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nouvelle. Paul écrit à la capitale du monde et anx villes les plus illustres de TEmpire : Gorinthe , Philippes, Colosse, Éphèse, Thessalonique. Il annonce aux Romains que leur foi est prêchée au monde entier : Fides vestra annuntiatur universo mundo (1). Il apprend aux Philippiens que la maison de César est envahie, et leur fait passer le salut fraternel des saints quirhabitent : Salutani vos omnes sancti, maxime autem qui sunt de damo Cœsaris (2). Pendant ce temps, que font les autres? Ils se jettent à toutes les extrémités du monde. Les Éthiopiens, les Scythes, les Perses, les Indiens entaident proclamer le nom unique de Celui par qui toute âme vivante doit être sauvée. Posté au centre du monde , Pierre , le maître de tous depuis que Jésus -Christ a disparu, Pierre envme les disciples qu'il a bénis jusqu'au fond de la Germanie et des Gaules. L'univers s'ébranle, Vunivers retentit du nom du Crucifié. « 11 n'y a pas de peuples^ dit saint Justin , grecs ou barbares , de tout nom , de toutes mœurs , qu'ils habitent sur des chariots mobiles ou sous des tentes voyageuses , pas de peuples qui n'offrent des prières et des actions de grAces à Dieu le Père, au nom de Jésus-Clirist (3). » — a Nous ne sommes que d'hier, s'écrie Tertullien dans son énergique langage , et nous remplissons déjà vos villes ,
(i) Hom., cap. i , v. 8.
(2) II Cor., cap. xiii, v. 12.
(3) Dialog. cum Tryph., cap. cxvîi.
DES MIBAGLES. 275
VOS lies, VOS châteaux, vos campagnes, vos camps , vos tribus , vos décuries , vos palais , votre sénat , votre forum ; nous ne vous laissons que vos temples : Sola vobis reUnquimus templa. Si nous nous séparions de vous..., ce serait vous punir. Vous seriez épouvantés de la solitude qui se ferait autour de vous, du silence profond et de la stupeur de l'univers, comme frappé de mort par notre absence; vous chercheriez à qui commander... Procul dubio expavissetis ad solitudinem vestram^ ad sikntium rerum et stuporem quamdam quasi mortui orbis, Quœsissetis quibus imperaretU (1). » Que les menaces de Tertullien soient exagérées, je le veux bien, Messieurs; cependant elles expriment un fait hautement proclamé par tous les défenseurs de la religion , aux premiers siècles : la diffusion précoce , rapide , immense du christianisme.
Ce fait est tellement visible, que les écrivains païens n'ont pas pu le taire. Â propos de Tincendie de Kome, des recherches furent faites pour en découvrir les auteurs. Néron était coupable; mais afin de détourner Tattention du peuple et de procurer à son cœur barbare le plaisir du sang et des morts violentes, il s'en prit aux chrétiens. « Une multitude immense fut convaincue, non pas du crime d'incendie, mais de la haine du genre humain : MuUitudo ingens, haud perinde in crimine incendii qvam odio humani gmeris
(1) ApoL, cap. m.
convicti sunt (1).» Or, Messieurs, cette multitude immense dont parle l'historien Tacite, est à Rome, dans la capitale même de Tunivers. Que penser des autres pays , de ceux surtout qui se rapprochent des lieux augustes où se sont accomplis les grands mystères? Sénèque s'écrie, en voyant les chrétiens qull prend pour des Juifs : « Les vaincus ont imposé des lois à leurs vainqueurs : Victi victorWus legem dederunt (-2). » Pline le Jeune est inquiet, tant il y a de vies mises en péril par les édits de persécution; il consulte Trajan, afin d'éclairer sa conscience : doit- il poursuivre les chrétiens et les soumettre à la rigueur des décrets impériaux? a Mais il y en a un nombre infini de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Non-seulement les villes en sont remplies : les bourgs et les campagnes n'ont pu échapper à l'invasion de cette contagieuse superstition, qu'on croit pouvoir arrêter et guérir. Les temples des dieux, en effet, étaient désolés , les fêtes sacrées interrompues , et le nombre des victimes diminuait tous les jours (3). » Tibérianus a est fatigué de punir et de tuer,.., et cependant les chré-
(1) Tacit., Annal. LXV, cap. xuv.
(2) Sénèque, cité par saint Augustin, de Civit. Dei, liv. VI, cap. ii.
(3) Multi enim omnis statis, omnis ordinis, ulriusque sexus etiam Yocantur in periculam et vocabuntur. Neque enim civitates tantum, sed vicos eliam atque agros superstitionis contagio pervagata est, quae videtur sisti et corrigi posse. Certe jam satis constat prope jam desolata templa cœpissê celebrari, et sacra solemnia diu intermissa repeti ; passimque venire victimas quarum adhuc rarissimus emptor inveniehatar. {Plin. ad Traj\, Ep., lib. X,ep.i7.)
tiens ne cessent pas de s'offrir eux-mêmes à la mort : DefcUigatus sum puniendo et neci Iradendo .., illi vero non cessant ad c€Bdem sese patefacere {\). x>
Que dire en présence de tous ces témoignages, sinon que la victoire des apôtres est certaine^ et qu*il faut crier avec le prophète : Factum est ! C'est fait ! Mais comment cela s*est-il fait? voilà, Messieurs, la question importante. Puisqu*il s'agit d'une victoire et même d*une conquête, je n'y puis mieux répondre qu'en examinant , d*un côté, quels sont les conquérants , quelle est leur stratégie , quelles sont leurs armes ; d'un autre côté , quels sont les ennemis , quelles sont les causes de leur résistance, quel en est le caractère.
Nous connaissons, Messieurs, les dispositions intérieures des apôtres : la foi, l'admiration, l'amour, à un degré souverain. Leur résolution est fixée : ils veulent exécuter le programme de leur Maître, soumettre les peuples au joug de sa doctrine et de sa loi, les prosterner devant sa personne, et communiquer à tous les cœurs le sublime tourment d*amour qu'ils éprouvent eux-mêmes. Mais un dessein de cette nature, si fortement enraciné qu*il soit dans une âme humaine,
(1) Tiberfani ad Traj, de Christian, relaHo, PP. Âpost., tom. II, p. i81.
278 VJWGT-HEUVIÈME GONFÉRENGK.
ne se peut réaliser efficacement que par le concours de certaines conditions, qui élèvent toute la personne à sa propre hauteur. Ces conditions manquant, le dessein avorte fatalement ; c*est une magnifique inanité, qui n*aura dans l'histoire du monde qu'une mémoire de quelques lignes , après quoi il n'y faudra plus songer. Or, Messieurs, telle parait être la destinée du dessein des apôtres, à la première vue de leur personne. Us sont pleins de bonne volonté ; mais ils manquent de prestige. Le nombre, la condition, l'éclat de Tesprit et du langage , tout leur fait défaut. Ce n'est pas une multitude formée depuis longtemps aux luttes de la pensée, qui fond tout à coup sur le genre humain, et le surprend pendant que son esprit sommeille : ce sont douze hommes seulement , douze hommes novices dans le ministère difBcile de la parole, qui viennent se jeter à la face d'un monde éveillé par un des plus grands mouvements intellectuels qui se soient accomplis. Ce ne sont pas des fils de famille épris d'un système, et mettant à son service la grandeur de leur nom et la noblesse imposante de leurs manières, mais des gens grossiers , d'une condition obscure et vile , dont le teint bâlé 'et les mains durcies rappellent le métier de bas étage qu*hier encore ils exerçaient pour vivre. Ce ne sont pas de ces Grecs tant vantés, que les patriciens se disputent et que les plébéiens admirent, mais les fils d*une nation méprisée à l'égal des barbares, et exécrée plus que qui que ce sott au
monde. Ce ne sont pas des philosophes donnant en pâture à Fesprit public le fruit de leurs laborieuses études, mais des hommes sans culture intellectuelle, qui s'abandonnent comme des insensés à l'inspiration du moment. Ce ne sont pas de ces enchanteurs dont les phrases élégantes et polies endorment rattention du people, sous les portiques , mais des illettrés dont le rude patois ofiense les oreilles, dont la brutale éloquence froisse toutes les délicatesses d'une géné« ration habituée aux charmes de la parole. Il en est un, cependant, que son éducation semble avoir mieui préparé que les autres à la tâche difiBcile qu'ils ont entreprise : mais Paul fait profession de dédaigner les ressources de sa riche nature; il annonce lui-même tt qu'il ne veut pas mêler à ses discours les vaines recherches de la science humaine, ni ces paroles flatteuses dont elle se sert pour convaincre : Sermo meus non in persuasibtUbus humanœ seientim verbis (1) .» Begardez4es bien , Messieurs , contemplez d'un œil plein de pitié ces infirmités audacieuses qui se consultent, et osent croire à la conquête de l'univers. La tête nue, les pieds déchaux , la tanique sale et déchirée , tout couverts de sueur et de poussière, sans autre richesse que Taumône qu'ils recueilleront sur le chemin, sans soutien que des espérances impossibles , ils commencent leur attaque contre le monde.
(l)IGor., cap. n, v. 4.
S'ils sont faibles, ils seront habiles sans doute? Non, Messieurs : leur infirmité n*est égalée que par les maladresses de leur stratégie.
Ils sont en petit nombre ; ils ont besoin de s'entendre perpétuellement pour éviter ces contradictions qui briseraient Tunité de leur action; il faut qu'ils s'encouragent, se soutiennent et se fortifient mutuellement dans la lutte. Toute la vie du grand empire qu'ils ont juré de révolutionner est à la tête : Rome les attend ; c'est ce centre immense d'où tout part et où tout vient aboutir, qu'ils doivent travailler en commun. En appliquant leur force sur un même point, peut-être parviendront-ils à produire un mouvement ; ce mouvement se communiquant de proche en proche, du centre conquis, la victoire rayonnera sur le monde entier. Mais ils méprisent ce conseil de la prudence humaine, comme une ineptie indigne de leur vaste ambition : c'est partout qu'ils veulent triompher à la fois. Pierre seul s'avance vers la capitale de l'empire, dont il veut faire le siège de son universelle domination , et , d'un geste souverain , il distribue l'univers à ses hommes. André part pour la Scythie, Jean pour l'Asie Mineure, Jacques pour l'Espagne, Jude pour la Mésopotamie, Simon pour l'Egypte et la Perse, Thomas et Barthélémy pour les Indes et l'Arménie, Matthieu pour l'Ethiopie , et Paul, à lui tout seul formant un bataillon flottant, promène de l'Orient à l'Occident sa parole cosmopolite. Travaillez mainte- \
nant, mais ne vous voyez pas, ne vous entendez pas.
Gomme ils avancent avec précaution! comme ils creusent , dans Tombre , les tranchées profondes qui doivent les amener jusqu'à la porte des âmes ! comme ils cachent leur plan, afin de mieux surprendre I comme ils tendent des pièges aux imaginations avides, qui espèrent des initiations ténébreuses ! comme ils aiguillonnent la curiosité malsaine du peuple par Tappât du mystère! Erreur, Messieurs : c*est dans des lieux illustres qu'ils livrent à la publicité leur doctrine , leurs rites, leurs desseins et leur plan. C'est à tout venant qu'ils s'adressent ; c'est sur la place des grandes cités qu'ils prêchent; c'est à la porte de l'ouvrier, aussi bien qu'à celle du patricien, qu*ils frappent, en disant : — Écoutez-moi , je veux que vous m'écoutiez. « Vous savez, écrit saint Paul à ses fidèles, comme je vous ai enseignés publiquement et dans vos demeures : Scitis quomodo docerem vas publice et per damo8 (1). » Or, la tactique de saint Paul est celle de tous ses confrères dans Tapostolat.
Au moins annoncent - ils qu'un bataillon sacré vient sur leurs pas, qu'ils ne sont pas seuls à penser ce qu'ils pensent, à vouloir ce qu'ils veulent? Au moins tiennent -ik à conserver ce prestige, qui entoure l'inconnu venu de loin pour apporter une
(1) Âct. Apost., cap. IX, ▼. 90.
282 VlJNGT-nEUVliMB GOHFÉRENGE.
nouveauté? Erreur encore ! Ils ne montrent que leur chétive personne; ils proclament leur origine^ ils livrent à la risée publique le nom de leur nation, leur roture et leur ignorance, leurs lâchetés et leurs trahisons d'autrefois. Faibles en eux-mêmes, ils s'affaiblissent encore, par des aveux qui les déconsidèrent, comme s*ils pouvaient braver impunément les difficultés qu'ils se créent, avec un inconcevable oubli de toute sagesse et de toute prudence.
Quelle stratégie, Messieurs ! Quelle est donc la force de leurs armes pour qu'ils puissent compter encore sur la victoire ? Rêves charmants , fables gracieuses , élégantes fantaisies qui bercent doucement l'imagination des peuples , promesses flatteuses qui réjouissent les passions, ce n'est pas ce que l'on doit attendre de leur bienvenue, mais une doctrine incompréhensible, exclusive et impérieuse, une loi ennemie de tous les penchants dépravés, que les hommes ont trop facilement et trop longtemps écoutés. Un Dieu unique et trois personnes dans une même nature , un Dieu pur esprit et né cependant d'une femme inviolée, un Dieu immortel et mortel, un Dieu mort pour le genre humain, déchu dans la personne d'un seul homme; la justice divine satisfaite par un Juif maudit et expirant parmi les scélérats , la grâce par des signes infirmes ; la résurrection d'une chair qu^on voit se pourrir et se disperser ; la vision de Dieu, pendant des siècles qui li^uront jamais de fin : peuples et rois, ignorants
DES MrRAGLBS. 383
et savants, petits et grands, Toilà ce qull faat croire ! Mais prenez -y garde : ces dogmes immaculés ne peuvent habiter avec les vaines croyances qui ont profané jusqu'ici votre esprit; ce n'est pas l'hospitalité dans un coin de votre âme, que nous demandons pour eux ; ce n'est pas une place dans ce Panthéon toujours ouvert, où viennent se réfugier, en passant, les erreurs qui cheminent à travers le monde. Pas de mariages sacrilèges! pas de mélanges infâmes! A la porte les dieux d'hier, à la porte les fables, à la porte les mensonges, à la porte tout ce qui n'est pas la doctrine que vous venez d'entendre ! Et quand le temple sera prêt, quand le Dieu inconnu que nous vous prêchons en sera devenu Thôte sans partage, quand il aura parlé à votre cœur, quand votre cœur aura répondu oui à toutes ses paroles, souvenez- vous que vous devez être fidèles, et que, s'il faut mourir plotAt que de renoncer h votre foi , vous mourrez avec joie, en bénissant le Dieu jaloux qui vous demande, avec tant d'empire, un si rude sacrifice. C'est le dernier qu'il exige, mais ce n'est pas le seul : la vie chrétienne, car vous allez vous appeler chrétiens, la vie chrétienne n'est qu'une «trame austère où revient sans cesse ce riiot lugubre : Sacrifice I Sacrifice de votre orgueil, par des humiliations généreusement consenties et acceptées, si ^les ne sont pas librement recherchées; sacrifice de vos mœurs faciles, par lapénitenee; sacrifice de vos plaisirs, par la mortification ; sacrifice de votre cupidité i
par le désintéressement et la pauvreté d'esprit; sacri* fice de votre égoïsme, par les épanchements sublimes de la charité ; sacrifice de vos haines, par de généreux pardons... Sacrifice I sacrifice! à Fexemple du Dieu pauvre, humilié et martyrisé, dont voici la croix.
La croix ! vous attendiez , Messieurs , ce signe terrible. N'est-ce pas, en effet, l'arme des apôtres? Tous les mystères qui épouvantent Tesprit humain , toutes les menaces faites aux passions dépravées du cœur et delà chair, tout est là. La croix est le triste et sombre résumé de la doctrine et de la loi chrétiennes. C'est ce bois odieux et abhorré des hommes, qu'on veut planter dans leur âme, comme sur un nouveau Golgotha. C'est avec cette étrange machine de guerre, ce bélier de nouvelle espèce , qu'on prétend ébranler les portes sublimes par où Jésus-Christ doit entrer triomphalement , et prendre possession de son empire.
Quels coups, grand Dieu , et quels cris ! — Ouvrez , princes, ouvrez vos porte»! Enlevez-vous, portes immortelles, et le Roi de gloire entrera : AtloUUe portas, principes, vestras, et elevamini, portœ œtemales, et introibU Rex gloriœ (1). — Mais quel est ce Roi de gloire? Qtiis est iste Rex glorioB? — C'est un Dieu égal à son Père, et petit comme les enfants des hommes, répudié par les siens, trahi par ceux qu'il aimait, condamné comme un criminel, couvert de plaies et
(1) PS. zxm.
DES MIBAGLBS. 285
de sang, sorti de rignominie da tombeau, et assis aujourd'hui dans les splendeurs des cieux. Voici Tautel où il fut immolé. — Ouvrez, princes, ouvres vos portes I Enlevez - vous , portes immortelles , et le Roi de gloire entrera : AttoUite portas, principes, veslras, etelevamini, porlœ œtemdles, et introibit Rex glorim.
— Quel est ce Boi de gloire? Quis est iste Rex glariœ?
— C'est un Dieu jaloux qui vient dépeupler TOlympe, coucher ses rivaux dans la poussière, suspendre vos fêtes, réprouver les mensonges qui vous abusent, et briser la trame déshonorée des traditions que vous respectez encore. Voici sa massue, voici son glaive.
— Ouvrez , princes, ouvrez vos portes î Enlevez-vous , portes immortelles, et le Roi de gloire entrera : Atlol-lile portas, principes, vestras, et elevamini, porlœ esternaleSf et introibit Rex gloriœ. — Encore une fois, quel est ce Roi de gloire? Quis est iste Rex gloriœ? — C'est un Dieu ennemi de l'orgueil qui vous enivre, des haines qui vous divisent, du luxe qui vous énerve, des débauches qui vous avilissent, de vos tyrannies, de vos bassesses, du repos criminel de votre conscience. Ouvrez, ouvrez vos portes! — Et la croix frappe , frappe sans relâche, et les portes immortelles de l'âme humaine résonnent sous ses coups. 0 croix 1 6 croix I ne vas-tu pas te briser sur la triple armure des convoitises dont l'homme s'est revêtu pour te résister?
Ah! Messieurs, je vous l'avoue, si j'oublie un instant
286 VINOT-NEUVIÈUE CONFÉRENCE.
que je suis chrétien , pour me mettre à la place des générations attaquées par les apôtres , je ne comprends rien à cette singulière parole : c( Nos autem praedicamus Jesum crudftœum (1) : Nous autres, nous prêchons Jésus Christ crucifié. » Mais étudions de plus près lennemi, ainsi que les causes et les caractères de sa résistance.
Il y avait quarante siècles , Messieurs , que le genre humain avait perverti ses voies; quarante siècles qu'il courait d*une erreur à l'autre, sans jamais être content ni des systèmes inventés par l'esprit fertile de ses philosophes , ni des apothéoses chantées par les vers harmonieux de ses poètes. Le ciel , la terre , les éléments, les héros se partageaient les adorations du peuple, et tous ces dieux de fabrique humaine ne touchaient les passions et les vices que d'une main caressante A force de combinaisons et de compromis, on en était arrivé à mêler le saint et Tinfâme, dans une réciprocité de bons offices qui assurait à des dieux menteurs un culte éternel , et à des hommes corrompus, une éternelle indulgence. Rome avait consommé cet
(1) I Cor., cap. I, V. 23.
affreux chef-d'œuvre. En étendant sur les nations son 6er despotisme, elle s'en appropriait les dieux, et ajoutais, à ses coutumes sacrées, tous les mystères d'iniquité que des inspirations infernales avaient semés çà et là sur la surface du monde. Il en résultait je ne sais quoi d'achevé dans la corruption de son culte et de ses mœurs, un désordre si grand, une ignominie si profonde, qu'il était temps qu'une révolution vînt purifier l'empire, cette étable d'Augias où tous les vices s'étaient donné rendez-vous.
Nous venons de voir, Messieurs , les pères de cette révolution. Leur personne, leur conduite, les armes dont ils se servent , tout nous fait préjuger contre le succès de leur entreprise. Cependant, si les lois prédestinées de l'histoire conspirent en leur faveur ; s'ils sont attendus, avec une anxieuse impatience, par une génération honteuse de ses bassesses , lassée de ses infamies; si les peuples, comme des troupeaux altérés, tressaillent et se précipitent aux approches d'un enseignement plus pur et d'une loi plus sainte; si le christianisme se présente comme seul capable de remplir le vide creusé dans les âmes, par les fatigues d'une recherche désespérée de la vérité et de la vertu , les apôtres, malgré leur faiblesse, doivent triompher infailliblement. Leur victoire est un événement semblable aux événements de l'ordre naturel , et j'ai eu tort d'y chercher une preuve en faveur du merveilleux. Mais il est impossible, sans se faire illusion,
288 VINGT-IfEUViÈME CONFÉRENCE.
d'expliquer ainsi les faits accompliB. Nous savons et nous confessons que le ciiristianisme est venu au temps propice et déterminé par Dieu. Nous savons et nous confessons que le christianisme répond aux besoins les plus intimes et les plus nobles de notre nature, que ses dogmes et sa morale font retentir harmonieusement les cordes sacrées de notre âme : sans cela il mentirait à son origine et à ce principe , que l'ordre supérieur de la grâce ne détruit pas Tordre inférieur de la nature, qu'au contraire il l'ennoblit et le perfectionne. Hais ) je vous en prie , ne renversons pas l'ordre des faits ; ne mettons pas nos cœurs contents d'être chrétiens, à la place de ceux qu'ébranlaient les apAtres, sous les coups de la croix. C'est quand on sait d où il vient, quand on l'a reçu humblement et sincèrement, que le christianisme nous découvre ses merveilleux rapports avec notre nature, et non pas quand il surprend l'homme par une apparition soudaine, et lui propose ses exigences et ses austérités, en échange d'une vie libre et facile. C'est quand elles sont ajustées par une main invisible , que les cordes de notre âme vibrent et chantent, sous les attouchements sacrés du vrai et du bien , et non pas quand elles sont tout humides encore de la sanie des passions, détendues par des efforts sacrilèges, brisées par d'abominables violences. L'Apôtre l'a dit : « L'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l'esprit de Dieu : Animalis homo non pereipil ea quœ sunt êpiritut
0£S MIHAGLES. 289
a Dei (I). » Or, Hessieur», le genre humain tel que ravalent formé quarante siècles de déprayation, c'était r homme animal dans toute Ténergie de ses bas instincts. Qu'il s'y soit trouvé des âmes dépaysées au milieu de Terreur et du crime, que ces âmes aient rencontré, dans le christianisme^ des satisfactions après lesquelles elles aspiraient depuis longtemps, et auxquelles elles se préparaient par le mépris et le dégoût des ordures du paganisme , je le crois : mais je crois aussi que ces âmes faisaient exception à la règle commune ; je le crois, parce que c'est un fait proclamé par tous les apologistes chrétiens, et solennellement attesté par les convulsions horribles qui ont agité le monde, à la naissance du christianisme. Il ne s'agit pas de supposer l'histoire , d'après les inspirations généreuses d'un cœur satisfait des lumières et des secours qu'il a reçus de Dieu : il faut la prendre telle qu'elle est. Si le monde était lassé de croire à des fables et d'obéir à ses passions, quand les apôtres commencèrent à prêcher Jésus -Christ crucifié, qu'on nous le prouve, nous ne demandons pas mieux. Est-ce après dix -huit cents ans, qu'on peut a£Brmer une chose que n'ont pas vue ceux qui vivaient au milieu des peuples païens, et connaissaient leurs dispositions? Tous les auteurs des premiers siècles de l'ère chrétienne nous assurent qu'un grand coup a été
(1) I Ck>r., cap. ii, v.l4.