‹ Conférences données à Notre-Dame de ParisChapitre 6 sur 16 · AVEC · texte numérisé non relu

AVEC

L'ESPRlï ET LES ENSTITUTIONS DES TEMPS MODERNES.

CONFEBENCE DONNEE A NOTRE-DAME DE PABIS,

LE CINQUltUE DlMANCllL DE l'aYKNT, 31 DtOEMBKE 1848-

Monseigneur, Messieurs,

Nous avons consacré notre dernière conférence à développer les bienfaits que la société peut recevoir des institutions monastiques , des congrégations religieuses. Après avoir ramené à leur véritable notion le but et la nature de la vie sainte à laquelle elles se dévouent, nous avons dit qu'elles devaient être chères à l'ami de l'étude et des lumières, à l'économiste et au philanthrope, au mo-

raliste et à Thomme d'État : à l'ami de l'étude et des lumières, parce qu'elles sont le seul moyen de restaurer la science sérieuse et profonde; à l'économiste et au philanthrope, parce qu'ils peuvent trouver en elles d'utiles inspirations, un supplément précieux et d'intelligents auxiliaires; au moraliste et à l'homme d'État, parce qu'elles ont une puissance souveraine pour développer et soutenir ce sens moral qui seul fait l'empire des lois, la force réelle et le véritable honneur des nations. Ainsi se trouve confirmée par une nouvelle preuve l'influence réparatrice que nous avons dit pouvoir être exercée par l'Église sur le monde social.

Il n'y a qu'un malheur, dit-on, à tout cela. Et lequel ? C'est que, pour régénérer un siècle, il fautêlre à la hauteur de ses tendances, il faut en avoir l'esprit, et l'Église n'a plus celui de notre époque. Depuis quelques mois surtout, l'humanité la déroute et lui échappe. Ces miraculeux bouleversements qui viennent de creuser et jeter tout un abîme entre l'année qui s'achève et celle qui la précéda; cet avènement solennel des peuples au gouvernement d'eux-mêmes dont ils ont été le signal; cette largeur de formes et d'institutions politiques substituées au cadre rétréci du passé; cet immense tressaillement de liberté qui , d'un bout du monde à l'autre, fait chanceler tous les despotismes; tout cela évidemment constitue un ordre de choses qui ne va nullement aux instincts de l'Église. Elle

craint l'ampleur et l'indépendance de cette atmosphère où nous venons d'entrer. Son âme ne bat plus à l'unisson de notre âme : chacune de ses idées, chacune de ses palpitations est comme le désaveu de nos propres palpitations; et dès lors ce qu'elle a de mieux à faire, c'est d'abdiquer. Si elle persistait à vouloir être notre guide, elle ne serait plus qu'un embarras pour le char qui nous emporte vers l'avenir.

C'est là ce qu'ont dit et répété cent fois dans ces derniers temps certains publicistes, certaines feuilles qui se donnaient une importance presque officielle. Déjà sans doute ils ont été confondus par le bon sens public; déjà nous les avons indirectement réfutés dans nos conférences précédentes; néanmoins il sera bon de nous rendre compte de leur injustice ou de leur méprise avec plus de détail. C'est ce que nous ferons en résolvant la question suivante: Est-il vrai que l'Église soit incompatible avec l'esprit et les institutions modernes?

Le sujet est délicat; j'espère le traiter avec prudence.

Je commence par une observation qui me semble importante : c'est qu'une religion et la société qui la personnifie peuvent avoir une certaine incompatibilité avec l'esprit et les institutions d'une époque, sans être pour cela dans leurs torts.

Les nations ne sont ni plus infaillibles ni plus

— im —

impeccables que les individus. Non -seulement elles peuvent tomber passagèrement dans des erreurs effroyables et des vices monstrueux ; elles vont encore parfois jusqu'à graver leurs passions et leurs délires dans leurs institutions publiques, comme sur des monuments destinés à les rendre durables, j'ai presque dit immortels! Et ce n'est pas là simplement le malheur des peuples naissants ou illettrés. On voit par les sociétés polythéistes que c'est aussi celui des civilisations même les plus mures et les plus savantes. A quelque degré de lumière et de perfection qu'elles soient parvenues, il est rare qu'on ne retrouve pas un alliage plus ou moins fâcheux dans les constitutions qu'elles enfantent. Presque toujours sur plus d'un point, ou des lacunes s'y rencontrent, ou des instincts mauvais y percent, ou des immoralités y éclatent, ou des paradoxes y sont inscrits. Quand ce n'est pas leur ensemble que ces défauts affectent, ils régnent dans les détails : tant l'homme social aussi bien que l'homme privé a peine à ne pas imprimer partout le sceau de son néant et de sa dégradation ! Tant l'argile et le fer se mêlent inévitablement à l'argent et à l'or dans les statues qu'il façonne, à quelque temple d'ailleurs qu'elles soient destinées, temple de la Divinité ou temple de la patrie!

Maintenant, je le demande, pour être compatible avec son époque et rester digne de vivre.

faut-il qu'une société religieuse , qu'une puissance doctrinale accepte ces institutions, en tout , d'une seule pièce j quelles qu'elles soient, bonnes ou mauvaises? Si elle les répudie dans ce qu'elles peuvent contenir d'absurde ou d'inique, lui en ferez-vous un crime? Aurait-elle eu lort de protester contre l'organisation du monde païen, organisation flétrie par tant d'horreurs? Serait-elle plus coupable aujourd'hui , si en Russie, en Chine, eu Océanie , elle refusait de s'accommoder à ce qu'il peut y avoir de superstitieux ou d'immoral dans le mécanisme politique de ces peuples divers? Non , sans doute. Je ne connais ici qu'une intolérance condamnable : c'est une intolérance aveugle et absolue; c'est une intolérance qui repousserait toute alliance avec les institutions publiques, même dans ce qu'elles auraient de pur et de sensé ; c'est cette intolérance à la musulmane qui maudirait et mettrait en poudre tout ce qui ne serait pas l'œuvre de son prophète. Mais une incompatibilité discrète, une incompatibilité qui se bornerait à répudier toute solidarité avec des lois injustes et un ordre de choses contraire aux règles suprêmes de la justice et de la nature; une incompatibilité semblable à celle que les grands réformateurs ont déployée contre les abus qu'ils ont fait disparaître; une telle incompatibilité, bien loin d'être illégitime, est plutôt une gloire en même temps qu'une Vertu; elle renferme tout à la fois un gage de bon

sens, un germe d'intelligent patriotisme et un ressort tout-puissant de progrès.

Que suit-il de là? C'est que tout n'est pas tranché quand on a dit : L'Eglise est incompatible avec les institutions modernes; donc son temps est passé. Ce raisonnement est trop indéfini pour être concluant. L'Église est incompatible ? IMais en quoi? Avec quelle partie de l'esprit public et de nos institutions? Est-ce avec ce qu'il y a de défectueux? Mais alors où est le mal? Est-ce avec ce qu'il y a de sage et d'heureux pour les peuples? Mais alors qu'on fasse sortir l'accusation des termes généraux où on la pose. Il faut indiquer en détail l'objet sur lequel on reproche à l'Église une incompatibilité rétrograde ou coupable; et nous défions qu'on puisse en signaler un seul avec l'ombre de justice.

Seconde observation. Un voyageur se trouvait sur un sommet des Alpes , au déclin d'une brillante journée; il cherchait au ciel du couchant s'il n'apercevrait pas quelqu'un de ces mirages merveilleux que forme parfois, à travers la transparence des nuages, la lumière du jour qui va s'éteindre. Tout à coup il vit apparaître, à la lisière de l'horizon , l'image de deux soleils. Les disques en étaient absolument semblables de formes, de dimensions et d'éclat; il fut un moment sans pouvoir se dire où était le soleil véritable. J'éprouve dans la question qui nous occupe un embarras analogue. On

— IG5 — parle de l'esprit public, de l'esprit de nos institutions, de l'esprit des temps modernes: c'est bien; mais où le prendre? Ce voyageur n'avait que deux simulacres de soleil devant ses yeux; mais nous, au lieu d'un, de deux, de trois, de cent esprits publics, nous en avons des milliers au firmament de la presse et de l'opinion. L'un prétend qu'il tourne au bleu ; l'autre soutient que c'est au rouge. Il souffle en avant, s'écriera celui-ci. — Et moi je vous dis qu'il souffle en arrière, s'écrie celui-là. L'intelligence générale se morcelle en partis aussi nombreux qu'ils sont divergents, et chacun d'eux affirme avec un égal dogmatisme qu'il représente seul, ou du moins mieux que personne, le génie et les instincts de l'époque et de l'hurbanité : c'est la contradiction la plus extrême; c'est le chaos le plus profond. Et puis Ton vient dire à l'Église qu'elle est incompalible avec l'esprit actuel! Eh! de grâce, commencez donc par vous entendre sur ce que vous nommez l'esprit actuel! A toutes ces définitions opposées, inconciliables, que vous en donnez, substituez une définition commune, collective, consacrée par un acquiescement unanime. Dites-nous où est le vrai soleil; et tjuand nous l'aurons trouvé, nous prendrons sa lumière; nous la soumettrons au prisme, et nous verrons si décidément elle ne peut s'harmoniser et se fondre avec celle de l'Église.

Troisième observation. Dans une simplicité (juo

je crois un peu être celle du bon sens, je cherche l'expression de l'esprit public dans les maximes et les vœux les plus universellement proclamés • je la prends dans ces trois grandes paroles que je trouve gravées partout, sur la porte des palais comme sur celle des prisons, sur les édifices religieux comme sur les corps de garde : « Liberté , égalité, fraternité. » Et d'où vient cette devise; d'où viennent les sublimes idées qu'elle contient? Est-ce, comme on l'a dit, des jours les plus atroces de notre histoire; de ces jours où la liberté [)euplait les cachots, où l'égalité faisait tomber toutes les têtes honorables, où la fraternité transformait la France en une nation d'anthropophages? Ah! c'est d'une source plus antique et plus pure que ces nobles doctrines nous descendent. La révélation nous en a été faite par Jésus-Christ. C'est ensuite l'Église qui les a proclamées : c'est elle qui les a fait pénétrer dans la conscience, les mœurs et les institutions publiques; c'est elle qui les fait encore vivre dans le monde. Et si le catholicisme venait à s'éteindre parmi nous, malgré tous ces banquets où tant de prophètes et de prophélesses les répètent et les glorifient d'un accent tantôt si doucereux et tantôt si formi !able, ces grands principes ne tarderaient pas eux-mêmes à périr. Les mots resteraient dans le langage, mais la chose disparaîtrait dans le sang ou la boue. On laisserait encore le nom du Dieu sur le temple, mais le Dieu lui-

même serait impitoyablement proscrit du sanctuaire.

Je pourrais m'arrêter là, mais je consens à pousser plus loin.

Deux éléments me semblent résumer ce qu'on appelle TespriL public dans la situation où nous sommes momentanément placés : le premier est un élément de principe, le second un élément d'appréciation morale et d'opportunité. Les peuples ont droit au gouvernement d'eux-mêmes: voilà l'élément de principe. Au point où en est la civilisation , les peuples sont assez mûrs pour exercer le gouvernement d'eux-mêmes sous la forme démocratique ; voilà l'élément d'appréciation morale et d'opportunité.

Eh bien! que pense l'Eglise de ces deux questions ?

De savoir si , nous autres Français et les autres peuples européens, nous sommes murs pour la démocratie, c'est un problème qu'elle s'inquiète peu de résoudre. Elle laisse chacun le trancher suivant ses lumières, à la réserve toutefois de ne pas transformer en droit révolutionnaire la solution à laquelle on aura cru devoir s'arrêter.

Quant au droit des peuples au gouvernement d'eux-mêmes, il y a trois points que l'Église consacre et place au-dessus de toute contestation. Premièrement, toute autorité découle originairement de Dieu ; sous quelque forme qu'elle doive

s'exercer, elle n'a pas d'autre source : i\on est potestas iiisi a Dco^ . Secondement, tout pouvoir légiliKiement constitué doit être respecté et obéi , non-seulement par un motif de nécessité égoïste ou de crainte mercenaire , mais par un principe de conscience et de foi : Suhditi estote^ non solum propter ircun , sed etlani propler conscientiain ^. Subjecd estote propter Deiini ^. Troisièmement, si les pouvoirs imposaient des ordres ou des défenses contraires à la loi divine, on pourrait leur répondre cette grande parole des apôtres : Ohedire oportet Deo rnngis quant lioniinibus ^. IMais en dehors de là , leur résister de fait , les ébranler, les renverser, ou , ce qui est plus grave encore, proclamer, pour la multitude aveugle ou les factions turbulentes qui se disent le peuple, un droit saint, imprescriptible, à se déchaîner et à se roidir contre les gouvernements qui leur déplaisent, c'est un crime que Dieu réprouve comme s'adressant à lui-même : « Qui résiste au pouvoir résiste à l'ordre établi de Dieu. » Qui resistit potestati , Dei ordinalioni resistit. «Et ceux qui se permettent cette résistance se vouent à une réprobation certaine : » Qui auténi resislunt ipsi sibi daninationeni acquirunt ^.

' Rom. XIII, 1.

=" Ibid., 5.

» I Petr. 11,13.

' Act.V, 29.

'" Rom. xiii. 2.

Tels sont les grands principes de l'Église sur les pouvoirs humains : ils émanent de Dieu; ils ont droit à un respect et à une soumission dictés par la conscience; ils sont inviolables, et ne peuvent être insultés ou anéantis par des agressions révolutionnaires sans un attentat qui lient du sacrilège.

Maintenant, des questions secondaires se présentent. Quel est, par exemple, le premier dépositaire de cette puissance qui vient primitivement de Dieu? N'est-ce pas la masse de la nation? Si c'est la nation, ne lui appartient-il pas de déterminer la forme sous laquelle s'exercera cette puissance dont elle a reçu le dépôt? Si elle peut déterminer celle forme une première fois, ne' peut-elle pas, plus tard et dans des conditions prévues, la remplacer par mie autre qui lui semblera mieux proportionnée à lesprit des temps et à ses propres besoins? Enfin, si elle peut opérer cette substitution, ne peut-elle pas, par exemple, à un moment donné, de société monarchique qu'elle était d'abord, devenir une société démocratique? Ce sont là tout autant de points que l'Église s'est abstenue de décider, et qu'elle livre, comme le monde matériel, aux discussions des hommes. Vous inclinez peut-être à dire oui sur chacune de ces questions? L'Église vous le permet, et vous l'eût permis dans tous les siècles. Certaines limites posées, elle n'a jamais condamné cette intervention des peuples

dans radministralion de leurs affaires, ni comme doctrine, ni comme fait social. On le voit avec éclat par Thistoire de ses grands hommes et celle de sa vie pratique.

J'ouvre les écrits de l'un de ses docteurs les plus illustres, saint Augustin, et le cours d'une lecture avide et respectueuse me conduit à son immortel dialogue sur le Libre arbitre. Voici des paroles qu'il échange avec son interlocuteur, et qui me frappent : « Aug. Eh quoi ! les hommes et les peuples ressembleraient-ils par hasard aux choses inertes, de manière que, ne pouvant ni périr ni même changer, ils soient pour ainsi dire éternels? Ou bien sont-ils changeants et soumis à passer par des âges divers? — Evod. Et qui peut douter que le genre humain ne soit condamné à changer et à subir l'action du temps? — Aug. Donc, si le peuple est à un degré convenable modéré et grave, s'il est assez respectueux partisan du bien général pour que chacun de ceux dont il se compose subordonne ses intérêts privés à ceux de la chose publique, ne sera-ce pas une constitution sage que celle qui lui permettra de nommer les magistrats destinés à protéger la fortune privée et à gouverner Tensemble du corps social ? — Evod. Eh, sans doute. — Aug. Mais ensuite, si ce peuple, insensiblement dépravé, en vient à préférer l'avantage personnel à l'utilité publique; s'il met son suffrage à l'enchère et que, corrompu par des hommes avides d'hon-

neurs, il aille confier le droit de le régir à des misérables et à des scélérats, est-ce qu'alors un homrne de bien, s'il en existe en lui qui ait de la puissance, n'agira pas sagement en arrachant à la fouie le pouvoir de distribuer les honneurs pour le concentrer dans les mains de quelques citoyenshonnétes, et, au besoin , dans celles d'un magistrat unique?— EvoD. C'est très-bien encore, — Aug. Mais puisque ces deux lois sont assez contradictoires pour que l'une accorde au peuple le pouvoir de distribuer les honneurs et que l'autre le lui retire; puisque, d'un autre côté, ce second ordre de choses peut être assez largement appliqué pour qu'il soit impossible qu'il existe simultanément avec le premier dans une même cité; dirons-nous que l'un ou l'autre est injuste et devrait être proscrit? — EvoD. Eh! pas du tout. — Aug. Appelons donc, si vous le voulez, du nom de temporaire cette loi qui, quoique juste, peut légitimement changer avec la marche des siècles. — Evod. Eh bien ! appelonsla de ce nom ^ »

Vous le voyez, Messieurs, ce régime social que certains enthousiasmes contemporains glorifient comme l'idéal des constitutions politiques, ce régime social où la masse de la nation se mêle de ses affaires et concourt à la nomination de ses magistrats, même par le suffrage universel, saint Aut

' August., de Libero arbitrio, lib. I, c. vi , édit. de Gaume , t836, t. I , pars II , p. 937-938.

gijslin suppose qu'il peut être légitime, si ce n'est avantageux et désirable. A vrai dire, il est probable qu'il ne nous l'eût pas conseillé, parce que nous ne sommes pas dans les conditions qu'il réclame pour l'établir. Saint Augustin voulait un peuple sérieux, tandis que nous sommes légers; il voulait un peuple modéré, tandis que nous sommes extrêmes; il voulait un peuple où l'amour de l'intérêt général dominât la passion de l'intérêt individuel, tandis que chez nous la passion de l'intérêt individuel domine l'amour de l'intérêt génélal. Mais enfin, quoi qu'il en soit de nos aptitudes à recevoir cette organisation, le saint docteur n'en |)roclame pas moins que, dans des circonstances données, elle sera possible et juste. Ces circonstances se réaliseront-elles? Ce n'est pas la question. Il suffit de constater que, dans le cas où elles viendraient à se produire, le grand évêque d'Hippone admet la masse de la nation à intervenir dans le gouvernement d'elle-même, et à prendre part même à l'élection du président de la république. Cette pensée est nettement indiquée dans les paroles que vous avez entendues, et je ne sache pas que celui qui les a écrites les ait désavouées dans ses rétractations; je ne sache pas que l'Église ait troublé, sur cet objet, le sommeil de sa tombe ni la tranquillité de sa gloire.

Un autre docteur se rencontre à quelques siècles en deçà, qui semble être l'émule et l'écho du pre-

mier. Génie moins élincelant peut-être, mais non moins étendu, il jette moins d'éclairs, mais il résout autant de problèmes; il cause moins de saisissement et de surprise, parce qu'il est moins coloré, mais il n'entr'ouvre pas moins de perspectives dans la science de Dieu, de l'homme et de la société. Autant son coup d'œil est pénétrant, autant sa doctrine est ferme et sûre; chacune de ses définitions est pour ainsi dire un oracle» II semble qu'il ait été doué d'une infaillibilité perpétuelle. C'est l'Ange de l'école, c'est Thomas d'Aquin. Eh bien! que dit-il sur la question qui nous occupe? — « La meilleure organisation du gouvernement est celle d'une cité ou d'un royaume où un seul homme est établi pour commander à tous, à raison de son mérite; où, au-dessous de ce chef suprême, plusieurs participent au pouvoir dans la proportion de leur valeur personnelle, de façon toutefois que la puissance appartienne à tous, soit parce que les magistrats pourront être pris dans tous les rangs, soit parce qu'ils seront élus par tout le monde. Cet ordre de choses réunit toutes les formes sociales dans une heureuse combinaison : il tient de la monarc/iie, en ce qu'un seul se trouve au sommet; de Wiristocratie , en ce que d'autres sont associés au gouvernement suivant le degré de leur mérite ; de la démocratie, c'est-à-dire du poin'oir du peuple, en ce que les princes ou magistrats peuvent être tirés des classes popu-

laires, et que c'est au peuple qu'appartient l'élection de ceux qui doivent le conduire. Et voilà précisément le genre de constitution qu'établit autrefois la loi divine '. » Ces maxinaes ne manquaient pas d'une certaine hardiesse pour un religieux qui vivait au temps de saint Louis, et qui était admis à l'honneur de manger à la table du prince. Mais enfin il ne craignait pas de les énoncer dans le calme d'une conviction sereine ; et près de trois siècles plus tard , elles n'empêchaient pas le concile de Trente de placer les œuvres de saint Thomas à côté de l'Évangile, comme si elles en eussent été le complément inspiré ou l'infaillible commentaire.

Voici peut-être encore quelque chose de plus catégorique : « Sans doute, a écrit un illustre théologien, la puissance politique, l'institution générale des gouvernements est de droit divin, et c'est là évidemment ce que l'Apôtre a voulu enseigner quand il dit : «Celui qui résiste au pouvoir résiste à l'ordre de Dieu. » Mais ce pouvoir, émané de Dieu, en qui repose-t-il immédiatement comme dans son sujet? Dans la masse de la nation, in toia midlitadine. Car cette autorité est de droit divin. Or, le droit divin ne la donne à personne en particulier; c'est donc l'ensemble du peuple qu'il en fait dépositaire : Ergo dédit muhitudini. »

' Thom. I, T quaest., c. v, arlic. I, t. I, édit. de Paris, 16G3, p. 222-

Le même auteur poursuit : «Ce pouvoir descendu d'en haut et remis aux mains de tous doit se coDcentrer, par droit de nature, dans les mains d'un seul ou de quelques-uns. Car la république, ou en d autres termes la communauté, ne peut exercer Tautorité par elle-même. Donc elle est tenue de la confier à un seul chef ou à un nombre restreint de magistrats; donc, à ce titre, on peut dire que le pouvoir des princes, envisagé d'un point de vue général, est de droit naturel et divin : Hoc modo poleslas principuin in génère considcrata est etiain de jure naturse et. divino. »

« Quant aux formes particulières de gouvernement, continue notre grand docteur, elles sont de droit national, et non de droit naturel , de jure geiittum, non de jure nuturœ. Car la communauté est pleinement maîtresse à l'origine d'établir un roi, des consuls ou d'autres magistrats pour la gouverner; ceci est incontestable ; ut patet. Et si une cause légitime se présente, elle peut changer une monarchie en gouvernement aristocratique ou démocratique, ou au contraire, comme nous lisons que les choses se sont passées à Rome : ut Ronise faetuni legimus \ » A ce langage. Messieurs, vous avez cru entendre une voix, un écho de notre époque. Il semble que nous soyons en plein dixneuvième siècle, non dans ce qu'il peut avoir d'ex-

' Bellarmin, Conlrovers. lib. UI, cap. \i,deLaicis, édit. de Cologne, 1615, t. n,p. 209.

travagantetde chimérique, mais dans ce qu'il peut offrir de sérieux et de modéré. Eh bien non ! c'est le dix-septième qui vient de parler. Il y a plus, c'est un cardinal romain; il y a peut-être mieux encore, c'est un jésuite : c'est le grand et immortel Bellarmin.

Je m'arrête à ces trois autorités imposantes, Augustin, Thomas d'Aquin, Bellarmin, et vous pouvez juger, par les citations qu'ils nous ont fournies, de la liberté à la fois ample et judicieuse laissée par l'Église à Topinion, en matière d'organisation politique. Vous voulez pour la nation le droit d'intervenir dans l'administration d'elle-même? Qu'enlendez-vous par nation ? S'agit-il de l'ensemble du peuple, et du peuple honnête, paisible, respectueux pour l'ordre public? C'est bien! Vous pouvez invoquer pour lui quelques privilèges; des théologiens graves et sûrs l'ont fait avant vous. S'agit-il au contraire de ce qu'on peut appeler Véciune de la nation, c'est-à-dire de cette minorité fanatique ou perverse, de cette poignée d'êtres sans lumières, sans mœurs et sans racines quelconques, qu'on voit flotter à la surface des peuples, prêts à se vendre au premier ambitieux ou au premier imposteur qui voudra les soulever ou les surprendre ? Ce n'est pas là ce qui fait la nation : ce n'est qu'un atome impur qui doit s'abimer dans la majorité populaire pour en suivre les décisions et la destinée. Ainsi, pas d'équivoque

sur le mot de nation. La nation n'est pas une partie gangrenée du corps social : c^est l'ensemble du corps avec ses organes sains et purs. Il n'est question que de cela dans la pensée de nos docteurs. Maintenant quel droit réclamez-vous pour la nation ainsi définie? Est-ce un droit capricieux, désordonné, révolutionnaire? L'Église et ses docteurs le proscrivent inexorablement. Est-ce un droit constitutionnel, régulier, admis à s'exercer dans des circonstances prévues, et par des moyens paisibles et tixés par la loi ? L'Église vous permet d'y croire ; les témoignages que nous avons produits en sont une preuve éclatante. De dire comment ce droit pourra être exercé sans secousse et sans révolte, ce n'est pas chose très-facile. Mais enfin, si la pénétration et la sagesse des législateurs parviennent à résoudre ce problème; si l'organisation d'un peuple, protégée d'ailleurs par son caractère, est assez heureuse pour qu'il puisse intervenir d'une manière pacifique et normale dans le gouvernement de lui-môme, rien, dans les enseignements catholiques, ne s'oppose à l'opinion qui lui permet d'user de cette prérogative. Voulez-vous qu'il choisisse ses magistrats ? Saint Augustin e» saint Thomas l'y autorisent. Voulez-vous qu'il aille plus loin et change même la forme de son gouvernement? Bellarmin n'y voit pas d'obstacle, si cette transformation s'accomplit pour des motifs impérieux de bien public, par des voies régulières et par le con-

cours libre et calme de toute la nation. Certes, Messieurs, il est difficile de combiner avec plus de largeur et de discrétion l'esprit d'ordre et l'esprit de liberté.

Voilà pour les principes. Et maintenant pour les faits.

Comment l'Église s'est-elle comportée avec les différenîes formes de gouvernement? Elle a su s'accommoder à toutes, sans s'identifier avec aucune. On l'a vue se plier également et aux plus absolues et aux plus libérales. N'a-t-el!e pas vécu sous les Césars romains, désavouant leurs erreurs, gémissant de leur dépravation, mais respectueuse pour leur pouvoir, alors même qu'il était pour elle persécuteur et barbare ? D'un autre côté, elle a rencontré sur sa route les républiques italiennes du moyen âge, et n'y a-t-elle pas aussi régné bienfaisante, tutélaire, modératrice, et en même temps bénie et respectée? Pisans , Vénitiens , Génois, Florentins, tous ces peuples aventureux ne songeaient-ils pas toujours à elle au sein de leurs guerres et de leurs conquêtes? Et leur grand bonheur, au retour de leurs expéditions lointaines, n'était-il pas d'en rapporter des colonnes, des statues, des mosaïques, des marbres divers pour leurs brillantes cathédrales? Voyez la Suisse! l'Église n'a-t-elle pas eu la gloire d'y former de bons, de parfaits citoyens, comme elle a eu, dans ces derniers temps, l'honneur d'y voir des pontifes exilés

pour le nom de Jésus-Christ? Et aux États-Unis, cet idéal du gouvernement républicain, que faitelle? Elle s'y distingue par un respect souverain pour la constitution. On ne Tignore pas de l'autre côté de l'Atlantique, et nous nous rappelons tous que, dans une assemblée nationale en grande partie composée de protestants, on a invité, il y a quelques années, l'évéque catholique de New-York à prononcer un discours de circonstance. Enfin nous-mêmes nous avons passé du régime absolu au régime constitutionnel, et nous avons affirmé que c'était un progrès. Qu'a fait l'Église? Elle s'est tue parce qu'elle n'avait pas à se prononcer ; mais elle s'est prêtée au régime constitutionnel. Le régime constitutionnel à son tour a fait place au régime démocratique, et Ton s'est encore écrié que c'était une transfiguration. Même silence et même accommodement de la part de l'Église. Au milieu des enthousiasmes suscités par ces diverses métamorphoses, elle a cru à bien des erreurs et pressenti bien des mécomptes et des regrets; mais elle s'est résignée et soumise à tout ce qui pouvait être accepté, laissant à l'expérience et à l'avenir le soin d'éclairer sur le fond des choses, et de justifier ou de démentir les transports et les espérances qui retentissaient autour d'elle.

Tant il est vrai que l'Église n'est radicalement hostile à aucune forme de gouvernement, si ce n'est à la forme anarchique. A vrai dire, quand un ordre de choses commence, elle s'abstient d'acceptations

irréllécliies ou d'engouements précipités. Il y a plus : si cet ordre nouveau sort d'un crime, elle en condamne l'origine avec une énergie plus ou moins sévère, suivant la nature des circonstances. Mais si ce fait, coupable à son début, prend de la consistance ; si le régime qui en est éclos s'affermit et réussit à se créer un titre de prescription ; si surtout, en s'affermissant et en se prolongeant, il expie en quelque façon et rectifie par des tendances et des actes honnêtes et louables le vice de son principe; s'il finit par se traduire en institutions morales, utiles au bien public , respectueuses et protectrices pour tout ce qu'il y a de vrai, de juste et de sacré parmi les peuples, l'Église, sans absoudre l'iniquité qui lui a donné naissance, s'en rapproche plus intimement dans l'intérêt général. Elle n'y entre pas comme une âme dans un corps qui l'attend, parce qu'elle ne s'identifie avec aucun régime social; mais du moins elle le vivifie de son souffle, et un moment peut venir où elle le couvre de son autorité et en place les pouvoirs, la constitution, les lois, la stabilité, l'avenir, sous la plus haute et la plus tutélaire de toutes les sauvegardes, celle de la conscience dominée par la foi.

Qu'on prenne donc dans des termes raisonnables le droit des peuples sur eux-mêmes comme principe, ou qu'on le prenne comme fait, on ne voit jamais l'Église le poursuivre avec une aveugle hostilité. Comme principe, elle l'a laissé proclamer

librement par une foule de docteurs catholiques; comme fait, l'Église racceplc, le bùnit, le protège, pourvu qu'il réunisse certaines conditions, qu'il n'excède pas certaines limites et fuie les horreurs par où les passions des peuples pourraient le déshonorer.

On dira peut-être : L'Église est une monarchie, et la plus absolue des monarchies; elle attribue à son chef suprême un pouvoir indivisible. Alors comment peut-elle sincèrement admettre le droit des peuples sur eux-mêmes ?

L'Église est une monarchie! C'est vrai, et elle le sera toujours ; la constitution que lui a donnée primitivement son Fondateur doit demeurer éternellement invariable; et rien n'est plus absurde que la prétention de ces hommes qui veulent la démocratiser. Mais en retenant la monarchie pour elle-même, et en la retenant comme une forme immuable, comme une forme à laquelle les hommes n'ont pas le droit de toucher, elle ne prétend point qu'il faille jeter à ce moule toutes les organisations sociales. L'ordre religieux et l'ordre politique sont, à ses yeux, complètement distincts. Dans l'ordre religieux, elle n'admet point de démocratie, parce que Jésus-Christ a prononcé qu'il ne devait point y en avoir; mais dans Tordre politique, Dieu n'ayant rien défini , pourquoi n'admetlraitelle pas sincèrement et sans arrière-pensée les peuples à se mêler de leurs affaires, dans les limites

(l'une constitution raisonnable? Est-ce que la diversité des objets ne peut pas entraîner celle des vues et des dispositions?

Mais, ajoute-t-on, l'Église n'a-t-elle pas déifié tous les absolutismes ? Et comment alléguer après cela qu'elle reconnaît le droit divin des peuples?

L'Église a déifié tous les absolutismes! Déifié? Mais en quoi? Dans leurs emportements? Jamais. J'en connais un dont elle a été trois cents ans la victime, parce qu'elle a refusé d'en adorer les dieux : c'est celui de Néron et de Dioclétien. J'en connais un autre dont elle a tempéré le pouvoir exorbitant et adouci les instincts farouches : c'est celui des princes barbares qui, au déclin de Rome, envahirent le monde. J'en connais un autre encore dont elle a foudroyé tour à tour les iniques conquêtes et les immoralités scandaleuses : c'est celui des empereurs germains au moyen âge. J'en connais enfin de tous les genres, et presque toujours elle a protesté, et mille fois elle a protesté seule. Les hommes d'Etat applaudissaient ; les philosophes justifiaient; les nations faisaient silence, et parmi tant d'âmes muettes ou adulatrices l'Église, élevant la voix avec énergie, rappelait la dignité des peuples, en définissait les droits, disait fièrement aux princes de se souvenir qu'après tout ils étaient pétris du même limon que leurs sujets, et que leur puissance, si vaste qu'elle fût, avait aussi ses bornes comme l'Océan. Voyez plutôt les lettres ma-

gnitiqiies de sainl Nicolas I"'' aux empereiirH de Constantinople ! Voyez les courageuses leçons de Grégoire VII et d'Alexandre III aux Henri et aux Frédéric de Germanie! Et dites, après cela, si le pouvoir absolu fut janaais pour l'Église l'objet d'un vil et idiot fétichisme!

Mais en condamnant les abus de ce genre de pouvoir, elle s'est bien gardée d'ébranler le pouvoir lui-même. Non-seulement elle ne l'a pas ébranlé, mais elle l'a honoré, mais elle l'a recommandé, mais elle l'a consacré aux yeux des peuples. Et pourquoi ? Parce qu'il était alors le gouvernement régulier, le gouvernement légitime. Dans sa pensée, les horreurs dont il pouvait se souiller ne lui enlevaient pas ce caractère. 'A travers le sang ou la boue dont les fronts couronnés étaient couverts, elle voyait encore briller le sceau royal que Dieu y avait imprimé, et c'est à ce titre que, sévère, inexorable envers leurs excès, elle se montrait respectueuse pour le fond de l'autorité. Elle exerçait un courageux apostolat auprès des puissances, et elle s'abstenait en même temps de proclamer la liberté de rébellion pour les peuples; elle sauvait du même coup la sainteté de la morale, les droits de riiumanité et la stabilité de l'ordre public. Qu'y a-t-il donc là de si criminel?

Au reste qu'entend-on dire et que lit-on tous les jours dans le monde ? C'est que ces diverses formes de gouvernement ont une heure marquée dans la

vie des peuples. Elles ne doivent pas lui survivre, elles ne doivent pas non plus la devancer : plus tard , elles seraient insuffisantes; plus tôt, elles seraient prématurées et funestes. A des nations mûries, mais pas encore énervées par les siècles ; à des nations parvenues à une virilité puissante, raisonnable, éclairée; à des nations formées par des essais progressifs à l'exercice des droits et à l'agitation des débats politiques ; à des nations animées d'un esprit public assez généreux pour leur faire sacrifier toutes les opinions personnelles, toutes les petites passions particulières à l'intérêt général, donnez, si vous le voulez, une constitution large et sous l'empire de laquelle chaque citoyen puisse avoir sa part de royauté, de pouvoir et d'action : c'est le moment de la liberté, c'est l'âge de la démocratie. Mais qu'une société sorte à peine du berceau ou penche vers la décrépitude ; qu'elle n'ait pas encore assez de lumière ou qu'elle n'ait plus assez de vigueur pour se gouverner avec sagesse; que, dépourvue d'unité, de raisonnement et d'abnégation, elle désespère d'amener les esprits dont elle se compose à des idées communes, à des conclusions collectives, une organisation trop libérale, un régime trop populaire lui serait un malheur. Ce qu'il lui faut, c'est une autorité haute et forte qui, saisissant d'une main de fer ces éléments faibles ou usés, grossiers ou indociles, leur imprime une direction , leur communique un

— 18.% — ensemble, qu'ils seraient incapables de se donner par eux-mêmes. C'est alors le temps du pouvoir indivisible; c'est l'âge de l'absolu.

Ces différentes phases historiques sont -elles vraies, oui ou non? Il ne m'appartient pas de le décider; mais on les prétend réelles; et alors pourquoi l'Église, qui est de tous les temps, n'en auraitelle pas accepté la distinction? Il y a eu, dites-vous, des époques où le gouvernement absolu était la seule forme possible. C'était du moins le régime qui répondait le mieux aux caractères des peuples et au degré de civilisation qu'ils avaient atteint. Mieux que tout autre, il remplissait le vœu et assurait le bien moral et matériel des nations. Alors aussi l'Église l'entourait de ses sympathies et le consacrait de son suffrage; elle y tenait pour ses bienfaits et son à-propos, en même temps qu'elle le respectait pour sa légitimité. Et pourquoi lui en ferions-nous un crime?

Au reste, sa bienveillance pour le pouvoir absolu n'était pas alors plus exclusive que son respect. Tandis que, sur certains points du globe, elle soutenait des gouvernements de cette nature, sur d'autres points, elle soutenait des gouvernements populaires. Au sein de quelques Etats, elle voyait la république régner sans excès comme sans malheur, et elle en portait le joug sans répugnance comme sans murmure; elle y sacrait pour ainsi dire les peuples de la même main dont ailleurs elle avait sacré les rois.

Ne parlons donc plus de Tidolàlrie persévérante de l'Église pour l'absolulisme. De deux choses l'une : ou Tabsolutisme était oppresseur et coupable, et rÉglise a réclamé; ou bien il était légitime, sage et opportun, et alors, il est vrai, l'Église l'a reconnu , elle Ta protégé ; mais où est le crime ? Je ne vois en cela qu'un acte de prudent et louable patriotisme.

On ajoute enfin ; Les peuples n'en sont arrivés à se conquérir, à se posséder eux-mêmes que par des révolutions qui, à ce titre, sont glorieuses et saintes; l'Église devrait les bénir avec l'humanité, et cependant elle les condamne! C'est donc à dire qu'elle n'aime pas les progrès politiques, dont ces crises révèlent le mouvement et marquent les différentes phases.

Eh bien ! oui : l'Église serait heureuse de voir que les grands perfectionnements de l'huma nité se sont accomplis par des moyens pacifiques, au lieu de s'accomplir par des révolutions sanglantes. Elle ne tient pas du tout à ce que le progrès ressemble, dans l'histoire, à cette affreuse divinité du Mexique dont l'autel ne se composait que de crânes et d'ossements humains.

Au reste, quatre choses sont à distinguer dans les révolutions des peuples : les préliminaires qui les préparent, la rébellion qui les fait éclater, les actes qu'elles accomplissent au moment de leur triomphe, les résultats ultérieurs qu'elles enfantent. Sou-

vent les préliminaires sont criminels : c'est fimpiété, c'est la haine, c'est la cupidité, c'est la licence qui se réunissent pour former le nuage d'où sortira la tempête destinée à bouleverser le monde social. Incontestablement l'Église n^applaudira point à de semblables préludes; elle ne saurait absoudre le désordre, dût-il amener une crise salutaire. Quant au fait même des révolutions, à moins qu'il ne se soit accompli dans les limites et sous l'empire d'une constitution régulière et honnête, elle le condamne aussi avec énergie comme une révolte coupable, comme l'anéantissement d'un ordre de choses établi de Dieu. Pareillement elle est loin d'approuver tous les actes produits par les révolutions, au moment de leur triomphe. On y voit des droits violés, des spoliations commises, des proscriptions prononcées, des têtes honorables qui tombent, des ruines qui s'amoncèlent; et certes, je ne m'étonne pas qu'en présence de ces iniquités et de ces horreurs l'Église ne se sente pas pressée d'admirer et de bénir; je ne m'étonne pas qu'elle poursuive d'un cri de réprobation les provocateurs et les instruments de tant de malheurs et de tant de barbaries !

Mais les résultats, les réprouve-t-elle en bloc et sans distinction ? Non , Messieurs. Il en est assurément dont elle s'afflige; mais il en est aussi dont elle se félicite. Elle reconnaît que les révolutions

sont parfois utiles à certaines portions d'elle-même. Ce sont des coups de vent qui, balayant avec àpropos tantôt un coin , tantôt un autre dans Taire du père de famille, dégagent le bon grain de je ne sais quelle poussière humaine que les siècles avaient secouée sur lui et qui menaçaient de le corrompre. Indépendamment de cet avantage dont elle recueille elle-même le bienfait, l'Église sait et proclame que les ébranlements politiques apportent aussi quelquefois des avantages aux peuples. Certains principes y éclatent et demeurent, des droits précédemment méconnus y sont proclamés; le fer et le feu peuvent dévorer des institutions précieuses, mais aussi souvent ils moissonnent et consument des abus séculaires; des ressorts importants sont brisés dans la machine sociale; mais le fond de la machine même sort des secousses qui paraissent le décomposer, reconstruit sur un plan meilleur, et doué d'un jeu plus conforme au mouvement des idées publiques et au pas dont marche alors rhumanité. Tels ont été, dans une cerlaine mesure, les fruits des sanglants orages dont les coups ont meurtri si profondément la France, vers la fin du siècle dernier. Presque toutes les grandes agitations, quand elles n'ont pas tué les peuples, ont produit des effets analogues. Elles déchirent le sol, et du sein des abîmes qu'elles entr'ouvrent, elles amènent à la surface des richesses dont s'empare l'avenir. L'Église l'avoue; elle n'est ni aveugle

ni ingrate envers ces commotions accidentellement régénératrices. IMais à ses yeux le bonheur plus ou moins tardif des résultats ne rachète et n'excuse pas riniquilé des moyens. Son adoration pour le perfectionnement social n'est pas telle que , pour un atome de progrès, elle pardonne tout à une révolution désordonnée, et qu'elle soit disposée à voir des vertus où furent des infamies, des actes de clémence dans des prodiges de férocité, des demidieux où l'histoire ne nous présente que des monstres. Elle sait bien que telle est la philosophie de certains politiques à notre époque; mais elle repousse comme hideuse cette sagesse dont le stoïcisme lui-môme se fût épouvanté. Elle place le bien où est le bien; mais elle place aussi le mal où est le mal , et lorsqu'à la suite et par le contre-coup de quelque bouleversement mêlé de crimes, elle aperçoit un empire qui marche et plus haut et plus prospère, elle s'écrie : C'est là sans doute un vaisseau glorieux; j'aime à le voir sillonner l'Océan d'un vol dominateur; mais je n'oublierai point pour cela qu'au moment où il fut lancé, l'on fit broyer d'innombrables victimes sous son pesant passage, et qu'il fila ses premiers nœuds sur un abîme de sang.

C'est ainsi. Messieurs, que rien ne peut être invoqué avec succès pour démontrer que l'Eglise est étrangère à l'esprit des temps nouveaux. On ne peut le conclure de sa constitution : elle peut très-

bien vouloir la monarchie pour elle-même et un autre régime pour les peuples. On ne peut le conclure de l'appui qu'elle a prêté aux gouvernements absolus : cet appui n'a jamais été de la tolérance ni de la complicité pour leurs abus; et quand elle les a couverts de sa tutelle et recommandés de sa parole, c'est qu'ils étaient alors légitimes et mieux appropriés à l'état de la société que tout autre gouvernement. On ne peut le conclure des blâmes jetés par l'Église aux révolutions, d'où sont écloses, dit-on , les grandes réformes : ce qu'elle a condamné dans ces révolutions, ce sont des causes qu'il est impossible de ne pas reconnaître coupables, et des crimes dont on essayerait vainement de déguiser l'existence ou de justifier l'horreur. Si, à côté de ces malheurs, des progrès se sont fait jour, l'Église est la première à en avouer le bienfait , et à les bénir comme une compensation des avantages sur les ruines desquels ils ont germé.

La gloire de l'Église n'est pas là tout entière. Non-seulement elle n'est point aveuglément ennemie des temps nouveaux , mais elle s'y conduit plus clignement que personne. Oui, Messieurs, ceux qui sont sagement pénétrés de l'esprit du moment, ceux qui le comprennent avec exactitude et l'épousent avec une vérité généreuse, ceux-là sont rares dans le monde , et parmi les hommes même qui vantent le plus le progrès de nos institutions.

- lui —

Les uns feignent extérieurement de Taccepter; mais ils le maudissent et le craignent en secret , non point pour de nobles et patriotiques motifs, mais pour de petites raisons d'égoïsme personnel. D'autres, ses partisans de la veille, le trahissent le lendemain ; quelques-uns enfin l'exagèrent et le dépassent. C'est assez, d'une part, qu'il ait brisé, dans les mains des premiers, un certain nombre de privilèges ou d'espérances, et que d'autre pari ses bienfaits, s'il en apporte, soient accompagnés de grands devoirs et de quelques périls, pour qu'ils le détestent et s'en effrayent : on se désole du passé dont il dépossède, on fléchit sous le poids de l'avenir qu'il entr'ouvre, et malgré cela on y applaudit avec un semblant d'enthousiasme. Les seconds, après en avoir provoqué l'explosion, voudraient pouvoir en ressaisir la lumière ; c'est à son éruption qu'ils doivent leur fortune, et par une inconséquence qui peut avoir son bonheur, et qui a tout au moins sa prudence, ils s'efforcent d'empêcher, avec des ruses et des sophismes, qu'il pénètre dans les institutions et les mœurs du pays. Enfin, les derniers voudraient le pousser à des extrémités déplorables : ils paraissent ne pas savoir que, dans le mouvement du progrès, il est une proportion de vitesse qu'on ne doit pas excéder, et que si l'on veut précipiter démesurément la marche, si Ton prétend franchir en une seconde des espaces que l'on ne devrait parcourir qu'en plusieurs siècles, la machine ne

manquera pas de dérailler et d'emporter avec elle la société dans les abîmes. Analysez les hommes qui vous entourent; prenez ceux qui manquent ainsi ou de courage et d'amour, ou de sincérité , ou de mesure vis-à-vis de Tesprit actuel , vis-à-vis de nos institutions contemporaines, et dites-moi s'ils sont nombreux ceux qu'on peut en dire franchement et judicieusement animés. L'Église est mieux de son époque. Elle n'abhorre pas l'esprit moderne par un regret d'égoïsme ; il ne lui a point arraché de privilèges : grâce à Dieu! depuis longtemps elle en est dépourvue. Elle ne le craint pas plus qu'elle ne le déteste. Ce n'est pas qu'elle en méconnaisse les dangers terribles et les graves obligations; mais que sont pour elle les devoirs qu'il impose? Elle en a bien d'autres plus formidables à remplir. Que signifient les périls qu'il peut entraîner? Elle en a traversé d'infiniment plus cruels. Et d'ailleurs, ne sait-elle pas qu'elle ne peut y périr? Comme elle accepte les temps nouveaux sans haine et sans excès d'alarmes, elle les accepte avec loyauté. Avant de déployer sa voile au souffle d'une époque, elle examine et balance. JMais quand elle a jugé le vent acceptable, c'en est fait : elle en suit la direction sans arrière-pensée et sans hypocrisie. Elle pense en définitive ce qu'elle veut des choses dont elle est témoin ; elle permet à qui que ce soit d'en faire autant sur les questions libres. Mais,

quel que soit son jugement, elle ne sait ni conspirer ni trahir; sa sincérité est égaie à sa confiance : elle sait trop que la duplicité ne fait pas refluer l'esprit public, mais ne fait que l'aigrir, et que, si un moment elle en suspend la course, il la reprend bientôt plus fougueuse, et renverse avec indignation toutes ces barrières de fausse prudence et de mensonge par où l'on prétendait arrêter son essor. La mesure et la discrétion couronnent les gloires de la force et de la franchise ; l'Église fuit également les exagérations deparoles et les précipitations de conduite; elle n'a pas vécu ses dix-huit siècles et traversé des milliers de révolutions, sans apprendre qu'en pohtique les doctrines outrées, les réformes prématurées et les administrations impatientes sont peut-être ce qu'il y a de plus fatal au progrès aussi bien qu'aux empires.

Je ne veux pas que vous vous en rapportiez à mes allégations. Au sortir de ce discours, interrogez non-seulement le passé de l'Église , mais son histoire contemporaine, mais les actes dont vous avez pu être les témoins, mais les faits qu'elle a produits depuis nos derniers événements; comparez tout cela avec ce qu'on fait et dit dans le monde, et vous verrez qu'elle possède à un degré sans exemple de force, de vérité et de mesure l'intelligence et l'amour du siècle où nous sommes, l'instinct, le pressentiment de l'avenir où nous marchons. Et les peuples le savent bien ! Les forts

mes et les pouvoirs de leur passé sont eu pièces. Pour combien de temps les ont-ils brisés ? Je l'ignore; mais enfin pour le moment ils les ont détruits, sauf à les relever demain, et ils se sont arrêtés là ! La main qui déchirait les constitutions et déracinait les trônes , ils ne l'ont pas étendue jusqu'à l'Église, Sou Christ et ses images , ils les ont respectés; au lieu d'insulter à ses ministres, ils leur ont décerné des ovations; ils ont béni et pleuré ses martyrs. Dans ses temples demeurés debout, ils sont venus tout à la fois célébrer les triomphes de l'ordre, et prier pour les victimes de nos déchirements. A ce contraste s'en joint un autre qui n'est pas moins solennel. Ceux qui semblaient le mieux personnifier en eux-mêmes l'esprit du nouvel ordre de choses, ceux à qui les plus beaux triomphes ont été décernés dans une première effervescence, ceux-là se sont évanouis dans leur gloire. La nation qui les avait portés sur le pavois s'est écartée, et ils sont tombés à terre, comme tombe une statue quand se démolit le piédestal qui la soutient. L'Église, au contraire, s'est élevée constamment, comme s'élève une grande marée. Et pourquoi cette gloire? Pourquoi les peuples la laissent-ils ainsi immobile et intacte au milieu de ces débris qui s'accumulent à ses côtés:' Pourquoi cette vénération dont on l'entoure, pendant qu'on jette au vent de l'exil des dynasties environnées de toutes les majestés humaines, ou qu'on

traîne aux gémonies les popularités les plus brillantes? Ah! c'est qu^évidemment nous avons vu que son cœur répondait à notre propre cœur ; nous avons vu qu'elle avait le sentiment de nos besoins, l'intelligence de nos aspirations, le secret, la clef de notre avenir; et voilà pourquoi, lui tendant cette main qui avait broyé tant de noms et de gloires, nous lui avons dit : Viens, et marchons ensemble!

Voici maintenant la conclusion générale des phénomènes que nous venons de constater. L'humanité va d'un train que nul ne peut soutenir longtemps : pendant un siècle ou deux, elle chemine d'un pas assez pareil avec les institutions qu'elle s'est faites et les administrations qu'elle s'est données; mais ensuite ces institutions vieillissent, ces administrations deviennent caduques; leur marche se ralentit, elles ne peuvent plus aller de front avec l'esprit général qui ne perd jamais rien de sa vitesse en traversant les âges; alors elles restent en arrière, et lui passe. C'est ainsi qu'ont fini ces races royales, ces races impériales, ces races consulaires dont on trouve les ossements çà et là gisant le long des siècles ; elles sont mortes parce qu'elles ont manqué d'haleine pour suivre le monde moral dans sa course. Tel est le sort de toute puissance créée. Pour que l'Église y ait échappé comme elle l'a fait, pour qu'elle ait pu jusqu'à eu jour, sans elTort et sans relard , accoin-

piigner les peuples dans toutes leurs évolutions sociales, pour qu'après deux mille ans de route commune elle soit encore avec eux sur la même ligne, comprenant leurs idées et parlant leur langage avec autant de justesse et d'à-propos qu'au moment du départ, il faut qu'il y ail en elle une autre respiration que celle d'une poitrine humaine ; il lui faut un souffle qui soit le souffle même de Dieu.

Oui, ô Jésus, nous le croyons, l'Église que vous appelez votre épouse participe à voire vie divine, et c'est pour cela qu'elle monte, monte toujours avec les nations, et se trouve dans lous les temps à la hauteur de l'humanité. Nous le croyons; mais venez en aide à notre foi , par le renouvellement des antiques prodiges! Quand votre Église sortit du cénacle, l'Esprit-Saint s'était reposé sur sa tête. Pleine de sa science infinie, elle se montre aux nations qui peuplaient alors Jérusalem de leurs représentants, elle s'adresse à toutes dans leurs langues; et telle est la puissance de sa parole, que des milliers d'hommes, appartenant à des races différentes et accourus de cent heux divers, tombent abattus et subjugués sous cette voix miraculeuse , comme tombent des foréls déracinées sous l'effort de la tempête. Donnez-lui, ô mon Dieu , de faire en nos jours le même miracle. Comme elle parla sur son berceau la langue de tous les peuples, elle a parlé depuis la langue de

tous les siècles ; elle parle encore celle de noire époque. Ah! que sa langue, comme celle de son origine , soit une langue de feu ! que sa prédication retentisse solennelle et puissante comme l'orage! Que toutes les générations actuelles, terrassées par le victorieux à-propos de ses accents , se jettent à ses pieds, se livrent à sa conduite, et sachent enfin reconnaître, à la gloire de leur sagesse et dans l'intérêt de leur bonheur, qu'elle est et sera toujours le seul flambeau digne de les éclairer à travers les gloires ou les difficultés du présent, et le seul capable de leur indiquer avec assurance les routes de l'avenir!

OBJECTIONS

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