‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 16 sur 42 · IT · texte numérisé non relu

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8on autorité, il joint des manifestations cachées; aux témoignages sensibles , des témoignages sans forme ni figure, que l'àme seule peut comprendre; aux miracles physiques, des miracles spirituels. Il touche Fàme intelligente et libre, non pas de la même manière, mais avec autant d'empire qu*il touche les corps, et, sous ses mains très- saintes, s'opèrent des transformations admirables^ qui deviennent, pour certains individus , le principal motif de leurs croyances , et le plus solide point d'appui de leurs convictions religieuses.

Sans doute, Messieurs, il ne s'agit point ici d'un phénomène que l'on puisse constater h la façon des prodiges extérieurs : quelque soin que j'apporte à rendre clair le sujet qui va fixer votre attention, il restera toujours entouré d'une ombre mystérieuse. Cependant il importe que vous en preniez connaissance : le miracle spirituel est un fait complémentaire , qu'on ne peut pas séparer de la question générale du merveilleux. Appliquons- nous à le définir, cherchons -en la trace dans l'hiâtoire des dmes, et voyons s'il peut avoir la valeur d'une démonstration.

Quand un prodige eitérieur agit sur l'esprit humain, soit îmuWdiatement, par la présence actuelle du phénomène y soit médiatement, par le témoignage , il se fait un double mouvement : un mouvement original de la natm?e, qui saisit et apprécie, à sa mamère , la

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démonstration* qu'on lui offre , et un mouvement de Di^u, qui incline la nature, avec douceur et suavité, vers un acquiescement définitif. Ces deux mouvements se fondept si bien ensemble, que Tàme convaincue ne les distingue pas. Finalement, elle reste sous l'impression des faits extraordinaires par lesquels une puissance supérieure s'est mani^tée; la vérité de la foi lui parait venir du dehors , plutôt que du dedans. Tel est Tordre accoutumé, par conséquent telle est la loi qui régit la force démonstrative du miracle, et de tous les faits qui ont pour but d'établir la vérité de la foi. Mais à cette loi , Messieurs , il y a des exceptions, et ces exceptions ne peuvent être produites que par un acte particulier de la toute-puissance de Dieu : je me permets de les appeler des miracles spirituels. Ce nom de miracle, spécialement consacré aux phénomènes sii^guliers qui sortent de l'ordre physique, ne peut être employé ici qu'improprement; cependant , comme je n'en trouve pas d'autre , il faut bien que vous me le passiez.

Le miracle spirituel est un changement merveilleux, que Dieu lui-même opère dans Tâme humaine, afin de suppléer à l'impuissance relative des preuves eitérieures qu'il donne de la vérité, ou à TinsufiSsance des préparations rationnelles qui disposent Thomme à la foi. Ou bien l'âme, parce qu'elle manque de développement naturel , est incapable de subir une démonstrati<m , ou bien elle en retarde l'effet, par sa grossie-

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reté et son ignorance , ou bien elle la repousse , par indifférence et malice , ou bien elle manque de cou< rage, pour avouer son état et dire : Je crois. Que sais-je enfin? il est diflScile de bien voir clair dans cet impénétrable lieu où la foi prend naissance, et, par conséquent, il est difficile de bien définir toutes les dispositions de rame, vis-à-vis de la vérité. Toutefois , Messieurs , soit par notre propre eipérience , soit par les confidences douloureuses de cœurs amis, soit par d'éclatants témoignages , nous savons que Thomme oppose aux preuves les plus convaincantes, outre son impuissance native , des mépris , des lâchetés , des résistances incrojables. La lumière multiplie ses rayons : il ferme les yeux ; Fautorité de Dieu le presse de toutes parts : il se fait insensible ; ou bien il voit le vrai, il en ressent Taiguillon; cependant il hésite, il recule, quelquefois il blasphème.

Avez-vous vu ces chevaux superbes et capricieux, qu'un poids impatiente et qu'un obstacle arrête court? Ils baissent la tête, arrondissent leurs souples jarrets, puis, l'œil effaré et les naseaux tremblants, ils se relèvent et se jettent violemment en arrière, au risque de renverser leur cavalier et de rouler eux-mêmes sur la poussière. On les ramène, on les rapproche, et, de nouveau, ils rebroussent chemin, jusqu'à ce qu'un vigoureux coup d'éperon fesse couler le sang de leurs flancs émus. Alors, ils se précipitent avec l'impétuosité de la foudre, et, par delà le mur ou le fossé qu'ils ont

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franchi , ils continnent nn instant leur course rapide, puis s*apaisent peu à peu , encore tout agités du coup qu'ils ont reçu , tout tremblants de ce qu'ils ont osé , et sentant bien qu'ils ont été vaincus. Voilà Thomme^ Messieurs , arrêté par son orgueil et ses passions, à l'entrée des plaines lumineuses du vrai et du bien, mais aussi dompté par une impression soudaine de la force divine , poussé à bout par un mouvement imprévu , contraire à ses habitudes, dispositions, inclinations, désirs, je dirais presque volontés, enfin transformé par le miracle spirituel.

Que ce miracle existe , c'est ce qu'il est impossible de nier ; car nous rencontrons, à chaque pas, sa trace dans l'histoire des âmes. C'est lui qui , sous une première forme, ouvre à la vérité chrétienne les portes du monde; c'est sa toute-puissante vertu qui achève la démonstration; si laborieusement conduite , des prodiges évangéliques. J'ai attribué à ces prodiges la foi enthousiaste des apôtres, l'admiration suprême qui les prosterne aux pieds de Jésus-Christ, l'amour généreux et dévoué qui les pousse au sacrifice de leur vie, et j'avais raison, Messieurs : les merveilles opérées par le Sauvenr, revivifiées en quelque sorte dans les splendeurs de son humanité ressuscitée, sufiBsent à préparer un si grand résultat. Cependant la vérité de l'histoire veut que nous recourions à un miracle solennellement promis par le divin Thaumaturge : « Je vous enverrai , disait-il à ses apôtres , un autre

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consolateur, et, quand cet Esprit de vérité sera arrivé , il vous enseignera toute vérité : Cum venefit ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem verita^ tem (i). »

£h quoi! la vérité n*est-elle pas assez enseignée, définie , démontrée? N*est-ce pas assez des démoniaques délivrés, des malades guéris, des morts ressuscites, de la nature ébranlée , des sépulcres brisés , de la victoire glorieuse de cette cbair mortelle, qu'on avait vue s'éteindre dans Topprobre et d'inénarrables tourments ? Non, Messieurs ; le rude esprit des apôtres est touché, assoupli, convaincu, si vous le voulez, mais non pas à ce point qu'il goûte la vérité, ni qu'il éprouve le besoin de la confesser publiquement, et de la répandre dans tout le monde. Que faut-il donc encore? un miracle suprême, le miracle spirituel. Celui qui , dans les cieux , termine le mouvement de la vie divine , celui dont la mission est de tout achever et de tout parfaire , TEsprit-Saint descend , et , par le prodige de sa présence et de son impulsion triomphante , il achève et parfait la démonstration commencée de tous les prodiges. Ses rayons invisibles , mais tout-puissants , éclairent mieux que les merveilles du dehors la physionomie de THomme-Dieu. C'est lui qui surmonte, sans retour, toutes les hésitations et incertitudes de la nature, par un témoignage intime et

(1) s. Joan., cap. xvi, ▼. 13.

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profond auquel les apAtres reconnaissent, h n'en plus douter, que Jésus -Christ est vérité : Spiritus est qui testifieaiur quoniam Je$u$ est verllaê (1). Il remplit leor bouche de ces discours soudains et étranges qui troublent les coeurs : Repleti sunt Spiritu sancîo^ et cœpe-runt loqui (S). 11 les soutient datis la lutte , enfin il les fait et nous les montre tels qu'ils seront jusqu'au dernier soupir : ennemis infatigables de toutes les erreurs et de tous les vices, prédicateurs universels de la croix, conquérants d'un monde perdu de crimes, et armé contre eux de la calomnie, de la corruption et delà violence. En somme, Messieurs, cette si admirable victoire que nous étudiions dernièrement, est en partie l'ouvrage d'un miracle spirituel : sans les prodiges extérieurs, la guerre eût été infructueuse; sans le miracle spirituel, elle n'eût pas été entreprise.

n est donc vrai que IMen ne se contente pas de manifester, au dehors, la vertu maîtresse qui dompte toutes les forces créées. 11 agit souverainement dans les âmes. Toutes lui sont soumises, entendez - vous , les plus fortes comme les plus faibles , les plus corrompues comme les plus innocentes. Ames d'enfiants, de scélérats, d'histrions, de lettrés et de savants, ont été tour à tour le théâtre du miracle spirituel.

Un diacre nommé Romain, tourmenté parlés bour-

. (1) I Joan., cap. v, v. 6.

(^ Aet. Apost.,cap. ii, v. 4.

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reaux, s^offrit à prouver la divinité de Jésus -Christ par le témoignage d'un enfant. H y en avait un nommé Barulas, c*est-à-dire fils de Dieu; il était âgé de sept ans environ. Que pouvait -on attendre d'une pareiUe faiblesse, mise en présence de la torture et de la mort? Quelle conviction pouvait avoir ce pauvre petit , qui ne fût étouffée par la peur? Romain l'interrogea cependant : — « Est-il vrai , mon fils , qu'il vaut mieux adorer Jésus -Christ et son Père étemel, que tous les dieux de l'empire? » Et Barulas, d'une voix claire et ferme :•->(( Il n'y a qu'un Dieu , un seul Dieu : c'est Jésus-Christ. » Le juge, irrité, fait approcher la mère de l'enfant, et, d'un geste, il ordonne aux bourreaux de préparer les verges. Barulas jette sur sa mère un regard limpide, et, voyant qu'elle est contente de ce qu'il a dit, il se livre sans frémir à la flagellation. Ses chairs délicates sont bientôt déchirées, et son sang coule par torrents. Une immense émotion gagne l'assemblée ; les bourreaux eux-mêmes ne peuvent plus retenir leurs larmes , et Barulas est impassible. Une seule fois, il s'est plaint et a demandé à boire, tant il était épuisé; mais sa vaillante mère l'en a repris, comme d'une faiblesse indigne d'un chrétien. Cependant le juge insistait toujours , car il voulait à tout prix une rétractation; mais, l'enfant persistant dans sa confession, il fallut le condamner à avoir la tète tranchée. Il était si faible, si faible , qu'il ne pouvait pas marcher jusqu'au lieu du supplice... Sa mère le

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prit dans ses bras , et , cbeminant chargée de ce précieux et saint fardeau: — a Crois- tu toujours, mou fils? » disait- elle; et Barulas, d'une voix presque éteinte : — « Oui, mère ; oui, je crois toujours, toujours 1 » Alors la mère le baisa respectueusement et le présenta aux bourreaux, sans verser une seule larme. Elle était à genoux, attendant que la hacbe fût tombée, afin de recueillir dans son manteau, qu'elle avait étendu par terre, le sang et la tète de son fils. Quand ce fut fait, elle se releva et revint chez elle, en pressant sur son cœur les restes glorieux de son unique amour.

A quelque temps de là, un autre enfant nommé Cyr, âgé de trois ans, se débattait entre les mains du gouverneur Alexandre. Les yeux fixés sur sa mère , que Ton tourmentait avec fureur, il repoussait les caresses et les baisers du tyran, et, bien qu*il ne sût que bégayer encore, de toutes ses forces il criait : — « Je suis chrétien! je suis chrétien I » Bien ne put le faire taire, que la brutalité inouïe du persécuteur, qui, le prenant par un pied, le jeta au loin, et lui brisa la tête sur les degrés de son tribunal. Julitte vit la cervelle de son fils répandue sur le marbre, et toute la place arrosée de son sang , et elle s'écria : — « Béni soyezvous, ô Seigneur, qui avez donné à mon cher petit la couronne immortelle ! »

0 Cyr! ô Barulas! enfants bien -aimés, pourquoi suis -je tant ému en racontant votre martyre? Mon

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cœur se fend et ne peut plus retenir les larmes qui rétouffent. Mais ce n*est pas de la pitié que j'éprouTC ; non, Messieurs , ce n'est pas de la pitié ! Tadmiration aussi est mère des larmes. C'est Dieu que j'admire dans ces âmes d'enfants ; c*est le miracle de sa lumière et de sa force qui me touche, dans les naïves et sublimes tragédies que vous venez d'entendre.

Quel prodige, n'est-ce pas ? mais voici qui m'étonne bien davantage. L'enfant n'oppose aucune résistance à l'action de Dieu ; son esprit docile reçoit, sans l'amoindrir, le mouvement d'en haut. L'homme, au contraire, est armé, contre la toute puissance divine, du sentiment et souvent aussi des abus de sa liberté. A force de maltraiter sa conscience , il parvient à la faire taire , et , ce qui lui reste d'énergie et de présence d'esprit, il l'emploie à des blasphèmes et à des moqueries sacrilèges. Eh bien! le croiriez-vous ? cette attitude de l'homme ne peut le soustraire aux victorieuses poursuites de Celui qui fait les merveilles. C'est au sein même de la contradiction qu'elles éclatent ; un blasphème se termine par une prière, et une moquerie par une profession de foi.

Tout à l'heure , sur le sommet du Calvaire , deux scélérats déshonoraient, par leurs cris et leurs imprécations, la mort d'un innocent. Tous deux ils s'accordaient à maudire, et, joignant leurs voix à celles des pharisiens , ils disaient au Christ mourant : <x Allons , que fais-tu là? Si tu es le Fils de Dieu, descends de la

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croix, et sauve-nous. i» Mais voilà que, soudainement, rinjure s*arréte dans la gorge de l'un d*eux. Qa*a*t-il voulu dire? 11 Fignore : c*est un reproche plein d*httmilité qu'il adresse à son compagnon de crimes et de supplice : « Nous autres, nous souffrons ce que nous avons mérité; mais loi, qu*a-t-il fait? » Et se tournant vers Jésus • Christ : « Souvenez- vous de moi, Seigneur, quand vous serez dans votre paradis I »

Tout à rbeure, le comédien Genès charmait les loisirs de Diodétien, en parodiant sur la scène les

mystères du christianisme. Il avait bien préparé son conp de théâtre , et la joie triviale des assistants allait éclater en un tonnerre d'applaudissements. Mais quand le faux prêtre et le faux exorciste qui devaient simuler sur lui les cérémonies du baptême, lui eurent demandé ce qu'il voulait , son visage changea tout à coup, parce que son âme venait de recevoir un choc terrible ; ce fut sérieusement et d'une voix profondément émue qu'il répondit : « Je veux recevoir la grâce du Christ et renaître, afin d*être purifié de mes péchés. » On admirait la perfection de son jeu; le peuple criait : Eugê ! euge 1 vivat 1 vivat ! Mais lui « debout devant l'assemblée : « Illustre empereur, et vous peuple, dit-il, écoutez-moi : lorsque l'eau m'a touché tout à l'heure, j'ai vu une main mystérieuse, et les anges qui effaçaient mes péchés. Vous qui avez ri de ces mystères, croyez, avec moi, que le Christ est le vé^ ritable maître et Seigneur, qu'il est lumière et vérité,

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et qa'en lui seal on peut obtenir le pardon de ses foutes. » Les coups de bâton , les ongles de fer, les torches ardentes, ne purent lui arracher d'autres paroles que celles-ci : «Je serai toujours au Christ; les tourments ne me Tôteront ni de la bouche ni du cœur. Pardonnez- moi, Seigneur, de m'étre tant égaré, d*aYoir eu horreur de votre saint nom, et d*être venu si tard à vous adorer ! p

Ainsi, Messieurs, le scélérat et l'histrion sont surpris, au moment où leur résistaoce est plus audacieuse et plus insensée , au moment où le scandale proteste , avec une inexprimable énergie, contre toute espèce de démonstration de la vérité. Changés sans préparation, sans transition, ils croient et ils confessent, dans Tacte même de leur impiété ; leur acte se transforme, comme se transforment les couleurs et les contours de certains objets frappés par la foudre. Ah! c'est que la foudre est tombée dans leur âme : elle illumine l'esprit , elle bouleverse le cœur, elle dévore les racines mêmes de l'iniquité ; en un instant, le vieil homme a disparu. Ai- je besoin de vous dire d'où la foudre est partie? N'avez -vous pas déjà nommé le Dieu des miracles? Oui, son irrésistible pouvoir éclate en ces deux Ames : mais, à bien prendre, il ne s'attaque encore qu'à des forces mal armées pour le repousser. Un esprit élevé ne se laissera pas mener avec tant de brusquerie, et, en définitive, fort de ses lumières, maître de ses pensées ^ habile à justifier ses

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égarements, il saura bien éviter les poursuites de Dieu, et se mettre en gardé contre ses surprises. Non, Messieurs , il n'en est pas ainsi , heureusement : les âmes des lettrés et des savants, je vous Tai dit, sont, aussi bien que les Ames d*en&nts, d'ignorants, de scé* lérats et d'histrions, les victimes prédestinées du miracle spirituel. Elles sont moins abordables, peutêtre, à cause de leur orgueil ; cependant il leur arrive, à elles aussi, d'être vaincues par la force du dedans, quand elles ont résisté longtemps à toutes les forces du dehors.

H est un drame à jamais illustre de l'histoire des Ames; TOUS le connaissez tous, mais, quoique cela, je vous demande la permission d'en faire parler ici les éloquentes péripéties. En l'année 35fc de notre ère, un enfant naquit, à Tagaste, d'un père païen et d'une mère chrétienne. Poussé par leur ambition et leurs encouragements, il eut bientôt appris les lettres humaines, et, à seize ans, il étonnait le monde par l'avi* dite précoce de son intelligence, l'élévation de ses pensées et ses merveilleuses aptitudes pour toutes les sciences. Les conseils de sa mère l'avaient préservé, jusque-là, des séductions qui attendent l'homme aux portes de l'adolescence. Mais une heure d'oisiveté et d'oubli changea son cœur, et le jeta sur la voie honteuse des amours impures et des plaisirs cruels qu'il avait lui-même reprochés aux païens. Il voulait s'arrêter en chemin , il osait demander à Dieu la chasteté.

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et, comme pour se prémunir contre Teffet de cette prière, il tremblait d'être exaucé. Une main fatale le peussait en silence vers des abîmes où sa foi derait faire naufrage : Augustin donna son nom à la secte des manichéens. C'était fini! la secte abominable aurait dévoré ce qui restait de bon dans cette grande âme, si elle n*eût été préservée d'une dernière corruptioD, par les pleurs de Monique. Elle versa des torrents de larmes, elle épouvanta sa maison de ses gémissements et de ses cris, cette noble et sainte mère du renégat , et son fils ne put voir tant de douleur sans en être touché. Cependant Terreur et les passions régnaient toujours en son Ame. Les philosophes lui plaisaient sans le satisfaire , les infamies manichéennes rebutaient son grand esprit, des amis vertueux troublaient sa conscience, les tendances généreuses de sa nature se révoltaient contre les satisfactions criminelles qu'il accordait à ses sens ; seul avec lui-même, il se faisait horreur. Ses lectures, ses conversations, ses réflexions, tout Vébranlait sans le convaincre ni le décider... Et Monique pleurait toujours.

AugustiH avait trente ans d'Age et onze années dlniquités, quand il vint à Milan, pour y professer la rhétorique. L'éloquence d'Ambroise était alors mattresse de tous les cœurs ; le jeune rhéteur en subit le charme, comme tout le monde. En prenant goût à la parole de Dieu, il reprit goût aux recherches philoso-

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phiques; il se mit à relire Platon, il le compara aux Mrres saints qu'il a^ait dédaignés, et saint Panl eut bientôt détrôné, dans son estime, celai qu*il considérait comme le plus grand génie de Tantiquité. Dieu s*approcbait du cœur d'Augustin , mais le cœur d'Augustin était encore fermé. . . Et Monique pleurait tou« jours.

Alypius, Nébridius, Pontitien, Tinrent frapper tour à tour cette Ame endormie, afin de la réveiller ; mais, semblable à ceux qui disent après une nuit malsaine :

— LeYons^noQS, — elle faisait quelque effort, et retombait vaineue par la profondeur même de son sommeil. Oh bien elle disait : — a Jfodo, ecee modo, êine pauh^ lum : Tout à Theure , me voici , tout à Theure , laissez-moi quelque peu !» et ce tout à Theure était sans mesure, ce quelque peu n'en finissait pas , tant était violente la loi de l'habitude. Un jour, Pontitien se met à raconter la vie d'Antoine le Solitaire et les merveilles du désert. Augustin l'écoute avec une sorte de stupeur» et, ravi d'admiration et d'amour, il s'écrie :

— c( Alypius, souffrirons -nous cela? as -tu entendu ce que disait Pontitien? Len ignorants et les gens sans lettres ravissent le Ciel, et nous, avec toutes nos sciences^ nous nous laissons opprimer et rouler à terre, par la chair et le sang... » Pendant qu'il prononçait ces paroles, ses yenx étaient comme pleins de fureur ; la fièvre qui l'agitait l'ayant emporté dans le jardin, Alypius, surpris, le suivit pas à pas. Augustin se te-

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nait à Técart, frémissant d'indignation contre luimême ; il voulait, et il ne voulait pas ; il s'arrachait les cheveux, il se frappait le front ; il tenait son genou entre ses bras, et le serrait de ses deux mains crispées , regardant devant lui d'un œil hagard , comme ceux qu'hébète un grand désespoir... Et pendant ce temps-là, Monique pleurait toujours.

0 Augustin ! l'heure est venue : rends-toi, rends-toi au Dieu qui t'assiège ! « Hélas ! les puérilités , les vanités, les passions de la vie humaine , mes vieilles amies, dit-il lui-même, se pressaient autour de moi, me tiraient et me secouaient par mon vêtement , ma pauvre chair, et murmuraient à mon oreille des paroles désolées : — Augustin , tu nous quittes donc ? dans un instant, nous ne serons plus avec toi ; dans un instant, tu ne pourras plus rien faire, ni ceci , ni cela, ni cela encore, et ce sera pour l'éternité. Augustin ! Augustin ! pourras-tu vivre sans nous? » Quelle tristesse, quel trouble, quels combats, grand Dieu! « Demain, demain! crtisl cras!.,. mais pourquoi pas

tout de suite? » Il était assis sous un figuier, le

cœur brisé et les yeux pleins de larmes , lorsque la voix fraîche d'un enfant se fit entendre : a ToUe, lege. . . toUêf lege... Prends et lis, prends et lis. y> Il se leva, prit l'Écriture et lut ces paroles de saint Paul : a Ne perdez point votre vie dans les festins et l'ivresse, dans les débauches et l'impureté, dans les querelles et la jalousie; mais revêtez -vous du Seigneur Jésus-

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Christ, et ne cherchez point à pourvoir la chair dans ses conToitises. y> Angastin n'alla pas plus loin ; car, aussitôt qu'il eut fini cette sentence de TApôtre, comme il le dit lui-même, « il sentit, descendre en son cœur une lumière qui lui apportait la sécurité d'une inébranlable conviction; toutes les ténèbres du doute furent à Tinstant dissipées : Slatim cutn fine kiyuêce senîentiœ qu€isi luee securitatis infusa cordi meo, omnes dubitationiê tenebrœ âiffugerunt (1). » Ainsi, Messieurs, ce que n'avaient pas pu faire les labeurs de Tétude, les méditations de la science, la tendresse, les larmes, la douleur d'une mère, les combats de Tamitié, Téloquence d'Ambroise, l'exemple des saints , une parole prise au hasard le fit en un instant : mais cette parole n'était que l'instrument de Celui qui se plait à cou* fondre les forces de la science , de l'amour, et de la vertu même, par des prodiges dont lui seul est capable. Vous l'avez vu à l'œuvre , ce Dieu vainqueur des âmes ; oui, Messieurs, vous l'avez vu, et, moi qui vous parle, je me réjouirai éternellement du coup qu'il a frappé sous vos yeux : car c'est grâce à ce coup que vous êtes aujourd'hui les amis de ma parole. Un homme vient de s'éteindre, plein de vertus et de gloire, après avoir ému notre siècle incrédule et pervers aux accents de sa grande voix. N*avez-vous pas tressailli sous son regard de feu? Ne vous a-t-il pas enivrés des

(1) s. Aug., Confes.,, cap. v. vi, vu, vm, xn.

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flots de sa divine éloquence? N'a-t-il pas suspendu le mouvement de votre sang, les battements de votre eœur, lorsque, les bras tendus vers vous, il faisait parler l'univers et les siècles, dans ce seul mot de son âme convaincue : — Je crois ! — £h bien ! cet homme d'immortelle mémoire , celui qui fut votre ami , celui qui fut mon père , celai que nous avons aimé , celui que notre. cœur va chercher encore dans les ombres et les glaces du tombeau, c'était une fortunée vie* time du miracle spirituel.

Tout jeune, il vint dans cette grande ville, ajant perdu jusqu'au souvenir de sa première communion, « sa dernière joie régleuse, et le dernier coup de soleil de l'âme de sa mère sur la sienne. x> Au milieu des flots d'une jeunesse agitée, il vécut pendant plusieurs années a sans lumière , sans amitiés , soUtaire et pauvre , abandonné au travail secret de ses vingt ans, sans passion du dehors dont il eftt conscience, si ce n'est un vague et faible tourment de la renommée (1). » Ce fut en vain qu'on le rapprocha des hommes illustres dont la parole ardente et convaincue pouvait fondre les glaces de son indifférence religieuse : il n'en retira que la stérile satisfaction d'une curiosité bientôt distraite par les tristesses de l'isoiement. Il ne croyait pas, et il traversait péniblement, dans les ombres du doute, le désert de sa jeunesse.

(1) Fragment du Mémoire du R. P. Lacordaire , faisant suite aux Lettres à quelques jeunes gens*

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Cependant, Messietirs, Dien est desoendn dans cette Ane, et arec qnelle puissance et quelle splendeur I L^incroyast est devenu chrétien, et quel chrétien! Gomment cela se flt-il? Écoutez-le lui>mème :

« n m*est impossible de dire à quel jour, à quelle heure, et comment ma foi, perdue depuis dix années, réapparut dans mon coeur, comme un flambeau qui n*était pas éteint. La théologie nous enseigne qu'il y a une autre lumière que celle de la raison, une autre impolsion que celle de la nature, et que cette lumière et cette impulsion , émanées de Dieu , agissent sans qu'on sache d'oft elles viennent ni où elles vont. L'esprit de Dieu, dit l'apôtre saint Jean, souffle où il veut, et vous ne savez éFoit il vient ni où il va (i). » Oui, Messieurs, c'était FEsprit de Dieu qui, sans bruit, sans éclat , comme sans préparation , s'emparait de l'Ame incroyante et pourtant si généreuse de Henri-Dominiqite Lacordaire : car il s'agissait de douAer un apAtre h une génération pervertie. Du haut de la chaire, l'orateur chrétien aimait à rappeler le mystère de transformation ûfmt il avait éprouvé les* étonnements et les charmes. « Un savant, disait -il, connaît la doctrine catholique, il en admet les faits, il en sent la force ; il convient qu'il a existé uti homme appelé Jésus-Christ, lequel a vécu et est mort d'une manière prodigieuse ; il est touché du sang des martyrs , de la constitution de l'Église ; il dira volontiers que c'est te

(i) Fragment , t6t(f.

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