‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 23 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

450 TRBNTE - QUATRIEME CONFERENCE.

Compagnon : le bruit de la résnrrectioa a frappé son oreille; elle exprime ainsi sa joie et son bonheur : ce Coule plus vit^ , source divine I inonde , sonlève le rocher sépulcral f. .. . Heure bienheureuse qui yaa luire sur le monde, heure de la résurrection du Christ! tu portes dans ton sein le salut du genre humain. 0 mes enfants! mes enfants! quel brillant héritage vous arrive des deux! Coule plus vite, source divine! inonde, soulève le rocher sépulcral! Que tes flots argentés s*étendent sur Tunivers, et qu*i|s deviennent Tocéan de Timmortalité ! o

Tout est prêt. Gabriel s*élance dans les nuages* Silence! voici la gloire de Dieu!!! et depuis les rives lointaines de TEuphrate jusqu'au fond du sépulcre saint y la terre se trouble. Satan tombe anéanti ; les soldats romains se précipitent la face contre terre. A la voix de Gabriel , le rocher qui fermait le tombeau s'9gite et roule au loin, et Jéhovah, le Dieu immuable, partage le ravissement de ses créatures...; le Messie ressuscite!!! a Hélas! c'est en vain que, sur les ailes de Textase , je cherche à m'élever vers Tinfini : la fri^);ile nature de 1* homme me retient dans la vallée des tombeaux , et me rappelle que je n'ai pas encore été semé, moi, pour la grande moisson, cette conséquence sublime de la résurrection du Christ. » — Ainsi parle le poëte (1).

(1) Messiade^ chanl xm.

DBS TEBfOIGlfAGBS. 461

D'an autre côté, Messieurs, Tapologétique fait appel à ses forces, et s'empare da mirude de la Résor-rection. Elle en relève toutes les cireonstances : le seeau des Césars, la pierre immenae qui ferme rentrée du tombeau , les gardes qui en surveillent toutes les avenues^ la haine des Juifs qui poursuit sa victime jusque dans la mort, la terreur et le désespoir des amis de Jésus , Theure du prodige , le nomlure des témoins, la rencontre et la constance de leurs affirmations , les périls de l'imposture , la suspension des euquètes. Enfin die accumule, atec une impitoyable audace , toutes les impossibilités naturelles , poursuit tous les doutes , presse les eonséquences , et ne se repose que dans la certitude du prodige d'où ressort, plus éclatante que partout ailleurs, la divinité de Jésus^hnst.

L'Église triomphe, et touche à la fcns toutes les cordes des grandes et nobles passions qui s'agitent au cœur de l'homme. C'est une ivresse sans fin, dans cette belle féte de PAques , qui règle tous les mouve- BMAts de Tannée liturgique. -^ « Allduial AUelma! le Christ est ressoscltét ^ J*ai dormi dans la toiftbe, j'ai commencé mon sommeil et je me suis levé, car le Seigneur m'a réveillé*.. Alléluia 1 — 0 Christ! ta résurrection réjouit et la terre et les deux. Voici le jour que le Seigneur a fait , réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse : AlleMaf — Le Christ ressuscité ne meurt plus , la mort n'a plus sur lui d'empire,

4&â TRENTE-QUATHIÈMB GONF^RBIXGE.

mais ce qui vit , vit à Dieu : Alléluia I -* Qu'ils nous diseat donc , les Juife , qu'ils nous disent comment les soldats qui Teillaient le sépulcre , ont perdu le roi qu'ils ayaient étouifé sous la pierre. Pourquoi ne gardaient-ils pas mieux la pierre de justice? Qn*ils nous rendent le mort , ou qu'ils adorent avec nous le ressuscité, en disant : Ce qui yit, vit à Dieu : Allêluia{i)\ »

0 sainte Église ! je partage tes transports ; mais je serais moins ému, si tu ne mêlais l'Évangile à tes chants. Ouvrez4e , Messieurs, ouvrez^le , il est temps, ce pauvre petit livre si nu, si dépouillé des artifices de l'imagination , de la raison et de la passion ; ouvrez, et Usez.

a Les Juifs, en s'en allant, fortifièrent le sépulcre, mirent un sc%iu sur la pierre et des gardes autour... Mais, le soir du sabbat, Marie- Madeleine et l'autre Marie vinrent voir le tombeau. Et voilà qu'il se fit un grand tremblement de terre; l'Ange du Seigneur descendit du ciel, et, s'approchant, il roula la pierre, et il était assis dessus. Son visage était comme l'édair, et son vêtement comme la neige. Les gardes

(1) f^, Christos resurgens ex mortuis jam non moritur : mort illi nltra non dominabitur : * Qaod enim vivit, vivit Deo. ÂUeluia, aile* luia. t* Dicant nunc Judaei qoomodo milites custodientes sepulcram perdiderunt regem ad lapidis positionem : quare non servabant petram jostitiœ? Aut sepuUom reddant, aut resurgentem adorent nobiscnnii dicentes : * Quod enim vivit, vivit Deo. AUeluia, alléluia. (I,i7iir^ie dominicaine. Répons du jour de Pâques, II*« Vêpres.)

DES TiMOIGNAGKS. 458

furent pris d'épouvante et de terreur, et devinrent comme morts. Mais TAnge s^adressant aux femmes, leur dit : — Ne craignez pas , tous ; je sais que vous cherchez Jésus le crucifié: il n'est plus ici, il s*est levé comme il l'a dit. Venez et voyez le lieu où l'on avait mis le Seigneur ; et vite , allez dire aux disciples qu'il est ressuscité, et voici qu'il vous précède dans la Galilée : c'est là que vous le verrez, je tous le prédis. — Et les femmes sortirent du monument, avec grande crainte et grande joie, courant porter la nouvelle aux discii^es. Et voici que Jésus les rencontra , leur disant : Bonjour ! Elles s'approchèrent, tinrent ses pieds et Tadorèrent. Alors Jésus leur dit : — Ne craignez pas. Allez dire à mes frères qu'ils aillent en Galilée, là ils me verront. — Et les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus avait indiquée, et le voyant, ils l'adorèrent; mais quelques-uns doutèrent (1). n

Messieurs, je ne sais si vous partagerez mes impressions : mais permettez-moi de vous les raconter ingénument. Quand je lisais le poète , mon imagination, exaltée par la richesse de ses tableaux, se laissait entraîner à des rêves magnifiques, et je disais : Gomme c'est beau! Quand je lisais les apologistes, ma raison, sous l'empire de la force démonstrative, se sentait convaincue, et je disais : Gomme c'est fort! En récitant l'office de l'Église, mon cœur était touché,

(1) S. Matth., cap. zxviii*

454 THENTE-^QUATAIEME CONFERENCE.

tout frémissait en moi, et je disais : Gomme c'est émouTant ! Mais en lisant TÉTangile , les larmes tombaient de mes yeux , et je disais : Comme c'est simple ! et aussi comme c'est adorable !

A cette adorable simi^ctté , il faut joinére le plus parfait désintéressement. Les Évangélistes oublient que Tesprit public suj^orte mal TaTeu sincère et trop naïf des faiblesses, des fautes et des crimes ; que^ dès qu'il s'agit de conquérir des sympathies aux institutions nouvelles, leur eôté austère doit être habilement déguisé ; qu'un auteur peut affaiblir rautorité de son témoignage , s'il ne sait pas taire les défaillances de son esprit et de son coeur; enfin que, d'après les habitudes hnmaines , toute histoire prend sous son patronage un intérêt quelconque, donation, de secte ou de personne. Oui , Messieurs , les Éyangélistes oublient ces choses , à tel point qu'il serait difficile de déeou* ynr leur dessein , s'il ne se faisait jour plus (ard en des actes publics. Leur plume désintéressée retrace avec une exactitude, je dirais presque avec une brutalité navrante, le crime longtemps médité de leur nation, les sourdes et déloyales menées des pharisiens , la vicdation des lois divines et humaines par les prêtres et les gardiens du sanctuaire , la démence du peuple converti en un instant de l'admiration à la fureur, la joie infâme et sacrilège des ennemis du Juste en face de ses douleurs , raille iniquités en une seule , qui , grâce à leur récit , passera aux sîèeles

futurs, et attirera sur la tète des Juifs, leurs compatriotes, les malédictions du genre humain. La naissance méprisable de leur Maître , son enfance obscure, sa pauvreté, sa misère, son facile commerce avec les pécheurs, la tristesse de son agonie, les épouvantes, les ennuis, les dégoûts de son Ame sainte aux approches de la mort, ses opprobres, ses souffrances, l'ignominie de son trépas : ils écrivent tout cela, à côté des miracles et des discours sublimes. S*U doit y avoir du nouveau dans le monde, c'est Tétrange mystère de la Croix, qui met à la torture les plus chères passions que Iliomme nourrisse en son cœur. Se faire mourir chaque jour et à toute heure, dans son orgueil, ses appétits, ses amours, c'est la conclusion pratique de leur histoire , si elle doit en avoir une. Pour eux , ils sont gens de rien , nés dans la roture, ignorants, grossiers, ambitieux, timides, lâches, traîtres, parjures. C'est par Tiogratitude et rabaodon qu'ils ont presque tous payé le tendre et constant amour dont ils furent l'objet de la part de leur Maître. C'est par le doute que quelques-uns d'entre eux ont accueilli la résurrection, qui, pourtant, leur était promise. Singuliers écrivains! Sont-ils amis ou ennemis? Vous le saurez si vous étudiez leur vie; si vous vous contentez de lire leurs écrits, c'est un problème.

Maïs, Messieurs, ce qni n'est pas le moins du monde problématique, c'est te robuste conviction et

456 TRENTE -QUATRIÈME GOIVFÉRBKGE.

la sereine confiance des Évangélistes. Tâchez dexpliquer autrement leur simplicité et leur désintéressement , vous ne le pourrez pas. S'ils sacrifient les précautions légitimes auxquelles se croient obligés les historiens; s'ils dépouillent les plus étranges événements, les plus surprenantes merveilles, de toute explication et justiGcation , c'est ce qu'ils se sentent appuyés sur l'inébranlable certitude des faits qu'ils racontent, c'est qu'ils regardent toute discussion de leur témoignage comme impossible, c'est que l'évidence couvre de son manteau la nudité de leur histoire, et donne à leur affirmation un intérêt suprême, près duquel languit et s'efface tout autre intérêt. Ainsi l'attitude de leur récit nous révèle l'attitude de leur àme ; réunies ensemble , elles nous offrent la plus haute garantie de sincérité qu'il soit possible d'exiger d'un témoin.

Parole du sage et de l'honnête homme, quand flte£hvous entendre des accents semblables aux accords soutenus de ces trois notes évangéliques : simplicité , désintéressement et confiance? Les disciples du Christ ont parlé , c'est assez. Je n'ai pas besoin de les voir, même dans les lumières de Thistoire : mon Ame émue s'ouvre sans résistance, sous l^s coups du verbe adorable qui s'échappe de leur bouche sanctifiée ; ma raison satisfaite répond, par un acte de foi, à la sincérité dont sont imprégnées toutes les lignes de leur récit. Mais parlez encore , ô mes maîtres I que le

timbre divin de \otre voix ne me fasse pas oublier ce que TOUS dites.

Tous les détails de TÉvangile — discours , préceptes» actions, vertus, miracles, prophéties, — se groupent autour de la personne , se concentrent dans la vie d'un homme unique, qui, par le charme continu de sa présence , remplace celui de Tordre et de Ja méthode que les écrivains sacrés paraissent avoir dédaignés. Il est si extraordinaire, si nouveau, si contraire au type que l'esprit judaïque devait naturellement concevoir, qull faut l'avoir vu, pour en parler comme Tout fait les Évangélistes. Cette observation considérable établit une puissante harmonie entre la forme et Tobjet principal du récit, et nous permet de conclure, d'un côté comme de l'autre, à la sincérité. En effet , s'il était impossible aux Apôtres d'inventer Jésus-Christ; ils ne sont plus que de simples narrateurs, et la mesure de leur impuissance nous donne celle de leur bonne foi.

Or, Messieurs, qu'est-ce que le Jésus- Christ de rÉvangile? C'est Thomme impossible , c'est le Dieu impossible. Ses vertus, ses discours, sa vie, sa mort ne se peuvent rallier, par des moyens humains, au reste de l'histoire. Entre lui et l'antiquité sacrée elle*

458 TREItTE-QCA'IRlÈME CONFÉRENCE.

même , il y a des abîmes qui ne peuvent être franchis que par l'esprit de Dieu.

Suivez-le, depuis le premier jour de sa manifestation , jusqu*au moment où il pousse le grand cri qui fait trembler la terre. Vîtes-vous jamais vertu plus héroïque , ou plutôt vites-vous jamais semblable perfection de toutes les vertus , dans une seule et même âme ? PIqs de ces mélanges qui attestent, jusque dans les plus hautes natures , la présence d'une incurable infirmité. Toujours égal à lui-même , dans l'agitation de sa vie publique, il marche, d*un pas tranquille, vers l'heure prophétisée de sa mort. Humble dans le triomphe et sous les coups de Vhosannah qui salue son passage , mais jamais abaissé devant d'autre grandeur que celle de son Père céleste ; bon et compatissant comme une mère , et jamais faible ; prodigue du bien, et jamais indiscret dans ses dons ; tendrement incliné vers les pécheurs, et toujours ennemi du péché ; zélé pour le droit et la loi, et jamais intolérant pour les personnes ; simple quand il touche au ciel , et jamais vulgaire; grand dans l'opprobre, et jamais fier; digne dans la persécution, et jamais hautain; doux comme un agneau entre les mains de ses bourreaux, et jamais abattu; pardonnant à ceux qui l'immolent, consolant ceux qui souffrent auprès de son gibet , oubliant ses douleurs pour assurer le sort de ceux qui l'aiment, expirant entre les bras du Dieu qu'il appelle, et devenant, à dater de ce mo-

ment sdpréme, le type que tous les sages salueront avec respect, lors même qu'ils n'oseront pas se prosterner devant sa divinité.

Messieurs, où les Évangélistes ont -ils trouvé ce type? Est-ce dans leur milieu contemporain? Mais alors toutes les traditions, défigurées par le pliarisaïsme, donnaient au Juste une physionomie en contradiction manifeste avec celle du Juste de l'Évangile. Un auteur de notre siècle a relevé cette contradiction et s'est écrié : « Gomment est -il arrivé que des hommes sans instruction aient imaginé de représenter un caractère qui s'éloigne à tous égards de leur type national; en désaccord avec tous les traits que la coutume, l'éducation, le patriotisme, la religion et la nature semblaient avoir consacrés comme les plus beaux de tous (1)? » La figure typique de Jésus -Christ est -elle empruntée à l'antiquité païenne? Mais là vous ne rencontrez que des vertus éparses, dont la réunion demeurera toujours une pauvreté , près de la perfection que réalise en lui le Sauveur. Au reste, l'antiquité païenne, les Évangélistes ne la connaissaient pas. L'antiquité judaïque elle-même, quand ils en eussent possédé tous les secrets , ne pouvait leur fournir qu'une grossière ébauche du tableau qu'ils ont achevé d'une main si sûre. Et puis, quelle patience, quel discernement,

(1) Wiseman , IV* Discours.

460 TRENTE-QUATRIÈME GOUFÉRENGB.

quel goût exquis dans ces natures triviales, pour saisir,, sur tous les personnages de FAncien Testament, les nuances disséminées de la justice et de la sainteté, -et les réunir magistralement en une figure d'une si parfaite beauté ! La difficulté s'augmente et se multiplie, si on considère qu'il y a quatre artistes, et que, par des faits diflerents, a ils nous conduisent à la même représentation (1). x>

Je le suppose cependant : le Jésus- Christ des Evangélistes est inventé, quant à la vertu ; c'est une compilation réussie et habilement dissimulée de tout ce qu'ils ont trouvé de beau , de bon , de grand , de juste et de saint , dans les souvenirs vénérés des patriarches et des prophètes. Hais ce Jésus -Christ, il faut le faire parler, et c'est là. Messieurs, qu'est la difficulté. L'Écriture contient des maximes profondes, sublimes , fécondes , dignes du Dieu qui les a révélées, et plus capables que toutes les philosophies de former un sage. Hais , je vous l'ai fait remarquer, le travail de la morale antique n'est qu'un travail initiateur, dont la plénitude est réservée à l'Évangile. Appuyée sur la loi judaïque, quant aux préceptes immuables de l'amour de Dieu et du prochain, la morale évangélique pousse h des conséquences si entièrement neuves, si complètement inconnues du plus éclairé et du plus vertueux , qu'on se demande d'où elles

(1) Wiseman , IV* Discours.

BBS TÉMOIGNAGES. 461

Tiennent , et si l'esprit humain , après un labeur plusieurs fois séculaire, eût pu dissiper les ombres d'où elles sont subitement sorties. Quelle élévation, qneUe étrangeté, quel myiAère dans la plupart des discours de Jésus-Christ ! La pauvreté érigée en béatitude, au milieu d'une nation qui, stimulée par de pompeuses prophéties , compte sur la prospérité temporelle! Les pacifiques solennellement bénis, quand le peuple se prépare à la guerre qui doit assurer son universelle domination! Bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui souffrent, bienheureux ceux qu'on maudit , bienheureux ceux qu'on persécute; la joie, l'allégresse dans la douleur! Se renoncer, porter sa croix , se mettre au dernier rang et sous les pieds de tous; chercher la perfection dans une sorte de mutilation spirituelle , qui ne conserve à la chair son intégrité qu'en la privant d*nne fécondité bénie par Dieu et enviée de toutes les familles. Et que ne pourrais- je pas dire encore? La morale évangélique est un cri sublime qu^on entend par- dessus tous les préceptes de la loi, toutes les maximes de l'antique sagesse, toutes les aspirations des âmes saintes. Gens sans lettres et de médiocre vertu, les Évangélistes eussent en vain fouillé les livres, interrogé les traditions : nulle part ils n'eussent trouvé le premier élément de ces grands mystères de la perfection. Leur statue du Juste, admirable fusion des beautés judaïques . fût demeurée muette ou

462 TRENTE -QUATRIÈME GOIfF^RENCE.

ii*eût fait entendre que des accents déjà connus ; eûtelle eu dans la poitrine le souffle de tous les siècles , elle ne se fût jamais élevée au ton de la morale chrétienne. Tout effet est proportionné à sa cause. Or, la morale judaïque n'est qu'une disposition par rapport à celle de FÉvangile : ce n'est pas une cause.

Direz-vous, Messieurs, que les temps étaient combles et qu'il fallait se presser d'enfanter le Messie? Mais, juste impossible , moraliste impossible , le Jésus-Gbrist des Évangélistes est encore un Messie impossible. L'esprit public proteste unanimement contre le caractère tout spirituel de sa mission; car l'homme qu'on attend, c'est un roi glorieux, dont Tépée, descendue des panoplies célestes , va couper les liens de la servitude, massacrer les ennemis, conquérir le monde, en deux mots, faire passer les restes humiliés de Juda, de la liberté à la domination. Sortis des flancs du peuple les disciples de Jésus-Christ partagent ce préjugé universel : ils ne s'en cachent pas, et, jusqu'au dernier moment, ils se disputent la première place du royaume chimérique qu'ils ont rêvé. Comment donc auraient -ils conçu cette étrange figure , que leur intelligence, formée par l'opinion publique, repousse avec dédain , comme une contradiction de tout un passé si manifestement préparé par Dieu ?

Mais allons plus loin, Messieurs. Non - seulement les Évangélistes confessent, malgré leurs préjugés la mission de leur Maître : ils confessent sa divinité.

]>BS TÉMOIGBAGBS. 468

Or, dès qu'il s'agit d'une invention , Jésus-CSirist est un Dieu impossible ; car c'est Tantithèse vivante , je dirais presque scandaleuse , des hautes et puissantes conceptions qui, de tout temps, ont distingué le peuple juif des autres peuples. Jéhovah I Jébovah I viens ici , viens sur cette terre perdue dans l'espace, regarde bien le Dieu de l'Évangile, et dis -moi si tu te reconnais en lui. Tu es celui qui est ; c'est en toi que tu prends la vie, hier, aujourd'hui et toujours : et Toici un Dieu qui sort, comme nous autres, du sein de la fenmie qui l'a enfanté. L'immensité est ton tabernacle : et Toici un Dieu emprisonné dans un corps d'enfant. Le ciel est ton trône , la terre ton mardiepied, le firmament ton manteau, les astres ta couronne: et Yoici un Dieu couvert de pauvres langes, qui tremble, pleure et vagit dans une crèche. Tu commandes à la nature , tu courbes sous ton joug les maîtres du monde , tu envoies partout les esprits, comme des messagers fidèles : et voici un Dieu dans la maison de ses parents , et il leur est soumis , «^ et erat subditus illis (1). » Tu possèdes tout, mais tu ne demandes rien aux êtres qui sont à toi; ta main libérale s'ouvre tous les jours , et tu nous remplis de ta bénédiction : et voici un Dieu qui n'a pas où reposer sa tète, un pauvre, un mendiant qui vit, au jour le jour, du pain de la charité. Grand Bienheureux! tu bois

(1)S. Luc, cap. n, V. 51.

k6h TRENTE -QUATRIÈME CONFÉRENCE.

ton essence , et elle te remplit de félicité ! tu la répands comme un océan sans rivages , et tous y Tiennent s'enivrer de délices ! et voici un Dieu prosterné dans Taffliction; son cœur est déchiré d'angoisses, son Ame est triste jusqu'à la mort, et sa main tremblante repousse le trop amer calice de ses douleurs. Tu juges les princes et les peuples , tu juges la justice même : Tu judicas ju$titiam (1); et voici un Dieu qui comparait devant le tribunal des prêtres, des proconsuls et des rois. Ta main est pleine de foudres et d'éclairs, ton bras étendu écrase les superbes et relève les humbles, tu portes, sans jamais fléchir, le poids de l'univers : et voici un Dieu dont les épaules meurtries et ensanglantées ne peuvent plus soutenir ^ le fardeau d'une croix. Tes perfections invulnérables résistent , comme un rempart d'acier, à tous les ,coups de nos haines et de nos folies : et voici un Dieu qui perd son sang par mille plaies; bientôt il n'en restera plus une goutte dans ses veines taries. 0 grand Vivant ! l'éternité est la mesure infinie de ton existence, et voici un Dieu qui meurt pendu an bois d'infemie. Regarde, il te cherche d'un œil mourant; écoute , il t'appelle , il se plaint à toi : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m*avez vous abandonné? Deui, Deus meus, ut quid dereliquisti me (2)? Père! Père! je remets mon âme entre vos mains ! Pater, in mamu

(1) Ps. IX.

(2) S. MatUi., cap.xxvii, v. 46.

DES TÉVfOlGlIAGBS. 465

tuai cammendo êpiritum meum (t)! x> Ah! est-ce que tu serais son Père ? Si j'avais été Jaif , je ne sais pas si je Tanrais cm; mais assurément je ne Teusse jamais inventé.

Non , Messieurs , non , ce n*est pas ainsi qu'on invente; et Jean-Jacques Bousseau a eu raison de dire, un jour qu'il faisait dair dans son esprit : c< L'Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables , que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. » Pour écrire de pareilles choses, il faut, selon les propres expressions de saint Jean^les avoir « entendues, vues, examinées, touchées de ses mains : Quod audivimus , quod tndtmus oc^is noêtris, quod perspexitnus et manus nostrœ eantrectaverunt de verbo vitœ. . . . annuntiamm vobis (3); » Jésus-Christ est d'autant plus réel qu'il est impossible, dès qu'on suppose que les Êvangélistes sortent du rôle de simples témoins et de sincères narrateurs de ses vertus , de ses discours , de sa mission , de sa vie. Cette preuve s'augmente de tout le poids dés circonstances qui entourent le récit évangélique.

(1) S. Lac, cap. xxm, v. 46.

(2) I Joan., cap. i, v.3*

466 TRENTE-QUATRIËMI:: CONFÉRENGF«

Une seule histoire, ayant pour objet princij[Md le personnage unique dont nous venons d^étudier Tdtrange caractère, et racontée sur le ton de simplicité, de désintéressement et de confiance qui est propre à rÉvangile, offrirait, ce me semble, toutes les garanties de sincérité désirables. Mais Dieu a youIu fortifier Févidence^ à ce point qu'on ne peut plus sans crime repousser sa lumière. Au lieu d'une histoire, nous en avons quatre, assez semblables pour qu'on voie clairement qu'il s'agit de la même personne et des mêmes faits , mais trop différentes pour que les auteurs soient tombés d'accord sur la même imposture. Si les Evangélistes avaient voulu mcntir« ils eussent évité l'appareuce même d'une contradiction, et la parfaite similitude de leurs récits eût trahi leur complot. Au lieu de cela, ils se créent maladroitement des difficultés qui les compromettent, dans lesprit des critiques légers et superficiels, et tombent dans des malentendus apparents qu'on ne peut redresser qu'à force d'érudition et de patience. Pourquoi cela, quand il était si facile de se fondre dans une parfaite uniformité? Mais ces malentendus sont des circonstances providentielles, qui démontrent au plus haut point leur sincérité, puisqu'ils

DES TEMOlOVlGfS. 467

attestent que leurs plumes indépendantes se laissent aller au courant des souvenirs , et qu'elles ne se rencontrent sur la substance des faits , que parce que ces &îts sont de la dernière évidence.

Contrôlés l'un par l'autre, les Évangélistes sont encore contrôlés par les témoignages qu'ils invoquent. Tous les noms qu'ils citent, toutes les indications précises qu'ils donnent, créent une vaste complicité, qui ne saurait leur être constamment favorable. Qu'un bomme séduit par je ne sais quelles promesses , flatté par le misérable honneur de la publicité donnée à son nom , puisse consentir à Timposture , je le venu bien ; mais un^ foule d'hommes et de femmes , déjà connus et distingués dans la société où ils vivent, pris dans tous les rangs et toutes les conditions, s'entendre, s'effacer et donner, par un silence unanime et perpétuel, du crédit à des fables qui les mettent en scène, quelquefois d'une manière compromettante pour leur réputation intellectuelle et morale : voilà ce que je ne puis concevoir. S*ii me plaisait. Messieurs, d'écrire l'histoire d'un héros imaginaire, de grouper autour de lui une soixantaine de vos noms, d'accoler à ces noms les épithètes de lâches , de traîtres, de parjures, d'ambitieux et d'ingrats; s'U me plaisait. Mesdames, de prendre parmi vous une Madeleine, de Torner de sept démoufi, dusséje dire que beaucoup de péchés lui sont pardonnes , parce qu'elle a beaucoup aimé : que de réclamations, que d'accusations en diffamation il me

46^ TRENTIS-QUATRIÈHE GONFÉRJEKGE.

faadrait subir ! ma vie ne suffirait pas à purger mon crime. Eh bien ! Yoilà justement la position faite aux Ëyangélistes par leurs récits.

Direz -TOUS que la précision de ces récits est un leurre et que tout y est supposition? Prenez garde, Messieurs, vous tous engagez dans une impasse au bout de laquelle vous allez voir se dresser, devant vous, la plus horrible des difficultés. Les Évangiles ne se cachent pas comme des livres suspects : ils sont publics ; des mains de leurs auteurs , ils passent aux mains d'une foule de fidèles qui font bruit des merveilleuses choses qu'ils y apprennent. La Synagogue et l'Empire reçoivent ensemble le coup de ce qu'on appelle, dans le monde, la bonne nouvelle. Si c'est un conte, il est terrible et menaçant. Pilate , Hérode, Caïpbe, les prêtres, les docteurs, le peuple même sont mis au ban de l'opinion, et portent le sang du Juste sur leurs vêtements : ils ont pris hardiment la responsabilité du crime ; ils ont relâché le voleur et rinfâme ; ils ont violé toutes les lois ; ils ont crucifié le Fils de David, le Messie, le premier-né de Dieu. G*en est fait de la loi, c'en est fait du temple, c^en est fait du pontificat, c'en est fait de la royauté « c'en est fait de l'empire , si , par malheur, l'Évangile peut usurper l'autorité de l'histoire. Écoutez donc, Messieurs, écoutez la tempête qui, de tous les coins de la Judée, gronde, indignée et furieuse, contre les accusateurs des plus hautes et des plus saintes

majestés... Avez-irous entendu?... Horreur) partout le silence! le silence tremblant, confus , lâche, vil ^t infâme. Le silence! mais vous qui criiez si bieQ naguère : a Qu'on le crucifie! qu'on le crucifie! » TOUS qui insultiez à TOtre aise à ses tourments, yous ne savez donc plus parler? Vous qui écriviez tout à l'heure au sommet de la croix : a Jésus de Nazareth , roi des Juifis, » vous ne savez donc plus écrire? Pas un homme , non , pas un homme pour démentir une pareille effronterie, — et le mensonge grossit toujours, toujours , comme ces fleuves en démence que nourrisT sent mille et mille torrents. Ah! si j*avais été là, j'aurais pris ma meilleure plume, j'aurais inondé la place publique de mes mémoires, j'aurais dit à ces imposteurs : — Vous mentez ! par tout ce qu'il y a de plus saint, je jure que vous mentez! Ces disciples nombreux qui entouraient le séducteur, où sont- ils? Ce Lazare, ce fils de vetive, cette fille de Jaûre qu'il a ressuscites, montrez-les! Les aveugles, les boiteux, les paralytiques, les infirmes qu'il a guéris, faites -les voir! Les foules qu'il a nourries miraculeusement , je les attends I Vous en faites un

héros, de ce supplicié : il est mort comme un scé-

lérat vulgaire. Voici les témoins qui l'ont accusé, devant Dieu et devant les hommes , d'avoir violé le sabbat, blasphémé le Seigneur, usurpé la majesté de Dieu, patronné l'adultère. Son corps maudit, vous nous Tavez enlevé : mais notre police saura bien le trouver.

470 TRGNTE'QUATRIEME GORFÉREIICE.

Gardes, à nous 1 ne laissons pas triompher la fable, ni périr la loi sainte , les sacrées traditions , les espérances des peuples, sous les coups du mensonge!... — Juife , païens , prêtres, docteurs , rois, proconsuls ^ parlez donc, écrivez doncltl Mais non, rienl... rien que le silence , c'est-à-dire la plus forte preuve , la plus solennelle attestation de la sincérité des Évangélistes.

O mes maîtres! j'ai entendu votre voix harmonieuse , j'ai regardé de près Celui dont vous nous racontez la vie, j'ai comparé vos écrits. Eh bien! le silence de ceux qui pouvaient et qui devaient vous contredire, me touche et me convainc plos que toutes les preuves, et j'ose vous dire, à vous, ce qui a été dit à Dieu lui-même : a. Siîentium tUn laus : Le silence est votre louange. »

Maintenant , Messieurs , il faut clore notre démonstration , par une dernière conclusion. Nous venons de découvrir, dans l'Évangile, le second élément du témoignage; unissons -le au premier, qui est pour nous un fait acquis , et disons : L'Évangile est Taf- Qrmation sincère d'une connaissance certaine, donc c'est Texpression de la vérité. Le peuple va plus loin , et, bien qu'il ait été travaillé par mille erreurs, il lui arrive encore de confesser naïvement la foi des dix -huit siècles pendant lesquels l'Évangile fut universellement considéré comme la vérité même. Un jour , je demandais h un pauvre ouvrier si ce

■ ■■■ • ^-^^^mmm^mÊ^^m^i^migmmtimmi^

DES TÉttOIGRAGES. 471

qu*il me disait était bien vrai. — Parole d'Évangile ! Monsieur, me répondit-il- — Parole d'Évangile! c'est-à-dire que TÉvangile était, dans son estime, le livre typique de la vérité. Aujourd'hui, à mesure qu'on s'éloigne du peuple , on ne rencontre plus cette foi naïve, et nous sommes obligés de démontrer ce qui fut l'évidence même pour les générations qui nous ont précédés. Mais tout n'est pas malheur dans cette position qui nous est faite. Nos livres sacrés ne perdent rien au contrôle de la science : loin de 1& , leur autorité s'accroit de toutes les oppositions dont ils triomphent. Un jour viendra , je l'espère, où . avec une foi plus vive que jamais , tout le monde dira : Parole d'Évangile ! aussi bien que : C'est la vérité même!

DES VAINS EFFORTS OU RATIONAUSME POUR DÉTRUnUS LE TÉMOIGNAGE ÉVANOÉLIQUE.

Messieurs ,

L*atttorité de TÉfangile, si importante dans Fensemble des traditions bibliques, si fermement appuyée sur nne possession d'état dix-hnit fois séculaire^ si clairement révélée par tons les caraetères de la pins hante sincérité, a été l'objet des plus yiolentes contradictions, de la part des ennemis du Ghristiamsme. Gela se conçoit. Le témoignage éyangâiqne éerase, impitoyablement et d'un seul coup, romnipnissance usurpée de la raison, ainsi que les systèmes de croyance d'où la réTélation est absente, et il n'est pas naturel que la raison se laisse écraser, elle et

474 TRBIVTË-GIAQUIEME COKFÉREINGE.

ses enfants, sans pousser un seul cri. Elle a donc rempli notre siècle de ses clameurs , et, pour mieux se délivrer des importunilés du Dieu qui la poursuit et l'entoure de ses manifestations, elle s'est appliquée à détruire les monuments traditionnels , par le moyen desquds la constatation des prophéties et dts miracles devient aussi facile que celle des faits les plus simples de Thistoire. L'Ancien Testament a reçu mille blessures i mais Vattaque principale a été dirigée et concentrée sur l'Évangile , parce que le rationalisme a compris avec nous que c'était comme la citadelle des Écritures ; que , cette citadelle abattue et ruinée , la ville sainte tombait en son pouvoir et était abandonnée à ses profanations.

Je ne puis, Messieurs, passer sous silence les objections du rationalisme; car les démonstrations par lesquelles j'ai établi l'autorité du témoignage évangélique, ont besoin d'une contre -épreuve. Je vous l'avouerai cependant, ce n'est pas sans répugnance que j'entreprends la tâche ingrate qui m*échoît auourd'hui. Après avoir entendu la voix harmonieufie des disciples du Christ, après avoir respiré le parfum du livre sacré qu'ils nous ont légué, il est désagréable d'ouvrir son oreille aux bmits discordants d'une mêlée, et de fouler aux pieds ks scories et les immondices entassées par des mains ennemies, autour du monument le plus saint de nos crojanoes. Dernièrement, votre àme était en fête : je m'en

DIS témoighages. 475

suis aperçu à votre profonde attention et aux témoignages sympathiqnes qui répondaient à ma parole* Aujourd'hui, vous aurez k yous plaindre, peut-être, de la sécheresie et de raridité du sujet. A qui la faute? pas à moi certainement, mais aux contradicteurs de rÉvangile, qui n*ont rien su dire d'Intéressant pour le démolir.

Deux sortes d'objections se présentent à nous : les unes de détail, les autres d'^oksemble. Je passerai rapidement sur les premières, qui n'ont pas même, à mon avis, le triste privilège d'être spécieuses, et je m'appliquerai particulièrement aux objections d'ensemble.

C'est le devoir d'une critique impartiale et sensée, de tenir compte de l'origine et des caractères généraux d'une histoire, avant d'en examiner les détails, et de se diriger, dans cet examen des détails, par un jugement déjà formé sur l'autorité de l'ensemble. De là naissent une prudente équité, et un sincère désir de tout éclaircir et de tout condiier. Se jeter d'un premier bond sur les difficultés partielles d'un récit , s'appliquer à les grossir, plutêt qu'à les atténuer ou à les résoudre , nier impertinemment, quand il faudrait se contenter de douter, ce n'^t pas le

476 TRENTE- CINQUIÈME COUFEREnCB.

fait d'un critique , c'est le fait d*an méprisable ergoteur. Telle est pourtant, Messieurs, la conduite que Ton tient aujourd'hui, vis-à-Tis des Évangiles. Ni leur vénérable antiquité, ni le respect dont ils furent constamment Tobjet, ni Texactitude dont ils font généralement preuve, ni le ton de simplicité, de désintéressement et de confiance qu'on y remarque , ni les impossibilités intrinsèques qu'U faut supposer pour écarter leur témoignage , ni l'autorité des circonstances dans lesquelles ils se. sont produits , ne répriment l'audace et ne contiennent la précipitation de leurs contradicteurs. Toute question préliminaire , si souveraine qu'elle soit, s'efface devant une douzaine de discordances apparentes, qu'ils exploitent comme une mine de sottise et d'imposture. Ils n'accordent rien, même à l'inadvertance dont le plus honnête homme peut être coupable. C'est à n'y pas croire, tant c'est étrange, surtout si l'on considère que les mêmes hommes sont remplis de pieux égards et d'amoureuses complaisances pour les variantes qu'ils rmconirent dans les livres profanes; qu'ils suent sang et eau afin de les mettre d'accord, et qu*il ne les abandonnent qu'à la dernière extrémité , comme l'avare son trésor, sans jamais suspecter Tautorité du litre où ils les ont trouvées. Mais l'Évangile est un livre sacré : c'est assez pour qu'il soit mis hors la loi.

Nous pourrions , HessiMrs , mépriser une pareille

BBS TÉHOIGHAGEft. 477

injuBtioe, et décréter absolument, en vertu des preuves positives que nous avons apportées , que les diflBcultés de TÉvangile peuvent être résolues; jque, si elles résistent k toute tentative d^édaircissement et de conciliation , il faut s'abstenir et les respecter, jusqu'à ce que le temps et l'étude nous aient donné plus de lumière et de perspicacité. Hais, par la grftce de Dieu, rien ne nous oblige d'attendre ni d'examiner davantage : depuis longtemps déjà , la critique catholique a répondu aux misérables arguties de la critique rationaliste.

Cette dernière prétend que l'Évangile est en oppo-* sition avec l'histoire, en opposition avec lui-même; et, afin de justifier cette grave accusation, elle met en avant sept ou huit événements, circonstances, indications, qu'on pourrait supprimer sans altérer la substance même du récit. Le recensement de Gyrinos, le royaume de Lysanias , le massacre des Innocents, Tàge de Jésus-Christ , la filiation du prophète Zacharie , les années employées à la construction du temple : voilà pour les oppositions historiques. Les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc , la double apparition de Tange à Marie et à Joseph , l'adoration des Mages, les séjours alternatifs de Jésas-Christ en Galilée et en Judée, le nombre des pàques, diverses particularités de la prédication, de le passion et de la sépulture du Sauveur : voilà pour les oppositions évangéliques. Si vous en avez le

478 TRENTE -CmQCIEiffE COKPÉRENCe.

coorage, tous pourrez lire, entre les étonnements da sens commun et les pandiculations de Tennui, de longues dissertations sur chacune de ces choses. Eu Yoici la conclusion : FÉvangile est six fois en opposition apparente avec Thistoire; donc, c*est un long tissu de mensonges. Les Éyangélistes , en huit ou dix endroits, semblent, au premier regard, ne pas s'accorder entre eux; donc (c'est le docteur Strauss qui parle ) « non - seulement l'un exclut l'autre , mais il rébranle par sa chute. » Ces conchisionB ne sont pas absolument neuves : sous le \ernis d'érudition qui les recouvre, ou reconnaît aisément le vieux bois des flèches aiguisées par les philosophes du dixhuitième siècle, et, bien que partant de principes différents, elles se confondent avec le glorieux reproche que Celse adressait jadis aux cèrétiens : « 11 est donc vrai que vous vous égorgez de vos propres mains. » Mais soyez tranquilles, Mesàeurs, cet affreux massacra se réduit à peu de chose ; si vous y regardez de près, vous n'aurez pas même l'émotion d'un coup d'^ingle.

Je ne veux pas perdre un temps précieux, 4ans l'explication de chacune des difficultés que nous oppose la critique rationaliste. Vous serez suffisamment édifiés sur leur valeur, si je résous les deux plus sérieuses , tant du cité de l'histoire que du c6té de l'Évangile.

Or, la difficulté la plus sérieuse du cMë de l'his*

DES TKMOIGVAGBS. 479

toire , c'est le dënombroaent de Cyrîtiiis. Saint Luc nous apprend qu'aux jours de la naissance de Jéskis- Christ, « il sortit un édit de Gésar * Auguste pour receasar toute la terre. Ce premier recensement lut fait par Gyrinus , gouverneur de Syrie : In dMuê iilis exiti edietum a Cmsare-Àuguito ui ékseriberetur tuttoerêus orbis. Hœc deiortplio prima faeta tU a prmtide Suriœ Cyrino (1). » — Qu'il y ait eu un recensement àTépoque indiquée par l'Éyangéliste, c'est possible, c'est mâme probable , si l'on consulte le sommaire de l'Empire {Brevarium imperii) dont parlent Tacite et Suétone. Ce sommaire contenait l'état des royaumes, des prÔYinces , des tributs , des redevances , de la milice , de l'avoir, du devoir, enfin de toutes les ressources de l'Empire : il eût été difficile de le dresser sans une enquête universelle des pays et des personnes. Mais que cette enquête ait été faite par

Cyrinus, voilà l'erreur : Cyrinus n'a gouverné la Syrie

que dix ans après la mort d'Hérode, et Jésus^Christ est né sous le règne de ce prince. — Quand il y aurait erreur, Messieurs, serait-ce une raison pour accuser la bonne foi d'un historien? Je siûs honnête bomme ; placé à proximité d'une suite d'événements, je les raconte; mais il m'échappe une fausse indication : suis-je pour cela un imposteur? Si l'Évangile n'était qu'une histoire humaine , nous devrions lui pardon-

(1) s. Luc, cap.ii, T. 1 , 9.

480 TRElVTB-CtRQUlÀME GONFÉREKCE.

net de pareilles inadvertances; mais, placé par son origine en dehors des conditions ordinaires de Thistoire, il n'a pas besoin de notre indulgence. Saint Luc nous dit qn^un Gyrinas Ait envoyé an temps d*fl[érode, avec le titre de gouverneur de Syrie, pour recenser cette province et les provinces adjacentes. Quel est l'auteur contemporain qui soutienne le contraire? Aucun. Pourquoi n'y aurait -il pas deux Cyrinus? On ne saurait le dire. Pourquoi le même Cyrinus n'aurait-il pas été envoyé deux fois? Gela n*est pas impossible (1). Mais quand il s'agirait du

(1) Cela est d^autant moins impossible que des savants illnstres affirment et prouvent cette double mission de Cyrinus. D'après les conseils de Uf Tezzani , M. le chevalier de Rossi a placé, parmi les monuments chrétiens du musée de Latran, une inscription remarquée par Sanclemente. En voici la teneur :

GEM. QVA. REDACTA. IN. PO(testatem. Divi.)

(a)YOVSTI. POPVUQVE. ROMANI. SBNAT(QS.)

8YPPLIGATI0NES. BINAS. OB. RES. pROSP(ere. gestas.)

IPSI. ORNAMENTA. TRIVMPHI (decrevit.) PROCONSVL. Asuif. PROVtNGiAif. OM(nem. et. legatus.)

DIVI. AVGVSTI. ITERVM. SYRIAM. ET. PH(œniciam.)

M. Gustave GontesUn, dans la Revue des sciences ecclésiastiques (mars 1865), raisonne ainsi sur ce monument. II est question d'un proconsul qui a vaincu un roi, et soumis une nation à rautorité d'Auguste et au peuple romain. En récompense de ses heureux exploits, le sénat lui a décerné de doubles supplications et les insignes du triomphe; Or, ces circonstances réunies ne conviennent qn*au seul Cyrinus, entre les neuf préfets de Syrie qui gouvernèrent ce pays sous Auguste. Donc, c'est à Cyrinus qu'il faut appliquer la fin de rinscription. D*abord proconsul de toute la province d'Asie, il a gouverné pour la seconde fois la Syrie et la Phénicie. Son premier commandement fut extraordinaire et général, et avait pour but de dresser l'état de l'empire, dont parlent Tacite et Suétone. Ce qui nous

DBS TEMOIGIfACES. 481

Gjrinns qui vint dix ans après la mort d*Hérode, le tel te de saint Luc n'est pas ébranlé^- il se tient ferme, et n*a besoio qne de la grammaire pour se justifier. Pesez les mots du grec, rectifiez les accents, supposez une ellipse en usage dans la langue , comparez la forme de rÉvangéliste avec celles employées par Élien , Homère , les Septante , saint Jean ; tous aurez ces deux sens : « Ce premier dénombrement fut fait avant que Cyrinus gouvernât la Syrie ; i> ou bien : a Ce premier dénombrement eut lieu avant

celui que fit Cyrinus, gouverneur de Syrie (1). » —

explique pourquoi TertuUien affirme que le recensement dont parle saint Luc, fut fait sous la préfecture de Saturninus. Ce dernier était préfet particulier de la Syrie, pendant que Cyrinus commandait extraordinairement toute TAsie. Le second commandement de Cyrinus fut ordinaire et particulier, sur les provinces de Syrie et de Phénicie, comme rindique expressément l'inscription.

(1) X<îvr\ il ànoypoifVl icpâtr) iyéveTo i^ye|«>veuovTOc t%ç Svpîoc KvpT)v(ovi. Considérons le mot it^CMi conmie un superlatif ayant pour radical la préposition tcpi, avant; il équivaut au prior des Latins, et donne ce sens à la phrase : c Le dénombrement fut antérieur à Cyrinus gouvernant la Syrie. » Élien a dit : 01 icpûToi (lou raOta &v(Xveu(rQcvTec. cCeux qui premiers de moi (avant moi) ont cherché ces choses. » Et saint Jean : '£(i.icpo90ev i&ou yivovsv dri icçtàxoç (tov ^v. « 11 a été mis au-dessus de moi, parce qu'il était premier de moi (avant moi). »

Dans le sens elliptique, nous supposerons que àiccypetf^, an lien d'être répété une seconde fois, est sous-entendu, et nous aurons : « Ce dénombrement eut lieu avant celui qui se fit quand Cyrinus gouvernait la Judée. V Homère a dit : K6(iai XoE(>iTe<T<riv 6{m>Tou, c cheveux sem-* blables aux Grâces , » c'est-à-dire semblables à ceux des Grâces. Les Septante (Dan., cap. Vii, v. 20): ^Avoumiaétat ^aoiXeCa érépa iitruv <rov.cIl s'élèvera un royaume moindre que vous,» c'est-à-dire moindre que le vôtre. Saint Jean : 'Eyà) 8à ixài -ri^v •|iapxvpiav |ieCCova toO 'fcodwoj. c J'ai un témoignage plus grand que Jean, b c'est-à-dire plus grand que celui de Jean.

ièSL TREITTE - CINQUIÈME GOSFÉREKCE.

Gqiendaiit la traduction de la Yu^ate , qai fait aotorite, semble renverser toutes ces combinaisons grammaticales. « HiBc descriptio prima facta est a préside Syrim Cyrino : Ce premier dénombrement fut fait par Gyrinus , gouyemeur de Syrie. » Y a-t-il rien de plus dair? — Certainement^ Messieurs, il y a quelque chose de plus clair : c'est Toriginal, qu'on ne doit jamais perdre de vue, quand il s*agit dlnterpréter une traduction. En calquant les mots du grec , avec une précision en quelque sorte mathématique ^ le latin de la Vulgate n*a pu re^idre les formes comparatives et elliptiques que comporte Toriginal. Par un pieux excès de bonne volonté, il s'écarte du sens ; c'est à nous de ne pas le presser brutalement. En tenant compte d'un changement d'accent, d'autant plus facile à supposer que les manuscrits originaux n'en ont point, nous ferons rendre à la leçon latine un sens équivalent à celui de la leçon grecque, à savoir : « Ce même premier dénombrement fut achevé plus tard par Gyrinus, gouverneur de Syrie (1). » Vous pouvez choisir librement entre ces diverses interprétations : de tout côté, saint Luc échappe à la contradiction historique qu*on lui reproche.

(1) Au lien de oOrv), ce, lisez vùr^^ le même. Ce simple changement d^esprit et d*accent donne un tour parfaitement acceptable : » Le même dénombrement, commencé sous Hérode, fut achevé définitivement sous la préfecture de Cyrinus. »

Une seconde difBculté sérieuse est celle des généa* logies de saint Matthieu et de saint Lnc. Le premier» en suivant le mouyement des générations depuis Abraham jusqu'à Joseph , en laisse de côté un certain nombre, afin d'obtenir trois classifications régulières de quatorze membres : d'Abraham à David, de David à Josias, de Josias à Joseph. Est-ce une erreur? Non, c'est un artifice. Telle fut toujours la coutume des Orientaux , de diviser régulièrement les générations, aux dépens de leur nombre exact, afin de donner aux familles une sorte de formule mnémotechnique, qui leur permit de retenir facilement la liste de leurs ancêtres. Aussi la difBculté n'est-elle pas de ce cdté , mais bien dans la totale dissemblance des deux généalogies. Saint Luc remonte de Joseph à Adam, mais par une lignée dans laquelle on ne voit que trois ou quatre noms cités par saint Matthieu. C'est étrange au premier coup d'œil ; c'est on ne peut plus simple si l'on consulte la loi judaïque du Lévirat, qui ordonnait au plus proche parent d un homme mort sans enfants, d'épouser sa veuve. L'enfant qui naissait de ce mariage avait deux pères , un père naturel et un père légal; c'est-à-dire que, fils selon la nature du second mari de sa mère , il était, selon la loi, fils du premier. Il est évident que, si ce fait se reproduit deux fois dans l'espace de mille ans , ce qui n'a rien d'extraordinaire , il doit y avoir deux lignées totale* ment différentes, selon que l'on suit l'ordre naturel

46fc TRENTE -Gtl!fQ€lÈM£ GOIIFÉRENGE.

oa Tordre légal. Saint Matthieu suit Tordre naturel , saint Luc Tordre légal : de là, la dissemblance de leurs généalogies.

Encore une fois, Messieurs, pardonnez-moi Taridité de cette controverse. Je ne Taî entreprise que pour TOUS montrer qu'avec un peu de bonne volonté et de prudence , en prenant pour règle suprême de ses jugements l'autorité si clairement démontrée de TÉvangile, on pouvait sans peine résoudre les diflScultés apparentes qu'on y rencontre , et détruire toutes les objections de détail dont la critique rationaliste fait si grand état.

Les objections d'ensemble sont plus graves et peuvent se résumer en trois mots : Isolement , transformation, corruption du récit.

— De tous les événements qui se sont accomplis dans Thumanité , il n'en est pas de plus solennels ni de plus importants que la naissance, la vie, les miracles et la mort de Jésus-Christ ; par conséquent , il n'en est pas qui aient dû être recueillis avec plus d'empressement et de soin, par tous les hommes capables de tenir une plume et d'écrire Tbistoire. Eh bien ! chose étrange! à part les disciples du Galiléen, personne de son temps n'a parlé de lui. Son histoire ,

DES TÉMOIG1IA6E8. 4^5

plongée dans un isolement sinistre , invoque en yain 1er témoignage de ses contemporains : Juifs et païens conspirent à Fenvi contre le droit à la publicité quç réclame le prétendu Messie, qui se disait fils d^ rbomme et Fils de Dieu. Quel parti prendre, entre, le récit merveilleux de ses obscurs biographes, et la morne tranquillité de ceux que tant de gloire eût dû mettre en émoi? Si la négation est imprudente, le doute est sage. Arrêtons-nous là.

Telle est la première objection qui, saisissant Tensemble du récit évangélique, prétend infirmer son témoignage par Tisolement. Elle est d*autant plus étonnante que la publicité originelle des Évangiles, placée en face du silence de ceux dont le devoir était de les contredire, a mis le comble aux preuves quie nous avons données précédemment de leur sincérité. Je veux bien cependant ne tenir aucun compte de cette circonstance si décisive , et prendre l'objection telle qu'elle est.

L'isolement I mais quelle est donc Thistoire contre laquelle on ne puisse invoquer ce mot funeste? L'isolement! mais fut -il jamais récit moins isolé que l'Évangile? Quatre hommes écrivent à la fois les événements qu'ils ont eus sous les yeux; leurs mœurs, leurs vertus, leur caractère, la simplicité de leur parole , leur ignorance même , nous attestent qu'ils sont sincères. Ils s'accordent avec une merveilleuse précision sur la substance des faits ; ils possèdent au

4S6 TRENTE -CINQUIÈME GOHPÉaSlIGE.

]Aas haut degré, les qualités que nous sommes en droit d'attendre de tous ceux qui témoignent...; et voilà qu*on récuse leur affirmation , non pas parce qu'elle est contredite, mais parce qu'il ne se trouve ni Juifs ni païens qui veuillent bien dire comme eux. Prenez-y garde, Messieurs, une pareille méthode s'attaque aux fondements mêmes du témoignage historique. Estelle juste? rien n'est vrai que le présent , et il faut douloureusement se résigner à déchirer les pages sur lesquelles le genre humain a consigné les plus notables souvenirs de son existence. Pour moi , je suis prêt h effacer tous les signes mystérieux que le temps et l'étude ont gravés dans ma mémoire, à demander à l'oubli le pardon de ma crédulité, s'il faut que je repousse le témoignage évangélique, sous prétexte qu'il est isolé; car nulle part et en aucun siècle de l'antiquité, je n'aperçois quatre historiens écrivant en même temps, sur le même sujet, avec la même harmonie. Vous acceptez l'autorité de Tacite et de Suétone : eh bien! moi, je n'en veux pas. Je n'en veux pas, parce qu'ils ne disent pas tous deux la même chose, et que , pour mille faits qu'ils rapportent, leur témoignage est isolé. L'un , dans un style qui siffle comme une verge d'acier, nous retrace la vie publique des Césars ; l'autre pénètre jusque dans leur alcôve , et ses phrases dissolues nous en révèlent les affreux mystères. Les Césars sont odieux ! Hf ais Tacite et Suétone ont-ils bien dit vrai ? N'écrivent-ils pas le cœur

D£S TÉMOIGRAGBS. 48T

saignant encore des blessures d*une disgrâce? Leur âme, pleine d*amertQme et de fiel, n'a-t-elle pas cherché à s'épancher dans d*inJQstes diffamations? Car enfin, Suétone ne dit pas tout ce que dit Tacite ; Tacite ne dit pas tout ce que dit Suétone : ils sont isolés. S*il m*est impossible de nier Texistence des Césars, dois^ accepter les dénigrements et les calomnies qui salissent leur mémoire? Tibère, Caligula, Claude, Néron I toujours augustes y toujours pieux , toujours magnanimes, toujours bons, toujours chastes, vous ayez étonné la capitale du monde par Téclat de vos vertus ! Le peuple a eu raison de vous mettre sur les autels, et vous fîtes bien d'élever au consulat le cheval qui portait vos saintes majestés ! Tacite et Suétone ne pensent pas comme moi : j*en suis bien aise, ils en seront mieux isolés.

L'isolement! mais ne voyez -vous pas, Messieurs, qu'Arrien, qui écrivait l'histoire d'Alexandre le Grand , ne pouvait pas décemment y introduire Jésus- Christ? qu'Appien, qui omettait la Judée dans sa description de l'empire romain, devait naturellement omettre la vie du plus illustre et du plus saint des Juifs? que Philon, qui composait ses ouvrages en Egypte, avant que l'histoire de Jésus -Christ y fût bien connue de tous , n'était pas tenu de la deviner? que, si les Juifs et les païens étaient instruits des faits évangéliques , ils n'en pouvaient parler avec honneur sans se condamner ; qu'il leur était plus commode de

488 TREMTE-CINQOIÈMB GOUFERBNCE.

se taire , comme Flavien Josèphe , s*il est vrai qu'il se soit tù, afin de pouvoir prostituer, k la gloire de Yespasien, les traditions et les espérances de sa nation ; plus commode de mépriser, comme Suétone et Tacite, « cette race d'hommes d'une superstition nouvelle et malfaisante..., cette immense multitude convaincue de haine contre le genre humain? » La science et la littérature ne donnent pas à ceux qui les possèdent la simplicité des enfants , ni le noble courage de passer, d'une vie facile et voluptueuse, aux austères renoncements et aux douloureuses épreuves de la Croix , ni l'héroïque audace de porter publiquement un nom abhorré, et de mettre en péril son existence pour une foi persécutée. Comptez, Messieurs, le nombre des hoomies qui vivent en pleine lumière du catholicisme, et qui ne connaissent son histoire que par des préjugés et des calomnies. S'ils se taisent par bienséance y par crainte, ou par mépris, direz- vous que notre témoignage est isolé 7

L'isolement I mais ceux qui accusent le témoignage évangélique d'être isolé, n'ont donc jamais vu passer, dans leur étroite mémoire, le magnifique cortège de Juifs et de païens qui l'accompagne, dans sa marche vigoureuse et intrépide, pendant le cours des premiers siècles? Le Talmud conserve le souvenir de la naissance , de l'apostolat et des miracles de Jésus-Christ. Josèphe nous parle, dans ses Antiquitis judatque$, de la prédication, de l'immense influence, des vertus et

DES TÉM01G9AGES. 489

de la mort de Jean-Baptiste. Bien qu'il ait été vivement contesté , ce texte illustre n'a pu être complètement effacé de ses annales : a En ce temps- là parut Jésus , homme de grande vertu , si néanmoins on peut rappeler un homme. Il faisait des œuvres merveilleuses ; il était le maître de ceux qui aiment la vérité, et il eut pour sectateurs plusieurs Juifs et plusieurs Gentils. C'est lui qu'on nomme le Christ. Pilate, à la demande des chefs de notre nation , le condamna au supplice de la croix; mais ses disciples lui demeurèrent fidèles. Il leur apparut vivant , trois jours après sa mort, ainsi que l'avaient prédit les prophètes. C'est de lui que vient la secte des chrétiens, qui subsiste jusqu'à ce jour (1). » Julien, Celse^ Porphyre, pour qui l'isolement et l'obscurité des origines chrétiennes eussent été un triomphe , en constatent la publicité, par la nature même des arguments qu'ils emploient contre la divinité du Christ. Lampride nous apprend qu* Alexandre Sévère rendait tous les matins un culte privé au divin Crucifié ; qu^Adricn youlait le faire mettre au nombre des dieux , et que , dans ce dessein, il fit bitir les Adrianées, temple sans images, qui attendent encore leur mystérieux hôte. Chalcidius, philosophe platonicien , dans son conmientaire sur le TinUe, raconte l'apparition de^ l'étoile qui conduisit les sages de la Chaldée jusqu'au berceau du nouveau

(1) Flav. Josèphe, ÀntiquU.Judaiq., 1. XVllI, chap. m.

490 TRENTE- GIUQUIÈME GOUFÉREUGE.

roi des Juifs. Phlégon, affranchi d'Adrien, rend témoignage à la prophétie de Jésus -Christ, et à son accomplissement touchant la fnine de Jérusalem ; il décrit en ces termes le deuil de la nature à la mort du Sauveur : « La quatrième année de la GGIl* Olympiade, il y eut une éclipse de soleil plus grande qu'aucune de celles qu'on eût encore vues; à la sixième heure, le jour fit place à des ténèbres tellement épaisses , que les étoiles parurent dans le ciel , et un tremblement de terre renversa un grand nombre de maisons. x> Thallus et Castor, au premier siècle, constatent le même fait. Tacite prête lui-même à ceux qu'il méprise Tappui de sa grande autorité. Non-seulement il enregistre ce bruit mystérieux qui courait le monde : que la Judée allait enfin triompher ; mais sa plume , qui dit tant de choses en quelques mots , laisse tomber cet aveu : c< n y avait à Bome une multitude immense de gens odieux, que le vulgaire appelait chrétiens ; l'auteur de ce nom était le Christ, qui, sous le règne de Tibère , avait été mis à mort par le procurateur Ponce-Pilate (1). » Entendez-vous , Messieurs? Une multitude immense, enfantée à la vie publique par un homme nommé le Christ! Mais ceuxlà au moins rendaient témoignage à l'Évangile, et ne le laissaient pas dans l'isolement. Giterai-je encore Pline, Suétone et Sénèque? Non, j*ai hâte de pro-

(1) Tacit., Armai., 1. XV, 44.

Page 1