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DES EMOTIONS

Mesdames, Messieurs.

La connaissance de soi-même... voilà à la fois pour l’homme la plus grande sagesse et la plus grande difficulté ! Celui qui posséderait cette science pourrait connaître la voie de l’évolution, pourrait se dominer afin de progresser plus vite.

C’est de cette connaissance de soi-même que je veux vous parler ce soir ; mon sujet sera : Des Emotions ; de l’élément émotionnel qui constitue peutêtre la partie la plus importante de l'homme. En effet, dans les émotions se trouvent les plus grands bonheurs de l’humanité, comme aussi ses plus grandes douleurs, et si l’on possédait la science des émotions, si l’on savait les évoquer, les maîtriser, les régler en un mot, le chemin de l'évolution serait rendu plus facile. — Ce n’est, en effet, ni dans l’existence elle-même, ni dans nos pensées, que nous rencontrons les plus grands obstacles

de notre route;c’est clans les émotions, dans cette partie de nous-mêmes par laquelle nous sentons.

L’individu humain, le soi..., moi..., moi-même..., voilà ce que nous connaissons. Moi: telle est la vérité fondamentale pour chacun de nous; vérité que l’on ne peut nier, et à l’affirmation de laquelle on 11e peut rien ajouter. Mais si nous regardons ce moi, nous trouvons qu’il a trois aspects pour chacun de nous : « J'existe; je sens; je pense. » Voilà les trois faces de l’Être humain, ses trois aspects vis-àvis du monde extérieur. C’est la, seconde de ces affirmations que nous allons étudier ce soir : « Je sens. »

Nous ne pouvons penser avant de sentir. Les sensations sont donc les premières vérités qui se font jour dans l’être humain ; la découverte de notre existence ne vient qu’après la pensée ; pour se distinguer de ce qui n’est pas soi, il faut d’abord dire : « Je pense. » Cette conscience d’exister, quoique vraiment fondamentale, suit donc pour l’homme la pensée; c’est en pensée qu’il dit : « Je suis », mais avant de pouvoir penser il faut sentir. Toutes nos pensées viennent de nos sensations à travers le cerveau humain, et quand on étudie l’âme de l’homme, quand on considère ce germe divin, on reconnaît qu’avant l’intelligence existe la sensation.

Qu’est-ce en effet que la sensation?

La sensation estlepouvoir, la faculté de répondre #ux vibrations venues du dehors, — la vie ellemême est cette faculté, et, quand la vie évolue, c’est cette capacité de répondre à l'univers qui grandit et se développe. Au point de vue de la sensation ce pouvoir de répondre aux impressions du dehors s’affirme par le plaisir ou par la douleur „ Voilà les deux côtés de la question. Lorsque quelque chose entre en contact avec cette âme humaine qui ne connaît encore rien, il y a sensation, c’est-à-dire un sentiment soit de jouissance,, soit de peine ; et c’est ainsi que ce germe divin répond à l’univers ; c’est ainsi que l'on commence à sentir, puis à penser.

La base de la pensée humaine est la mémoire des expériences de plaisir ou de douleur; ces expériences, répétées un certain nombre de fois, établissent une relation entre la sensation et l'objet qui en est la cause: quand on est arrivé à reconnaître cet objet, on possède la mémoire du passé,, et par conséquent la prévision de l’avenir; c’est une première idée qui se fait jour. Cette idée, nous le répétons, prend donc naissance dans la sensation ; l’objet est reconnu parce qu’il a causé soit une douleur, soit un plaisir. Ce que nous voulons étudier, ce sont donc ces sensations, ou plutôt cette capacité de sensations dans l'homme.

- Ou’est-çe que le plaisir?.

Si nous regardons l’homme dans ses rapports avec la vie , le plaisir en marque l’épanouissement,

1 abondance, la suractivité. La douleur est la rencontre d’un obstacle qui vient entraver cet épanouissement de vie et le restreindre.

Si nous considérons l’homme dans ses rapports avec la forme , on constate que, qui dit : plaisir, dit harmonie (une vibration régulière, harmonieuse); qui dit : douleur, dit vibration irrégulière produisant la désunion. Donc, du côté de la vie, plaisir signifie épanouissement ; du côté de la forme, harmonie; du côté de la vie, douleur signifie : contraction ; du côté de la forme, manque de rythme, d’harmonie, dans les vibrations. Si vous saisissez bien ces idées, vous comprendrez toutes les émotions, et comment l’on peut se servir d’elles pour évoluer et faire évoluer les autres.

Poussons plus loin nos investigations.

Le germe divin avec ses capacités de sensation rencontre un objet du monde extérieur, supposons qu’il en éprouve du plaisir. Quel est le résultat? C’est une attraction entre lui et cet objet, un désir de le rencontrer de nouveau ; l’Être veut renouveler cette sensation de plaisir en entrant de nouveau en contact avec ce qui l’a causée ; mais si, au contraire, l’Être éprouve parle contact avec un objet une sensation de douleur, il ressent une répul-

sion, il ne veut plus s'approcher de cet objet, il désire l’éviter, il le fuit. Voici donc posés ces deux grands principes de la Nature, 1 attraction et la répulsion ; ce qui rapproche les éléments les uns des autres et ce qui les éloigne. Quand nous considérons les objets vivants, ce que l'on nomme dans l’Inde « Jiva », l'Ètre, ce sentiment d'attraction, c’est l’amour; celui de répulsion, c’est la haine. Voici les bases primordiales de toutes les émotions. Ainsi ce sujet, si complexe comme nous le verrons par la suite, est très simple au début :

Un germe vivant qui peut sentir ; deux espèces de sensations, le plaisir, la douleur ; des objets qui touchent cet être vivant et par le moyen desquels il éprouve soit l’une, soit l’autre de ces sensations ; de là attraction ou répulsion, amour ou haine quand on parle d’êtres humains. Tout ce qui fait le bonheur ou les douleurs de la vie, tout ce qui constitue la famille, la société, les nations, la morale, est basé sur ces deux grands principes.

La biologie nous dit que l’homme est un animal sociable ; sa constitution est telle qu’il ne peut ni évoluer, ni même vivre dans l’isolement. G est de son prochain, de la société, que lui viennent soit la joie, soit la peine. Ces émotions étant nécessaires à son évolution, il ne peut y travailler en marchant isolé de ses semblables; il faut absolument qu’il

éprouve l’amour ou la haine, l’attraction ou la répulsion. Les sensations de plaisir ou de douleur qui attirent les hommes les uns vers les autres ou leur causent une répulsion sont, en réalité, les bases véritables de la société. Entre ces deux êtres complémentaires, l'homme et la femme, existe l’attraction des sexes ; ils joignent leurs mains parce qu’ils vivent avec plus de bonheur ensemble que séparément; ajoutons à cela le plaisir qu un homme peut éprouver en présence de son enfant et la famille se trouvera constituée ; c’est donc en dernier ressort sur l’amour que repose l’ensemble des relations entre les hommes.

Qu’est-ce maintenant que la moralité?La moralité n’est autre chose que l’ensemble des obligations et des devoirs résultant des relations des hommes entre eux: c’est donc avec raison que nous pouvons la considérer comme basée sur les émotions. Sans les émotions pas de relations entre les hommes, pas de moralité, pas de devoirs, c’est d'elles que découlent même la vertu et le vice. De l’amour proviennent toutes les vertus; de la haine tous les vices ; les uns et les autres ne sont que des émotions devenues permanentes, et nous n aurons jamais une moralité scientifique, une moralité que la raison puisse recevoir et comprendre si nous ne possédons pas une science des émotions. Voilà donc l’importance de ce sujet ;

voilà pourquoi les théosophes doivent l'étudier ; voilà pourquoi il leur faut chercher à comprendre la place des émotions dans l’évolution humaine et apprendre à se servir de ces émotions afin de hâter leur progrès et celui des autres. Ce sujet est assez difficile, je l'avoue, mais son importance est telle pour la conduite de la Aie, que j’ai cru devoir le choisir sachant que je m’adressais ce soir à des étudiants en théosophie plutôt qu’à un public ordinaire.

Avant d’examiner par quel procédé scientifique nous pouvons diriger ces émotions afin de créer en nous le bien ou le mal, il est encore une chose qu’il faut comprendre avant d’aborder le cours de notre sujet.

Nous pouvons diviser les hommes en trois classes suivant les sentiments qu'ils font naître en nous. Un homme peut nous paraître notre supérieur , notre égal ou notre inférieur . Ces trois relations nous procurent des émotions différentes, des A r ertus ou des vices qu'il faut classer, et nous n’y arriverons que lorsque nous en aurons étudié les causes. Cherchons d'abord comment nous pouvons pratiquement provoquer ces émotions en nous-mêmes et chez les autres.

Du côté de l'amour, mes rapports avec mon supérieur font naître en moi la Aénération; \ r is-à-vis de mon égal, j’éprouve de l'affection ; à l’égard de

mon inférieur, de la bienveillance. Chacune de cesémotions donne naissance à son tour à une foule de vertus.

Si maintenant je me tourne du côté de la haine, que vais-je éprouver? Mon supérieur, que je sens plus tort que moi, provoque en moi la peur; en face de mon égal, je ressens un désir de le combattre; vis-à-vis de mon inférieur, j éprouvé du dédain, de 1 orgueil. De là trois catégories de vices. Nous avons ainsi 1 ensemble des sentiments bons ou mauvais qui dirigent nos rapports sociaux; il est impossible d’en trouver d’autres.

Une autre question se pose. Qu’est-ce que cessentiments que j’éprouve? Comment se manifestent-ils ? Que se passe-t-il entre moi et mon prochain en présence de ces émotions?

Quand j’aime quelqu’un, ma vie s’offre à lui, j aspire à l’union, et l’égalité tend à se former entre nous, afin que cette union soit rendue possible. L’amour qui attire les hommes les uns vers le& autres, c’est le Soi,qui reconnaît le Soi, sous une autre forme, et qui désire trouver l’unité parfaite, La vénération que j’éprouve envers mon supérieur m'élève vers lui, je cherche à reproduire en moimeme ses qualités, je deviens meilleur, et dans ce désir d’imitation je trouve une vraie force, car je deviens ce que j'adore. L’évolution est impossible pour qui ne sait admirer, vénérer... c’est-à-dire

aimer son supérieur. Si la supériorité éveille en nous l'envie ou la jalousie, ces sentiments de haine sont des obstacles à notre progrès; la perte de ce sentiment de vénération est un des plus grands dangers de l’époque actuelle en Occident, car la vulgarité et la petitesse en résultent. Si I on admire ce qui est grand, c’est que l’on a en soimême la capacité d’être grand; c’est qu’en nousmêmesune vibration analogue bien faible peut-être, mais à coup sûr sympathique, répond à cette supériorité. Le pouvoir de grandir se manifeste en aimant ce qui est grand, et. la vraie infériorité est de ne pas vouloir reconnaître ce qui nous dépasse. Nous devenons petits, nous nous amoindrissons quand nous ne savons pas reconnaître la grandeur. Il faut donc cultiver en nous ce sentiment de vénération et pour cela il faut chercher avoir en chacun ce qui est bon et non ce qui est mauvais. Il y a en chacun de nous des côtés défectueux, mais il en existe aussi de bons et même de divins. Pourquoi donc alors chercher ce qui est laid et non ce qui est beau? Pourquoi?... Parce qu’en reconnaissant les défauts des autres nous nous sentons supérieurs à eux, ce qui satisfait notre orgueil, sentiment qui touche à la haine. Cultivons plutôt l’habitude de voir dans les autres ce qui est beau. Si dans ce caractère vous constatez un défaut, rejetez-en la pensée, et

admirez-en plutôt quelque beauté ; c’est ainsi que l’amour croîtra de plus en plus en vous, ainsi que la moralité et les vertus divines.

Mais ce n’est pas tout. Nous devons trouver le moyen de provoquer à volonté chez les autres les émotions appartenant aux trois classes dont je parlais. Une émotion n'est qu’une vibration, vibration de vie et de forme, et je la communique à celui près duquel je la ressens. Deux cordes tendues l une près de l'autre vibrent d’une façon harmonique lorsque l’une d’elles est frappée; la même chose se passe pour l’âme de l'homme. Je m'approche de vous avec colère, vous éprouvez aussitôt de la colère; je m’approche de vous avec amour, vous éprouvez de l’amour. Nous sommes donc comparables à des instruments de musique, et nous Jouons les unssurles autres aumoyende ces vibrations que nousavons le pouvoir de provoquer. S'il en est ainsi — et chacun de nous peut sentir combien cela est vrai — l’évolution des hommes peut être grandement aidée par l’action de provoquer des émotions nobles, des émotions qui proviennent de l'amour et non de celles qui touchent à la haine. Mais on peut faire plus encore, et voici qui est plus délicat et plus complexe : je vais prendre deux espèces d’émotions,unebonne, unemauvaise, et vous montrer comment vous pouvez changer une vibration de haine en une vibration d'amour.

Vous vous approchez de quelqu’un qui peutêtre ne vous aime pas, et qui est plus grand que vous du moins il le pense et vient à vous avec du dédain ; ce sentiment éveille en vous une vibration réciproque. Vous vous dites : « Qu’est-ce que cet homme qui éprouve du dédain pour moi ? Je suis aussi grand que lui! » et vous le considérez à votre tour avec un sentiment d’orgueil. Le résultat est une répulsion, une haine toujours grandissante entre vous et lui. Que laut-il iaiie pour éviter ce mal ? La vertu opposée à l’orgueil, c’est l’humilité; il faut donc venir à lui pénétré de ce sentiment. Je reconnais pour le moment sa supériorité, peut-être n’existe-t-elle pas en réalité, mais je la reconnais afin d’essayer de provoquer en lui une autre émotion. Plus il est orgueilleux, plus je deviens humble. Quel est l’efiet de cette conduite ? Elle fera naître en cet homme un sentiment de bienveillance, d'amour, pour son inférieui, poui celui du moins qui se montre tel. Vous voilà donc en paix avec lui, au lieu d’être en guerre !

Une autre personne m’approche avec un sentiment de crainte; sa terreur pourrait exciter ma cruauté, car 1 homme ainsi que 1 animal est prêt à s’irriter contre l’être qui le craint; alors la haine grandirait entre nous. Que faire pour détruire ce sentiment ? J’en suis en effet responsable, car, si je montrais toujours de l’amour envers cet homme,

il cesserait de me craindre. Il faut donc redoubler de bienveillance et de douceur à son égard pour faire naître en lui la gratitude, la reconnaissance, l'amour.

C’est ainsi que l’étude des émotions peut nous guider dans la vie ; les connaissant, on peut provoquercelles qui nous mènent au bien, à l’amour et éviter les autres.

Il y a encore une chose importante à connaître sur ce sujet. Les beaux-arts sont le fruit des émotions et pour cette raison même ils sont très utiles au progrès de l’humanité ; le sentiment de la beauté dans l’art, dans la musique, la peinture ou la sculpture, est favorable à l’évolution de l’homme, mais il y a là un danger qu’il est bon de signaler. Les émotions artistiques — si bienfaisantes quand on les comprend bien — s’épuisent en se manifestant et réclament ainsi un stimulant de plus en plus fort.

Il y a un vrai danger pour lame dans le spectacle d’émotions peut-être profondes, mais qui ne sont pas vraiment bonnes. On représente certains drames au théâtre, dont le grand intérêt repose sur la terreur, la douleur, manifestées par l’acteur. Je me souviens d’avoir assisté à un spectacle où l’artiste, c’était M mo Sarah Bernhardt, provoquait des émotions très fortes par la vue des souffrances qu’elle endurait pendant qu’on torturait son amant dans

une chambre voisine. De là il n’y a qu'un pas à franchir pour mettre en scène les tourments terribles qui excitent l’âme. — Si vous lisez 1 histoii e de Rome et môme de la Grèce, vous trouverez que, de la douleur représentée par la fiction théâtrale, on passe facilement au spectacle de la torture réelle de l’homme. C’est pour cette raison que les moralistes de l’antiquité défendaient la représentation de cruautés imaginaires.

Il faut éviter dans l’art, qui peut être si pur et si beau, ces émotions mauvaises ; il faut choisir, afin de les cultiver, celles qui sont vraiment bonnes. — Ce sont là des questions que je recommande à toute votre attention parce que bien souvent on détruit une civilisation quand on avilit les émotions. 11 faut toujours chercher le beau et non pas le hideux, il ne faut pas marcher dans la boue, mais plutht regarder en haut, vers 1 idéal. Il existe un art qui cherche toujours ce qui n est pas beau, et qui prétend réaliser la vérité. Mais la réalité, c’est aussi bien la beauté que la laideur; quand vous sentez une fleur, est-ce les odeurs de l’ordure que vous cherchez en elle ? certes les. racines des fleurs peuvent plonger dans le fumier, mais elles en font de délicats parfums qui charment votre odorat. C’est un mauvais sentiment, c’est un sentiment de décadence morale, que de trouver du plaisir dans ce qui est hideux et bas.

L amour pur, chaste, ue serait-il donc pas aussi beau que l’amour dégradant et vil! Regardez la Nature! Elle cache toujours ce qui n’est pas gracieux et élégant. Pourquoi donc essayer de soulever tous ces voiles qui cachent la laideur sous des apparences de beauté? Nous devons nous opposer à ces idées réalistes vulgaires, à tout ce qui n’est pas élevé, pur et beau, car un tel art est dégradant pour la nation.

Le peuple, l’individu, qui veulent progresser doivent toujours vénérer, toujours admirer ; il leur faut un idéal sublime vers lequel ils puissent tendre ; cette vénération, cette admiration sont les ailes qui transportent l’âme aux cieux.

Voilà ce que c’est que de comprendre les émotions et de les choisir en vue de l’évolution lui maine, c’est pour toute la conduite de la vie qu’il faut les étudier ; par elles vous pouvez vous élever et non vous dégrader. On comprend afin d’agir mieux; et c’est pour cette raison que j’ai tenu à vous exposer ce pouvoir de lame qui réside dans les émotions ( 1 ).

(1) Conférence donnée par M™ Annie Besant, le 26 juin 1900, chez M. Ch. £•**, 21, avenue Montaigne.

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