VII
L'égoïsme de la politique s'unissait à l'égoïsme de l'orgueil pour inspirer aux empereurs un amour forcené de l'idolâtrie. Ils étaient à la fois césars et pontifes, chefs de l'État et maîtres suprêmes de la religion nationale; et la réunion de ces deux dignité<, outre qu'elle allait à merveille à leurs instincts d'amour-propre, servait admirablement leurs vues de domination sur le monde. Ils se persuadaient que les nations accepteraient plus volontiers leur joug, en le leur imposant au nom des dieux dont ils se disaient les interprètes, et de fait ils ne se trompaient pas. L'alliance du saceidoce avec leur magistrature, l'intimité qu'à raison de ce pontificat on leur attribuait avec les dieux, sans rive une excuse pour leur ambition, en (*tait au moins l'auxiliaire; parce qu'ils étaient censés combattre et gouverner au nom du ciel, il semblait qu'ils trouvassent les peuples plus faciles à la conquête et plus soumis à leur puissance.
Eh bien! supposez-vous, Messieurs, qu'après avoir recueilli tant de bénéfices de ce rapprochement des deux pouvoirs, les empereurs aient été prêts à en briser le faisceau sur la première invitation de l'Église? Non, mille fois non. Qu'ils ne tinssent plus à l'idolâtrie par conviction, c'est possible. Mais il y a pour les pouvoirs humains quelque chose de plus fort que les convictions : ce sont les inspirations et les jalousies de la politique. Quand même une religion d'État, une religion dont
ils sont les chefs, n'a pour eux aucune valeur dogmatique, quand même ils s'en moquent en secret, du moment où elle est un instrument efficace aux mains de leur gouvernement , ils se garderaient bien de la briser. Plutôt que de s'en défaire, ils la défendent à outrance; ils la confondent avec l'État lui-même, et quiconque oserait l'attaquer, celui-là serait inexorablement traité comme ennemi de la patrie ou du pouvoir. Ainsi qu'on aille dire au chef de l'empire moscovite qu'il doit renoncer à être le pape de FÉglise russe, on verra si pour réponse il ne fera pas prendre le chemin de la Sibérie. Qu'on essaye encore de persuader à la reine d'Angleterre que le sceptre de l'Église anglicane est trop pesant pour ses mains, déjà surchargées par celui du gouvernement des États britanniques ; il est fort à croire qu'on enverrait l'auteur de cette proposition méditer sur ses plans de réforme à la Tour de Londres ou sur les plages de l'Australie. Les despotes romains furent bien mille fois plus jaloux de leur suprématie religieuse que ne ie sont tous les autocrates modernes. Aujourd'hui l'état des idées publiques sur la tolérance et la distinction des pouvoirs inspirent, comme malgré eux, une certaine modération à ceux qui commandent tout à la fois aux corps et aux consciences; leurs persécutions, s'ils en suscitent pour soutenir leur autorité religieuse, trouvent un frein dans l'opinion. Mais pour les empereurs romains aucun de ces tempéraments
et de ces contre-poids n'existait; le fanatisme des peuples s'unit à leurs instincts personnels pour les exciter à défendre les dieux et leur propre sacerdoce avec une rage implacable. Plus ils allèrent, plus la lutte de leur désespoir et de leur intolérance se montra furieuse. La tyrannie de Dioclétien , le dernier des grands persécuteurs , surpassa en cruauté contre les chrétiens celle même de Dèce, de Domitien et de Néron. Jamais l'Église n'avait plus souffert; jamais le paganisme impérial, et si je l'ose dire, la théocratie des Césars ne s'était rattachée plus convulsivement à l'existence, et pour la leur faire abdiquer, il fallut que, par un prodige éclatant, la croix apparût à Constantin comme un gage de victoire et lui fit enfin comprendre que le temps était venu où les chefs de l'empire, si longtemps les bourreaux de TEgiise, devaient en devenir les enfants et détrôner le Jupiter du Capitole pour y substituer le Crucifié du Calvaire.
Ainsi les intérêts de la politique et les espérances de l'orgueil formaient-ils une chaîne de bronze pour lier les empereurs et Rome elle-même à un polythéisme éternel.
Si encore les empereurs avaient été livrés à euxmêmes , peut-être l'idolâtrie n'aurait-elle trouvé dans leur âme isolée et leur fanatisme solitaire qu'un refuge facile à forcer. On vient encore assez aisément à bout d'une erreur ou d'une passion même ronronnée, quanrl elle ne s'appuie que sur
elle-même. Mais telle n'était pas la position des Césars. Les pontifes des idoles, la magistrature, l'armée, les encourageaient à une résistance indomptable en faveur des dieux menacés par l'Église; les auteurs nous parlent de plusieurs persécutions dont ces différents corps furent les provocateurs ardents ou les instruments empressés. Le sénat surtout , qui était le premier corps de Tempire, se donna toujours pour le protecteur dévoué de la vieille religion païenne. Par l'effet de ce zèle, il ne fut pas d'époque où il n'excitât tout ce qu'il put d'orages et de cruautés contre l'Église, et même sous les premiers empereurs chrétiens il ne s'était point relâché de ses anciens sentiments. «La « relation de Symmaque, préfet de la ville, c'est « Bossuet qui parle, la relation de Symmaque aux « empereurs Valentinien , Théodose et Arcade le « fait bien voir, puisque ce fut au nom du sénat « qu'il demanda à ces empereurs le rétablissement « des gages retranchés aux vestales, et celui de l'au- « tel de la Victoire dans le lieu où ce corps auguste « s'assemblait. On voit, par la réponse de saint Am- « broise, que ce n'était pas à tort que Symmaque « prenait le nom de cette compagnie, puisqu'en « effet le nombre des idolâtres y prévalait. Cette ce relation de Symmaque avait été précédée d'une «semblable délibération, deux ans auparavant, « sous l'empire deGratien. Tout ce que pouvaient « faire les sénateurs chrétiens en ces occasions était
« de s'absenter du sénat pour ne point participer « à un décret plein d'idolâtrie ou de souscrire une K requête particulière pour faire connaître leurs « sentiments à l'empereur. Ainsi , l'idolâtrie avait « encore pour elle, au quatrième siècle, le suffrage « des pères conscrits, c'est-à-dire de cet auguste « sénat autrefois si révéré des nations et des rois, « où il y avait encore une si grande partie de la « puissance publique, puisqu'on y confirmait et les « lois et les princes mêmes ^. »
Après le sénat, que reste-t-il? Les jurisconsultes et les philosophes, qui ne sont pas plus disposés que les autres à quitter le culte des faux dieux pour embrasser le catholicisme. Ainsi, sous le règne d'Alexandre Sévère, l'un des empereurs les plus humains, et qui fut mènae animé de quelque bienveillance pour les disciples de Jésus-Christ, un certain nombre de juristes qui faisaient partie de ses conseils déclarent solennellement et avec autorité qu'on doit tenir au polythéisme comme à la religion de ses aïeux et de l'État; tandis qu'on doit proscrire la religion chrétienne comme une nouveauté étrangère et une source de troubles et de division pour l'empire. C'étaient Sabin, Ulpien, Paul, Modestin qui prononçaient ainsi, tous hommes d'un crédit immense aussi bien que d'un savoir profond , et dont les décisions demeurent encore
' Bossue! , Apocal-, c. m, Parag. xiii.
dans le Digeste comme un mouiimeut authentique de leur intolérance pour l'Église, et de leur attachement froid , raisonné et en même temps incurable à ridolàtrie héréditaire de Rome. Tout ne s'est pas borné de leur part à l'expression d'un sentiment : leur sentiment s'est manifesté par des actes, et ils ont persécuté les chrétiens par principes , comme d'autres les persécutaient par fanatisme et par entraînement. On croit que c'est dans un orage qu'ils avaient soulevé que fut martyrisé le grand pape saint Callixle.
Que faisait la philosophie au miheu de celle conduite tenue par la jurisprudence? Elle agissait de la même manière. Si quelqu'un devait comprendre la folie et l'immoralité de l'idolâtrie, c'était bien elle sans doute; c'était auprès d'elle que les attaques dirigées contre les faux dieux par le zèle si judicieux et la logique si puissante de nos premiers apôtres et de nos premiers apologistes, devaient trouver le plus de sympathie et d'écho; elle qui se vantait de chercher la lumière, elle qu'on avait vue parcourir la Perse, l'Egypte, les Indes, rOrient et l'Occident, pour trouver la vérité, comment ne l'aurait-elle pas accueillie, quand elle se présentait d'elle-même si brillante et si indubitable? Mais non. Les philosophes sont-ils sur le trône, comme Trajan et Marc-Aurèle, ils protègent les dieux avec autant d'ardeur et plus de cruauté que les Commode et les Caracalla; il est d'illustres
martyrs qui datent de ces deux règues. C'est sous Trajan que saint Ignace d'Antioclie fut jeté aux lions; sainte Félicité, dame romaine, et ses sept fils périrent sous Marc-Aurèle. Quand les philosophes, sans être empereurs, ont accès auprès des princes, ils usent de tout le crédit et de toutes les ressources dont ils disposent à la cour pour y maintenir le polythéisme en honneur. Tantôt ils emploient des interprétations symboliques et des raisonnements pompeux pour déguiser le néant et l'infamie des dogmes païens , et persuader aux Césars que, sous la forme plus ou moins étrange, sous la poésie plus ou moins légère de la mythologie, il se cache des vérités pures, traditionnelles et profondes. Tantôt ils se servent de démonstrations sophistiques, de suppositions imaginaires, de récits mensongers, et au besoin , d'abstinences et de mortifications hypocrites, pour prouver aux chefs de l'empire que Tidolàtrie a des sages et des thaumaturges pour le moins aussi remarquables que le Christ, et qu'elle fait éclater dans le monde autant de prodiges et de vertus que TÉglise. C'est ainsi , sans parler de Plotin , de Porphyre et de quantité d'autres, qu'Hiéroclès fit deux hvres pour opposer la sainteté prétendue et les faux miracles d'Apollonius de Tyane, cet imposleur fameux de la secte pythagoricienne, à la sainteté et aux miracles de Jésus-Christ. Tous les auteuis païens de ce temps-là tiennent le même langage, parti-
cipeiit au même enthousiasme pour Apollonius, et ne craignent pas de le donner pour un dieu '.
Enfin les philosophes, allant encore plus loin, mettent en œuvre la magie, les vains prestiges, les divinations et les faux oracles, pour exciter Tesprit crédule des princes, d'une part, à révérer et à craindre toujours davantage les divinités de l'empire, et, de Tautre, à persécuter les chrétiens comme ennemis de la religion nationale. Sous Valérien , par exemple, saint Denis d'Alexandrie fait mention d'un chef de magiciens qui invita ce prince à poursuivre les fidèles, comme si tout devait bien réussir, pourvu qu'on les désolât ^. Un peu plus tard on voit un Tagès ou un autre devin se servir de divinations pour irriter Dioclétien contre les fidèles. Et dans la même persécution , sous Maximien, un Théotémus érigea une idole de Jupiter qui préside aux amitiés et fit, par ses faux miracles et les faux oracles qui s'y rendaient, que Maximien fut animé contre les chrétiens, l'assurant que le dieu commandait qu'il les exterminât -*. Enfin tous les auteurs unanimement, tant les païens que les chrétiens, assurent que Julien ne se gouvernait que par ses philosophes et ses devins. Il y avait surtout un certain Maxime de la
' Lactant. , Divin. Inst., v, 3— Enseb. Contra Hierocl. — Bossuet, Apocal., c. xiii.
^ Eiiseb. VII , 9.
' Lact., de Morte, 10. — Instit iv, 27. — Bossuet , Apocal., c. xvi.
secte de Pythagore, dont l'empire était absolu sur l'esprit de ce prince ; et ce fut spécialement à l'instigation de ce faux sage que Julien rétablit le paganisme frappé au cœur par Constantin , et déclara à rÉglise cette guerre hypocrite dont le souvenir, resté comme le caractère propre de son nom dans la pensée des siècles, fait qu'on l'emploie toujours quand on veut désigner un persécuteur à la fois haineux et déloyal.
Maintenant, 3Iessieurs, des hauteurs historiques où nous sommes parvenus, laissez-moi vous conjurer de jeter un regard en arrière et vous dire : De bonne foi, la main sur la conscience, peut-on dire que le paganisme fut mort au moment où l'Église apparut dans le monde? Et pour qui- était-il mort? Ce n'était pas pour les empereurs, soit à cause du parti qu'en tirait leur politique, soit à raison des apothéoses qu'il promettait à leur orgueil. Ce n'était pas pour le sénat, qui, après avoir refusé sous Tibère d'admettre Jésus-Christ au nombre des dieux de l'empire, demandait sous Yalentinien la restauration de l'autel de la Victoire. Ce n'était pas pour les juristes et les philosophes : les premiers prononçaient, au nom de la loi, qu'on devait maintenir les idoles et détruire les chrétiens; les seconds, c'est-à-dire les philosophes, s'efforçaient par toute espèce de subtilités , d'artifices , de mensonges , de prestiges, de rendre l'idolâtrie spécieuse, tandis que d'autre part ils travaillaient à faire haïr les fi-
~ ^226 — dèles comme blasphémateurs des dieux et coutempteurs de la religion nationale. Ce n'était pas enfin pour le peuple ni des campagnes ni des villes. Puissance de l'habitude , vénération pour les ancêtres, souvenirs patriotiques, ivresse de l'imagination, convoitise des sens, toutes ces choses qui provoquent si puissamment les sympathies populaires se réunissaient pour enchaîner et river au paganisme la population de l'empire. L'effet en fut profond et durable. Sans doute l'Église fit dans son sein des conquêtes immenses; mais il resta longtemps une portion considérable du vieux levain dans cette masse purifiée par l'esprit nouveau. « Rome, même après la conversion des Césars et « sous Julien, ne pouvait revenir de ses erreurs et « de ses faux dieux. Elle continuait à imputer aux « chrétiens tous les malheurs de l'empire, toujours « prête à les traiter avec les mêmes rigueurs qu'elle cf avait fait autrefois, si les empereurs Teussent « souffert. La cause même de l'idolâtrie y était si « favorable, que les tyrans qui s'élevaient ou ceux « qui aspiraient à la tyrannie, un Maxime, un Eu- « gène, un Eucher, gagnaient Rome en faisant croire « qu'ils seraient plus dévoués au culte des dieux « que les empereurs, ou en promettant ouvertement « de les rétablir ^ » Assez puissants pour être un instrument terrible entre les mains des ambitieux,
' Bossuet, Apocal., c. ni, § 13.
ces débris du polythéisme étaient également assez forts pour arracher des concessions au pouvoir. Honorius fut obligé de leur accorder la célébration des jeux séculaires, supprimés par son père Théodose, et ces fêtes furent accompagnées d'un excès abominable de superstitions et d'idolâtries. Enfin quand le paganisme eut décidément cessé d'être un culte public, il retint encore dans l'ombre un certain nombre de partisans fidèles. « On voit sous Justi- « nien et sous les derniers rois gotlis qui régnèrent « en Italie, c'est-à-dire vers Tan o38, presque au « milieu du sixième siècle, de secrets adorateurs « de Janus, et on crut encore trouver dans sa cha- <c pelle et dans ses portes d'airain, quoique aban- « données depuis tant de siècles, une secrète vertu « pour faire la guerre en les ouvrant ^ » C'était, il est vrai, les dernières convulsions de l'idolâtrie; mais l'époque où elles éclatent annonce quelle impression profonde la vénération des dieux romains avait faite sur l'esprit du vulgaire ignorant. Sa force et sa vie égalaient celles de l'empire , ou plutôt s'identifiaient avec elles; pour périr, elle attendit que l'empire même s'abattit sous les coups des barbares : semblable à ces plantes parasites dont les racines pénètrent si avant dans la substance de l'arbre qui les supporte, qu'il est impossible de les en séparer, et que pour les détruire il
' Bossiiet , ut suprà.
faut que cet arbre même succombe sous la hache des bûcherons.
La question de fait est résoUie, Messieurs : le paganisme n'était pas mort. Mais eût-il été mort , le inonde n'eût pas été pour cela disposé à recevoir le catholicisme. Dans Tordre de la foi , qu'était-ce que l'idolâtrie? C'était un symbole plein de poésie, flattant l'imagination sans accabler l'esprit; le symbole de l'Église, au contraire, était grave, austère, abaissant les hauteurs de l'intelligence sous le joug de vérités incompréhensibles. Croire le premier, était-ce, je vous demande, se préparer au second? Est-ce en se repaissant de contes puérils qu'on se façonne à subir des dogmes écrasants et sévères? Évidemment non. Et sous le rapport de la morale, qu'était-ce que le paganisme ? C'était une religion facile ou plutôt hceucieuse; elle lâchait la bride à tous les penchants, et en consacrait tous les excès par Texemple des dieux. Et l'on voudrait que cette immoralité devenue pratique, au point où elle l'était à la naissance de l'Église, eût frayé les voies à la pure et sainte morale de l'Évangile! Le vice, pousse jusqu'aux plus monstrueuses exagérations, aurait servi de prélude et comme de racine à la vertu portée jusqu'à l'héroïsme? Comment! semer dans la boue, c'eût été pour le monde un moyen de moissonner dans l'innocence? Je sais bien qu'on l'a prétendu de nos jours; mais c'est évidemment
une plaisanterie. Jamais les peuples, par leur pente naturelle, ne passent d'une religion molle et tolérante à une religion plus sévère : c'est au courant contraire qu'ils obéissent. Ils iront du catholicisme au protestantisme, du protestantisme au déisme et à Tidole de la raison, du déisme à Tathéisme, et surtout à l'athéisme pratique. Ils descendent le fleuve, ils ne le remontent pas; .ou bien s'ils le remontent, ce n'est que par un prodige de celui qui fit autrefois refluer le Jourdain vers sa source.
Donc, incompatibilité radicale entre le catholicisme et Tétat moral que le paganisme avait fait aux peuples. Incompatibilité non moins grande entre le catholicisme et la philosophie païenne. Alors, comme aujourd'hui, la fausse philosophie était dominée par trois instincts : la haine de l'autorité, l'horreur du mystère, la passion de l'idée personnelle. On voit éclater ces dispositions dans chacun des hommes et chacune des écoles qui la représentent. C'est assez vous dire combien elle devait être hostile à l'Église qui , prenant précisément le contie-pied, repousse et condamne, en matière de foi, le caprice de l'idée personnelle, impose ses mystères à la raison superbe qui n'en veut point, et force les esprits les plus indomptables à se courber sous le principe de l'autorité, au lieu d'être à eux-mêmes leur tribunal et leur Dieu. Ainsi , pour les sages, comme pour le peuple, Ile devait être, non pa? l'objet d'un accueil facile et
bienveillant , mais un signe de contradiction , parce qu'elle-même venait radicalement contredire, nonseulement les folies de leurs systèmes , mais encore les tendances les plus chères et les fibres les plus irritables de leur esprit et de leur orgueil.
On en a vu quelques-uns, il est vrai, déserter la philosophie pour passer à la foi; c'est ce que fît saint Justin. Mais ces glorieux transfuges étaient rares ; et quand ils faisaient ce noble échange de Terreur contre la vérité, c'était par l'impulsion d'un esprit et d'un courage supérieurs, jointe à celle d'une grâce privilégiée, et non point par l'entraînement des dispositions qu'ils avaient puisées dans le scepticisme ou la présomption de leurs sectes ou de leurs écoles. Jamais le rationalisme ne fut mûr et prêt pour le catholicisme , et , malgré son néant mille fois attesté, quoiqu'on tout temps il n'ait su que nier et détruire , il n'en a pas moins persisté obstinément à prétendre qu'il peut affirmer et édifier. Une sinistre évidence lui prouve aujourd'hui qu'il se trompe; n'importe : il énoncera demain de nouveaux oracles avec la plus confiante arrogance, et ne se moquera pas moins que la veille de toute autorité qui voudrait lui commander ou le démentir.
Un philosophe contemporain fit, il y a quelques années, une sensation profonde et comme une espèce de révolution intellectuelle en Allemagne : c'étîiil Schelling; il se flattait d'avoir apporté des
révélations à la science; on salua comme telles les idées qu'il proclama. Après un lever si glorieux , il semblait qu'il dût rester éternellement sur l'horizon; mais non : modeste, il se retira dans le silence et l'obscurité. Ses doctrines firent leur cours : il les vit décomposer la philosophie au lieu de l'organiser et de l'enrichir. Il pensait avoir allumé un flambeau, il n'avait lancé qu'un météore. Alors que fait-il? Au bout de trente ans, il sort du mystère où il s'était éclipsé; il s'avance pour réparer les ruines préparées par ses enseignements et amoncelées par ses disciples. L'Allemagne s'émeut pour l'entendre; il remonte dans sa chaire si longtemps déserte, et de sa bouche, presque séculaire, tombent ces paroles empreintes d'un ton d'oracle : « Autrefois j'ai cru enseigner la vérité à vos pères, mais je me suis trompé; enfants, vous serez plus heureux : la vérité, je vous l'apporte aujourd'hui! » Hélas! il se trompait encore, mais il ne s'en douta point. Voilà le rationalisme de toutes les époques. Presque toujours il s'égara ; néanmoins, il a toujours en lui-même une foi impérissable. Maintenant il a le sentiment de ses erreurs; tout à l'heure vous l'entendrez dogmatiser encore ; et plutôt que de subir une autorité religieuse quelconque, il aimera mieux s'agiter dans un cercle éternel et toujours changeant de doutes, do négalions et, s'il le faut, de délires.
Ce qu'il est de nos jours, il l'était aux premiers
siècles de l'Église. Alors saus doute, comme à présent, de solennels naufrages étaient là pour le convaincre de son impuissance ; mais il flottait dans les ténèbres et dans le vide sans en avoir le sentiment : ses ténèbres, il les prenait pour de la lumière ; son vide, il l'appelait une atmosphère divine; son orgueil se repaissait avec amour de sa propre confusion , et bien loin que ses écarts le rendissent plus accessible à l'Église, par le faux jour sous lequel il se les représentait, ils ne faisaient que creuser, entre l'Évangile et lui, un chaos plus vaste et plus infranchissable.
Voilà donc deux points établis. Premièrement , au moment où l'Église apparut, le polythéisme était beaucoup moins mort qu'on ne le suppose. Il vivait dans le peuple des campagnes comme croyance héréditaire; il vivait dans le peuple des villes par la latitude et l'espèce de consécration qu'il donnait à la licence ;, par le charme que ses fêtes et ses légendes exeiçaient sur les imaginations, par les souvenirs qu'il rappelait au patriotisme ; il vivait dans l'âme des hommes d'État, qui trouvaient en lui un instrument pour leur politique et une espérance d'apothéose pour leur orgueil; il vivait dans le respect de la magistrature et des jurisconsultes, qui alors, comme presque toujours, ne voyaient que la loi, dont la religion publique faisait partie; il vivait enfin dans l'esprit de certains philosophes, par les débris de vérité qu'il
contenait, dans le fanatisme de quelques autres par les folies mêmes ou les indignités qui le déshonoraient, dans l'affection de plusieurs par les interprétations personnelles et capricieuses qu'ils en faisaient, dans l'amour-propre de tous, par le droit qu'il leur donnait de repousser tout tribunal dogmatique, toute croyance définie , pour ne relever, dans les questions religieuses, qu-e des fantaisies et des décisions de leur propre pensée. Secondement, quand le polythéisme eut tenu au sol par de moins puissantes racines, quand il eût été mort, on ne pourriait dire que le monde eut été mûr pour recevoir le catholicisme. Le polythéisme avait jeté dans l'humanité des dispositions inconciliables avec celles que le catholicisme réclame; l'univers moral , sous son action , s'était préparé à la foi comme un cadavre se prépare à la résurrection en tombant en pourriture: il fallait le prodige d'une seconde création pour le rappeler à la vie.
S'il est impossible d'expliquer l'établissement du catholicisme par la décrépitude de lidolàtrie, ne peut-on pas en lendre compte par les biens que l'Église apportait au monde ? Dans l'empire romain, la fortune et la liberté n'étaient pas un patrimoine aussi généralement réparti que de nos jours : c'était tout simplement celui de quelques-uns. Il existait dans son sein des millions et des millions de pauvres et d'esclaves; pauvres que les grands
traitaient avec plus de mépris et de rudesse que la brute; esclaves que les maîtres faisaient dresser dans des écoles barbares aux combats de l'arène, et qu'ils condamnaient ensuite à s'entr'égorger dans les amphithéâtres pour le simple plaisir d'en savouier les tortures. Évidemment ces hommes déshérités de la richesse et de la liberté, ces victimes nées du glaive et de la faim , n'adoraient pas leur misère et leurs chaînes. Avec quelle impatience plutôt n'appelaient-elles pas un jour qui leur donnât l'indépendance et du pain ? Un libérateur s'élevant pour glorifier l'abjection , soulager, disons mieux , doter l'indigence, briser les fers des individus comme des peuples, ne devait-il pas être accueilli avec un enthousiasme unanime et une crédulité générale? Jésus-Christ se leva précisément avec cette mission salutaire. Il vint non-seulement consoler et recommander les pauvres, mais les déifier; il vint annoncer la délivrance aux esclaves, et à cette voix jusqu'alors inouïe les deux tiers de l'humanité tressaillirent; ils se pressèrent en foule et avec ardeur à la suite de ses enseignements régénérateurs. Était-il Juif ou Romain , élait-il homme ou Dieu? c'était bien là ce qu'il s'agissait d'examiner! Il avait compris les souffrances des peuples et mesuré leur dégradation ; son but était de leur restituer la possession de la vie et d'eux-mêmes : il suffit. Le charme de ses doctrines en a fait le triomphe; il a subjugué les nations, non point
parce qu'il s'est dit Dieu, mais parce qu'il s'est porté pour sauveur.
C'est vrai : Jésus-Christ est venu affranchir l'indigence et l'esclavage ; on le répète assez haut de nos jours pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y insister, et l'on prétend que c'est par le charme de sa doctrine qu'il a opéré cette grande émancipation. Très-bien ! mais on n'oublie qu'une chose : c'est de se demander si celte doctrine avait pu venir d'un homme, ou si elle était uécessairement d'un Dieu. Sans doute, la cause une fois posée, l'effet devait naturellement en sortir ; mais l'important, c'était de trouver la cause. Ainsi au quinzième siècle, en s'orientant d'une certaine façon , Colomb devait inévitablement découvrir l'Amérique. Il lui suffisait de tourner sa proue vers tel point de l'horizon et de voguer toujours devant soi; ou ne pouvait avec ce système manquer d'aborder au Nouveau Monde. Une seule petite chose était indispensable : c'était de bien choisir sa direction; et pour le faire, il fallait être l'immortel Génois, le glorieux émule de Vasco de Gama. De même, la morale évangélique une fois donnée, il pouvait être facile de subjuguer le monde païen. Mais le point difficile était précisément de révéler cette morale régénératrice, et pour la révéler il ne suffisait pas d'être un sage, il fallait être un Dieu.
Du reste, ne nous abusons pas : si pure et si suave qu'elle soit, cette morale devait avoir pour premier
résullal de susciter d'immenses obstaeles à ses propres conquêles. Le temps et la grâce pouvaient seuls la faire goûter. Par où l'Église commençait-elle ici son apostolat? Elle s'adressait aux riches, pour en combattre tout à la fois les préventions et la cupidité. Ils considéraient le pauvre comme un être pétri d'une autre terre que leur propre limon ; ils se tenaient pour des demi-dieux, etluipour un néant; à eux le droit de jouir et de regorger, à lui le droit de périr de faim : c'était, à leurs yeux, l'ordre fatal de la nature. Autant ils méprisaient la misère, autant ils adoraient la fortune. C'était en vain que le stoïcisme avait essayé de leur apprendre à dédaigner l'argent; la passion Tavait emporté sur la philosophie ; tous les sentiments généreux étaient venus s'engloutir dans le culte de l'or; et sur les portes de Rome, devenue le foyer de tous les égoïsmes comme elle était la capitale de toutes les nations, on pouvait écrire ces paroles d'un prince numide ; Emenda civilas, patrie de la vénalité! Voilà maintenant l'Église qui vient dire à ces hommes enflés, depuis des siècles, d'avarice et d'orgueil : Le pauvre! vous le supposez d'une nature inférieure à la vôtre; c'est une erreur et une iniquité: il est votre égal , il est votre frère, il est votre maître et votre roi. Vous l'avez assez longtemps outragé de votre pitié superbe , il s'agit à présent de l'envisager avec respect et de le traiter avec honneur. Ce n'est pas tout : la fortune, vous l'avez seuls et il n'en a point;
il faut partager avec lui , votre salut éternel est à cette condition. Si vous ne soulagez point sa détresse, si vous refusez de devenir ses pourvoyeurs pour continuer à n'être que ses bourreaux, malheur à vous ! Malheur ici-bas, parce que vous appellerez sur votre tête les anathèmes du ciel, ami et vengeur de celui qui souffre! Malheur dans l'avenir, parce qu'en punition de votre barbare avarice vous serez précipités dans des feux éternels! Tel fut le langage de l'Église aux opulents de Rome et de tout l'empire ! Vous jugez ! Combien ne dut-il pas être intolérable à tous ces vieux patriciens, également idolâtres de leurs trésors et de leur aristocratie! Leur commander de tendre une main fraternelle, et non pas seulement protectrice, à ce prolétariat qu'ils foulaient précédemment comme de la boue; leur dire de le faire asseoir à leur table, tandis qu'ils le jugeaient digne tout au plus d'être jeté en pâture aux bêtes du cirque ou aux poissons des viviers ! Quelle audace absurde ! quelle imprudence désespérée ! Aujourd'hui que nous avons été nourris deux mille ans des idées de fraternité chrétienne , le riche entend avec amour et réalise avec bonheur cette doctrine de sacrihce et d'égalité ; mais il était impossible que la noblesse et l'opulence de Rome, telles que les avait faites le polythéisme, n'en fussent pas révoltées : elles devaient accueillir ici le catholicisme avec l'indignation la plus furieuse, et, bien loin de lui ménager un triorn-
phe, lui susciter la plus implacable des résistauces. Premier obstacle.
Un second obstacle venait du côté des pauvres eux-mêmes. Et avant tout, le catholicisme les aborde avec un langage étrange; il né leur dit pas: Oh! que votre état est amer! Oh! que vos larmes sont brûlantes, et combien il nie serait doux de les sécher! Mais voici les exclamations qu'il profère: « Bienheureux les pauvres! Beau paupere.s ! Bienheureux ceux qui pleurent ! Bea/i qui /iigeni! -i^ Singulière béatitude, n'est-il pas vrai, que l'absence de tout bonheur! Bizarre manière de réconcilier le pauvre avec sa position , que de lui crier qu'elle est belle , pendant que l'évidence et ses douleurs lui crient qu'elle est affreuse! Il faut l'avouer, ce début ne devait rien avoir de bien attrayant pour ces malheureux. Leur peindre à eux-mêmes les horreurs plus ou moins profondes de leur indigence , et les leur peindre avec énergie , les exciter à s'en indigner et à en demander compte à la société qui les déshérite ainsi de ses faveurs : voilà le moyen de les attirer à sa suite et de s'en faire, au besoin, des prosélytes passionnés ; nous le voyons par ce qui se passe sous nos yeux. Mais diviniser leur détresse, les exhorter à la bénir, même quand elle les tue; ériger en dogme qu'elle l'emporte avec ses angoisses, et à raison de ses angoisses mêmes, sur la richesse avec tousses enchantements, c'était une sorte d'appa-
rente dérision; et rien ne peut être moins propre à subjuguer l'infortune qu'une pitié qui se présente avec un semblant d'ironie.
Et puis, quel avenir le christianisme promettaitil aux indigents après les avoir ainsi glorifiés? Un avenir qui devait peu les toucher. Il leur disait qu'il s'intéresserait pour eux auprès des riches; mais si les riches l'écouteraient, s'ils feraient à sa voix pour les assister des sacrifices généreux, c'était ce qu'on ne disait pas : on ne leur promettait par conséquent qu'un soulagement hypothétique, c'està-dire sans valeur. On leur montrait bien encore le ciel; on leur annonçait qu'ils y recueilleraient un poids immense de gloire, s'ils supportaient leurs maux avec résignation ; mais que pouvait signifier cette espérance pour des hommes encore païens? Elle était trop spirituelle pour flatter et conquérir leurs âmes toutes plongées dans les sens. Il fallait, du reste, en acheter l'objet à un prix trop formidable pour n'en être pas dégoûté. Des mortifications volontaires ajoutées aux privations naturelles de leur état; réduire en servitude par la pénitence leur corps déjà si rudement éprouvé par la misère ; la haine des peuples, la colère des rois, l'inhospitalité de la patrie; la chance, il y a plus, la presque certitude de ne pouvoir plus paraître dans la rue, mais d'être condamnés à l'exil, aux cachots, à la mort, d'être poursuivis comme des bêtes fauves, d'être contraints à se cacher dans
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les forêts, dans les cavernes, dans les déserls, dans les mines et les catacombes, pour abriter leur foi, leur conscience et leur vie : voilà les perspectives que leur entr'ouvrait le catholicisme. En d'autres termes, ils avaient faim; l'É.^lise leur disait : « Vous aurez plus faim encore. Vous êtes méprisés; faites- vous chrétiens, et vous serez maudits. Vous n'avez point de part à la fortune, venez à moi , et bientôt vous n'aurez point de part même au soleil! » Si c'était là, Messieurs, de quoi les attirer, je ne vois plus ce qui pouvait leur inspirer de la répugnance et de Teffroi !
Non, Messieurs, soit qu'on la prenne en haut, soit qu'on la prenne en bas, la société que l'Évangile rencontra à son entrée dans le monde, ne devait pas lui tendre les bras , malgré les principes d'amour qu'il venait proclamer. En haut, c'étaient des riches égoïstes peu disposés à bénir ses préceptes de sacrifice et de dépouillement. En bas, c'étaient des pauvres qui durent trouver fort peu séduisante une doctrine dont le résumé, pour eux, revenait à deux choses : bénir leur état , si abject et si alroce qu'il fût; s'attendre au ciel, il est vrai , mais avant au martyre. Ce ne sont pas là de ces paroles qui enlèvent , qui transportent , qui enchaînent les peuples; impossible, quand elles sont livrées à elles seules, de remporter un triomphe qui, au lieu d'un soulagement, se montre comme une aggravation de douleurs.
Nous y cherchez une ma,t;ie qui séduise, et vuus n'y surprenez qu'une auslérilé qui épouvante.
L'esclavage n'était pas mieux disposé à recevoir Jésus-Christ que ne l'était la pauvreté. Vers l'an 680 de la fondation de Rome , il existait dans la république une foule immense d'esclaves. Du milieu d'eux Sparlacus se lève; il harangue ses compagnons de servitude avec une vigueur à la fois superbe et sauvage; il les exhorte à briser leurs fers, après leur avoir fait comprendre qu'ils ont, pour s'en affranchir et les retourner avec succès contre leurs oppresseurs, l'irrésistible puissance du nombre, de la force et du courage. Sa voix est entendue de deux cents Thraces, Gaulois ou Germains, emprisonnés comme lui dans l'école des gladiateurs à Capoue. Quelques jours après, il a réuni dix mille hommes au pied du Vésuve; un peu plus tard, sous les murs deïhurium, il en compte soixante-dix mille : et avec eux il forme une puissance qui s'en va promenant la victoire depuis Brindes jusqu'à Milan ; fait trembler Rome du mouvement de ses pas et de ses bandes formidables; devient si terrible, que Grassus, c'est-àdire un consul, avec des légions immenses, se croit incapable de la vaincre tout seul , et réclanie pour cela le concours de Lucullus et de Pompée, les deux plus grands généraux de l'époque : l'un la terreur de l'Asie, et l'autre vainqueur de l'Espagne.
Voilà une popularité que je m'explique. Spartacus parle aux esclaves le langage de l'indépendance; il les appelle à rompre leurs chaînes; il leur prouve que, du moment où ils le voudront, ils pourront être libres et dicter des lois à ces tyrans dont ils ont jusqu'à ce jour dévoré les hauteurs et subi les caprices. Il devait être compris: en montrant ainsi à ses frères un affranchissement immédiat et certain , comment ne se seraient-ils pas ligués autour de lui pour le conquérir?
Mais Jésus-Christ procède autrement : il ne proscrit pas directement l'esclavage; il promulgue seulement des principes de charité, de fraternité, de respect pour l'homme qui , goûtés par les maîtres, les décideront à élargir leurs esclaves. C'est beaucoup sans doute; mais enfin ce ne sont que des principes, et si sublimes, si raisonnables qu'ils soient, ils ne porteront pas leurs fruits dès le premier jour : il faudra des siècles pour qu'ils pénètrent au cœur de l'humanité. A l'heure même où nous sommes, malgré tous les efforts que l'Église et la papauté ont faits tant de fois pour les naturaliser dans le monde, malgré l'appui que leur ont prêté la presse et la philosophie, sont-ils partout reconnus et partout appliqués ? Vous le savez : comme il est des hommes qui ont encore le malheur de se vendre, il en est qui ont la barbarie de les acheter. L'Europe a eu beau lancer des décrets d'émancipation pour les noirs, nous avons eu beau éta-
blir des croisières sur le littoral de TAfrique, nous avons eu beau créer le droit de visite et même en abuser, la traite n'est point abolie : l'esclavage est encore debout! Tant nous avons peine à vénérer notre semblable comme notre frère, quand il ne naît pas sur notre sol et ne porte pas notre couleur I Tant est violente, profonde, indestructible, la passion qui nous pousse à l'assimiler, quand nous le pouvons, à la brute, à l'asservir' comme elle, à en IraUquer comme d'une chose, à supposer enfin qu'il peut être rivé à celte dégradation comme à un état permanent, sans désordre pour nous, et sans atrocité pour lui-même!
Ces dispositions, qui sont même aujourd'hui les nôtres, furent à un degré bien plus intense celles du njonde romain. Détruire Tesclavage, qui était pour lui tout ensemble un principe, une habitude et un gain, c'était une proposition que son aristocratie devait répudier avec horreur; elle ne présentait aucune probabilité de succès. D'un autre côté, l'espérance qu'elle offrait aux esclaves eux-mêmes n'était que lointaine, indécise, et, suffisante pour les llatter, elle ne Tétait pas pour les exalter et les convertir.
Autre obstacle d'ailleurs. Le christianisme ne se bornait pas à préparer indirectement l'émancipation des esclaves, chose qui pouvait jusqu'à un certain point le recommaadei" ; il appelait, en attendant raffranchissement temporel, les esclaves
(le I etiipire à l'affranchisseraeiit moral. Affaissée sous le poids de son abjection morale et politique, leur âme s'était abîmée dans la dépravation; la mesure de leurs vices répondait à celle de leur servitude; et pour avoir été les êtres les plus méprisés, le désespoir les avait conduits à devenir les êtres les plus méprisables. Sortir de celte fange, rompre avec les vils penchants qui les y avaient précipités, reconquérir l'indépendance de la vertu, restituer à leur conscience abrutie la suprématie dont leur grossier avilissement l'avait dépossédée, telle était la liberté que l'Église venait leur offrir. Liberté redoutable et dont leurs âmes durent avoir peur, toutes farouches qu'elles fussent! Liberté dont les conditions terribles leur eussent fait repousser le catholicisme, uiéme quand il eut essayé de briser immédiatement leurs chaînes et de les élever au niveau de ces maîtres qui les avaient jusqu'alors écrasés! Ils en étaient à ce point d'abrutissement où les peuples garrottés mais corrompus ne veulent plus de la liberté, lorsque la vertu en apporte le bienfait et demande à en consacrer l'usage.
Ainsi, Messieurs, disons-le hautenjenf, l'Evangile venait renverser Tesclavage; mais il ne devait pas le combattre directenient et par la force : sa méthode était de déposer dans le monde des sentiments qui, en s'infiltrant dans la société par un travail graduel , la conduisissent jjrogressivement et sans secousse à doter de la liberté ceux que la
lynuinie des princes, des lois ou des iisnges en avait dépouill'Js. Avec le temps ces résultats ont été obtenus; mais ils ne pouvaient l'être d'abord. Les maîtres durent opposer une hostilité violente à des doctrines qui les dépossédaient de leur propriété la plus indigne, il est vrai, mais aussi la plus chère; les esclaves, à leur tour, ne durent'rien trouver de bien entraînant dans un intérêt dont l'effet, au lieu d'être actuel, puissant et générai, était nul ou seulement partiel pour le présent, et ne présageait le bonheur de la délivrance que pour des siècles éloignés. Insouciants ou victimes, voilà tout ce que devait rencontrer le christianisme : ce n'est pas auprès d'hommes pareils qu'on remporte de faciles triomphes.
Non , Messieurs , ne cherchons plus à expliquer les victoires de l'Église naissante par l'état des esprits et des nations à cette époque. On avait dit de Jésus-Christ vivant, tantôt qu'il était l'ennemi de César, auquel cependant il payait le tribut; tantôt qu'il était l'ennemi du peuple, auquel pourtant il jetait à pleines mains la vérité, le pain et les miracles. On le voyait toujours isolé ou poursuivi ; il ne veut faire que du bien à la Judée, et la Judée ne sait lui témoigner aucune sympathie. Il en est de même après sa mort. Il apporte la vie aux peuples, mais les peuples ne savent pas le comprendre. Enveloppés à la surface de je ne sais quoi de mystérieux , d'étrange et parfois de choquant, ses bienfaits ne
caj)liveiU pas, ils repoussent; les Juifs s'en irritent comme d'un scandale, les Grecs et les Romains s'en moquent comme d'une folie, ou s'en exaspèrent comme d'un désordre ou d'un danger; tous refusent de se prêter à la régénération que le crucifié du Golgotha leur annonce. Voilà l'histoire, et il la fallait telle, nous dit l'apôtre saint Paul. Dieu a pris, si j'ose ainsi m'exprimer, le monde à revers; il a tenu à ce que son Fils se présentât comme un objet de contradiction, afin que, dans la victoire qu'il devait remporter sur les peuples, la créature n'eût point de gloire à réclamer, et qu'il fût constaté avec éclat que, dans l'œuvre libératrice de Jésus-Christ et de son Église, rien ne s'était fait que par une vertu secrète, distincte de toutes les ressources humaines, et descendue du sein même de la puissance infinie et de la sagesse immortelle.