TRENTE-ET-UNIÈME GOIIFÉRENGB
Or, Messieurs, que Tintelligence se repose dans une mérité acquise par le témoignage, c*est ce qui est incontestable. Je ne suis jamais allé k Borne , à mon grand regret ; cependant je crois fermement à Feustence de cette irille illustre, immortelle patrie de nos plus chères traditions. Que de fois j*ai parcouru eft esprit ses voies sacrées, contemplant, à droite et k gaudie , les monuments des deux antiquités qui la ronplissent de leur souvenir : antiquité profane, éternellement vaincue; antiquité sainte, éternellement vietorieuse. Id, c'est le Gapitole, où montaient jadis les consuls, les dictateurs et les Césars, à la tète des légions encore fatiguées d'une nouvdle conquête; là, c'est le Vatican, d'où le César des siècles étamels envoie f par la bouche de son pontife, ses commandements et ses bénédictions à l'univers chrétien. Ici, des arcs de triomphe, par où entrèrent Titus et Mare* Aurèle ; là, l'escalier béni par où mon Sauveur mmta humblement jusqu*i|u tribunal du proQonwl qui de* vait le condamner à mort« £n haut, l'amphithéâtre, effroyable colosse , qui , après s'être abreuvé du sang valgaire des esclaves et des gladiateurs, s'enivni du noble sang des martyrs; en bas, les catacombes où sont rangées, sous de touchantes inscription», les dépouilles vénérées de ceux qui souffrirent et moururent pour Jésus- Christ. Les statues des dieux et les statues des saints , les temples ruinéa et les égUocs debout , les épaves déshonorées de l'ère païenne et les
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reliques adorables de l'ère ebrétienne; et pai^dessus tout, SainlrPierre et sa coupole immense, lancée vers le ciel par le génie de Micbel-Ange , afin de publier le triomphe de la foi. Non, Messieurs, je ne suis jamais allé à Borne ; mais je Fai mille et mille fois Yue, dans les lumières du témoignage, Dirai-je après cela : -— Il est probable que Rome existe? — Ce serait par trop ridicule.
Cependant , s'il est vrai que le témoignage produit la certitude, comment cela se peut-il faire? Chaque témoin ne représente qu'une probabilité : or, ce n'est pas en faisant la sonune des probabilités , qu'on peut avoir la certitude au total. La probabilité et la certitude sont sépai:ées par des abîmes, et, dût la première croître indéfiniment, la seconde décroître indéfiniment , jamais elles ne se toucheraient. A yec des probabilités, si hautes et si nombreuses qu'elles soient, tous ne ferez donc jamais la plus petite et la plus humble certitude , pas plus qu'avec les individus additionnés d'uA genre, d'une espèce, d'une variété, vous ne ferez un individu d'un autre genre, espèce ou variété. Ajoutez Tun à l'autre autant d'hommes que vous voudrez, vous ne ferez jamais un ange; autant d'animaux que vous voudrez , vous ne ferez jamais un homme ; autant d'Espagnols, d'Allemands, d'Italiens, d'Anglais que vous voudrez, vous ne ferez jamais un Fran« çaia. Donc , la certitude ne peut être produite par le témoignage.
Messieurs, cette objection est spécieuse; mais,
364 TBBNTE-ET-DNIEMB GORFÉRERCB.
ayant d'y répoDdre directement , permettez-moi de TOUS faire remarquer qu^elle s^ouvre par une erreur^ ou du moins par une proposition trop absolue. Chaque témoin, dit-on, ne représente qu'one probabilité : c*est Trai et c^est faux. C'est yrai dans le cours ordinaire des choses, c*est faux dans ceitaines circonstances. L'École a prévu ces circonstances et reconnu la suprême autorité du témoin qu'elle appelle : exceptionnellement majear, omni exceptione major. En effet, un homme peut être si élevé par son intelligence, si élevé par son caractère, si élevé par ses vertus, si élevé par sa puissance, que ses affirmations soient de tout point indiscutables. Que diriez- vous, par exemi^e, à celui qui , rendant témoignage de faits merveilleul qu'il a vus , confirmerait son témoignage par des faits de même nature? Oseriez- vous vous inscrire en faux contre lui? évidemment non. n se peut donc qu'un seul témoignage représente plus qu'une probabilité. Hais, à supposer ce qui arrive d'habitude, que le témoignage d'un seul homme ne représente qu'une probabilité , s'ensuit-il qu'on ne puisse arriver à la certitude? Non, Messieurs. L'objection que je viens d'exposer n'est qu'un sophisme , qu'il est facile de démasquer. Ce n*est pas en faisant la somme des probabilités que l'esprit se décide à croire, mais en usant logiquement des lois générales et certaines que j'ai mises en lumière. II ne dit pas : — Cette chose est certaine, parce qu'elle est tant de fois
probable; mais : — Cette chose est certaine, parce que Texamen que j'ai fait me permet de recourir à des principes certains. Sans qu'on puisse préciser le point mathématique où Texamen des probabilités s'arrête I il est pourtant sûr qu'il s'arrête , et que l'esprit construit, comme par instinct, une proposition certaine, deuxième membre d'un syllogisme dont Toici la formule :
Tonte affirmation sincère d'une connaissance certaine est l'expression de la vérité ;
Or, il est impossible qu'un témoin ou qu'un tel nombre de témoins , dans de telles conditions et de telles circonstances , ne connaisse pas certainement et n'affirme pas sincèrement :
Donc, leur affirmation est l'expression de la vérité.
Dira-t-on que les principes de ce syllogisme ne sont pas irréductibles? Je le sais, Messieurs; mais, pour peu qu'on yeuille les examiner avec soin , on les ramènera facilement à des principes irréductibles. Ce principe : — Toute affirmation sincère d'une connaifsance certaine e$t Vèxpreuion de la vérité, — à celui-ci :
— Tout effet est proportionné à sa came. — Cet autre principe : — Un témoin majeur ou un certain nombre de témoins dimsis par les habitudes, le caractère, les moBurs , le langage , les passions, les intérêts, ne petiMfil pas s'accorder entre eux pour l'imposture, — à celui-ci :
— Il n'y a pas d'effet sans cause. — Quoique la rédue-
306 TREIïTE-ET-UniEttE gouvérenge.
tioD ne se fasse pas par des opérations difttineteSt rinstânct intellectuel, ou, si vous Taimes mieux, le «eu eommun la suppose. Ainsi «e produit la eertitode du témoignage , selon les lois naturelles de sa gienèee que tous connaissez tons : « Ex primsipiiê certis eruUnr ectkbÊÊiê ceria : Cesi dans les entrailles des principes certains que Ton va diercher les conclusions certaines. »
Puisque telle est la force du témoignage, cooMuent expliquer, Messieurs, que tant 4e faits éclatants et d'une importance majeure , soient l'objet de si vives contradictions? Il est des choses que nous croyons fermement, et que d'autres nient avec une opiniàtrelé pleine de fiel et de haine. N ont-ièi pas assez esandné ies autorités qui nous ont convaincus ? Entendront-ils un jour la grande voix des témoins , qui retentit ftu fond de nos âmes et leur donne le repos et la sécttrité? Je voudrais le croire et Tespérer. Mais, hélas ! qui ne «ait qu'un homme peut être convaincu, et lutter avec emportement contre ses convictions , jusqu'à ce qu'il les ait étouffées ? Qui ne sait que voir la vérité et la confesser sont deux choses difEérèntea? Il est dit de Tapôtre saint Thomas , qu'après avoir touché les plttM glorifiées de son Maître, il s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu! Dominuê meus et Deus •Mui (1). » A ce propos, l'Église chante : « Tbiunas
(i) S. Joan., cap. xx , v. 28.
BBS TEMOIGHAGES. 367
a YU le Christ et il a confessé son maître : Vidit 77u>fiuu Christum, et confmus est Daminum, » 11 a tu et il a confessé ! Or, Messieurs , il en est beaucoup plus que vous ne pensez qui voient , dans la lumière des témoignages, la vérité des faits d*où ressort la divinité du Christ; nuds , soit orgueil, soit lâcheté , ils ne confessent pas leur Maître. Si vous étiez de ce nombre, je vous plaindrais 9 car vous seriez malheureux; je vous plaindrais et je vous dirais : Ecoutez-moi; bien que je sois indigne de vous montrer la lumière, j'espère cependant la faire briller à vos yeux. Si déjà vous voyez le Christ , vous le verrez mieux , quand vous aurez entendu la voix de tous les témoignages qui proclament sa divinité ; vous verrez mieux , et je pourrai dire de vous ce que FÉglise dit dé Tapdtre saint Thomas : Vidit Ckristum, et canfessus e$t Daminum. Mais combien je préfère remercier Dieu, qui, en vous donnant la certitude, y a ajouté la grâce précieuse d'une foi assez vive et assez hardie , pour ne pas craindre de se manifester par de solennels aveux !
DU TilCOIONAOB BIBLIQUE.
M^rfa
G*est par le témoi^age^ dont nous avons étadié la nature, les lois et la force , que noos sont transmis les fiits sacrés sur lesquels s*appuient nos conyictîons religiénses. L'action de Dieu, exprimée au dehors par des phénomènes sensibles, devait nécessairement entrer dans la trame des événements dont se compose Thistoire de Thumanité, et être saisie, comme eux, par le mouvement traditionnel du souvenir. Les récits en sont passés des pères aux enfants. Chacun pouvait entendre et mettre à proOt ce grave avertissement : « Souvienstoi des jours antiques, pense à chacune des générations qui s*écoulent ; interroge ton père , et il t'annoncera
S70 TRENTE -DEUXIEME GOHFÉRENGE.
ce que tu dois savoir ; tes aïeux , et ils te parleront : Mémento dierum antiquorum, eogita gener€Uione$ eSngulas: interrogapatrem tuum, et annuntiabit tOri; majores tuoê, et dicent tibi (t). i> Chacun pouvait dire: « Les grandes choses que nous avons entendues et que nous oonnaissons, ce sont nos pères qui les ont racontées. Leurs fils ne les cacheront pas; ils chanteront aux oreilles de leur postérité les louanges du Seigneur, les manifestations de sa force infinie et les miracles qu'il a faits : Quanta audivimus et cognovimui et patres nostri narraverunt nobis. Non sunt occultata a filiis eorum, in generatione cUtera narrantes laudes Domini et virtutes qus et mirabilia ejus quœ feeit (2). »
Telles étaient, Messieurs, les dispositions du peuple que nous considérons comme le préparateur de l'ère nouvelle dont nous sommes les enfants; telles aussi les dispositions des hommes simples et naifs qui recueiUiîent son héritage. Ils ont parlé , et, afin de pré* venir les défaillances de leur parole , ils Font fixée par des monuments impérissables. N'allés pas les chercher au loin; mais, rentrés dans vos demeores, étende» la main : peat^tre tombera-t-elle sur un livre dont les pages adorables ont été lues, méditées et baisées, depuis quarante siècles, par des milliers de généra* tions. C'est le double Testament» c'est-à-dire l'acte authentique des aUiances contractées entre le ciel ^ la
(1) Deuleron., cap. xxxit, v. 7.
(S) Ps. LXXVII.
DBS TÉMOIGNAGES. 371
terre, la iranamissioii solennelle et héréditaire des faits et gestes de Dieu dans l'hamanité. C'est l'Écriture par exceUenoe , c'est*à*dire la ferme et complète expression des plus augustes souvenirs du genre humain. Enfin c'est le plus beau , le plus saint , le plus yrai des livres, c'est U Livre ^ la Bible 1
Qud vaste champ ouvert à nos études , si le temps nous permettait de les prolonger! La Bible, bien que formant un tout magnifique, est l'ouvrage de plusieurs auteurs qui se sont succédé, dans le cours d'une des plus longues périodes historiques dont on ait le souvenir exact. L'authenticité, l'intégrité, la véracité de chacune des parties qui la composent, se justifient par des arguments propres , qu'il serait extrêmement long et peut-ôtre btigant de développer. Permettez-moi , Messieurs , de les réduire, par une combinaison dont j'espère vous faire apprécier l'importance ^ et qui réglera la marche de notre démonstration. J'ai besoin, pour cela, d'étudier le témoignage biblique dans son ensemble, et de vous en montrer le point central, le point vers .lequel tout converge. C'est l'objet de celte Conférence.
On raconte, Messieurs, qu'un jour Jean Racine emmena son ami la Fontaine à l'office des Matines.
372 lUEnT£-D£OXL£MB GOMfÉRllKGB.
C était pendant la semaine sainte; nos pères avaient rhabitude , en ces jours solennels , de s'unir à toutes les prières de TÉglise. Racine n'eut pas de peine à se recueillir, car il était pieux; mais le fabuliste, dont r esprit conversait d'babitude avec ses bons amis de la nature, les animaux et les plantes, cherchait de tous côtés un dérivatif à ses distractions. Racine, voyant son embarras , lui passa une petite Rible qu'il portait sur lui , et le hasard voulut qu'elle s'ouvrit à la pro* phétie de Bafuch. La Fontaine se mit à lire légèrement d abord , puis avec attention, puis avec enthousiasme, jusqu'à ce que, enivré par les belles choses qu'il avait ignorées jusque-là, il s'écriât tout haut, au grand scandale de Tassistance : << Quel génie que ce Raruch ! » Depuis, il ne manquait pas de dire à tous ceux qu'il rencontrait : « Avez- vous lu Raruch ? c'était un grand génie. x>
Ke vous étonnez pas. Messieurs, de cette naïve admiration. La Fontaine avait été frappé d'un caractère de la Rible, qui se révèle à tout lecteur intelligent et exempt de prévention , caractère remarqué et vénéré par les plus'iUustres esprits dont s'honore l'humanité : ce caractère, c'est le sublime.
Par un privilège singulier, les idées bibliques dépouillées de leur vêtement original, de cette langue profonde et mystérieuse, \i\e, puissante, imagée, sonore , dans laquelle elles ont été conçues , les idées bibliques traduites mot à mot en des idiomes froids
DES TEM(»IGlfA6KS. 873
OU du moins étrangers au génie oriental , les idées bi- Miques appauvries et défigurées par une double , une triple torture, ont encore le pouvoir de produire en nous la sensation du sublime, cette indescriptible émotion qui saisit tout notre être , y suspend la vie , et fait explosion en un cri d*admiration et des larmes sans douleur. Parcourez les Écritures, depuis cette solennelle parole qui ouvre le poème de la créa* tion : c( Que la lumière se fasse , et la lumière fat, » jusqu^è ce cri touchant des Machabées, prêts à s'ensevelir sous les mines de leur patrie déshonorée : « Mourons dans notre simplicité; » depuis cet In prineipio, qui proclame la génération étemelle du Verbe de Dieu , jasqu*anx dernières visions et aux derniers chants de ]*Apocalypse : partout le sublime se dresse devant vous. Vous lisez en paix des pages simples et naïves qui bercent doucement votre àme...; tout à coup vous êtes surpris. Un flot mystérieux monte à votre gorge et y coupe la respiration , vos reins frémissent, il fait froid dans vos os : c'est le sablime qui vous a touché. Vous dirai-je, Messieurs, tous les lieux où on le rencontre? Un jour entier ne me suffirait pas. Je Tai va , et vous le verrei , dans cette page mémorable qui nous raconte la genèse de tous les êtres ; dans Thymne nuptial qu'Adam chante à sa compagne : « Voici Tos de mes os et la chair de ma chair; » dans cette soudaine rêvé lation de la nudité, qui apprend à nos premiers pa-
374 TnF.NTE-DEUXlÈMB GONFéRENGB.
rents que la misère succède à rinnocence perdue. Je Fai \u dans les terreurs de Gaïn et le désespoir de Lamech. Je Tai vu dans les reproches que Dieu s'adresse, et dans les appels qu*il fait à sa puissance, pour détruire toute chair corrompue. Je l'ai vu dans les rapports intimes d'Abraham avec Dieu, qu'il traite comme son ami, et dans la foi héroïque de ce saint patriarche , qui espère jusque sur le bâcher où il Ta immoler son fils; dans les douleurs de Jacob , dans l'histoire touchante de Joseph , et dans les bénédictions prophétiques que le père des douze tribus laisse tomber, en mourant, sur la tête de ses enfants. Je l'ai vu dans les admirables entrevues de Moïse avec Jéhovah , dans le cantique funèbre qui célèbre la mort du Pharaon, dans les scènes grandioses du Sina!. Je l'ai vu dans les promesses de Balaam. Je Fai vu dans les gémissements, les imprécations et les enthousiasmes de Job , dans sa force , sa patience, et les triomphes de sa grande âme. Je l'ai Yu dans les encouragements que Dieu adresse à Josué; dans les exploits des Juges et la mort de Samson ; dans l'élection de David , dans sa mansuétude, dans les plaintes qu'il adresse à son ami Jonathas, dans les larmes et les cris de son repentir, dans ses prières , ses actions de grâces et ses chants de triomphe. Je l'ai vu dans les graves maximes de Salomon. Je l'ai vu dans les menaces d'Élie et les adieux de son fils Elisée; dans la pieuse humilité de
Buth, raadaee de Judith, le déyonement d'Esther et les conaôls dn Tienx Tobie. Je Tai vu dans les visions des j^ophètes et les lamentations de Jérémie. Je Tai vu dans rémotion des vieillards qui saluent en pleurant la résurrection du temple de Dieu.; dans le courage, les victoires et la mort des Hachabées. Je Fai vu dans tous les livres , dans les pensées , les sentiments , les images , les actions : je l'ai vu partout.
Mais , Messieurs , où le sublime éclate davantage et comme de lui-même , c'est lorsqu'il s'agit de Dieu. Son être, son nom, ses perfections inspirent aui auteurs sacrés un langage et des accents qui ne sont plus de ce monde, et près desquels se traînent languissamment les plus hautes pensées et les plus célèbres parcdes de ceux que nous daignons appeler des génies. ^^ 0 deux ! ô terre ! ô immensité I Écoutez bien. Voulez -vous savoir ce qu'est Dieu? il Ta dit lui-même; de sa bouche adorable est tombé cet aveu profond , cette parole sans rivale : a Je suis cdui qui suis. Ego mm qui $um (l). » Que les savants remuent d'un pôle à l'autre tout le monde. de la mé* tapbysique, qu'ils disent de Dieu : a Dieu est sa cause, Dieu est son être, Dieu est son essence. Dieu est son acte , Dieu est sa perfection ; » — c'est beau , c'est grand , c*est sublime , mais c'était écrit :
(i) Exod., cap. m, v. 14.