‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 12 sur 42 · II. — u · texte numérisé non relu

II. — u

210 VIKGT-SEPTJÈMR CONFÉRENCE.

jMlifier. Par des chutes «uecessîTes, Dies est tomM, dans Tesprit humain, d'une fausse grandeur à la dnfelë, df la dureté & la cruauté, de la cruauté à llnfamiei de 1 iafanûe au ridicule, du ridicule au grotesque.

Et quel culte, pour répondre à cette corruption de la notion divine, que le génie des philosophes n'a ni su ni pu prévenir! Partout, les pratiques superstitieuses des astrologues, des devins, des augures et des arus* pices. Partout, des impuretés bénies, des orgies saintes, des horreurs sacrées que la langue se refuse h nommer. Partout, le >acrîfice humain, Thomme acharné contre son semblable et Timmolant sans pitié, pour abreuver, d'un sang plus noble et plus pur, les dieux funestes dont il attend la protection; la Gr6cc SicriDant ses ennemis à Bacchus mangeur de chair, et Home plus d*une fois de shonorce par des hécatombes qui eussent épouvanté un barbare.

Plu^ de charmes dans la nature , qui nous élèvent jusqu a son auteur. Outragcç par un mensonge sacrilége^ qui çn fait un principe éternel, la nature devient uue éuigme fatale, et ne parle plus au cœur de Phommc que pour i*iQ\iter à des avilissements.

Lliomtne lui-mùmc, doù vient^il? on l'if/aoro. Qo'cst-il? on ne peut le dire. Où va-t*il? c est un aijstère. Le peuple ràve,i)our lui, un jpar4djU{ros$icr,,^t le philosophe le condamne ou ^ux iil>jecti4)ns du auh

VéfiêJàsme ^ on à des troA^omatioas impossible^, qui tMHnfieii tottles lei espéranees du cmuv.

tjQ famUle est trots fois iBsultée, dans ceut qui la constitfient. Le père j devient un tjran. La femme y est traitée sans méongement poar sa faiblesse , sans Mspeet pour fia dignité de mère ; répudiée ^ rendue , bvree selon les caprices de riiommc , son rôle .m ré^ duit à celui d'une femelle dont oa attend un rejeton. Le père pread entre ses bras Tcnfant qui vient de nalt«e, et l'examine oomme on fait dnn animal ; tant mteai a'il se porte bies, mais nulbcur à lui si quelque infirmité prématurée jut trahit sur son pauvre petit osrps! ie Spartiate l'égorgera, au nom de Ljeurgne, et lo BooMiin ronvem pourrir an Yéla|)re, afin d*ea debnrasafar la itqmbliqne. Pas de serviteurs! pas do eos grands cnrantfi auxquels le peuple juif fait partager les joies du foyer domestique; mais dcf tronpeanK d'esdavt^ abrutis, dcmt In vie est ontre les mains du OMitre, et qu un «loment de mauvaise humeur, une ivresse mai envéo peut envoyer à l'abattoir, aux gé» neniesion mix viiieis.

Dans la société , le despotisme serti jusqu'à Tade^ ration, l'oppression des pelite par Iqs grands, le mépris, rhorrcur du pauvre, Tusurc ^om règle, la<»ncussion sans frein, le scmdale d'une richesse dcmcsurde et d'une misère iufAme, la guerre ennoblissant toutes les barbaries et penneltant aux vainqueurs d*insulter aux vaincus, la loi toute à Iccorcc de la Aie

212 VlNGT-SEiniÈME GOVFJEREKGE.

publique. C'est ainsi, Messieurs, que le paganisme conçoit Dieu , la nature , l'homme , la famille et la société. Yoilà les idées que vous heurtez partont, dès que vous sortez du territoire judaïque. Quant à l'avenir, tout se résume en une attente vague , sans détermination d'époque, de lien, de personne, sans force, par conséquent , pour fixer les espérances de Thomme et pour régler sa conduite.

Et toutes les erreurs, toutes les ignominies que vous venez d'entendre, emportées par les fluctuations de l'esprit humain, changent à chaque instant de face, sans s'améliorer. S'il naît quelque part une doctrine plus pare , une législation mieux intentionnée , un siècle en fait justice. Les théories des philosophes, les lois de Lycurgue , de Solon , de Numa , n'apparaissent que pour être englouties bientôt dans le flot croissant de la corruption.

Messieurs, vous avez comparé, et votre jugement est arrêté, j'en suis sûr; vous ne pouvez pas vous empêcher de dire avec moi : De tous les peuples de l'antiquité, le peuple juif est le plus élevé par ses idées. C'est le point important que je voulais établir. Nous passerons plus rapidement sur les autres points, afin de nous hâter vers nos conclusions.

0£S MiaACUS. 213

Comment se forment et comment vivent les peuples ? Une tribu vagabonde, chassée par les flots trop pressés de la nation qui Ta enfantée, va prendre po8session d'une terre inhabitée. Une troupe de bandits se bâtit une forteresse, étend tout autour ses ravages, répand la terreur, s*empare d'une contrée, et finit par s'y constituer, sous une discipline régulière. Une horde de barbares, mal à Taise dans un pays stérile et nu, tentée par la prospérité et Tabondance d'une terre voisine, se précipite tout à coup sur ses habitants, les dompte, mêle son sang à leur sang, ses coutumes & leurs lois, et fait une nation nouvelle.

Une nation est formée.- Elle se développe peu à peu, sous Tinfluence d*une législation austère; car elle est encore en travail de son avenir. Ses premiers succès rétonnent; mais elle s'y habitue. Son ambition, son courage, son adresse, concentrés tout à coup dans certaines natures exceptionnellement douées , renversent les obstacles qui s'opposent à son agrandissement. Les petits peuples disparaissent dans ses conquêtes, ses frontières ne peuvent plus être mesurées, elle est à l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Et puis, elle s'oublie dans l'enivrement de ses triomphes ; elle s'énerve dans les plaisirs et les débauches ; elle décroît ,

214 VINGT -SEPTI BU B GONÏÉRCISCB.

s'affaiblit, s'affaisse, et devient la proie d'un autre géant sorti de Tcnfancc, qui passera, comme elle, de làgc mùr à la caducilc.

Telle est en raccourci, Messieurs, Texistencc de tous \q^ peuples qui ont laissé quelque rtom daûs rinstoîrc. Mais le peuple juif fait exccplicn, par sa formation C(t le* diverses péripéties de son inexterminablc vie.

Il emploie d'abord deux cents ans à des voyages pcclfiqueS) dans la personne de ses trois premiers pères, Abraham, îsaac et Jacob. Il va dun pays à> Tantrô, toujours- les yeux au ciel, et toujours respecté par les nations chez lesquelles il plante sa teolOr Entraide versi l'Egypte, par réicvation d'un des sien» au rang fldprème, il y dcvioot esclave et so voit près do périr, SMifl le& coups d'une politique jalouse et crainliva. Les enfants dt^Jlbvfiphain ont déj i quatre cents aM de vie : il est peitt'^ètrc teirtips do inir? Non , Messieurs. Les t^gjptiees tiennent ferme la main qui ojiprime ; ks Hâireux mut teltemesit halMtucs à leur if;uomî«ie qu*il8 la 0obisseift jusqu'au bout, cb y ouMiaol les traditions de Icprs pèix»; mais tcot va ohan^r. Un bomme sravé dan» ssn GDfaûco par la fille du iHiaraon » élevé h te cour et rebuté, pour un Bleurire, par ceux-là m^mes qu'il avait voulu v<2nger, s'était ^tifui vers le désert^ et il y gardait paisiblement les (roupeaux de sofk bctu-père. T»i»t i^ eoup, il croît entendre les géraiteeniedts de ses frèi^s^ et l'idée de les sau v€nr s'ettipai^e de son esprit Moïse, c'était lui, Moïse arrive la

bMchopkioo de menaces contre les Égyptiens, pleine (le promesses pour les enfants d'isracl : une révolution ost imminente. G est par une révolution q^ue^ nous autres, nous eussions tranché la question : mais sojez tranquilles, Blessieurs, il n'y en aura pas. Il faut per^ suader aux IS^ryptiens de laisser partir six cent mille liommos, sans compter les vieillards, les fcmmes et les ûBfants: les Kgvptiens seront persuades. 11 faut tirer le peuple juif de rcngourdissemcnt dans lequel l'a plonge son long esclavage, lui proposer une aventure sans exemple, le convaincre qu'il doit prendre posses* sien d*Dnc terre prospère, oii coulent le lait et le miel : kpeuple juif sera convaincu. Il part. Le Pliarao]) se repent de so faiblesse et poursuit les fugitifs ; mais le Pharaon disparait, et les fugitifs continuent leur route. Groyez*Toos qu'ils marchent tout droit ^ers cette bien- Iieoreusc contrée, après laquelle ils soupirent? Kon > ils ont murmuré, ils se sont révoltes contre leur conduc* tcur^ et, pour les punir de leurs murmures et de leurs révoltes. Moïse les tient au désert, pendant quarante ans. n les y nourrit, il les y forme à la vie rdi^eusc et politique, jusqu'à ce qu il ne reste plus que deux hommes, parmi ceux qui, an moment du départ, étaient capables de comprendre ses promesses. EtUoise meut t paisiUcment. Il n*a pas été tué par cette troupe foriease, qui aurait pu Toccuser de lavoir trompée; noUy eUe s'est soumise à ses sévères arrêts. Josiié prend la condoite des Hébreux. 11 arrive sur une terre in-

2i16 VINGT -SEPTIÈME GOUFERENGE.

connue, au milieu de cent nations ennemies, attachées au territoire qu'elles occupent par une longue possession et une constante prospérité. Il triomphe de toutes, et partage aux tribus les dépouilles des vaincus.

Messieurs, la nation est formée contre les lois communes de la formation des peuples : elle doit vivre contre les lois communes de leur vie. Regardez bien ses frontières : à Torient et au midi, la rivière d*Égypte, le golfe Élamitique, des montagnes, des déserts et TEuphrate ; an couchant , la Méditerranée; au nord, les vallées profondes et les rocs escarpés du Liban, jusqu*au pays d*Emath. Elle ne sortira pas de lu. Elle laisse aux autres d'épouvanter le monde par des mouvements gigantesques et d^immenses conquêtes : toute son ambition est de conserver, sans partage , une terre pour elle devenue sacrée, mais bien plus encore de se conserver ellemême, dans l'originalité de ses croyances, de ses coutumes et de ses institutions. Cette ambition sera satisfaite, et, je ne crains pas de le dire, c*est le plus beau spectacle que nous offre toute l'antiquité. Voyez les peuples divers tour h tour absorbés par les grands empires, et y perdant leurs idées, leurs lois, leur nationalité, leur nom. Pour le peuple juif, il n'en est pas ainsi 11 n'échappe pas h Tesprit de schisme, qui divise les sociétés les mieux faites pour être perpôtueliement unies : dix tribus se séparent du centre

DIS MIRACLES. ' âl7

de la irie. Dieu les prendra en pitié pendant quelque temps, parce qu'elles sont les filles de ceux qu'il a bénis : il leur enverra des prophètes , il 7 formera des saints ; mais quand viendront les jours de la dispersion, aucune force préservatrice ne pourra empêcher les tribus infidèles de se dissoudre et de se fondre dans les grands peuples dont elles seront devenues les captives. Au contraire, le royaume de Juda, le vrai peuple juif, se soutient, malgré ses revers. L'une après l'autre, les plus puissantes nations se le disputent; ses frontières sont violées, sa paix est troublée, son courage est vaincu, sa liberté est encfaainée; mais^ quoi quil arrive, il vit toujours. Écoutez, Messieurs, les douloureuses lamentations d un de ses grands poètes et de ses grands citoyens :

«t Comment est-elle assise , solitaire et abandonnée , cette ville si pleine de peuple? La maltresse des nations est devenue comme veuve , la reine des provinces est asservie. Elle a pleuré, elle a pleuré dans la profonde nuit de son malheur. . . , et personne ne la console, entre tous ceux qu'elle a aimés. . Les voies de Sion répandent des kirmes... Les prêtres gémissent, les vierges sont souillées, et Jérusalem est étouffée sous le poids de ses maux... O vous qui passez sur la route, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne!... 0 ma chère et belle Jérusalem, ma fille, à qui te comparerai -je pour te consoler?... Le brisement de ton cœur est grand , grand comme celui de

218 VINGTV SSPTIEHB GOOFÉREKCE.

la mer sur fei rodie oscar j^cew. Tes ennemis ont otfTdtt 6111' toi (a botMlio; fis ewt siflté et grincé des deaU, cl ik ont dit ; Nons la dé-vororons. Le iroilà donc , ce jour que non» aiteodiôn»; nous Tairons trouve, nous ravoDS TU. Jérusalcin ! 6 ma belle et chèro Jénisa- Um (t)! »

Ainsi se p'aint Jér<^niie , près d'un monecau de ruir nés. Tout est h bas; la charrue a passé sur le temple et sur le palais des rois; les étrangers ont envahi la campagne et regardent de loin ce qui fut Jérusalem. Le peuple juif est mort. Non, Messieurs, non : il est à Babylone ; au milieu des étrangers , il se conserve sans mélange , en attendant des jours meilleurs. Entendez-lo plutôt : « Aux rives de TEuphratc, nous nous sommes tristement assis, et les souvenirs^ de Siofi nous arrachaient des pleurs. Nos barpes suspendues aux bronches flexibles de<« saules , nos harpes se taisaient. Et pourtant, ceux qui nous ont emmenés Oftptifs nous demandaient des chants; cenx qui n^us oot arrachés aux douceurs de la patrie, disaient: Ghantez-ncus un des cantiques de Sien, liais eomment dianterons - noQS les hymnes du Seigneur, sur une Wrvt étrangère 7 O Jérasalem bîcn-aimée ! si jamais je f oublie y que ma droite m'abandonne ; que ma langue s'attaehe à mon pahiB , si je ne me souviens pas toojours de toi, si tu n'es pas Tunique et premier objet

(i)'l«reak, lameHi.

de ma joie, douce et chère patrie... Sonviens-toi , Seigneur, de ce qu*ont fait les enrants d'Édom h Jérusalem, lorsqu'ils disaient : Il en versez-] a , ren versez-la, qu on voie ses fondements. Fille de Babjlone, à grande misérable, heureux qui te rendra le^ mon qu0 tu nous as fait souiïrir 1 heureux qui prendra tes politA et les brisera contre la pierre (1)! x>

Eittcndez-vous, Messieurs? le peuple juiC ntU pas un efuhé vulgaire, qui pleure sa patrie absenie et son BUilbeur : il en attend la vcngeoncû ; elle vient «a grd de ses désirs* Babjrloiie est renversée par Cjms ; «lais lo peuple juif est delout, il attend toujours. Enfln, émus du spectsiclo do cette race immorteno qu*a«(uiic catastfopiie ne peut éteindre, les rois de Pe9se h n»voicnt dans sa patrie. Jérusalem est rebâtie , et, après avoir usé les penples de Chanaan, d^Kgypte ob d* Assyrie, sur son corps mafilé , le peuple juif votttileorc tMibor autour de Ivi rempipe des Perses et Fëiapirc des Grecs. Bûvio triomphera de sa diemière résistance; Mais \m jour il à'y aura plus d'etopine romaônD^ et, en eherdnink bien dan» le momte , sa trouveta m peuple an sein de tons les peuples : e'est le pottfile jmf.

Snlnez^Ie, MesBicnrs, aolgt^ là maléJictîon dix^hnit fois séeuleire qni pèse sur Imi. Saloèz-le, c*esl Ite {dos étonnant dn tons , pur les événements qui ont rmyli sa longue existence. J'ajôvte : c'est lo phn admirable par les^pèrsonnaii^s qu'il a fournis.

'"SâO YIHGT-SEPTIÈME OONFÉRBKGC.

Il n^entre pas dans mon dessein ^ il n*est pas nécessaire au but que je me propose, de faire ressortir, dans les personnages de la nation juive , les qualités de Tesprit et du cœur, qui nous permettraient d'instituer une comparaison entre eux et les hommes illustres qu'ont fournis à l'histoire les autres nations. Bien que cette comparaison puisse se soutenir sans peine et tourner à notre avantage, je la néglige, pour m'appliquer au caractère propre et original des grandes figures qui apparaissent presque sans interruption dans l'histoire judaïque. Ce caractère, le peuple juif ne le partage avec personne ; c'est sa propriété exclusive, c^est le sceau glorieux qui le distingue de tous les autres peuples. Nous ne dirons donc pas : Qui fut plus grand législateur que Moïse? Qui fut plus simple dans la grandeur que les Juges? Qui fut plus père du peuple que Samuel ? Qui fut plus patient et plus magnanime que David? Qui fut plus sage que Salomon? Qui fut plus pieux qu'Ézéchias? Qui fut plus saint que les prophètes, et plus animé qu*eu\ par le soufSe poétique? Qui fut plus vaillant que les Machabées? Toutes ces questions appartiennent à une autre étude. Mais nous dirons : Quel est le peuple qui puisse aiBrmer que tous ses hommes illustres ont eu une mission évidente,

tendant au même but; que lui -mémo a uneoiission d'un ordre supérieur, et que son caractère propre et original , c'est de croire à sa mission et d'y être fidèle , surtout quand elle semble plus compromise et pins désespérée? Aucun peuple, Messieurs, ne peut répondre à cette question; aucun eicepté le peuple juif.

Abraham , Isaac et Jacob ont une mission : elle consiste à préparer, dans la constitution robuste des premières familles, les éléments d'une société nouvelle. Ils sont sans terre et sans patrie , et cependant ils croient icrmement que leur race, un jour, sera fortement établie et se multipliera comme les étoiles du ciel.

jUoIse a une mission : c*est de délivrer, sans révolution, les enfants de Dieu^ de l'esclavage d'Egypte, et de les conduire jusqu'aux frontières du territoire qu'ils doivent posséder, après avoir élevé leur esprit par une doctrine sublime , discipliné leur cœur par des préceptes saints, et réglé leur vie religieuse et sociale ' par une législation austère et compliquée , sanctionnée par des menaces terribles et de magnifiques promesse-^.

Josué a une mission : c'est de triompher, dans un pays inconnu, d'ennemis cent fois plus forts que le peuple qu'il conduit , et d'asseoir ce peuple dans la terre qui lui fut promise.

Les Juges ont une mission : c'est de protéger la nationalité des Israélites contre l'envahissement du sang et des mœurs des étrangers, de les ramener de leur apostasie au culte oublié du Dieu unique

222 VINGT -SEPTIÈME CONPiBENGE.

qo'Mfi ont juré 4*adorer toujoum, et <de les délivrer des oppressions «ucoessives qui ne manquent jamais de suivre de près leurs infidélités. Contre Toppresgiêtt de Chuson , Otb4Miiel «e lève au nom du feigneur; «ontre l'oppression d'Ëglpn, Aod ; contre i*o^ pm^ion de Jabin, Barae et Débora; nMmtre Toppresi» sioB des Hadianites, Cédéon; eontre Toppressioii des AmipMliftes» Jepiité; «ontfe l'oppression de^ PUiMstins, Samson et fianmel.

David a une mission : c'est dMiermîner les restes des peuples de Chanaan , de fixer les frontières d^f s«raël , de le mettre en face des grandes natimis qui ront éprouver sa force , de préparer, par des clianfs subliipçs, k grande pkase religieuse dons iaqu^Ue U va bientôt entrer.

Balomon a une misEien : «c'est de donner au enltç de Die« sa plus -vive <9plendeur, et d'inspirer «« peuple, par la construction d'un temple sans égalât la toagnificenctt des céfémoDics sacrées , le respect <ct l'amour de Tuniié dans le m&mc Dieu.

Les propliètfis ont uae mission -, puisque les Israc- Ittcs n'ont plus \oalu de Dieu pour rot, il ne faut poui^ont pas que les rois soient les plus fo^ts et que leurs sujets soient victimes de leurs scandales et de leur tyramiio. La«nis^ion des proplicics, c>stde4iepreiiârc los rois impies, de rcnrerecr Im autels des Um% dieus, de reprocher an peuplie «es lâchetés , ses iofidéUté^ et ses otimes, d'eidter les forts, d'oncouroger ios fcièleSy

DES miiugc.es. 293

et , si les natioM vnfidèles trkMiiptMnt , de consoler les ctiptîfB et de rappeler aux Juifs , aussi bien par de mmtelles promesses que par les anciennes , qu'ils sont ci* toyens des siècle$ à venir. L'atenir, c'est lobjet su* préme de la mission des prophètes. C'est à le décrire qu'ils 6'appliquent , afin qu'en le voyant dans une pins Ttve liunière, les enfants de laeob oublient lears mauiL, poor ne plus songer qu'à leurs espérances. Que de force dans les imprécations d'Élie et d'Elisée , contre les rois prévaricateurs I Quelle indignation dans les me* naoes de Nahnm et dlsaïe, <;ontre les nations qui ^p^ priment! Quelle mélancolique tendresse dans les r^ proclMs et les plaintes de Jérémie I Quelle netteté , quelle précision , dans les traits qu'ajoute Daniel ù la grande figure du Promus!... Mais, Messieurs, il m*cst impossible de tout citer, tous le comprenez bien. U est des «hoses qu'on devine aisément, à t'aide de ses 8<)uvenir8, et j'ose croire que tous devinez , à l'exposé rajÂde que je viens de faire , l'importanop^ de la mis^ mm des prophètes (i).

Enfin, les Machabccsoutnne mii^on : c*estdcbrieer losMonuments fuucstcsqui accusent les Juifsd'aposlasic, de les «deliiTcr de leurs derniers tyrans, et d< lejs préparer nnx gritnds événements que tcnt le monde attend.

ITds s >nt les principaux personnages du peuple jtftf; toi leur «caraclèrc propre -et original. Mois vous in dirai -je? le personnage qni me parait le pins

(1) 'Vd^ne quodortiéme Conderence.

224 VJIIGT-SBPTlÈifE GONFÉREIfCE.

étrange, le plus étonnant, le plus admirable, c'est le peuple lui-même. Emporté par ses défauU, par ses penchants et par la contagion de Teiemple , vers des superstitions et des crimes qu'il méprise au fond du cœur, il en revient toujours à croire h sa mission. IL est conTaincu que les destinées du monde sont liées à son existence; il s*opiniàtre dans ses espérances; il lutte, avec un courage surhumain, cootre les forces qui le pressent jusqu'à Fétoufler, et c'est lorsqu'il est le plus malheureux et le plus près de sa mine, qu'il est le plus fier de son Dieu et de sa loi , le plus sûr de son avenir : à ce point que lui seul, entre toutes les nations antiques, lui seul a eu Tinsigne honneur de mourir pour sa foi , lui seul s'est élevé jusqu'à T héroïsme du martyre. Et quand je pense que deux misérables sophistes du siècle dernier ont osé dire de lui qu'il élait un peuple vil! Ils ont menti, Messieurs : même avec ses df^fauts, ses faiblesses, ses prévarications, — je dirais presque à caus^e de ses défauts, de ses faiblesses, de ses prévarications, — le peuple juif est le plus admirable des peuples anciens.

Je pourrais m' arrêter. Messieurs, et, sans grands efforts, j'en suis convaincu, vous auriez bientôt trouvé la conclusion que je vous ai promise. Mais permettezmoi de la chercher avec vous^ afin que nous puissions en jouir tous en même temps. Il s'agit d'expliquer, aux trois points de vue que je viens de tracer, l'existence du peuple juif : l'élévation de ses idées, la

DES MIRAGLSS. 225

singularité de ses évënements, le caractère propre et I original de ses personnages. Est-ce aussi facile que

le prétendent certains critiques , qui ne veulent rien voir que de naturel dans les faits de Tbisloire? Je ne le pense pas. En partant d*un principe naturaliste, il est impossible , avec la meilleure volonté du monde , d'arriver à une solution satisfaisante du triple problème que vous venez d'entendre.

Le peuple juif possède sur Dieu, la nature, Thomme, la famille, la société, l'avenir, les idées les plus pures et les plus élevées. Où les a-t-il prises, puisque nous avons vu que l'esprit de tous les peuples est en contradiction avec le sien? — Ces peuples, dit-on, mis en présence d*une nature infiniment variée, en ont conclu la multiplication des forces et des principes. Israël , au contraire, appartient à la race sémitique; cette race nomade , en parcourant le désert vide et nu , y a pris assurément Tidée de l'unité de Dieu : ce Le désert est monothéiste (1). » Telle est, Messieurs, la plaisanterie que nous sert un contemporain, pour nous expliquer le dogme fondamental de la théologie hébraïque. On cite de pareilles choses, on ne les réfute pas. Je ne prendrai pas davantage au sérieux cette autre aiBrmation : « Le monothéisme est dû aux instincts de la race sémitique; » car elle équivaut à ceci : Le peuple juif est monothéiste, comme le castor est cons-

(1) E. Renan.

226 VHCGT - SEPTliniE COlIfFÉRENCC.

tructeur, le singe imitateur, Thirondelle voyageuse et Tàne une bête patiente. — Mais cet instinct dont nous parlons, « c'est le mystère des forces cachées de la spontanéité (i). » — J*en suis charmé... Ne pourrait-on pas dire aussi que la terre est ronde, en vertu du mystère des forces cachées de la spontanéité? Cet assemblage de mots n'explique rien; mais il accuse le profond embarras de l'incrédulité, en présence des dogmes merveilleux dont la nation juive est dépositaire.

Tout proteste, Messieurs, contre une explication naturelle des idées judaïques , et surtout contre une explication naturelle de leur immutabilité ; car, d'un côté, le peuple juif n'est pas sans contact avec le roste du monde; d'un autre côté, il ne domine pas les nations qui Tentourent : au contraire, il en subit la perpétuelle attraction. Baal, Molocb , Dagon , Beelphégor, Astarté et tous les dieux de Cbanaan Tinvitent à des adorations impies. La superstition et les mœurs dépravées des Genlils le pressent de se soustraire h la rigueur de ses lois, et, il faut bien le dire, ses penchants ne sont que trop facilement complices de toules les tentations. Plus d'une fois il succombe, et j'ai peine à comprendre comment il se relève. Dira-t-on qu'il est enchainé par les menaces et les promesses qui lui ont été faites? Mais d'où ces menaces

(i) £. Renan.

DBS MIRACLBS. 227

et ces promesses tirent-elles leur autorité? Si elles ne viennent que d'un homme , c'est beaucoup qu'elles puissent contenir, dans le devoir, une première génération ; en s'éloignant dans le passé, elles perdent de leur solennité et de leur force , jusqu a devenir puériles. La rigueur des lois pénales du peuple juif est*elle pour quelque chose, dans la constance de sa foi et la fermeté de ses institutions ? Mais qui ne connaît ce vieux proverbe: a Violenlum non éwrai, ce qui est violent ne dure pas? d Qui ne sait que les législations austères se sont toutes usées au frottement des siècles ?

Le peuple juif se forme et vit, contre la 1(m commune de la formation et de la vie des peuples. Pourquoi cela, Messieurs? Les Égyptiens sont-ils si bonnes gens qu'ils consentent, sur une simple invitation, à se dessaisir d'une nation d esclaves, qui leur épargne les fatigues du travail? Il n'y parait {yis, à la fureur avec laquelle ils se précipitent sur les traces des Hébreux. Moïse étaitril si éloquent qu'il ait pu séduire deux peuples à la fois? Moïse était bègue, et timide comme tous ceux dont la langue se refuse h exprimer correctement la pensée. Il a tenu pendant quarante ans les Israélites dans le désert; comment les a-t-il nourris? A la rigueur, le désert vide et nu peut bien être monothéiste, mais je ne pense pas qu'il soit bien nourrissant. La vie de Meise a été respectée par la foule remuante et séditieuse dont il chAtiait rudement les in-

228 VINGT -SEPTIEME GOHFÉaEIVGB.

fidélités; était -il donc plus fort que six cent mille hommes armés? Josué triomphe de nations centfois plus puissantes que lui ; les habitants de Chanaan étaient-ils lâches ou trop bienveillants? Il ne le semble pas, si Ton se raj>pelle les dures oppressions qulls ont fait peser à diverses reprises sur le peuple juif. Et que Ton considère que tout l'avantage est pour eux : ils défendent leur pays, non pas contre une armée qui passe et tente une aventure, mais contre une nation qui veut s'établir et qu'embarrassent les vieillards, les femmes et les enfants. Ds sont sur une terre connue : les Hébreux marchent à Taveugle et peuvent se jeter dans tous les pièges ; cependant leurs victoires sont ininterrompues, la terre de Chanaan devient leur propriété. Ils tombent aux mains des grands empires, ils sont réduits en captivité , Jérusalem n'est plus ; qui retient suspendue la main prête à les écraser et à faire oublier jusqu'à leur nom? ^ont-ils donc si intéressants qu'on ne puisse s^empècher de les aimer dans leur malheur? Sont-ils si illustres qu'on veuille en conserver des reliques vivantes? Est-ce leur attention de se tenir à l'écart des étrangers qui les sauve ? Mais n'est-ce pas, au contraire , ce qui doit irriter leurs vainqueurs et hâter leur dernière ruine ? Cependant , ils échappent aux griffes du vautour, et retrouvent, à une heure donnée, dans leur patriotisme et leurs espérances, la force de redevenir une nation digne de traiter avec la plus puissante et la plus glorieuse des républiques.

DBS MIR4CIJM. 2S9

Maintenant encore, qu'est-ce qui les rend inexterminobles, bien qu'ils s'appliquent, depuis dii-huit siècles, à voler le genre humain, comme pour se Ten* ger de leur abaissement?

Enfin , Messieurs , le peuple juif a été Tobjet de missions constantes, ayant toutes le même but : la conservation du culte de Dieu et de sa loi, la connaissance et la prise de possession de l'avenir, par les plus magnifiques espérances. Expliquez comment ces missions, souvent odieuses et terribles, ont été recon* nues et acceptées par une nation entêtée, qu'il fallait retirer d'une vie facile aux passions , pour lui faire prendre à nouveau de gênantes et dures habitudes. Expliquez comment la certitude de l'avenir s'enracine à tel point dans l'esprit du peuple juif, qu'elle égale pour lui la certitude du présent. Expliquez comment le peuple juif a cru d'autant plus è sa mission, qu'il s'est vu plus bas et plus près de ifinir. Expliquez son courage , l'opiniâtreté de ses espérances , son martyre ^ avec ses innombrables défauts et ses prévarications. Expliquez, expliquez, je vous en prie.

Ah ! Messieurs , c'est en vain que vous invoquerez ici votre raison : elle refuse de vous servir. Idées, événements, personnages, vous êtes en face d'un sphinx qui vous propose à la fois trois énigmes que vous ne devinerez jamais. Un mot pourtant, et tout va s'éclairer. Un mot ! vous Tavez déjà dit, vous avez appelé Dieu au secours de votre raison. Eh bieni oui,

230 VINGT -SBPTJ EUE GOlIfERENGS.

Dieu est là; le peuple juif est un peuple providentiel. Mais cela ne me suffit pas : je ne vois encore, dans son existence, que des ombres incertaines; Dieu m' apparaît comme un destin inexorable , faisant marcher, pendant trois mille ans» toute une nation , comme nue immense machine. Encore une fois, cela ne me suffit pas : je veux bien voir Faction de Dieu sur les hommes, mais je veux voir aussi le concours des hommes à l'action de Dieu. lN*ya-t-il pas moyen que ces deux choses se marient quelque part? Eh bien ! oui , Messieurs : encore un mot, le mot décisif, le mot révélateur .. Pour le coup, vous avez bien dit, car j'ai entendu nommer le miraclk. Voilà qui explique tout. Il Si y a plus de sphinx, plusd*énigmes, plus de mystère. Le peuple juif possède les idées les plus pures et les plus élevées, il les retient immuablement, parce qu'il les a reçues de Dieu, sous le couvert des miracles. 11 est rivé à sa loi .par les menaces et les promesses de Moïse, parce que Mofse parle au nom de Dieu, par la voix des miracles. 11 a échappé aux mains des Égyptiens, parce qu'ils ont eu peur des miracles. Il a été nourri dans le désert, par un miracle. Il respecte la vie de son grand et iUustrc conducteur, parce que Moïse dispose contre lui de la force des miracles. Il a vaincu les peuples de Chanaan, en les effrayant par des miracles. Il a été épargné par ses vainqueurs, parce que ses vainqueurs ont vu des miracles. Les missions des grands personnages , patriarches , juges ,

DBS MIRACLES. 331

roiset prophètes, ont été appuyées par des miracles. Les révélations de l'avenir ont été garanties par des miracles . Le peuple juif a cru à sa mission, parce que sa vie était pleine de miracles. Enfin il subsiste aujourd'hui, bien que déshérité et maudit, par un miracle. Le miracle , c'est la vive lumière de cette singulière , étonnante, admirable, sublime existence. Sans elle, il faut renoncer à rien voir.

Messieurs, quelques-uns d'entre vous ont voyagé sans doute dans les pays de montagnes. Imaginezvous que vous êtes assis sur un sommet, au milieu d'une nuit profonde. Un guide s'approche, et, à la lumière tremblante d'une torche , vous invite à regarder les silhouettes indécises qui se dressent autour de vous, comme des fantômes. Attendons le jour, direzvous ; c'est quand la nature est baignée dans les rayons du soleil, qu'elle est beUe à voir. Le jour arrive ; ses premières lueurs envahissent Thorizon, et les croupes, et les pics immenses sortent des ombres, comme des géants de leurs tombeaui. Et puis tout à coup le soleil montre sa face radieuse, sur une cime lointaine qu'il vient de gravir. Ses rayons éclatent de toutes parts. Montagnes, rochers, neiges éternelles, torrents, sombre verdure , vallées fertiles reçoivent en même temps la lumière; le plus ravissant spectacle se déroule sous vos yeux. — Messieurs, voilà l'histoire religieuse de Thumanitc'. A la lueur de notre pauvre petite raison, elle ne nous laisse voir que des ombres

S3â VIHGT-SCPTIÈM'B GOnFÉRElfCE.

vagues et mystérieuses; éclairée parle merveilleux, elle nous révèle ses admirables proportions et ses incomparables beautés.

' DE Là Nécessité historique des miracles POUR expliquer l'impluence et l'attitude de Jésus -christ.

HfiSSICURS ,

Après avoir résolu le triple problème de Texistence du peuple juif, nous rencontrons sur notre chemin la plus bizarre des contradictions; deux choses qui refusent de se répondre, dans la vie d'un homme dont le nom tient, sans contredit, le premier rang, entre tous ceux que la tradition nous a conservés; deux choses qui, si on les envisage à un point de vue purement naturel, embarrasseront éternellement les esprits les plus perspicaces et les mieux doués pour juger Thistoire : Finfluence et Tattitude de Jésus-Christ.

Chose singulière ! notre siècle, qui croit avoir per-

23& VINGT -HUITiÈME GOIVFËREIiGE.

fectionné la critique historique, accepte sans répugnance cette contradiction ; elle échappe à l'exquise pénétration de ceux qui font profession de mieux saisir les nuances, dans les idées et les événements. L'influence de Jésus -Christ n'est pas douteuse, on l'avoue ; c'est un fait capital, éminent, incomparable.. .; et devant ce fait, on nous montre un homme accroupi dans les plus vulgaires faiblesses, une espèce de pygmée dont toute la vie pousse un immense éclat de riro, en présence de l'œuvre qu'on lui attribue. Encore si on lui .conservait, en le découronuant du merveilleux, son attitude historique! Mais en serait -il ainsi, Messieurs, il ne laisserait pas d'être en contradiction avec lui-même. C'est cette contradiction entre l'influence et l'attitude de Jésus Christ que je veux faire ressortir, afin de forcer votre bon sens à lui restituer ses véritables moyens. Avant d'entrer en matière, je vous ferai remarquer que nous raisonnons dans une hypothèse : la suppression des miracles, et que nous ne considérons pas l'influence de Jésus-Christ dans ses effets ultérieurs, mais dans ses eirets immédiats et prochains sur ceux qui l'ont vu, entendu et touché, sur ceux qui ont été les spectateurs de sa vie et les compagnons de son apostolat, sur ses contemporains, amis ou ennemis

Comme il est des paroles sans trait, au service d'idées vulgaires, qui ne laissent aucune trace dans Tintelligence de ceux qui les écoutent, il est des paroles pénétrantes, au service d'idées nobles et grandes, qui creusent, dans l*àme humaine, d'ineffaçables sillons. Comnde il est des personnalités médiocres, pour qui Ton se tient dans une sorte de neutralité, il en est de si fortement accusées par leur dignité ou leur bassesse, qu'on ne peut hésiter, à leur égard, entre Tadmiration et le mépris. Comme il est des vertus si ordinaires, qu*on les voit paraître ou disparaître sans qu'on en soit ému , il en est qui parlent si éloquemment le bien et qui flétrissent si énergiquement le mal, qu'on ne peut s'empêcher de les aimer ou de les haïr avec passion. D'oti il suit, Messieurs, qu'on peut juger de l'influence d'un homme par l'impression que produisent ses idées et ses desseins sur Te^prit de ceux à qui il les communique, par l'estime qu'on fait de sa personne, apVès qu'il en a révélé les qualités, par le sentiment qu'on éprouve au fond du cœur, quand on l'approche ou quand le souvenir nous remet en sa présence. Tous les hommes supérieurs ont exercé, sur leurs contemporains, une influence plus ou moins longue et profonde, qui s'est traduite par la foi , l'admiration , l'amour ou

286 VIIfGT- HUITIÈME GOKFÉREVGE.

la haine : mais aucun n'a égalé en cela ni n'égalera jamais, celui dont nous étudions aujourd'hui la vie. Jésus-Christ a parlé ses idées et ses desseins, il a ré- Yélé le mystère de sa personne, U a manifesté ses vertus , — et il s'est fait croire jusqu'au plus violent et constant enthousiasme , admirer jusqu'à l'adoration , aimer jusqu'au sacrifice , haïr jusqu'à la fureur. Et trois ans ont suffi pour ce grand résultat.

Pendant ces trois ans , il a réuni, autour de lui» des hommes grossiers et ignorants. Il s'est assis sur le bord de la mer, sur la pierre du désert , sur le penchant des collines ; il a prêché les foules avides qui se pressaient autour de lui pour l'entendre, et, de leur sein, il a tiré un groupe d'àmes tellement éprises de ses pensées, tellement possédées par son esprit, qu'elles y ont oublié leurs pensées et leur esprit propres, et sont constamment demeurées le reflet vivant de l'intelligence supérieure qui s'était communiquée à elles.

Tout homme enseigné , serait - ce par le plus haut génie , mêle toujours quelque chose de lui-même aux doctrines qu'il a reçues et aux plans qui lui ont été confiés : ainsi il amoindrit , par un mélange souvent funeste, l'influence qu'il a subie. Mais les apôtres 'de Jésus-Ghrist sont tellement saisis par l'action victorieuse de son esprit, que tout mouvement personnel semble apaisé dans leur Ame ; ils sont tellement convaincus, qu'ils redoutent) comme une profanation, l'alliage de leurs propres pensées et de leurs propres

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desseins , à la trame sacrée des pensées et des desseins do Maître. Comme ces esquifs sans gouvernail que les flots capricieux poussent à l'ayenture, au milieu d'une nuit profonde , ils ont été ballottés par le doute. Une indécision mortelle est venue les étreindre, quand ils ont Yu les jours trop courts de celui qui les enseignait, s'éteindre dans l'ignominie, avant qu'ils eussent compris ses sublimes leçons. Hais soudainement la foi se réveille en leur cœur. Tout est vu, tout est compris, tout est cru ; et avec quelle unité et quelle puissance , Messieurs ! Vous en possédez encore la vive expression, dans ce merveilleux résumé que dix -huit siècles de luttes intellectuelles n'ont pu entamer: le Symbole, c'est l'esprit révélé de Jésus - Christ , exprimé par Tesprit convaincu des apôtres. Ils ont tenu à nous le faire savoir; car en tête ils ont tracé ce mot décisif, qui manifeste à toutes les générations à venir Tétat de leur âme : Credo ! Je crois !

Loi antique et vénérée qui avez guidé, pendant trois mille ans, les pas de mes pères, sur les chemins du salut, astre divin qui avez apparu pour la première fois sur les cimes ébranlées du Sinaï , vous venez de vous éteindre derrière le sommet sanglant du Golgotha... Adieu I Une loi nouvelle et plus sainte descend de la croix et s'impose à ma vie : Credo! Je crois!

Je crois le Père tout - puissant ; je crois son Fils unique Jésus -Christ, né d'une Vierge et mort pour

238 VINGT -HUiTIÈMB CONFÉRENCE.

nous ; je crois son Esprit-Saint , je crois son Eglise , je crois la rémission de mes péchés, je crois la résurrection de ma chair mortelle et corruptible, je «rois la vie étemelle : Credo ! Je crois !

Mystères profonds, dogmes incompréhensibles! si vous étonnez ma raison, vous ne la troublerez pas, vous ne l'épouvanterez pas. Le Maître a parle, et tout ce qu'il nous a dit, il l'a \u et contemplé dans la lumière même de Dieu : Credo ! Je crois !

Malgré les Juifs qui me maudissent, malgré les Gentils qui me méprisent, malgré les contradictions et les persécutions du genre humain : Credo I Je crois!

Tel est, Messieurs, le langage de chacun des apôtres, dompté par Tinfluence souveraine de Jésus-Christ et possédé par son esprit. Pas une note discordante ne se fait entendre, dans ce concert de la foi. Tous scmt convaincus; pensez-vous qu'ils se contentent de repasser, en leur esprit, les paroles qu'ils ont entendues, et de goûter les charmes d'une méditation égoïste? C'était bon. Messieurs, aux disciples discrets de la philosophie antique : tranquilles et séparés de la foule , ils ruminaient, sous les portiques de l'école , les graves leçons de leurs professeurs, et craignaient de les profaner, en les laissant tomber dans l'oreille du peuple. Mais semblable aux montagnes que travaille sourdement une lave impatiente, Tàme des apôtres, tourmentée par leur foi enthousiaste, va éclater tout h Theure, lancer vers le ciel des gerbes lumineuses, et répandre autour

DES MIR4CLttS. 239

d'elle des torrents de feu. En acceptant les idées de Jésus-Christ , ils ont accepté son programme. Ce programme est court; mais quelle immense majchté! «Allez, enseignez les nations: Euntes docefe omnes génies (1). i» c( Leur bruii se répand sur toute lu terre, leur voix retenlit jusqu'aux confins du monde : In atnnem terram exivit sonus eorxim, et in fines orbis ternJB verba eorum (2). » A tous les peuples que le soleil éclaire, ils font entendre ces paroles : « Croyez en Jésus- Christ, et vous serez sauvés. Quiconque croit en Jésus- Christ, a dans son cœur le témoignage de Dieu luimême. Il a plu à Dieu de sauver le monde, par la foi en Jésus -Christ. » TIs parlent, jusqu'à ce que le souffle s'éteigne dans leur poitrine épuisée. Ils parlent, jusqu'à ce que, de leurs lèvres blomies par les premiers attouchements de la mort, s'échappe ce cri suprême : Credo! Je crois!

Quel enthousiasme , Messieurs ! Convaincre des hommes jusqu'à ce point, n'est-ce pas déjà un magnifique succès? Combien qui en seraient satisfaits, et se croiraient su iVisamment illustres, s'ils pouvaient l'obtenir! Mais Jésus-Christ ne s'v arrête 4>as : en imposant ses idées , il impose aussi sa personne ; il. exige pour elle, non pas une admiration vulgaire, mais un acte qui n'est dû qu'à la perfection divine : l'adoration. Quel mystère cache-t-il donc au dedans de lui-

(1) s. Matth., cap. xxvm, v. 19.

(2) Ps, xvni.

240 VINGT -HUITIBMB GONFÉREUGE.

même? Je n*en sais rien, ou plutôt ce n'est pas ici le lieu de le dire. Ce qui ne se cache pas , ce qui est évident comme la lumière , c'est que Jésus-Christ est admiré jusqu'à Tadoration par ceux qu'il a convaincus, et que ses idées et sa personne ne se séparent pas en leur esprit. Ils croient à ses idées , sans oser y mêler rien du leur; Us s'anéantissent devant sa personne conune devant le chef-d'œuvre de Dieu, que dis- je? comme devant Dieu lui-même. Cette parole de Pierre, dont ils n'avaient compris d'abord ni le sens, ni la portée : « Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant: Tu es Chrislus, Filius Dei vivi (l)f » cette parole devient le thème de leur profession de foi, et la justification solennelle du culte public qu'ils rendent à leur Maître. Rappellent-ils ses opprobres et son supplice, montrentils de loin sa croix, au peuple encore tout souillé du sang innocent qu'il a répandu, ils s'écrient : «Vous avez tué l'auteur de la vie : Auctorem viiœ intef" fecistis (â). » Enfin , partout où ils publient son nom , ils l'appellent Fils de Dieu, aussi bien que Fils de l'homme : Fils de Tbomme, sans doute, puisque c'est par le voile de notre infirme nature qu'il s'est manifesté ; mais aussi Fils de Dieu , pour faire comprendre qu'il mérite d'être admiré, béni et adoré comme son Père étemel.

Messieurs, des hommes ont poussé la folie jusqu'à

(1) s. Matlh., cap. xvi, v. 16.

(3) Act. Apost., cap. m, y. 15.

faire de leur trône un autel ; et , pour Topprobre du genre humain, il s'est trouvé des générations avilies, au point d'offrir à ces usurpateurs d*une majesté incommunicable, de Tencens et des vœux. Mais ce culte, commandé par la violence, cachait ou de basses convoitises ou de sourdes colères; c'était un mensonge monstrueux, dont se vengeaient ceux qui s'en rendaient coupables, par les railleries et les insultes qu'ils prodiguaient aux funérailles des tyrans. Le culte des apôtres est -il de cette nature? évidemment non. Il procède d'une admiration naïve et toute spontanée. 11 est dans les plus intimes profondeurs de l'Âme, aussi bien que dans les actes extérieurs par lesquels il s*exprime. Il ne peut plus espérer de flatter ni celui à qui il s'adresse , puisqu'il a disparu , ni sa dynastie , puisqu'il est unique; et, présenté sous la forme étrange de l'anéantissement devant un gibet, il s'attire fatalement le mépris et la réprobation du monde. Malgré cela, Messieurs, il existe, il persévère : il est donc sincère et désintéressé. Il atteste que Jésus- Christ s'est emparé souverainement de l'esprit de ses apôtres, puisqu'il obtient d'eux, outre roi4)li des idées propres dans ses idées, une admiration sans limites pour sa personne, et la reconnaissance délicate d'une supériorité qu'il ne faut pas espérer d'atteindre.

n semble, Messieurs, que cette influence maîtresse de Jésus-Christ sur l'esprit, le repousse à une distance infinie du cœur. Le cœur est refroidi par l'exagération

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