‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 22 sur 42 · DU SECOND ÉLÉMENT DU TÉMOIGNAGE DANS L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

DU SECOND ÉLÉMENT DU TÉMOIGNAGE DANS L'ÉVANGILE

l'affirmation SINCÈRE.

Messieurs ,

Le tribunal du sens commun a déjà prononcé en faveur de rÉyangile, et, grâce à sa sentence, nous possédons le premier élément du témoignage : la connaissance certaine. Les Apôtres ont vécu dans la compagnie de Thomme étrange dont ils ont écrit la \ie. Ils Font tu de leurs propres yeux , ils ont entendu sa parole , ils Tout touché de leurs mains , ils ont été les spectateurs de sa majesté humiliée : Vidimus oculis

nostris, audivimus, manus nostrœ conlrectaverunt

Speculaiores facti iltius magnitndinis. Tel est le langage de ceux dont nous avons réveillé, par nos recherches, la froide cendre. Bien qu'ils fussent ignorants et illet-

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très , rien ne nous permet de supposer qu'ils fussent idiots ou hallucinés ; car, outre qu'ils étaient plusieurs, leur aflBrmatiou éToque un nombre considérable de témoins , chez lesquels la rencontre nniforme et constante d*une double infirmité, serait incontestablement la plus étonnante des merveilles ou le plus inconcevable des maléfices.

Us parlent. C'est un fait immense , d'autant que , pour constater l'authenticité de leur aflBrmation, nous avoDS été obligés d'examiner certains détails historiques, dont l'exactitude forme un préjugé sérieux en faveur de leur véracité. Toutefois, cette véracité ne nous est pas encore définitivement acquise. Il est permis à la critique de poursuivre de ses rigueurs le texte évangélique, jusqu'à ce qu*elle en ait extrait, dans toute sa pureté et sa force, le second élément du témoignage : raflSrmation sincère. Les Apôtres ont vu , entendu et touché : mais ont-ils bien dit ce qu'ils ont vu, entendu et touché? Nous le saurons et le croirons bientôt, je l'espère.

L'histoire , qui fait revivre les morts illustres , nous a conservé, avec le souvenir des travaux des Apôtres, le souvenir de leurs admirables vertus. Non-seulement ils furent de mœurs graves et austères , comme cela convient aux témoins dont l'affirmation doit peser sur nos jugements et nos décisions, mais ils s'élevèrent, par la sublimité et l'héroïsme de leur vie, au-dessus de cette commune intégrité d'où naît d'ordinaire la fran-

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chise et la sincérité. Humbles dans la gloire , modestes dans le succès , doux et justes comme des pères dans le commandement, détachés des biens que les hommes couToitent et des honneurs qn^ils ambitionnent, chastes au milieu de la corruption , constants dans l'épreuve, inébranlables dans la contradiction , courbés dans la crainte des jugements de Dieu et enivrés de son amour, pleins de compassion pour les misères humaines et d'une tendre charité pour les âmes ; desséchés par de mystérieuses angoisses, tourmentés et emportés par le zèle, d'une ville à l'autre ville , d'une contrée à l'autre contrée, d'un rivage h l'autre rivage, au milieu de tous les périls, a périls des fleuves, périls des voleurs , périls du côté des Juifs , périls du côté des Gentils , périls dans la cité , périls dans la solitude , périls dans la mer, périls au milieu des faux frères (I); » appelant avec gémissements la dissolution du tabernacle demi -ruiné qu'habite encore leur àme avide des visions célestes, et mourant sans ostentation et sans regret , pour l'Évangile qu'ils ont annoncé : tels sont, Messieurs, les témoins dont la tradition nous a pieusement conservé les écrits. Et tant de mérites seraient souillés par une féroce hypocrisie ! Une si haute perfection servirait de vêtement à la plus sacrilège et la plus opiniâtre imposture ! Mais alors à qui donnerons-nous notre confiance? Quel est l'honnête

(1) II Cor., cap. XI, y. 26.

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homme dont la parole sera désormais respectée? Ces grands menteurs furent saints, et vécurent dans le eiel, tandis que leur vertu généreuse répandait autour d*eux sa féconde influence ; et nous, qui déshonorons par tant de faiblesses notre vulgaire probité, nous aurions des prétentions à la sincérité! 0 méprisable orgueil! Si ceux-là nous ont trompés, personne icibas n*a plus le droit de rien affirmer. Taisons-nous sur le passé et sur les absents , et laissons s*éteindre notre esprit, plutôt que de le livrer en proie au mensonge qui partout nous menace. Mais non , le mensonge n* habite pas sous la tente où les vertus sublimes et héroïques se sont donné rendez-vous. Voir les Ëvangélistes dans le miroir fidèle de l'histoire, c*est déjà prendre acte de leur sincérité.

Toutefois, Messieurs, à supposer que Thistoire silencieuse ne nous ait pas conservé les traits des grandes et nobles figures que je viens de faire passer rapidement sous vos yeux, serions-nous dans l'impossibilité de contrôler leur témoignage? Nullement, car les récits apostoliques nous restent^ et par eux s'est accompli cet oracle du Psalmiste : « In omnem ierram exivil sonus eorum, et in fines erbis ierrœ verba earum (1) : Leur bruit s*est répandu par toute la terre, leur parole est allée jusqu'aux confins du monde, d La voix des Ëvangélistes retentit aujourd'hui, avec

(1) Ps. XVUI.

BBS TÉMOIGHAGBS. kkd

autant de force qu'en ses premiers éclats. Or, U est des circonstances où le sens de l'ouïe supplée merveilleusement celui de la vue. Plongés dans la tristesse d'une étemelle nuit , nous envoyons notre &me aux portes que le malheur n'a pas osé clore : ne voyant plus, nous écoutons mieux. Tout, dans notre attitude tranquille et recueillie, semble dire : — Parlez-moi, je vous en prie, parlez -moi : car autrement, comment pourrais -je vous connaître? — Le timbre et les modulations d'une voix sont pour nous pleins de révélations; la forme, l'objet, les moindres circonstances d'un récit, rien n'échappe à notre profonde attention. D'autre part, il est des hommes qu'il suffit d'entendre pour croire , tant leur âme franche se trahit par la droiture de leur verbe , tant leur parole est comme saturée d'honnêteté et de candeur. A ce compte. Messieurs y nous pouvons sans danger repousser les apparitions de l'histoire , sans danger couvrir d'ombre les figures lumineuses, les phjsionomies parlantes des Évangélistes , et appliquer uniquement notre ouTe à leur récit. Comment racontent -ils? Que disent-ils? Dans quelles circonstances parlent -ils? Autant de questions d'où sortiront des preuves incontestables de leur sincérité.

444 IRENTE QUATRIÈME COUFÉRENGE.

Si la parole de rhonnète homme est comme une mosiqae sacrée, qui ébranle doucement les portes de Tàme et les ouvre sans violence, afin de donner passage à la vérité , je n'en connais pas de plus harmonieuse ni de plus puissante que celle des Évangélistes. Trois notes s'y font entendre, dont les mouvements sans art n'amènent jamais de discordances , jamais d'effets qui troublent au profit des effets qui reposent. Sans être monotone, cette pieuse et grave mélodie se poursuit, d'un bout à l'autre, par les mêmes moyens. Vous lisez une page, puis une autre encore..., partout vous entendez : simplicité, désintéressement, confiance.

Être simple , ce n'est pas le défaut habituel de ceux qui racontent. Même lorsqu'ils s'appliquent, dans l'intérêt de l'art, à éviter les inutilités, l'enflure et les surcharges, il leur arrive encore de chercher le chemin des âmes par des images , des raisonnements , des mouvements passionnés. L'extraordinaire et le merveilleux surtout semblent demander plus d'apprêts dans les formes, plus de vigueur logique, plus d'éloquence, parce qu'il n'entre que de force dans le mystérieux sanctuaire où se forment les convictions. Ce n'est pas trop que toutes les puissances soient

touchées, rimagination séduite, la raison assouplie, les passions excitées, quand il s*agit d'admettre des faits violemment arrachés aux habitudes et aux lois counues , qui servent comme de mesure à nos jugements. Aussi voyez quelles peines s'est données de tout temps l'Apologétique sacrée, aGn de triompher des répugnances de Tesprit humain , à l'endroit des prodiges qu'elle propose à notre crojance. Gomme elle enrichit les faits, dont elle prend la substance dans rÉvangile, de tableaux et de démonstrations! Gomme elle a mis en œuvre tou^ les moyens oratoires ! Mais même dans la simple histoire des événements, dont se compose d'ordinaire la trame de la vie humaine , le narrateur étouffe difficilement le besoin qu'il éprouve de faire passer h d'autres ses convictions et ses impressions. L'admiration, la louange, la sympathie, la compassion, le reproche, le bl&me , la haine , la joie de la vengeance , se montrent plus souvent qu'il ne faut , ne serait-ce que dans une toute petite épithète qui semble n'avoir été amenée que pour le besoin de la phrase , mais qui, réflexion faite , est d'autant plus forte que l'écrivain y a comme concentré sa passion.

Pareillement, toute histoire tend à faire prévaloir un intérêt quelconque , intérêt de nation ou de parti ; et si l'historien a été lui - même notablement mêlé aux événements, il est rare, pour ne pas dire impossible, qu*il ne nous écrase pas du poids de son insuppor-

446 TRENTE-QUATRIÈMB CONiÉEENGK.

table personnalité. Ponrqnoi cela, Messieurs? Parce qae la confiance nous manque , soit que nous ne nous sentions pas suffisamment appuyés sur la certitude des choses que nous avons entrepris de raconter, soit que nous redoutions les orages d'une discussion qui amoindrira l'autorité de notre témoignage.

Dans rÉvangile , rien de semblable. Les historiens sacrés semblent s'être impitoyablement condamnés à la sécheresse et à la nudité , afin de laisser parler les événements eux-mêmes. Ordre, préludes , transitions, sobres et justes ornements de la narration, conclusions logiques des faits , manifestations légitimes des sentiments, tout y est négligé, comme s'il s'agissait de livrer au public des mémoires sans dessein , des souvenirs sans importance pour l'avenir de l'humanité. Les pays, les villes, les lieux célèbres que nous eussions décrits, afin de mieux poser l'action, les Évangélistes se contentent de les nommer; les miracles que nous prendrions soin de constater, et qui ne manqueraient pas de nous fournir, à chaque instant, des conclusions victorieuses en faveur des manifestations divines , quatre lignes suffisent pour les raconter* Ce sont comme des prémisses inertes, dont il semble inutile de tirer les conséquences. Les personnages qui passent, s'agitent, parlent, conspirent, Iriomphent, souffrent, succombent, l&ches, traîtres, bourreaux, victimes , ne sortiraient pas des mains les plus impartiales, sans emporter à la postérité la note

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impérissable de leur infamie ou de lenr gloire : mais là y impassibilité da roc, silence de la tombe. Pas un blâme direct contre les ennemis de Jésus-Christ 1 pas un mot qui les injuriOf ou qui du moins les flétrisse ! on dirait que le crime a l'étrange pouvoir de les rendre inviolables. Pas un cri d*admiration en présence de l'Homme-Dieu, pas un applaudissement pour ses discours , pas une louange pour ses vertus, pas un soupir sur ses douleurs, pas un gémissement au pied de son gibet, pas une larme à sa mort ! Et ce sont des disciples et des amis qui ont écrit tout cela? Ah ! si b s Apôtres n'avaient rempli Tanivers des rugissements de leur amour passionné, s'ils n'avaient traversé des torrents de tribulations pour le Maître dont ils ont raconté si tranquillement , on pourrait presque dire si indifféremment , la vie , les travaux , les angoisses, le supplice, l'agonie, la mort, ce serait à croire qu'ils n'étaient pas même des hommes, car ils se montrent sans entrailles ! Mais non , Messieurs, ils étaient simples, afin de ne jamais cesser d*6tre vrais. Ils mettaient en pratique ce conseil de la Vérité même : a Que votre parole soit : Gela est, cela n'est pas. SU $ermo vester : Est, est, non, tion (1). d Et, pour qui sait comprendre , leur indigence surpasse et efface toutes les magnificences dont le génie sait revêtir l'histoire. Prenons-en un exemple dans le récit typique de la

(1) s. MaUh., cap. v» t. 37.

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résurrection. Klopstock, le chantre de la Mtiiiaàe^ a groupé autour de ce prodige d'incomparables beautés. — Le Christ est mort et descendu dans la tombe. Alors Gabriel, le messager des mystères sublimes, se jette dans l'espace, et, d'une voix terrible comme celle de la tempête , il appelle à lui les anges et les patriarches : « Suivez-moi, dit-il, suivez-moi tons au plus saint des tombeaux. »

L'ange de la mort, tremblant et épouvanté du dernier coup qu'il a porté, se plaint de sa douloureuse mission : « Hélas I dit-il, pour moi seul, il fait toujours nuit ; pour moi seul, cette terre sanctifiée chancelle et frémit encore. Depuis qu'existent les mondes , j 'exécute avec courage et résignation les ordres de rÉtemel; mais la dernière victime qu'il m'a fait immoler a épuisé mes forces. Ranime -moi, divin Sauveur, toi qui vas sortir du sépulcre où je t'ai fait descendre , pour t'asseoir à la droite de ton Père! »

Il se tait, et les grandes ombres de la loi antique s'entretiennent ensemble du miracle qui va s'opérer. <x Se réveiliera-t-il avec le soleil? embellira-t-il la parure printanière de la terre d'un reOet de sa magnificence? ou le monde doit-il rester endormi, tandis que son Sauveur sortira des ombres de la mort? — Ce noir rocher qui ^'arrondit au-dessus de sa tombe, s'envolera-t-il vers le ciel , quand ce vainqueur de la mort lèvera sa tète au-dessus de la poussière qui le

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coavre? Aarons-nous la force de supporter l*éelat de sa majesté? Mon faiblef cœur contient à peine les douces craintes et les ineffables espérances qui Tinondent. j>

Abraham, David, Ézéchiel, Daniel, Isale, chantent tour à tour près du berceau où sommeille le futur immortel, — et le divin mort dort toujours.

Un nuage plein de foudres et de gloire descend à travers Tinfini ; tout s'émeut à son approche, le sépulcre du Messie reste seul immobile. Gabriel le regarde avec ravi9sement; car c'est lui qui doit rouler la pierre. Les ressuscites se prosternent la face contre terre , devant la divinité du Rédempteur, dont l'approche €st annoncée par le gémissement des montagnes et le bruissement des forêts. Une dernière fois, la parole est au père du genre humain : « 0 toi qui n'as jamais été créé, divin Sauveur! comment glorifier ton amour et ta miséricorde ? Gomment célébrer tout ce que tu as fait, tout ce que tu feras? Déjà la tempête vivante t'annonce; un souffle va passer sur ton enveloppe, et ton enveloppe se lèvera de la poussière du sépulcre... Arrive, arrive, animation divine! Souffle descieux, réveille le divin mort, qui, avec ses plaies étincelantes , va briller à la droite de son Père! Et toi, pieuse extase, la plus sainte des filles du ciel, pose ta main sur tes lèvres , et attends en silence l'heure de la résurrection. »

Eve , la mère des vivants , s'approche de son vieux

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