent tous les rapports et toutes les statistiques composés par des hommes d'expérience et de bonne foi. C'est là ce que démontre avec une irréfutable évidence le parallèle entre les institutions administrées par des corporations religieuses et les institutions où elles ne furent jamais ou qui les ont proscrites. Je vous délie par exemple de trouver, dans toute TAngleterre et dans toute la Prusse protestantes, un seul hôpital où les soins distribués par des mains séculières vaillent , comme économie et comme influence, ceux que dispensent ailleurs les filles de Saint-Vincent de Paul ou de Saint- Augustin.

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Auxiliaires de l'économiste, les instituts religieux en peuvent être aussi le supplément. Vous aurez beau créer, Messieurs, vous ne pourrez ni suffire à tout ni tout faire à la fois ; il faudra nécessairement que vous en passiez par bien des lacunes et bien des ajournements. Et voilà précisément la place des ordres monastiques. Ce que vous n'apercevez pas, ce que vous ne pouvez pas, ce que vous laissez au temps, ils en feront leur part. Ils ont par excellence, et avec le plus parfait à-propos, le don de deviner et d'introduire dans la chaîne des établissements publics les anneaux qui lui manquent. C'est là le fond de leur histoire entière. Toutes les fois que de vastes et douloureuses plaies se sont abattues sur le monde, à défaut des économistes et des philanthropes du temps, ils ont été là pour y porter remède : ou bien ils sont nés pour les guérir; ou bien, s'ils existaient, ils ont inauguré, dans ce but, quelque invention nouvelle et salutaire. Telles ont été l'origine et la gloire de l'ordre fondé par saint Félix de Valois pour le rachat des captifs; de celui de Fontevrault, institué par Robert d'Arbrissel pour ouvrir un asile à la vertu naufragée ; de celui de Saint-Jean de Dieu , établi , par le bienheureux qui lui a donné son nom , pour être comme un supplément d'intelligence pour les infortunés à qui la nature ou de déplorables secousses ont refusé ou ravi l'inestimable trésor de la raison. Ce qui s'est fait alors se fait encore au-

jouid'liLii. Dès qu'on pose le doigt sur un clavier sonore et bien construit, il en part une note plus ou moins mélodieuse; de même, dès qu'une misère profonde, dès qu'une souffrance publique échappe à l'œil ou aux ressources de l'assistance humaine et vient frapper le sol monastique, de ce sol toujours fécond, toujours inépuisable, il sort une œuvre correspondante à la douleur qui l'a louché. Partout, en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, le môme prodige se manifeste. Et ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est que ces corporations, qui germent avec une si admirable opportunité, semblent pouvoir se passer du temps, cette puissance formidable avec laquelle toutes les autres puissances doivent pourtant compter. En un clin d'œil , elles réunissent, pour la bienfaisance, des ressources que les collecteurs d'impôts, avec des gendarmes et des garnisaires, mettraient des mois entiers à recueillir pour le trésor ; instantanément, en quelques minutes, en quelques heures, elles jetteront les bases et les bases impérissables d'un monument que tous les économistes rassemblés auraient peine à édifier dans un siècle. N'estce pas ainsi qu'un seul discours de saint Vincent de Paul a créé pour sept mille indigents l'hospice colossal de la Salpétrière? Il est évident, après cela, Messieurs, que, dans ce travail de progrès et de rénovation qui nous absorbe, nous devons prudemment appeler ces institutions à notre aide. Les

vides que nous laisserons involontairement dans nos améliorations, elles se chargeront de les combler; les impossibilités qui nous arrêteront, elles risqueront de les vaincre. Si nous apportons des retards à réaliser nos plans et les espérances du malheur, elles abrégeront à la société par leurs propres bienfaits les longueurs de l'attente; elles seront là comme ces palmiers d'Assyrie à l'ombre desquels les caravanes de l'Orient se délassaient du soleil et reprenaient courage, avant d'arriver aux jardins enchantés de Babylone.

Il y a plus : les mêmes congrégations qui peuvent servir de supplément aux œuvres des économistes et des réformateurs, peuvent aussi leur offrir de précieuses inspirations. Voici par exemple que nous nous occupons vivement d'agriculture à développer, d'associations à fonder. Eh bien ! croyez-vous, Messieurs, que des religieux ne pourraient pas nous fournir d'utiles renseignements, d'intelligents conseils sur les associations, les bases, les règlements, les précautions par lesquelles on pourrait les rendre fructueuses et durables? Croyezvous également que les trappistes n'auraient rien à nous indiquer sur l'agriculture, sur les fondations et les procédés que nous aurions à mettre en œuvre pour lui donner de l'essor, et rendre ses progrès parmi nous faciles et populaires? En général , les congrégations religieuses s'abstiennent de deux choses, le fracas et les essais téméraires :

d'une part, elles se taisent; de l'autre, elles n'emploient que des moyens simples, positifs, éprouvés, et dans leur modestie prudente, mais éclairée, elles réussissent. Tandis que d'autres avec beaucoup de bruit et d'énormes dépenses n'ont rien obtenu pour eux , ni rien fait pour le bien public , elles, avec leurs humbles traditions et leur silence, elles ont réalisé des travaux qui pour elles d'abord ont été un succès, et pour d'autres tantôt un encouragement, tantôt une leçon, et toujours un bienfait. Ainsi, qui l'ignore? il est en France des phalanstères qui ont échoué; leur berceau n'a été qu^une tombe où s'est englouti un argent énorme, d'où nulle vertu n'est sortie; et maintenant sur les mêmes lieux qui les ont vus périr, des colonies pénitentiaires se sont installées sous la direction de quelques modestes frères. Leurs débuts sont moins retentissants que ceux de leurs prédécesseurs; mais ils sont plus heureux : les établissements, sous leurs nouveaux maîtres, marchent avec avantage pour ceux qui les habitent, et d'un autre côté répandent un rayonnement précieux d'émulation, de lumière et de développement sur le cercle qui les entoure.

De même donc que les économistes pourraient trouver dans les congrégations religieuses des instruments habiles pour exécuter leurs plans, des suj)p]émenls avantageux pour remplir les lacunes de leurs créations, ils pourraient aussi trouver en

elles des conseils intelligents et des idées fécondes. Enfin, vous êtes non-seulement savant, non-seulement économiste, mais moraliste, mais législatem-, mais homme d'État, et avec ce caractère votre premier devoir est d'assurer notre honneur en face de l'avenir. Et en quoi consiste cet honneur ? Il consiste, pour un peuple, à posséder assez de grandeur morale pour faire un riche contre-poids à ses misères. A ce compte, Messieurs, nous avons besoin de puissantes compensations, parce que nous avons de grandes hontes à racheter. Nous avons surtout celle d'avoir produit et même exalté une certaine littérature qui souvent a porté la barbarie dans les formes, et toujours le cynisme dans les choses ; une littérature dont le crime est d'avoir détrôné tout ce qu'il y a de pur dans le monde pour glorifier toutes les infamies, réhabiliter toutes les flétrissures, déifier toutes les fanges ; une littérature enfin dont les auteurs, pour donner tout à la fois moins d'odieux et plus d'essor à leurs débordements, ont dissimulé leur sexe et leur nom sous le voile d'un pseudonyme éhonté. Yoilà une de nos grandes ignominies. Et où chercher un contre-poids qui la balance ? Ah ! ne nous contentons pas des vertus ordinaires; multiplions, multiplions les vertus héroïques des institutions religieuses. A ces consciences qui se sont si profondément souillées, laissons le cloître opposer tant qu'il voudra des âmes qui se divinisent, afin que, si notre siècle doit

se présenter à l'histoire avec des prodiges de licence dans une main , dans l'autre il puisse montrer des prodiges d'innocence et de moralité.

Ce n'est pas seulement à notre honneur historique, c'est encore à notre bonheur actuel que le législateur et l'homme d'Élat doivent le développement et la protection des instituts religieux. Nous avons fait des constitutions nouvelles et plus libérales, dit-on, que celles qui les ont précédées. Sur le frontispice de ce temple nous avons gravé des principes qu'on appelle augustes et des maximes qu'on qualifie du titre de fécondes. Enfm , sur les bases dont les lignes sont tracées par cette loi fondamentale, nous comptons remanier l'organisation du pays et imprimer à son mécanisme un sceau de perfection jusqu'à ce jour inconnu. A merveille! Mais n'oublions pas que constitution, principes, maximes, mécanisme social, tout cela ne peut point porter ses fruits par soi-même. Ce qui en assurera les bienfaits, c'est la moralité générale. Avec des vertus, on peut se passer à la rigueur de codes politiques; mais sans vertus, les codes politiques, même les plus sublimes, ne sont que de sublimes inutilités, de fastueuses dérisions.

Ah ! que les congrégations religieuses peuvent iidmirablement vous servir pour donner de la vigueuret du jeu à ce ressort, d'où dépend si fort le movement régulier d e la machine publique. ,

Il y a d'abord une fraction de l'iiumanité flétrie par les lois, momentanément proscrite de la société, mais qui doit y rentrer un jour. Celle-là comment la moraliserez-vous ? Comment arriverezvous à faire que le lieu de son expiation soit pour elle un théâtre de réforme et de retour à la vertu ? Ce n'est point par des surveillants et des geôliers. Si la chose est possible, elle ne peut s'accomplir que par des frères et des sœurs de prison.

Je prends maintenant cette autre fraction de rhumanité qui est restée pure, intacte dans son honneur. Qu'y voyons-nous? Sur le premier plan, ce sont des malheureux. Et dans l'âme de ces indigents, quel sentiment imporle-t-il de relever? Celui de la résignation , brisé en eux" par tant d'excitations funestes. Et pour réveiller la résignation quel moyen sera le plus efficace? Incontestablement le spectacle et l'abnégation d'un riche renonçant à une bel's fortune, pour se faire volontairement pauvre comme eux, marcher pieds nus comme eux , manger du pain noir et boire de l'eau comme eux , les encourageront beaucoup plus à la patience que les leçons d'un philosophe à qui ses ouvrages apportent de magnifiques revenus, et qui d'ailleurs ne se refuse aucune jouissance.

Moralisatrices pour les classes pauvres, les congrégations religieuses ne le sont pas moins pour les classes qui sont à l'aise. Elles agissent sur la moralité générale par l'instruction ; sous leurs

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mains, il n'est pas jusqu'aux chiffres eux-mêmes, jusqu'aux opérations algébriques qui n'aient le secret de parler de vertu. Elles agissent par l'apostolat; bon gré, mal gré, quand leur voix retentit au milieu des peuples, il faut bien que les esprits môme les plus égarés et les âmes même les plus perverties subissent, au moins comme le passage d'un éclair, la pensée du devoir et la vue de la vérité. Elles agissent par leur seule apparition , par leur seule existence au sein des nations. Jeunes gens, pères de famille, quand vous allez assister à des spectacles profanes, quand vous y conduisez vos épouses, vos filles ou vos sœurs, que vous disent à vous-mêmes, que disent aux cœurs frêles et délicats qui siègent à vos côtés, ces héros ou ces héroïnes de tragédie ou d'opéra dont le talent vous enivre, et que vous couvrez également de vos applaudissements et de vos fleurs? Quels souvenirs en rapporte votre imagination ? Quel fruit en revient à votre vie? Ah ! trop souvent que de tempêtes en votre âme ! que d'orages dans celle de ces êtres adorés que vous avez fait participer à votre imprudence, en les associant à vos plaisirs ! Pour vous et pour eux, que de fois l'objet d'une commune admiration n'a-t-il pas été la cause d'une commune ruine! Il n'en est pas ainsi de l'aspect d'un religieux ou d'une épouse de Jésus-Christ. Que le dominicain passe à côté de vous avec sa tunique blanche, que le capucin vous coudoie avec

ses pieds mis, sa Ionique barbe et son froc bi-nn , vous pourrez bien sourire; vous pourrez murmurer entre vos dents : « Voilà qui est trop moyen âge! y> mais en définitive, vous ne pourrez vous défendre d'une certaine vénération pour celui dont les livrées vous rebutent , et dans le secret vous direz : Cet homme-là vaut mieux que moi ! Je suppose encore que vous et vos enfants vous rencontriez une religieuse dans la rue ; je suppose que vous alliez lui parler à travers les grilles du cloître. Celle sévérité de vêtement, cette modestie de manières et de tenue que vous remarquerez en elle, ce je ne sais quoi d'angélique dont s'empreint, et la virginale expression de sa physionomie, et la douce timidité de son regard, et l'accent na\f et pur de sa voix elle-même : tout cela, convenez-en , répand dans I ame qui l'admire un parfum céleste, au lieu d'y allumer une fièvre périlleuse. Après ce spectacle, qui vous saisit inévitablement de respect, à moins qu'on ne soit un misérable, on ne trouve pas la paix ert l'intégrilc du cœur plus difficile et plus amère; on se sent plus incliné vers la vertu dont on a surpris comme un symbole vivant et divin dans la fille de sainte Ursule ou l'enfant du Carmel.

Oui, ces âmes immaculées sont autant de flambeaux qui rappellent malgré eux le devoir à ceux qui voudraient l'oublier; elles sont un sel préservateur contre l'envahissement 2;énéral de la cons-

rience publique par le fléau toujours plus dévoninldela corruption. Il n'est pas jusqu'aux retraites qu'elles habitent qui ne soient une leçon salutaire. Jamais on ne passe au pied d'une maison religieuse, jamais on ne voit ces murs pieusement jaloux dont elle s'environne, pour s'abriter contre les yeux indiscrets et les bruils importuns du monde, jamais on n'entend retentir le tintement de sa cloche mélancolique, sans éprouver un bon désir ou ressentir un remords. C'est là comme une apparition de l'éternité qui vous force un instant d'y réfléchir; il en sort un cri qui vous parle de sanctification comme d'autres demeures vous parlent de licence; et la sagesse des législateurs ne saurait rien faire de plus moralisateur, pour les peuples, que de permettre à ces chastes asiles de se multiplier librement et de se dresser pour ainsi dire à chaque pas, comme une pensée de Dieu, comme un fanal du monde futur, comme un foyer d'où jiiillisse une incessante irradiation de nobles exemples et de hautes vertus.

Dans tous les temps cette bienveillance témoignée, cette latitude laissée aux ordres religieux serait, non-seulement une justice, mais un avantage; jamais pourtant plus qu'à notre époque. Autrefois, quand le royaume de ïhéodoric et d'Amalasonthe, penchant vers son déclin, menaçait l'Italie d'une transformation problématique et douloureuse, on vit Cassiodore, longtemps ministre de

cet empire ébranlé, clierchcr, sur les côtes de la Calabre et dans la paix de la vie monastique, un abri contre les sollicitudes attachées au gouvernement des peuples et les anxiétés qui planaient sur leur avenir. Vers le même moment, frappé de la caducité des choses terrestres, si puissamment révélée par la dislocation de l'univers romain, incertain sur le résultat définitif et suprême qu'enfanterait pour le monde ce formidable chaos, saint Eucher s'exila volontairement sur les rochers de Lérins. Et là, sous les ailes de l'étude et de la vertu, il lui fut donné de goûter un repos inaccessible aux secousses de la société qui, non loin de là , s'écroulait sous les coups des Barbares. Une foule de grands personnages imilèrenl ces illustres émigrations vers le désert; et ce fut un bonheur. Ainsi fut sauvé en Europe le feu sacré de la civilisation.

L'heure où nous vivons est assez semblable à cette époque solennelle. Comme alors, nous sommes entre un ordre de choses qui finit et un ordre de choses qui commence. L'espérance ne nous est pas interdite; mais l'inquiétude aussi nous est jusqu'à un certain point permise. Dans ce mélange d'ombre et de lumière où nous flottons, je ne vous dirai point : Faites comme Eucher et Cassiodore ! Mais je vous dirai : Comme au temps de ces grands hommes, le besoin de la vie religieuse, la passion de la solitude, se font profondément sentir. Ah!

laissez les âmes que cet instinct travaille obéir au sublime attrait qui les sollicite ! N'assignez aucune borne, n'opposez aucune entrave aux pieuses associations qu'elles aspirent à fonder ! Ce seront tout autant de petites républiques qui tourneront au bien de la république nationale. Là nous apprendrons à placer la racine de la liberté vraie dans l'assujettissement des passions, et sa limite dans un respect religieux pour l'autorité. Là nous verrons les enfants de princes et les fils de paysans jouissant des mêmes droits sans ombrage, courbant la tête avec amour sous le même niveau; et ainsi recevrons-nous un sublime encouragement à pratiquer, avec une sincérité chaque jour croissante, dans ce qu'il a de possible, le magnifique système de l'égalité. Là nous trouverons, fondée sur l'abnégation la plus absolue et portée aux plus héroïques dévouements, celte fraternité que nous appelons si haut, et qui malheureusement règne si peu d'individus à individus et de peuples à peuples. Là enfin nous rencontrerons sans cesse, et un modèle vivant pour nous faire connaître, et un tout-puissant aiguillon pour nous exciter à acquérir ces mâles vertus qui font tout ensemble, et les chrétiens parfaits, et les grands citoyens, et les grandes nations !

CINaUIEME OBJECTION.

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