II
290 YlNGT-]S£UVlèME GONFÉREKGE.
frappé sur le inonde ; aucun ne parle de cette préparation générale, qui aurait permis au christianisme d'entrer de plain-pied et sans efforts dans les âmes. Saint Jean Ghrysostome dit bien, quelque part, que « la fière Rome et les fortes âmes des gentils ont été amenées à subir le joug du Christ, plus par la sainteté de nos lois et l'exemple de nos pères que par Téclat des prodiges : Superba Roma et forUs GentiHum antmt, magis legis nosirw sanelitate, pcUrumque noslrorum exemplis, quam miraculorum magniludine ad Chriiti jugum addueli êunt (t). » Mais si je ne me trompe, il s'agit ici d*un fait de seconde race : le grand docteur suppose Tœuvre première des apôtres accomplie, et recevant son achèyement dans Tinfluence bénie des générations qu'avait domptées une force supérieure. Deux ehoses se remarquent dans Faction divine, et sont mentionnées par les saintes Lettres , la suavité et la force : Dem atUngil a fine tuque ad finem fortiUr et dispanit omnia suaviter \2). Mais la force avant la suavité. Le monde avait besoin d'être touché fortement : vous allez mieux le comprendre , Messieurs , quand vous aurez considéré la résistance qu'il oppose à l'action des apôtres. Nous avons préjugé leur impuissance, d'après l'examen de leur personne^ de leur conduite et de leur prédication : cette impuissance devient plus manifeste, en présence de l'ennemi. L'ennemi, c'est le
(1) Serm, de Cruce,
(2) Sap., cap. viii, v. 1.
genre bnmaiii, devenu, par runification des peuplessous la forte autorité des Césars, la dernière béte que décrivait, dans ses visions, leprophète Daniel. De larges voies sont tracées à travers le continent, des flottes immenses sillonnent la mer intérieure qui baigne de ses eaux tous les rivages de Tempire. Les obars et les vaisseaux des proconsuls s'avancent vers les pays conquis. La loi romaine est proclamée. Tout est prêt pour repousser Tagression des douze bommes que Pierre a dispersés. Ce ne sont pas les passions qui occupent le premier rang de la bataille. La religion et la patrie , toujours unies dans la vénération du peuple - roi , le couvrent d*ane solennelle protecticooi. Qu'on amène un nouveau dieu , il y a place pour lui dans le Panthéon ; mais une divinité ambitieuse qui renverse les protecteurs de l'empire, le peuple n'en veut pas. Conspirer contre ses dieux, c'est conspirer contre sa gloire et sa destinée ; le poëte Fa dit : « Soumise aux dieux , Rome commande à Tunivers. Gomme ils sont le principe de sa grandeur, ils doivent en être la fin :
Dis te minorem quod gens, imperas :
HiDC omne principium, hue refer exitum (I).
a C'est parce qu'on les a trop négligés, qu'ils ont accablé de maux l'Italie en deuil. »
Di multa neglecti dederunt Hisperiœ mala luctuosœ (2).
(1) Horat. lib. in, Od. vi.
(2) Id. ihid.
292 VINGT -liBUVlÈMB CONFERENCE.
Mais aujoard*hui la paix, la prospérité, le bonheur. « Triomphe! triomphe! En avant toute la ville ! allons offrir aux dieux propices des flots d'encens. )»
lo triumphe !
Non semel dicemus io triumphe 1 Givitas omnis I Dabimusque divis Thura benignis (1).
Voyez -vous, Messieurs, Kome antique se précipitant vers le Gapitole? Les faisceaux ouvrent la marche; les légions, couvertes encore de la poudre d*un pays lointain , les suivent d'un pas grave. Puis les vestales pudiques , les flamines en robes éclatantes, les saliens exécutant leur danse sacrée, les augures qui regardent le ciel, les aruspices qui se préparent à sonder les entrailles des victimes, les troupeaux qu'on va immoler, le sénat plein de majesté, les consuls de Tannée et César! César couronné de lauriers ettratné, sur son char d'or, par des rois et des généraux vaincus. Le peuple s'agite autour de cette troupe auguste , les citoyens pleurent el s'embrassent : ils viennent de voir passer, dans une splendeur incomparable , la religion et la patrie. Mais ce n'est pas tout. L'imagination est frappée, le cœur déborde : les sens seront satisfaits; un artificieux génie a su marier le plaisir avec les émotions les plus saintes. Pendant qu'il
(1) Horat. Lib. iv, Od. ii.
respire les parfums de l'autel , le peuple flaire Todeur du sang, car Tamphithéàtre sera de la fête. Des milliers de gladiateurs passeront, tout à Theure, sous le trône de César, et lui diront sans pàlir : « César, ceux a qui vont mourir te saluent : CcBsar, morituri te sain- « tant. » — Pourquoi mourir? pourquoi mêler à la joie publique le deuil d'une hécatombe humaine? 11 n*y aura pas de deuil, Messieurs : ne voyez-vous pas que le peuple entassé sur les gradins, trépigne à la vue des lutteurs qui agonisent? n'entendez* vous pas ses cris? il rend grâces aux dieux de tant de plaisirs. Les spectacles sont finis, la foule s'est écoulée, Tombre est descendue sur la grande cité; silence sous les portiques, silence sur les places, silence dans les rues... et cependant la fête dure encore. Dans les bocages discrets où s'élève le temple des bonnes déesses, les femmes honnêtes attendent, comme une bénédiction, rheure d'une débauche sans excuse, parce qu'elle sera sans amour.
Voilà les fêtes de la ville étemelle, signal et type de toutes celles qui se célèbrent d'un bout à Tautre de l'empire. Le peuple est contenté dans ses plus cruels et plus sales penchants, et deux noms sacrés lui servent d'égide contre le remords. Ajoutez que , tous les jours de sa vie, il est nourri pour rien par la libéralité des empereurs; qu'il se baigne pour rien, dans des thermes d'une splendeur et d'un confortable que nous n*aTons pas encore égalés ; qu'il se promène
i94 VlKGT-]NliUVl£M£ GOICFERENGE.
poar rien, souâ de magnifiques portiques, où l'attendent mille bavards qui doivent charmer ses loisirs; qall vit oisif et redouté comme un roi.
Au-dessus du peuple, Messieurs, il 7 a les princes de la pensée , les philosophes. La superstition leur fait mal au cœur, les dieux ne leur paraissent bons qu'à occuper les imaginations grossières. Toutefois, ne pensez pas que leur superbe raison soit plus avide, pour cela, d'une vérité qu'elle n'a pas trouvée. Les uns ne croient pouvoir mieux faire honneur à la sagesse, qu'en vivant au jour le jour, sous la garde du hasard, et en terminant les destinées de T homme aux embrassements de la matière. Les autres font profession de n'estimer que la vertu ; mais il est bien entendu que la vertu n'a pas d'autres lois, que celles de la conscience individuelle ; et, pour la mettre en pratique, ils se haïssent, s^injurient et se déchirent, sous le patronage de l'aristocratie vaniteuse , qui met au rang de ses plaisirs leurs ridicules disputes. Enrichis, la plupart du temps, par des exploits malhonnêtes, concussionnaires et usuriers, les patriciens, les chevaliers, les magistrats, les nobles, les grands ne s'appliquent qu'à vivre. Tous les matins, ils consultent l'imagination fertile des esclaves qu'ils ont achetés à gros deniers, afin de trouver quelque raffinement de luxe et de mollesse^ Le pli d'une étoffe les irrite, le moindre bruit qui trouble leur sommeil les rend malades, une porcelaine cassée sous leurs yeux est
Un crime pani de la mort d*un esclave. Les soies du Levant ne sont pas assez douces à leur peau délicate , ni assez transparentes pour les préserver de la chaleur. L*ambre roule toute la journée entre leurs doigts paresseux , afin de les rafraîchir. Par un artifice que les bétes ignorent, ils ont trouvé moyen de supprimer la digestion et 'de faire cinq repas par jour, en dépensant pour chacun cent mille sesterces. Le forum^ les basiliques , les bains , les maisons des courtisanes en renom, sont les lieux où ils promènent leur vie désoeuvrée , et souvent abrégée par des orgies dont , grAce au Ciel, nous ne connaissons plus les affreux secrets. Moins avilis peut-être, mais plus coupables sont les prêtres : imposteurs payés pour mentir, vampires engraissés aux dépens du peuple, qu'ils abusent par des oracles et des fables dont ils savent bien Tinanité , riant, comme de grands enfants, de leurs fonctions , mais les tenant pour bonnes , à cause des bénéfices et des honneurs qulls en retirent. Enfin, au sommet de la vie publique, planant sur tout ce monde plus ou moins déshonoré et infâme, César, c'est-à-dire le despotisme sans rivages , la brutalité sans frein ; César tyran de tous, César pontife suprême, César dieu t Le plus affreux rêve de Torgueil réalisé^ Tempire et le ciel dans une même personne , quelquefois respectée jusque dans Timbécillité, et regrettée malgré ses vices et ses fureurs.
Messieurs, je vous le demande : comment la croix
296 VINGT-ISEUVIÈME GONFERERGE.
peat-elle mordre et 8e planter dans une pareille société? Signe d*infamie, symbole et résumé d'une doctrine incompréhensible, exclusive et impérieuse^ d'une loi austère et ennemie des passions, ne doit-elle pas soulever une universelle horreur? La croix à la place du Capitole; un Galilëen, fils d'une nation abreuvée de ridicule, un agitateur obscur qu'on eùttrainé aux gémonies , chassant les dieux propices de qui Rome tient ses grandes destinées , et laissant la patrie sans prestige et sans appui I Des mystères lugubres qui consternent l'esprit , au lieu des fables élégantes qui charment Timagination ; des principes immuables, suspendant les recherches orgueilleuses de Tintelligence, et Tenant clore les aventures de la raison; des dogmes impersonnels, confondant les systèmes privés ! Des fautes , des crimes même , où Ton ne voyait que l'exercice d'un droit naturel; la justice réclamant sans pitié le bien mal acquis ; la pénitence condamnant le plaisir; les illustres gourmands, les nobles libertins appelés à la sobriété, à la chasteté, à l'immolation de la chair; un autel rival et sans profit, menaçant les fructueuses spéculations de la caste sacerdotale I César obligé d'être humble dans la grandeur, doux dans l'application de son pouvoir souverain ; un tr^ne près de son trône , un empire dans son empire, un pontificat le réduisant à la condition d'un profane , un Dieu lui rappelant qu'il n'est qu'un mortel! c'est-à-dire une foule d'impossibilités propo-
DBS MIRACLKS. S97
sées eD quatre mots ; « Nos autem prœdkamus Jemm crucifixum : Nous prêchons Jésus crucifié. »
Encore, Messieurs, si cette prédication flattait les opprimés, les femmes, les esclaves, le peuple même souvent broyé sous la main impitoyable des tyrans! Si elle leur promettait un prompt affranchissement, et le triomphe soudain d'une glorieuse et sainte liberté I Mais non : Taffranchissement, la liberté seront Tœuvre patiente des siècles. Quoi que devienne l'avenir, les premiers appelés n'en jouiront pas; aujourd'hui, ils ne doivent avoir de regards que pour la croix. Le Christ a souffert avec résignation : femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut souffrir comme lui. Le Christ a obéi jusqu'à la mort de la croix : femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut obéir comme lui. Le Christ a pardonné à ses bourreaux : femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut pardonner comme lui. Il faut aimer le bras qui nous maltraite, et respecter l'image de Dieu , dans la personne d'un maitre chez qui l'o^ attristé ne découvre que des vices : a Nous prêchons Jésus crucifié : Nos auiém prœdicamui Jesum crucifiœum, » — Oh ! que l'Apôtre a bien raison d'ajouter : a Genlibuê stuUUiam : Folie pour les Gentils. »
Oui, Messieurs , c'est folie ! non pas folie innocente qu'on puisse dédaigner, mais folie pernicieuse qu'il faut combattre par des moyens héroïques. Calomnie, corruption, violence, toutes les armes de l'ennemi
298 VIKGT-NfiUVl£ME GONFÉREIfCE.
sont dehors. Il calomnie, afin de prévenir Testime par laquelle tout novateur entre dans la vie puUique et se prépare des prosélytes. « Le «hristianisme est un genre de superstition nouvelle , malfaisante et eiécrable : Gmus... superstitianis novœ et màleficœ,., txiiiabilis superstitio (1). Les chréti^is sont des coupables dignes des plus cruels supplices, pour Texemple de rhumanité : SofUes nwisiimu exempta tneriios (2). La prédication de la croix n'est qu*un athéisme déguisé. » Les pratiques chrétiennes aboutissent à une abominable théurgie : Finceste et Tinfanticide font partie des mystères de la nouvelle secte. Le mépris des lois et de César, le renversement de Tempire : tel est le conseil y telle est Tambition de ces Juifs exécrables qui prêchent Jésus crucifié. Honte à eux ! honte à leurs sectateurs !
Mais les Juifs exécrables prêchent toujours, et, chose singulière, Topprobre semble donner plus d*e£Bcacité à leurs étranges discours. La croix entre dans les cœurs. L*ennemi se penche avec sollicitude vers ceux qu*elle a domptés. Il les flatte, il les caresse, il s'apitoie sur leur folie, il leur promet richesses, honneurs, plaisirs , s*ils veulent y renoncer... Corruption inutile ! le chrétien n'y répond que par le mépris. Et la croix entre toujours, toujours plus profondément dans les cœurs.
(i) Suétone.
(2) Tacit., Annal, Mb. XV, § 44.
DES MIRAGLKS. S99
Plus de pitié ! il est temps de frapper le grand coup , et de noyer dans le sang les adorateurs du Crucifié. A mort les chrétiens! Glaives, chevalets, bûchers, tout est bon pour ces scélérats : SonUs novisHma eastmpla meritos... Les chrétiens à Tamphithéàtre ! Yenez, peuple > venez jouir de leur méprisable agonie. Et le peuple se précipite. II applaudit au sang qui coule, aux chairs qui volent en lambeaux, aux os que broient, dans un coin, les dents féroces des ours et des panthères , et , pour oraison funèbre , il traduit dans son brutal langage ce qu'ont écrit ses lettrés : « Sontils bétes de se laisser tuer ainsi ! »
Telle est, Messieurs, la fin glorieuse qui attend les apôtres, et que, au nom de Jésus ^Christ, ils promettent, comme récompense, h ceut qui sortent des bras de la volupté , comme compensation, à ceux dont la vie n'est qu*un tissu de chagrins, de misères et de souffrances» Les douce conquérants succombent dans la lutte , et ils entfatnent avec eux, au déshonneur et à la mort, la moitié de ceux qu ils ont convaincus. Cependant leur victoire est assurée. La croix debout menace plut que jamais les iafaiiiies païennes, le sang des martyrs fait germei" des chtétieiis : Sanguis marlyrum , semen chrisiîanorum. — Factum est! C'est fait !
C'est faitl Douze hommes sans nom, sans savoir, sans lettres, sans habileté, sans autre arme qu'un bois exécré , ont vaincu le monde , attaché par toutes les
fibres de r&me à ses erreurs et à ses vices, et s'efforçaot de les protéger par la calomnie, la corruption et la violence. Douze hommes faibles jusqu'au ridicule, en comparaison de ces fiers Romains qui faisaient trembler T univers , ont révolutionné et changé de fond en comble le plus grand des empires. Leur chef, un vieillard pusillanime qui avait renié trois fois son Maître à la voix d'une servante, leur chef a osé se mesurer avec la cité redoutable qui tenait en ses mains les destinées de Fhumanité.
. . . . Aux flots de Gésarée
Il laissa les débris de sa barque égarée ;
Il marcha bien longtemps , solitaire piéton ,
La croix dans une main, et dans Tautre un bâton ;
L'âge et la pénitence avaient courbé sa taille.
Seul, il défia Rome et lui livra bataille !
Et cette Rome avait un empereur puissant
Qui, dans ses doux loisirs, jouait avec du sang,
Et des soldats si forts que, d'un seul coup de lance,
A l'univers mutin, ils imposaient silence.
Eh bien ! comme l'épi dans la main du faucheur,
Tout Rome s'écroula quand parut ce pêcheur;
Les dieux prirent la fuite ; un évoque sans glaive
S'installa sur la place où Saint-Pierre s'élève;
Et ce fut un mystère à donner des frissons ,
A briser notre corps et notre âme... Pensons (1)!
A quoi penser, Messieurs, sinon à ces paroles de TApôtre : « Dieu a choisi ce qui est fou selon le
(1) Bartiiélemy, Néméns.
DBS MIBAGLBS. SOI
iQoude, pour confondre les sages : Quœ $iuUa $unt mundi eUgit Deu$, ut canfundat sapientes. Dieu a choisi ce qui est infirme selon le monde, pour confondre les forts : Et infirma mundi elegit Deu$, ut eonfundat fartia. Dieu a choisi ce qui est ignoble et méprisable selon le monde , ce qui n'est pas , pour détruire ce qui est : Et ignobilia mundi et contemptibilia eîegit Deu$ et ea qwB non sunt, ut ea quce $unt destrueret (1). » Si Dieu u fait le choix des conquérants, c'est son osuvre qu*il faut voir dans la conquête; et si la conquête est rœuyre de Dieu, il faut que Dieu se soit manifesté. Par quels moyens , Messieurs? je n*en connais pas d'autres que les miracles.
Jésus-Christ a promis , un jour, à ses apôtres , une communication de son pouvoir souverain : a Voici les merveilles qui suivront partout ceui qui croient en moi, disait-il : en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront des «langues nouvelles, ils prendront impunément les serpents dans leurs moins ; s'ils boivent quelque poison mortel, ils n'en souffriront pas ; ils imposeront leurs mains sur les malades, et les malades seront guéris (2). — En vérité , en vérité , je vous le dis, celui qui croit en moi fera les^^œuvres que je fais moi-même, et de plus grandes encore : Amen, amen dico votris, qui crédit in me, opéra quœ ego faeio.
(i) I Cor., eap. i,v. S7.
(S) S. Marc., cap. xvi, y. 17, 18.
302 VINGT- NEUVIÈME GOUFEREISGE.
et ipse faciet, eî majora horum fadet (1). » Si cette promesse de Jésus-Christ s'est exécutée à la lettre, Tévé- Bement que je viens de raconter en est la conséquence naturelle ; il peut nous étonner, à cause de sa grandeur, mais il ne peut ni dérouter notre esprit, ni troubler l'histoire. Les apôtres ne sont plus impuissants, dès qu'ils disposent de la force de Dieu. Il importe peu que leur origine soit méprisée , puisque le miracle leur concilie Testime et l'admiration des peuples ; il importe peu qu'ils ne sachent parler qu'une langue corrompue , puisque le miracle leur tient lieu de discours ; il importe peu qu'ils soient dispersés , puisque le miracle les rallie d'un bout du monde à l'autre ; il importe peu qu'ils s<Ment sans soutien naturel, puisque le miracle vient à leur secours, dès qu'ils en ont besoin ; il importe peu qu'ils n'aient pour arme
qu'une croix, puisque cette croix, féconde en miracles, guérit tous les maux qu'elle touche; il importe peu que la doctrine et la loi qu'ils prêchent passent pour folie, dans l'esprit des gentils, puisque le miracle atteste qu'ils sont les envoyés et les représentants de la Sagesse étemelle; il importe peu qu'ils n'aient à offrir à ceux qu'ils convertissent que des opprobres et des tourments, en ce monde, puisque le miracle devient le sûr garant des promesses qu'ils font pour un monde meilleur.
Que si vous supprimez la parole de Jésus-Gbrist et
(1) s. Joao., cap. xiv, v. 2.
son acconiplissement, il ne faat pas espérer, Messieurs, que vous échapperez au merveilleux. 11 vous poursuit h outrance , il vous saisit , il vous entoure , il vous demande un aveu, il réclame sa place dans Thistoire : vous ne la lui enlèverez pas, je vous le défends Inen. Les apAtres ont vaincu le monde : « S'ils l'ont vaincu sans miracles, vous avez à Finstant le plus grand des prodiges: Si autem non faciebant miracula et îamen vineebanî, longe mirabUim erat iUud (t). Cette immense merveille me suffit, que le monde ait cru sans miracles : Hoc nobii unum grande miramlum sufficii, quod terra^ fwn orbiê êine miraeulii eredidit (2). » Ainsi s'expriment saint Jean Ghrysostome et saint Augustin , et leur raisonnement est sans réplique. Choisissez, car il faut choisir, choisissez entre Tabsurde et le merveilleux. La conversion du monde , sans les miracles apostoliques, est un effet sans cause : voilà l'absurde ; ou bien c'est un effet de la toute-puissance de Dieu : voilà le merveilleux. Vous ne voulez pas de l'absurde, prenez le merveilleux. Dites avec moi : De deux choses l'une : ou bien les apôtres investis du pouvoir de Jésus-Christ, en étonnant le monde par leurs prodiges, ont assuré la victoire de la croix ; ou bien Dieu s'est servi de leur infirmité, comme instrument d'une vertu cachée, mais souveraine, qui^ prodige elle-même, a triomphé sans prodiges.
(i) s. Chrysost., In Primam ad Cor, HomiL, v. n» 5. (2) S. August., De CivU, I^t^l.XXII, cap. v.
804 VINGT-UBUVIJËME COMFfinENCB.
Gomme un géaot blessé par quarante siècles d'erreurs et de débauches , le genre humain était couché dans Tombre. La pourriture et les vers se mettaient à ses plaies ; ses chairs déshonorées tombaient en lambeaux^ comme celles d*un cadavre. Mais il avait bu je ne sais quelle liqueur fatale , et , pris d'une folle ivresse , il riait et chantait encore. La mort montait au cœur, à travers les tissus brisés de son corps ; la mort allait glacer, tout à Theure, le rire sur ses lèvres imbéciles , et étouffer dans sa gorge sa dernière chanson. Une voix se fit entendre...; c'était comme la voix d'un pygmée : — Au nom de Jésus cruciGé, géant, lèvetoi I — Et le géant s*est levé, et, d'un pas rajeuni, il a continué sa course vers Téternité. Le géant vit encore. Ses blessures s'ouvrent tous les jours, au froissement des épines et des ronces qu'il rencontre dans son chemin ; mais la parole de Dieu qu'il a entendue, la croix qu'il porte sur sa poitrine, le mot mystérieux que je vois resplendir sur son front, miracle : tout cela soutient son courage. Quand son àme lassée aura rejeté la parole de Dieu ; quand , repris de vertige et de folie, il aura foulé la croix sous ses pieds ; quand, sur son front découronné, une main vengeresse aura écrit ce mot nouveau : anathème , — alors , le cri du prophète retentira une dernière fois dans l'espace : Faclum est! C'est fait! Le monde ne sera plus, les siècles étemels auront commencé.
DU MIRACLE SPIRITUEL ET DE LA. DÉMONSTRATION MYSTIQUE DE LA VÉRITÉ DE LA FOI
Hjissisubs ,
Le inonde visible n'est pas Tunique théâtre où s'exerce, par une intervention exceptionnelle, la toutepuissance de Dieu ; Thistoire des itiits extérieurs n*est pas l'unique témoin du merveilleux. Celui qui promène les astres dans Tespace et les arrête d'un seul mot ; celui qui, par un acte trânscendantal, surpasse toutes les forces de la nature et fait revivre ce qui n'était plus; celui qui, depuis l'origine du monde, a multiplié les signes eitraordinaires dont l'étude nous a occupés jusqu'ici, Dieu, le maître du dehors, est aussi le maître du dedans. Aux manifestations publiques de