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UÉGLISE EST ENTRÉE DANS LE MONDE

CONFEBE>CE DONNEE A LA CATHEDRALE DE TOULOUSE LE SHCOfiD DIMANCHE'dU CARÊME, 24 FÉVRIER 1850 '.

Monseigneur ', Messieurs,

On rencontre des hommes, même en dehors de ceux qui se donnent hautement pour catholiques, dont la justice et la bonne foi rendent hommage à la double stabilité de l'Église, stabilité du pré-

' Cette conférence avait été esquissée pour Notre-Dame de Paris; mais comme le dimanclie où l'ordre des sujets appelait son développement tonchait presque à la fin de la station , on la supprima pour lui substituer une qiipsiiiin f|ui semlila plus utile.

^ Monseigneur Mioland , alors arclievôque de Sardes et coadjnteur de Monseignein- d'Astros, archevêque de Toidoiise.

sent et stabilité du passé. Ils avouent également que, malgré sou antiquité dix-huit fois séculaire, elle n'a rien d'incompatible avec ce qu'il y a de sensé, de pur et d'honorable dans l'esprit et les institutions des temps modernes. Ils reconnaissent enfin qu'elle peut rendre à notre société malade les services les plus sérieux et les plus salutaires.

Ce qu'ils contestent à l'Église, c'est la légitimité de certaines gloires primordiales qu'elle s'attribue. Avant tout, on attaque la divinité de son installation dans le monde. On fait tout un roman sur la situation générale de l'univers païen, au moment où elle vint en prendre possession; on prétend qu'elle dut y trouver la place toute faite , et que rien ne dut y opposer à son établissement des obstacles sérieux, de redoutables résistances. Renverser quelque chose qui ressemblât aux pyramides des Phaiaons avec leur dureté granitique et leur désespérante irnmobilité, telle ne fut ni sa nécessité ni sa gloire. Abattre tout simplement un Ironc de chêne usé par les siècles, écarter du pied la poussière de quelques ruines, c'est-à-dire réfuter des croyances vieillies, anéantir des institutions décréditées, soumettre des passions énervées si ce n'est pas éteintes : voilà ce qu'elle eul à faire. Ce n'était pas un nouveau travail d'Hercule : c'était un jeu d'enfant.

Eh bien! nous verrons que l'entreprise n'était point aussi facile qu'on le prétend, et que pour

dégager ce vieux monde païen sur lequel elle.se proposait de s'établir, des idées, des passions, des hoslilités qui l'encombraient, il était nécessaire qu'elle fut armée d'une force toute-puissante, de la force même de Dien.

L'état religieux du monde ancien, à l'époque 011 parut le catholicisme, suffit, dit-on, pour expliquer les conquêtes de l'Église naissante. Même avant le règne d'Auguste, le polythéisme était déjà profondément ébranlé; les esprits éminents surtout, poètes ou philosophes, n'y tenaient plus par aucun lien d'estime et de foi. Au dehors ils semblaient encore y croire et le respecter : vous les auriez vus se mêler à la foule autour du temple et des autels; ils invoquaient les dieux dans leurs discours publics; ils les glorifiaient dans ceux de leurs chants qui étaient destinés à devenir populaires. Mais ensuite, dans le secret de leurs pensées ou de leurs demeures, dans le mystère de leurs conversations avec leurs amis , dans cette part de leurs traités ou de leurs poésies qui devait rester ignorée, ils insultaient à la nature de ces divinités dont ils avaient tout à l'heure exalté les noms ou adoré les images. On entend le grave Cicéron lui-même en plaisanter avec une légèreté qui rappelle le scepticisme de Lucrèce; Horace leur prodigue les railleries de sa causticité si féconde en épigrammes. Presque tous les au-

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leurs contemporains reproduisent cette nuance cVincrédulité sarcastique; en sorte, on peut le dire, que la mythologie, avec tout l'appareil de ses fictions et de ses solennités, avait fait son temps. C'était un colosse encore debout; elle gardait avec des proportions gigantesques des apparences dévie et de solidité. Mais les siècles et la marche de l'intelligence humaine l'avaient usée sourdement; elle ne reposait plus que sur des pieds d'argile ; pour la renverser il n'était pas nécessaire que Dieu déployât ni la force de son bras ni l'éclat d'un prodige : il suffisait d'un soufflé à l'Église pour anéantir cette institution sans âme comme sans racine, et s'emparer du sol qu'elle avait jusqu'alors occupé.

Voilà , Messieurs , le résumé de ce qu'ont écrit de nos jours une foule d'historiens, de professeurs, de philosophes, de rédacteurs de revues; ils expliquent l'établissement de l'Église, non point par rintervention du Très-Haut, mais par la vétusté de l'idolâtrie.

Fait imaginaire! inacceptable théorie!

On dit : Le paganisme était mort dans l'empire ! Mais d'abord on ne remarque pas que l'Église en naissant n'a pas eu seulement à faire à ce paganisme grec et romain, alors, prétend-on, frappé de décrépitude. Il y avait cent autres religions qu'elle venait également détruire, et qui devaient offrir à ses coups tout îiutre chose qu'une

vie chancelante et des racines desséchées. Le judaïsme était là dans Jérusalem et dans tout l'Orient. Les apôtres le rencontrent au sortir du cénacle; ils le trouvent à Damas, à Antioche de Pisidie, à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe, et partout il oppose à leur prédication, non pas la résistance d'une croyance éteinte, mais celle d'une foi poussée jusqu'au plus implacable fanatisme. A côté de ce judaïsme encore vivant et persécuteur, régnaient l'idolâtrie des Parthes, plus tard redevenus Perses, celle des Arabes du désert, celle de l'Élhiopie, celle de Tlnde, celle de diverses tribus éparses dans les Gaules, à travers les colonies romaines. Rien n'annonce que le culte de ces peuples fût ébranlé; au contraire, tout ce qui nous en est raconté dans les histoires nous le montre en possession d'une énergie et d'une ténacité toutes-puissantes. Eh bien ! en se combinant avec ce mosaïsme impossible à anéantir et difficile même à entamer, ces superstitions suffisaient pour former du mont Taurus aux Alpes et aux Pyrénées, des bords de rindus et de l'Euphrate à ceux du Rhin et de l'océan Britannique, une barrière contre laquelle l'Église naissante eut continuellement échoué, si la force de sa parole et de son sang n'eût été la force même de Dieu.

Ainsi, même en admettant que le paganisme de Rome eût été, il y a dix-huit siècles, complètement usé, le catholicisme n'aurait pas trouvé le sol

— ^06 — du vieux monde assez libre pour s'y établir sans obstacle; d'autres religions étaient là pour le lui disputer.

Maintenant, quant au polythéisme romain luimême, pour réfuter ce qu'on allègue sur sa décadence et la prétendue facilité de sa ruine, ne seraitce pas assez de rappeler qu'il fit à l'Église plus de douze millions de martyrs, et qu'après plus de quatre cents ans il se débattait encore contre l'invasion de la foi? Peut-on regarder comme expirante une religion qui, au moment où on la proclame finie, trouve encore en elle assez de barbarie pour verser tant de sang, et assez de force pour prolonger son agonie pendant tant de siècles? Si c'est là ce qu'on nomme de la décrépitude, qu'appellera-t-on vitalité?

Et quand du reste on descend de ce fait général aux détails de l'histoire, on se convainc aisément que chaque classe de la société païenne tenait à l'idolâtrie par des liens particuliers et encore vigoureux, à l'origine de l'Église.

Que fait d'abord le peuple des campagnes? Le peuple des campagnes est toujours le dernier asile et la forteresse la plus inexpugnable de la religion des ancêtres. Ce n'est pas seulement à une époque de l'histoire et sur un point spécial du globe qu'il déploie ce caractère de fidélité, c'est partout et dans tous les temps. Rappelez-vous par exemple ce qu'il a fait en France pendant les persécutions qui éclatèrent à la tin du dix-huitième siècle. Le ca-

tliolicisme, sans doute, n'était pas éteint alors dans les grandes cités; une foule de fidèles, restés inébranlables, s'étaient abstenus de fléchir le genou devant Bélial, et adoraient encore le Christ dans le secret de leurs âmes et de leurs demeures ; mais pourtantune immense apostasie avait outragé le ciel et comme épouvanté le monde. Par décision des pouvoirs publics, de vivantes idoles avaient détrôné la croix de nos sanctuaires ; à la sainte et virginale dignité de notre culte, on avait substitué d'ignobles et bouffonnes orgies, et dans ces fôtes, où la puérilité le disputait au double cynisme de l'impiété et de la licence, on voyait se presser à la suite de magistrats avilis, de philosophes dégradés et de prêtres renégats, une multitude assez considérable pour qu'on se demandât avec inquiétude si le nom chrétien n'était pas définitivement aboli dans les villes, théâtres et témoins de ces ignominies. Mais ce délire infernal atteignit peu les campagnes; il en est qui se soulevèrent pour défendre leurs autels attaqués. Si les autres ne prirent pas les armes, pour la plupart elles se gardèrent pures de tout contact avec le culte révolutionnaire, et Ton sait tout ce qu'elles montrèrent d'héroïsme, soit pour dérober les prêtres fidèles aux tyrans qui les poursuivaient, soit pour assister, comme dans d'autres catacombes , à la célébration de nos augustes mystères, soit pour affronter l'exil, la mitraille, les noyades ou l'échafaud , plutôt que d'abjurer leur foi.

Voilà ce que fut parmi nous la campagne, et c'est là pour elle un caractère historique. Soit esprit de famille et de tradition, soit puissance de Thabitude, amour de ce qui est et secrète aversion pour le changement, ce changement fût- il même un progrès, soil effet de son isolement qui la place en dehors du mouvement des idées publiques, elle lient aux croyances de ses pères par des nœuds énormément difficiles à briser. Nous l'avons vu chez nous pour le catholicisme et la vérité; on le vit autrefois dans Tempire romain pour le paganisme et l'erreur. C'est de son obstination que sont parties les résistances les plus indomptables aux conquêtes de l'apostolat. Les grandes cités, comme Rome, Milan, Carthage, étaient déjà presque toutes chrétiennes, que les villages et les hameaux luttaient encore. Et même après que Constantin eut fait du gibet du Calvaire la bannière des Césars, même après les lois portées contre les sectateurs des faux dieux par quelques empereurs de Byzance, même après cet immortel concile de Nicée où l'Église prit en quelque sorte solennelle possession du monde, l'idolâtre paysan de l'Asie, de l'Afrique, de l'Italie, des Gaules, de l'Helvétie, apparaît dans la profondeur des forêts ou dans les gorges des montagnes, défendant ses sanctuaires, ses statues, ses rochers, ses arbres, ses antres sacrés avec une violence qui, bien loin d'accuser dans ses superstitions un germe de défaillance, semble leur suppo-

ser, au contraire, la plus ardente virilité. C'est ainsi que , passant par les terres des Éduens , c'est-à-dire sur le territoire d'Autun, saint Martin voulut abattre des idoles; aussitôt les païens se précipitent en fureur sur le saint évêque, qui serait mort sous leurs coups sans un miracle qui protégea sa vie. Et c'était le quatrième siècle! C'est ainsi encore qu'au moment où saint Benoît gravit pour la première fois les hauteurs du mont Cassin, il y trouva debout un temple d'Apollon vénéré par les patres et les bûcherons du pays d'alentour, et ce ne fut pas sans prodiges qu'il put établir sur les ruines de ce sanctuaire le berceau de l'ordre immortel dont il devait doter le monde. Et l'on était au cinquième siècle! C'est ainsi, entin, qu'après avoir quittéle monastère de Bangor en Irlande, pour venir, aux bords des lacs helvétiques, annoncer le vrai Dieu et faire fleurir la vie religieuse encore inconnue dans ces solitudes, saint Colomban et saint Gall, son disciple, rencontrèrent des restes de paganisme. Ils troublèrent les sacrifices, renversèrent les autels, et bien loin que cette hardiesse fut accueillie avec indifférence par les sauvages et superstitieux habitants de la contrée, elle provoqua d'effroyables colères contre les deux apôtres, qui furent obligés de chercher un asile au delà du lac de Constance. Et cependant l'on était au septième siècle ! Tant il est vrai que l'idolâtrie des campagnes ne lâcha pas prise à la première sommation, qu'elle ne recula que pas à

pas devant l'Église coïKjuérante, et qu'il fallut des années sans nombre pour faire définitivement tomber les résistances de son désespoir.

Le peuple des villes n'était pas moins attaché à l'idolâtrie que celui des campagnes. Il y était avant tout attaché par un principe de licence et d'immoralité. Quand l'Église parut, les mœurs austères de Rome primitive s'étaient depuis longtemps énervées; autant elle avait subjugué de peuples, autant elle s'était approprié de vices; en apportant à son Capitole les dépouilles de l'univers entier, elle y en avait aussi fait affluer toutes les corruptions, et de là, comme un torrent immonde, elles étaient descendues sur les diverses classes sociales pour les dépraver. Plébéiens et patriciens, tous étaient également avilis, et cela dans toute l'étendue de l'empire. Les cités secondaires n'étaient pas moins atteintes que la métropole. Au lieu de sang, c'était du poison qui circulait d'une extrémité jusqu'à l'autre dans les veines de ce corps gigantesque.

Imaginez après cela si l'on devait être passionné pour l'idolâtrie, qui était à la fois l'aliment et la consécration de ces instincts voluptueux et de ces mœurs débordées. L'histoire dégoûtante des faux dieux convenait merveilleusement à la licence des imaginations; le cynisme des regards devait parfaitement s'accommoder de tant de pompes religieuses, de tant de sanctuaires où les images et les statues, les pontifes, les prêtresses et la nature des

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cérémonies ne constituaient dans leur enseniWe qu'un immense appareil de débauche. Enfin, rien ne répondait mieux à la brutalité des convoitises publiques et à ce fond de cruauté qui accompagne toujours ramollissement des peuples, que ces infamies du théâtre et ces horreurs du cirque, où la vieille société romaine s'abreuvait de lubricité et de sang, pour la plus grande gloire de ses ignobles divinités. Les nations corrompues aiment toujours à la folie une religion sensuelle; bien loin de s'en dégoûter, elles s'y rattachent de tous les progrès quelles font dans l'abjection, et de toute la violence que leurs grossiers penchants acquièrent à travers les siècles. Rome devait être d'autant moins disposée à faire le sacrifice dé la sienne, qu'en y trouvant de quoi repaître ses appétits, elle y trouvait aussi de quoi les justifier. L'exemple et la signification de ses idoles l'autorisaient à tous les genres d'ignominie et de dégradation. Puisqu'il n'était point de désordres et de hontes qu'elle n'adorât sur les autels, il n'en était point non plus qu'elle n'eut le droit de pratiquer dans sa vie. Le ciel se chargeait de la débarrasser de toutes les lois de la nature et de la conscience ; elle pouvait toujours en appeler des prescriptions de la sagesse aux orgies de ses temples. Que fallait-il de plus pour l'attacher à ce culte immoral que son immoralité même, placée sous la sanction des dieux? (^c n'était pas seulement {)ar le côté abject de

leur ualure que les cités romaines devaient tenir à ridoiâtrie; elles y tenaient encore par un sentiment plus noble en lui-même : c'est le patriotisme. Leur histoire sociale se confondait avec leur histoire religieuse. Rome en particulier « se van- « tait, dit Bossuet, d'être par son origine une « ville sainte, consacrée avec des augures favo- M râbles et bâtie sous des présages heureux. Ju- « piter, le maître des dieux, avait choisi sa de- « meure dans le Capitole, où on le croyait plus « présent que dans l'Olympe même et dans le ciel « où il régnait. Romulus l'avait dédiée à Mars dont « il était fils; c'est ce qui l'avait rendue si guer- « rière et si victorieuse. Les dieux qui habitaient « en elle lui avaient donné une destinée sous la- « quelle tout l'univers devait fléchir \ » C'était à eux, et non pas à la sagesse et au génie de ses capitaines, à la discipline et à l'infatigable constance de ses troupes, qu'elle attribuait cette longue suite de triomphes qui, depuis le combat des Horaces jusqu'à la bataille d'Actium, avaient honoré ses drapeaux, et fini par lui soumettre tous les peuples alors connus dans le monde.

Avec cette conviction, que rien ne démentait ostensiblement, que semblaient au contraire justifier sept cents ans de colossales conquêtes, comment les Romains auraient-ils facilement, et sur un

' Bossuet, Apocalypse.

premier mot de l'Église, abandonné des dieux à qui ils se croyaient redevables de tant de grandeur? La patrie était tout pour ce peuple; et comment n'aurait-il pas soutenu avec fureur une religion qu'il supposait avoir fait cette patrie dont il était idolâtre? Aussi quand le christianisme vient l'attaquer,Rome repousse ces agressions, non-seulement comme une impiété, mais comme un malheur public. A l'entendre, le mépris et l'abandon des dieux, prêches par la doctrine nouvelle, sont la cause de tous les fléaux qui peuvent se déchaîner sur l'empire. Si le Tibre inonde et ravage^, si le Nil ne déborde pas, si la pluie manque, si la terre tremble, s'il survient une famine ou une peste, c'est aux disciples du Christ, contempteurs de la religion nationale, qu'on doit toutes ces calamités, il faut pour apaiser les dieux, dont la colère bouleverse ainsi la nature, leur immoler en viftmes les blasphémateurs qui les outragent, et Ton s'écrie : « Les chrétiens aux lions M »

Voilà ce qui s'est fait en mille circonstances et sur mille points divers de l'empire. Grand nomlire de persécutions locales ont été déterminées ou envenimées par le zèle fanatique de certaines villes pour les dieux insultés. Quand elles ne réclamaient pas le massacre général des chrétiens, elles demandaient au moins avec frénésie le supplice de

' ThiIm'I , Apnlooé/., c. \i.. Hr.'ninrr'ion fir In choir, u" 8.

quelques homnies plus spécialement poursuivis par leur liaine religieuse. Ainsi qu'arrive-t-il à Smyrne pour saint Polycarpe? Le proconsul a fait crier dans l'amphithéâtre : Polycarpe est chrétien! Et aussitôt païens et juifs, saisis d'un transport furieux, demandent qu'on lâche un lion contre le saint pontife, et, à défaut de bête féroce, qu'on le livre au bûcher. Et pourquoi cette rage contre un vieillard non moins irréprochable qu'il n'est auguste? C'est parce qu'il est le destructeur des dieux, et qu'il a appris à des milliers de chrétiens à ne point les adorer. Inspirée par les mêmes motifs, la même scène de violence se reproduit à Lyon contre saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, et un peu plus tard contre saint Irénée et tous les fidèles de son troupeau. En Italie, en Espagne, en Asie, rien ne fut plus répété que ces emportements populaires pour venger les idoles. Témoignage éclatant de la force indestructible%t del'acharnemeutindomptable avec lesquels le polythéisme était incrusté dans le patriotisme du vieux moiide, à l'époque où l'Évangile se présenta pour en faire la conquête !

Voilà donc le peuple romain rattaché par trois liens puissants à la religion de ses aïeux. Le peuple des campagnes y tenait par esprit de tradition, de famille et d'habitude; le peuple des villes par immoralité, d'une part, et de l'autre par un fond d'impérissable patriotisme.

Un quatrième nœud se joignait aux piécédenls pour en multiplier la force : c'était Torgueil, et celui-ci était commun à Rome et à ses empereurs.

Bossuet, cet homme formidable qui a tout observé, et prononcé des mots profonds sur tout, Bossuet a dit en parlant de lancienne Rome : « Rome était la mère de l'idolâtrie; elle faisait ado- « rer ses dieux à toute la terre, et parmi ses dieux « ceux qu'elle faisait le plus adorer étaient ses em- « pereurs. Elle se faisait adorer elle-même, et les « provinces vaincues lui dressaient des temples, de « sorte qu'elle était en même temps, pour ainsi « parler, idolâtre et idolâtrée, l'esclave et l'objet « de l'idolâtrie ^ » C'était là sans doute une folie aussi bien du côté de Rome que du- côté de ses empereurs. Que la capitale du monde, qu'une cité, renommée au loin pour son bon sens et sa sagesse, décernât les honneurs de l'apothéose à des débauchés comme Tibère et Caligula, ou à des idiots comme Claude, quel délire! Qu'à leur tour ces tyrans, après avoir acquis la gloire de la barbarie ou du désordre et l'immortalité de la haine, exigeassent de leur vivant la gloire de l'adoration , et pour après leur trépas l'immortalité des autels, quel vertige plus impudent encore! Rien de plus vrai que celte parole qu'en a écrite un auteur moderne : «Les Néron, les Domitien, les Commode

' Bossuet, Apocalypse.

furent de véritables insensés; afin de ne pas trop épouvanter la terre, le ciel donna la folie à leurs crinnes comme une sorte d'innocence ^ » Folie tant que vous voudrez! mais il est de ces folies qui, flattant les instincts d'une nature superbe, lui sont encore plus chères que le stérile honneur de se montrer raisonnable ! Telle était précisément celle qui portait les chefs de l'empire et leur capitale à se faire adorer; ils en étaient dominés jusqu'à la barbarie. Quand on arrêtait des chrétiens, on leur commandait de sacrifier non-seulement aux dieux de rOlympe, mais à ceux de la terre, de jurer par le génie des Césars, de vouer des adorations à leurs images. Personne n'ignore la lettre de Pline le Jeune à Trajan ; et on y voit que, pour éprouver les chrétiens, il leur présentait l'image des empereurs avec celle des dieux, afin qu'ils l'adorassent en lui offrant l'encens et des effusions. On voit encore dans une lettre de saint Denis d'Alexandrie qu'Émilien , préfet d'Egypte, lui ordonne de sacrifier aux dieux et aux empereurs. Tout est plein d'actes semblables où Ton voit ces deux cultes ensemble ^ ; et si les chrétiens refusaient, ils étaient impitoyablement envoyés à la mort. On ne saurait dire tout ce que ce caprice cruel a fait couler de sang dans les arènes de l'empire.

' Cliateaubriand, Études historiques. Discours préliminaire.

^ Bossuet, Apoc , cliap xiii , v. 12. — Pline, lili. x, ep. 97. — Euseb.,

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