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appréhension d*étre dupé, qu'elle fait naître en notre esprit. Puisque rhomme peut tromper, nous devons nous convaincre qu*il ne nous trompe pas, et, pour cela, demander à ses habitudes, h son caractère, à ses moeurs , à son langage , i ses intérêts , aux cir^ constances dans lesquelles il se trouve placé, des garanties de sa véracité. Or, Thomme ne trompe pas , lorsque , d'habitude, il est franc et sincère ; il ne trompe pas , lorsqu'il est simple et grave ; il ne trompe pas, lorsqu'il est de mœurs honnêtes et aus^ tères; il ne trompe pas, lorsqu'il parle naïvement et sans art; il ne trompe pas, lorsqu'il est constant et uniforme dans ses affirmations; il ne trompe pas, lorsque aucune passion n'est intéressée dans son témoignage; il ne trompe pas, lorsqu'il a tout à craindre d'une imposture facile à découvrir; il ne trompe pas, lorsqu'en attestant il compromet la paix et la sécurité de sa vie ; il ne trompe pas , lorsque , à ces qualités essentielles, il joint des qualités transcendantes : à un sens droit, des lumières extraordinaires; à une probité irréprochable, des vertus suréminentes ; à ifhe noble constance dans son affirmation, un zèle ardent, une fermeté héroïque, qui bravent toutes les menaces, tous les périls, la mort même , plutêt que de se déshonorer par une rétractation. Il ne trompe pas, lorsque son témoignage s'unit à celui d'un autre homme, de deux, de quatre , de dix , de vingt , de cent , d'une mul-
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titode immense; lorsque tous ces témoins, divisés par l'origine , le rang , les lumières , le langage , les mœurs » les passions , Tintérét , s*accordent à dire la même cbose, yarient sur des circonstances insignifiantes , mais jamais sur la substance du fait ; lorsque, de leur affirmation, ils tirent des conséquences pratiques qui répriment leurs passions, corrigent leurs vices , réforment leurs vies ; enfin , lorsque tous consentent à périr, dans une commune hécatombe , afin de sceller de leur sang la vérité du fait qu'ils affirment. Non , Messieurs , non , dans de pareilles conditions , Thomme ne trompe pas, Thomme ne peut pas tromper. De Taveu des plus sévères critiques , il n'est pas nécessaire d'aller si loin, pour rencontrer la sincérité devant soi. Tout le monde sait que Thomme ne fait pas facilement violence & ses habitudes , à son caractère, à ses mœurs, à son langage; qu'une imposture constante, si elle est sans fruit, est au-dessus de ses efforts ; que cette imposture a peu d'attraits pour lui, si eUe lui devient funeste ; que la conspiration du mensonge est moralement impossible, dans une foule composée d'éléments disparates; qu'une association de dupeurs ne se forme pas et ne reste pas unie, au préjudice de ses passions ^ de ses vices et au bénéfice de la vertu. Tout le monde sait cela. Messieurs, et il n'est aucun esprit si méticuleux qui ne trouve que ces garanties suffisent à la sincérité d'une affirmation. L'héroïsme peut donc être considéré comme
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une garantie de luxe. Mais que sera-ce, si tous supposez que rafftrmation porte sur un fait public ; que , pouvant être démentie, elle ne Test pas ; que ceux-là mêmes qui auraient le plus puissant intérêt à protester, se taisent ; que le silence répond partout aux incessantes provocations d*une parole hardie et opiniâtre? Ce silence ne remplit-il pas ici les fonctions de Taffirmation , et ne pouvons-nous pas y voir comme un monument solennel, qui consacre à jamais et d'une manière souveraine Tautorité du témoignage?
Je n'en dis pas davantage, Messieurs, bien que j*aie dans Tesprit une foule de détails qui pourraient servir à compléter cette question. Ce que vous venez d'entendre Ta suffisamment éclaircie , et vous devez comprendre combien il est facile, pour le simple bon sens, de constater, dans un témoin, la conformité de ce qu'il dit avec ce qu'il pense. Toute la sincérité est là ; car, comme on dit de la vérité que c'est une équation entre la perception de Tintelligence et son objet : aquatio rei et intellectus, on peut dire de la sincérité que c'est une équation entre notre langage et notre pensée : œquatio verbi et intellectus. La sincérité constatée , il n'y a plus qu'à appliquer la loi générale : — Toute affirmation sincère d'une connaissance certaine est l'expression de la vérité.
Remarquez , Messieurs , que cette loi s'applique au témoignage médiat comme au témoignage immédiat ^ c'est-à-dire au témoignage qui traverse les espaces et
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les sièdes, comme au témoignage qui demeure dans les limites précises d*un lieu et d*une époque. Les questions d*authenticité et dlntégrité que Ton agite, à propos des traditions et des monuments qui transmettent le souvenir des faits antiques , se réduisent , sous des formes et par des procédés divers , aux deux questions que nous venons d'examiner, à savoir : T a-t-il connaissance certaine et alBnnation sincère? Les contemporains interrogent les témoins oculaires , et donnent à la génération qui les suit une première réponse , qui passe d*àge en Age. Plus les faits sont importants , plus leur incorruptibilité est assurée , car ils sont sous la garde de la conscience universelle. Les suppositions et les altérations substantielles d*un fait éclatant et public, surtout s*il est fixé par des monuments , ne se peuvent concevoir si Ton considère que les races se touchent , et que les générations , s*imbriquant l'une dans l'autre , constituent, par leur perpétuel mélange, une sorte de contemporanéité perman^ite* En effet , Messieurs , à quelque point de la durée qu'il vous plaise de regarder, vous trouvez pour le moins cinquante ou soixante générations ca* pables de témoigner; cinquante ou soixante générations dont les origines, les caractères , les passions, les intérêts divers rendent impossible toute unanimité dans la fraude et Timposture.
C'est donc à tort que les Anglais Graig et Peterson ont décrété l'affaiblissement gra'duel du témoignage,
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et afBrmé, l'un, que les éyénements de notre ère cesseraient d'être croyables en 3163; Tantre, qu'ils perdraient toute autorité en 1989. Bien qu'il n'indique aucune époque, notre Laplace lui-même s^est trompé , en pensant que la dépréciation successive de l'autorité des faits contemporains pouvait être représentée par des quantités déciroissantes. II est permis d'être original et ingénieux, mais non pas au détriment de Texpérience et du sens commun. Or, Messieurs, l'expérience nous apprend que, malgré le mouvement incessant qui la renouvelle , Thumanité reste la même : semblable à l'Océan , dont les flots mobiles se soulèvent, s'abîment et sont toujours remplacés par d'autres flots , sans changer l'aspect de cette majestueuse immensité qui nous ravit et nous fait rêver l'infini ; semblable au corps humain , dont la matière, à chaque instant dissipée, reprend à chaque instant de nouveaux éléments, sans se dépouiller jaBMds de son identité. Le sens commun nous apprend que l'humanité, restant toujours la même, peut garder fidèlement la mémoire du passé ; que son tâmûgoage ne perd rien, en se revêtant de la majesté des âges ; que sa parole a le droit d'être crue, comme celle du père de famille qui, arrivé à la maturité de ses ans , se penche vers ses fils recueillis, pour leur raconter les épreuves, les luttes , les triomphes et les gloires de sa jeunesse. Enfin, Messieurs, Texpérience et le sens commun nous apprennent qu'en tout temps et en tout lieu y on peut
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apidiquer cette Icû soaveraine du témoignage : -- Tonte affinnatioB sincère d'nne connaissance certaine est Texpression de la Térité.
Quel est Feffet de cette loi? Qnel phénomène se produit en notre esprit, lorsque noug en laisons l'apptîcotioft? En deux mots, quelle est la force du tânoir gnage? c^esl ce que je rais dire briàTement.
9es philosophes plus ingénieux que sensés, considérant, d'un côté , la qualité des témoins , de Tautre, Isr nature des faits affirmés, ont eu l'idée de soumettre rautoorité du témoignage au calcul des prcditahilitéa. A anpposer, disent-ils , que la probabilité suprême soH représentée par 100, notre croyance augmentera à mesure que les fractions représentatives des affirma- \iûm et des faits se rapprocheront de ce nwihre» Si le témoignage, par exemple, est comme 30; 100 et la vraisemblance du fait comme lilOO, il est éndMt que nous serons moins inclinés à donner notre aesentimwt , que si la fraction représentative du lotît, s'élevant elle-même à SOjiOO, égalait la fractioa it^ivésentative du témoignage. Pareillement, deux fractions d*un numérateur supérieur et égales entre elles, remporteront sur ces deux dernières. Deux fractions inégales pourront être réduites à une moyenne, qui fixei»
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notre position vis-à-vis de la probabilité suprême. Et le reste. Les détails de ces opérations sont infinis.
Hais, Messieurs, n*en déplaise aux mathématiciens, ce calcul des probabilités est faux. Quelle que soit l'exacte proportion des quantités entre elles , il leur est interdit de représenter les appréciations délicates et les nuances infinies, que l'esprit recueille de Texamen des a£Brmations et des faits. La valeur et la moralité d'un témoin , les divers aspects de son intelligence, de son caractère et de ses passions, les formes variées de son langage, la complexité des circonstances dans lesquelles il est placé, les mille accidents dont peut dépendre la vraisemblance d'un fait , toutes ces choses ne peuvent être traduites par une quantité abstraite et inflexible. Il faut que Texpérience ait déjà formé notre jugement , avant que nous Texprimions par des chiffres ; alors , à quoi bon ces chiffres qui disent moins que nos impressions, et dont la composition affaiblira infailliblement notre opinion, plutôt que de la fixer? Puisqu'il s'agit d'apprécier des choses de Tordre moral, c'est à Tordre moral qu'il faut demander des formules , et non pas aux mathémathiques. Les formules mathématiques, immuables et absolues de leur nature , ne se peuvent prêter à la mutabilité et cx)ntingence qui est le propre des affirmations et des faits dont se compose le témoignage.
n 7 a plus , Messieurs : le calcul dont je viens de parler est faux, parce qu'il travaille sur un faux
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supposé , à savoir qae Teffet produit dans notre esprit ne sort pas des rivages d*une opinion pure et simple , et que toute la force du témoignage se borne à enfanter la probabilité. Je dis que c'est un faux supposé» car il est démontré, par une quotidienne expérience, que la force du témoignage peut produire une conviction et enfanter la certitude, c'est-à-dire cet état fixe de Fesprit qui adhère fermement à une vérité , à Texclusion de toute espèce de doute. Tant qu'une chose n'est que probable , l'intelligence est inquiète et tourmentée. Les nuages qui passent l'empêchent de voir fixement la vérité qu'elle cherche. Elle ne donne son assentiment qu'avec réserve , parce qu'elle appréhende de se tromper ; elle ajoute des rnaii et des cependant à toutes ses affirmations. Mais, parvenue à la certitude , elle se repose, et contemple, tranquillement les clartés sereines qu'elle voit briller au firmament de la vérité. Semblable au voyageur arrivé au terme de sa course , elle ne se préoccupe pas du chemin qu'elle a parcouru. Est-ce par des principes empruntés à Tordre métaphysique ou moral qu'elle a atteint son but? 11 n'importe. Elle se repose dans le vrai : c'est tout ce qu'elle cherchait. Son repos n'a pas de plui ni de moins; il est ou il n'est pas. Bien qu'elle emprunte difierents noms à ses différents motifs, et qu'elle s'appelle certitude métaphysique, physique ou morale, la certitude, dans son être même, est une seule et unique certitude.