‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 24 sur 42 · DBS TEM01GHA6ES · texte numérisé non relu

DBS TEM01GHA6ES

duire des Juifs et des païens qni ont approché l'Éyai^ile de plus près, et ont tellement subi son influence qu'ils en ont fait la règle de leur foi et de leur vie.

Un Juif de Tarse courait un jour, le cœur plein de haine et la bouche pleine de menaces, sur la route de Damas. La Synagogue l'avait investi de ses pleins pouvoirs, afin de poursuivre h outrance la nouvelle secte, qui l'inquiétait plus par ses vertus que par ses progrès. Paul comptait sur une hécatombe , et , comme un lion qui flaire de loin le carnage , il s'avançait au milieu des siens, les encourageant par ses rugissements. Tout à coup il tombe dans la poussière. Un cri terrible se fait entendre. Une mortelle angoisse étreint le cœur des soldats , qui tendent la main au persécuteur foudroyé. Il se relève : ses yeux n'y voient plus, mais son âme est radieuse. Il se laisse conduire tout doucement , comme un agneau , et , à partir de ce moment, il confesse le Jésus qu*il a persécuté, dans sa famille et dans ses membres. Que s'est-il passé. Messieurs? Un prodige auquel nous devons le plus sublime commentaire de l'Évangile. Jésus-Christ vit tout entier dans les lettres de Paul, aussi bien que dans les récits de saint Matthieu , de saint Marc , de saint Luc et de saint Jean.

Paul est à la tète du cortège qui accompagne le témoignage évangélique. Après lui, voici venir une légion de païens: Clément de Rome, Ignace , Justin ,

492 TBKNTE-GIlfQUlÈllE GONFERINGB.

Athénagore, Aristide, Qoadratas, Tertullien, Mîmrcias Félix , Amobe , et combien d'aatres que je ne pais nommer. Tous, ils ont été pris dans la maturité de Tâge, la splendeur de Tesprit^la plénitude de la liberté. Tous , ils ont été violemment arrachés , par une puissance surhumaine , aux préjugés et aux passions dans lesquels croupissent encore les lettrés du paganisme. Tous, ils savent où porte le flot de lopinion publique. Les uns ont vu , entendu et touché les malades et les morts que le Christ a guéris et ressuscites ; les autres ont lu, dans les archives de rempire,le rapport du procurateur Ponce -Pilate, sur la vie et les miracles de Jésus -Christ. Justin et TertuUien ne craignent pas d*en appeler, dans leurs apologies , à ce monument que Tibère lui-même ne put lire sans une pieuse émotion. Et ils étaient païens (1), et Paul était Juif; ont-ils démérité parce qu'ils ont passé du demi- jour de la loi aux clartés de l'Évangile, des incertitudes de la philosophie à la tranquille possession de la vérité révélée, de la dépravation du polythéisme aux mœurs austères et pures du christianisme? Ils sont meilleurs , et vous ne voulez plus de leur témoignage ! . . . 11 faudra donc désormais qu*un honnête homme emprunte la parole et l'assistance d'un scélérat pour se foire croire. Savez-vous bien que c'est odieux?

(i) Nous avons été des vôtres, dit TertuUien ; on ne nait pas chrétien, on le devient : Aliquando de vestris fUimus, Fitmt,ium naseuntur ckristiani, (Apol., cap. xvni.)

DBS TÉMOIGHACES. tôS

NMnsistons pas sur Tisolement, Messieurs; c'est plus qu*une sottise, c'est un mensonge. L'incrédulité qui a fermé les portes du dernier siècle , ne reculait pas devant de pareilles audaces, et, plutôt que de prendre un demi-parti pour se débarrasser de la vérité, elle allait droit à elle et lui disait : — Tu es née dans Tombre , tu n'as pas trouvé d'écho aux lieux qu'habite le génie, ton isolement te condamne. Laisse^ nous maîtres de nos pensées , de nos désirs , de nos vies, et livre -toi, si tu l'oses encore, aux embrassements insensés de la superstition. — Mais le mensonge, si persévérant qu'il soit , ne résiste pas aux clartés de l'histoire ; le jour se fait sur lui , et sa nudité cynique apparaît aux regards épouvantés de ceux qu'il a trompés. C'est ce qui est arrivé, et, depuis lors, Tincrédulité, toujours vivante, a changé l'allure de ses objections.

On ne parle plus d'isolement^ si ce n'est dans le demi -monde intellectuel qui se contente de vivre encore des reliefs du passé ; mais, par une hypothèse hardiment construite sur les origines lointaines des plus Tieilles religions, on transforme le récit évangélique en une puissante élaboration d'un fait historique , et en un acte de conscience par lequel l'être collectif, qu'on appelle humanité , prend possession d'une des phases de sa vie : Messieurs , vous avez deviné le système mythique. J'en ai parlé dans la question spéciale des miracles; mais, s*il m'en sou*

U4 TREKTE-GIHQCIEMË CONFERENCE.

\ient , je tous ai promis alors de vous faire mieux connaître un jour ses prétentions, à l'endroit du témoignage évangélique.

— Il y a deux sortes de mythes : le mytbe historique et le mythe philosophique. L'un transGgure les faits, l'autre personnifie les idées. Or, la yie de Jésus- Christ est^ comme celle de tous les dieux que T humanité a fait entrer dans ses temples , un mythe historique et un mythe philosophique. C'est un mythe historique ; car on ne peut nier qu'il ait apparu , il y a dix-huit cents ans , un homme d'une vertu singulière et d'un puissant génie. Moins par ambition que par fanatisme, il se persuada qu'il était le Messie promis aux Hébreux et annoncé par les prophètes; sous l'empire de cette idée , il se mit à prêcher une doctrine inconnue , à séduire le peuple par les charmes de sa parole, et à grouper autour de lui des disciples. La secte formaliste des Pharisiens , tout entière aux interprétations de la loi, s'émut d'une audace si nouvelle, au milieu d'une nation jusqu'alors fidèle à ses traditions. Blessée par des reproches hautains, elle conspira contre le prétendu Messie, s'empara de sa personne et le fit condamner au supplice de la croix. Son corps est au tombeau ; mais son âme est vivante dans celle des apôtres : ils se consultent , ils se dispersent et vont prêcher partout la doctrine et la vie du Crucifié. £n ce temps-là, le monde était travaillé par d'étranges aspirations, et subissait , sans bien s'en

DES TEMOI619A6ES. 495

rendre compte , par la fatalité même du mouvement progressif qui remporte vers ses destinées , le contrecoup des traditions messianiques. Jésus fut accepté comme TejLpression la plus pure de ces aspirations , et sa vie, passant de bouche en bouche, s'enrichit, grftce au fanatisme de ses sectateurs, d*une infinité de détails, entre autres de prodiges qui lai donnèrent , aux jeux des peuples crédules, une physionomie divine. Une faut pas trop se presser de condamner cette trans* figuration. L'humanité, après les agitations qu'elle avait subies, était rentrée en elle -même » avait pris conscience de ses idées et de ses besoins , et se traduisait dans un personnage typique. Car remarquez-le bien : a Placées dans un individu, dans un Dieu-homme, les propriétés et les fonctions que TÉglise donne au Christ se contredisent : dans Tidée de l'espèce , elles concordent. L'humanité est la réunion des deux natures, le Dieu fait homme, l'infini descendu à la condition finie , et l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est l'enfant de la mère visible et du père invisible , de Tesprit et de la nature. Elle est le thaumaturge; car, dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit maîtrise de plus en plus complètement la nature, au dedans comme au dehors, et celle-ci, en face de lui, descend au rôle de la matière inerte sur laquelle s'exerce son activité. L'humanité est l'impeccable, car la marche de son développement est irréprochable; la souillure ne s'attache jamais qu'à l'individu , elle

idd TREKTE-GlIfQUlÈMB GONFÉREIIGE.

n'atteint pas l'espèce et son histoire. L'humanité est celui qui meurt , ressuscite et monte au ciel ; car pour elle y du rejet de sa naturalité procède une vie spirituelle de plus en plus haute ; et du rejet du fini qui la borne comme esprit individuel , national et planétaire, procède son unité avec Tesprit infini du ciel, ei emtera (1). »

Voilà, si je ne me trompe, le résumé exact du système mythique, tel qu'il a été appliqué par le docteur Strauss, dans ssiVie de Jésus. Son principal fondement est Tanalogie; car il faut compter pour rien les considérations prises sur les faits mêmes de l'histoire évangélique , et qui retombent dans les objections de détail dont je vous ai fait comprendre l'inanité. — Toutes les anciennes religions se rattachent à un fait primordial, transfiguré par le temps, l'imagination populaire et l'application successive des mouvements réflexes, par lesquels l'humanité prend conscience de son état: pourquoi n'en serait-il pas de même du Christianisme? Soumis à la loi générale qui préside à la genèse des systèmes religieux, ne peut-il pas être considéré comme une fusion lente et pacifique du polythéisme et du judaïsme ?

Messieurs , les démonstrations par lesquelles je me suis efforcé d'extraire, de l'Évangile, les deux éléments essentiels du témoignage , répondent à ces questions :

(1) Strauss, Vie de Jésus, traduct. de Littré, sect. I, chap. n.

DBS T£MOIGNAGSS. 497

cepeodant je ne refuserai pas d'y répondre directement. L'analogie qu'on invoque et sur laquelle repose l'origine du mythisme, à laquelle il emprunte toute sa force, s'écroule d'elle-même, dès qu'on se met en face de l'époque qui vit naître le Christianisme. Nous ne sommes plus dans la période obscure et indécise des formations. Les personnalités illustres n'ont plus le temps de s'enfuir dans le lointain, avant que leurs traits soient définitivement arrêtés, ni de se revêtir, aux dépens de la vérité, du faux éclat qu'elles empruntent aux exagérations du souvenir. L'écriture a remplacé les fluctuations de la tradition orale , et l'histoire , majestueusement assise, attend au passage les événements , afin de les saisir et d'en fixer, pour les siècles futurs, la physionomie présente. Dieu a bien choisi l'heure de son apparition. Patient dans son éternité, il a laissé s écouler les temps, jusqu'à ce qu ils fussent pleins : pleins de promesses, pleins d'espérances, pleins de désirs, pleins de catastrophes, pleins de misères , pleins de crimes , mais aussi pleins de lumière; et c'est dans cette plénitude des temps qu'il a envoyé son Fils unique, formé dans le sein ^ d'une femme : Udi venit pleniludo Umporis , misit Deus Filiumsuum factum exmuliere (1). J'ai toujours admiré cetlç parole profonde de l'Apôtre : la plénitude des temps; et j'y ai vu, depuis longtemps, la réponse aux

(1) Galat., cap. iv, v. 4.

496 TAENTE-CraQUIEMB GONFÉRERGJS.

Tains systèmes qui condamnetit à l*obscarité l^origine du Christianisme. Les tempe sont pleins. Roine, maîtresse du monde, est au faite de sa splendeur. Les lettres ont jeté partout un éclat admirable. Antioche, Tarse, Gorinthe, Milet, Éphèse, Pergame, Athènes, Alexandrie , Carthage sont remplies d*écri vains et de philosophes. L'univers policé est en présence des Apôtres : ils ne le fuient pas. Ils n'emportent pas la croix cachée dans un pli de leur tunique, afin de la montrer seulement à des hordes barbares : mais ils en révèlent, aux sa vants comme aux ignorants, aux villes illnstres de l'empire comme aux camps flottants du Scythe et de l'Arabe, le touchant et effroyable mystère. Le moyen, Messieurs, de glisser subrepticement un homme dans ce réseau lumineux , sans qu*on en voie à toute heure les infirmités? le moyen d'ajouter, à sa vie, des faits qui n'aient pas été inondés des clartés de l'histoire? Jésus-Christ est de l'Age et du milieu d'Auguste et de Tibère. Eh bien ! si Auguste et Tibère n'ont pu passer de l'état historique à l'état mythique, Jésus- Christ non plus n'a pu passer de l'état historique à l'état mythique. L'analogie se retourne contre ceux qui l'invoquent , et confirme le témoignage qu'ils prétendent détruire en son nom.

Je ne m'arrête pas là, Messieurs. Le mythe évangélique manque d'analogie : j'ajoute qu'il manque d'inventeurs; non pas en Allemagne, hélas! mais à Jérusalem , mais à Rome , mais partout où les Apôtres

DES TEMOIGIVAGEB. 4M

ont prêché Jésus-Christ. C'est la société, dit-on, qui, par les accessions continues de ses inventions et de ses applications , a grossi le fait originel du Christianisme. Quelle société? est-ce la société païenne, ou la société judaïque? Non, la société chrétienne. Mais cette société chrétienne, comment s'est- elle formée? Vous supprimez la divinité de Jésus -Christ, ses miracles, ses prophéties , et vous mettez à la place un fait banal, qui 8*est reproduit cent fois dans l'histoire : le fait d'un homme qui enseigne en son propre nom, et commence une école. Et voilà que, contrairement à toutes les habitudes du passé , autour de ce fait banal se groupe une foule immense de tout âge , de tout 8e:xe , de toute condition, de toute nation, de tout caractère, de tous préjugés , de toutes passions ; une foule immense qui abandonne les autels de Jéhovah et de Jupiter, des systèmes tout faits, des doctrines invétérées, pour un système et une doctrine sans précédents ; une foule immense qui sort, de plein gré, d*un formalisme étroit, satisfait des observances extérieures , d'une corruption infecte, patronnée par le ciel, pour se condamner à la discipline sévère des passions, et à l'imitation dou^ loureuse d'un homme de douleurs ; une foule immense qui se met en frais d'inventions, pour créer celui qui, seul, pouvait l'enfanter à la vie sociale ! Quelle énigme nous proposez- vous là? Le Christ seul, tel qu'il est aujourd'hui, peut expliquer l'existence de la société chrétienne... La société chrétienne a fait le Christ tel

600 TRESTE-CfTlQUlÈME C019PÉRENCE.

qu'il est aujourd'hui. Un mot, s*il vous plait, qui me retire de ce cercle vicieux où mon esprit étouffe.

Youlez-Yous que ce soient les païens et les Juifs qui aient créé le mythe évangélique? Eh bien! je dis que ce mythe manquait de germe en leur esprit. Le paganisme a multiplié les incarnations divines, c*est vrai : mais toujours au préjudice de l'unité d'essence, proclamée par l'Évangile. Le paganisme a divinisé la nature^ c'est vrai : mais jamais à la façon délicate et subtile du panthéisme contemporain; encore bien moins à la façon sublime de l'Évangile, qui unit deux natures dans une même personne, sans jamais les confondre. L'absurde théologie, la morale impure, les rites obscènes et cruels du paganisme, sont en opposition trop grossière avec la doctrine, les mœurs et la discipline é vangéliques , pour qu'on puisse, sans offenser le sens commun, leur en attribuer la paternité. D'autre part, Tesprit judaïque répugne, ainsi que nous l'avons vu précédemment , à la conception du Dieu de l'Évangile. Fermement attaché, depuis vingt siècles, à l'idée qu'il a conçue de Jéhovah , il ne peut de lui-même le faire descendre dans ces abtmes d'humiliations , d'opprobres et de douleurs , au fond desquels s*e8t précipité le Verbe de Dieu. Dépouillé du prestige de son autorité souveraine et des preuves authentiques de sa divinité , Jésu&-Ghrist demeurait un sage, rien de plus, et l'esprit judaïque se fût brusquement séparé du paganisme, du jour où ce dernier eût appliqué lanthro-

pomorphisme qui, depuis si longtemps, multipliait les dieux. Enfin , Messieurs , le paganisme et le judaïsme étaient trop profondément diyisés, quant à leur essence même , pour se confondre jamais , par de mutuelles concessions et de pacifiques accommodements , en une même transfiguration des faits , en une même personnification des idées.

A supposer toutefois que, malgré des incompatibilités radicales , il y ait eu , dans je ne sais quel obscur repli du paganisme et du judaïsme, le germe sacré, l'embryon divin, qui, plus tard, deyait éclore et rallier les esprits autour du même système religieux, combien de temps a-t-il mis à se développer? Le mythe éyangélique est un vigoureux enfant, d'une vitalité puissante, qui ne semble pas devoir s'éteindre demain , bien qu'il ait reçu , pendant tout le cours de son existence, des milliers de blessures. En mesurant ses proportions , en sentant battre ses fortes artères, on comprend la nécessité d'une longue gestation. Or, d'après l'estimation des experts , pour un mythe de petite venue, dans une société rudimentaire, )1 faut une gestation de cent années ,. ni plus , ni moins. Cent années , c'est beaucoup : cependant c'est trop peu pour le mythe évangéiique. Non-seulement il se développe dans une société formée y c'est-à-dire dans une société moins apte à la génératioii des légendes et des fables, mais la personnalité y est si fortement accusée, les détails y sont si abondants, les

502 treute-gikquième gouférence.

indicationfi de lieux , de circonstances et d'époques, si précises, qu'on ne peut raisonnablement estimer sa gestation à moins de trois siècles : c'est encore Tavis des experts en mythogénie. Retenez bien ce chiflTre , il est important. Selon le docteur Strauss, l'élaboration du mythe évangélique n'a pu commencer qu'à la mort des Apôtres, c'est-à-dire à la chute du premier siècle : c'était donc à la chute du quatrième siècle qu'il devait apparaître dans sa forme définitive. Hais à la chute du quatrième siècle , l'Évangile avait environ deux cent cinquante ans de vie , puisque c'est un fait acquis à la critique, qu'il était déjà fixé vers le milieu du second siècle. Ainsi cette fable colossale se serait formée en cinquante ans , tandis que les fables étiques des vieux temps auraient été portées par l'esprit humain pendant un siècle entier. Quel tissu d'absurdités ! Il est facile , Messieurs , quand une histoire est toute faite, de la martyriser par des interprétations alambiquées; mais ces tortures de cabinet n'épuisent que le boarreau : le patient se rit de ses efforts, et garde y au milieu des siècles, sa place , son honneur et sa vie.

La transformation du récit évangélique par le système mythique ne pouvait être le dernier mot du rationalisme; car elle tend, non-seulement à la destruction de rÉvangile, mais à la destruction de l'histoire. Un expédient restait encore : admettre l'authenticité du récit et le corrompre. Je ne parlerai pas, Messieurs,

DES T^OIGflAGVS. 603

de cette incoDcevable hardiesse , qui s^est emparée du texte et ne Ta pressé que pour en faire jaillir des torrents de blasphèmes, Jésus, tant admiré et tuât aimé depuis dix-huit siècles, n'était plus qu'un Vagabond, un mendiant, un paresseux, un homme de bonne chère et de mœurs suspectes, un mauvais fils , un jongleur, un agitateur, un impie, condamné par la plus juste des sentences et puni par un supplice digne de ses crimes. Hélas! j'ai lu ces blasphèmes, le cceuret les yeux pleins de larmes , et, quoique offensé dans ma foi et meurtri dans mon plus cher amour, je ne mé** prisais pas ces franches allures de l'iniquité. On en revient quelquefois, avec un repentir aussi profond que le péché fut abominable. Mais il est un autre genre de corruption que je méprise , parce qu'il méte la flatterie à l'assassinat. Yoici en quoi il consiste.

On admet en principe la possibilité du miracle , ce qui n'empéehe pas d'affirmer que les « Évangiles sont en partie légendaires... » puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel (t). » Il semble qu'en bonne logique on devrait dire : — Puisque le miracle est possible , examinons sérieusement l'autorité du livre qui nous raconte des faits merveilleux ; s'il est au* thentique et sincère, croyons k ces faits. — Mais non s c'est du miracle que dépend l'opinion que Ton doit se faire de la crédibilité de l'Évangile; la présence d'un fait possible sulBt pour renverser les lois

(1) E. Renan, Vie de Jésus, Introdaetion. Pour le reste, passim.

504 TRENTE -CINQUIÈME GONFEREIIGE.

qui régissent le témoignage. Grftce à ce sophisme, JésusrChrist rentre dans la condition humaine, d*où Tadmiration l'a fait sortir. Maintenant, il s'agit d'expliquer cet homme : ce ne sera pas difficile. Faisons paraître Hillel, qu'il n'a jamais connu, et soumettons-le quelque peu à l'influence lointaine de Çakia-Mouni : nous aurons l'occasion de parler des maîtres d'école juifs, et aussi du boudbisme. Quelques considérations sur l'origine des sectes judaïques ne dépareront pas la narration. Nous décrirons la Galilée et ses enchantements , et les poétiques voyages des Apôtres \ et les festins, et la noce étemelle, et la délicieuse pastorale. Florian en fit autant. Notre Jésus ne sera point morose ; nons lui donnerons un sentiment exquis de la nature, une finesse remarquable, un cœur tendre, une âme idyllique : ce sera le plos charmant de tous les Rabbi. Hais , pour Dieu , qu'il ne soit pas trop parfait! Un peu de jalousie contre Jean-Baptiste, un peu de vanité , une légère teinte d'exaltation démocratique et religieuse , une débonnaire complaisance pour les pieuses ruses de ses amis , tempéreront le trop vif éclat de ses qualités et de ses vertus, et l'empêcheront de rentrer dans le monde divin « d'où nous l'avons fait sortir. Nous n'attristerons point son agonie, comme les prédicateurs de la passion , par le spectacle odieux des péchés du monde ; mais nous ferons apparaître les claires fontaines de la Galilée, où il avait pu se rafraîchir, la vigne ou le figuier sous lequel il avait

DXS TÉMOTGIVAGES. 505

pu s'asseoir, les jeunes filles qui auraient peut-être consenti à l'aimer. Nous n'oublierons pas les Apôtres, ces bons jeunes gens avides d'inconnu, ni les publicains , ni les douces pécheresses , ni Madeleine et son opulente beauté. Nous ferons remarquer que les Pharisiens ont été par trop froissés; nous amoindrirons le crime de ce pauvre Judas. Nous aurons soin de donner aux grands -prêtres leurs noms hébreux de Hanan et de Kaîapha. Nous innocenterons Pilate; nous excuserons les soldats qui crachèrent au visage du condamné , en supposant qu'ils étaient légionnaires et qu'ils n'appartenaient pas à la milice romaine : un tel fait eût été indigne de leur noble profession. Nous expliquerons bien en quoi consiste le supplice de la croix ; enfin nous terminerons en proclamant avec les siècles <x qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus..... » Moyennant quoi nous aurons un Évangile de sept francs cinquante centimes; un Évangile fondé sur un sophisme, un Évangile hérissé d'à peu près; un Évangile dont le héros sera, à celui de l'histoire, ce qu'est un fade roman à une subUme réalité; un Évangile peu estimé des Français, méprisé des Allemands, et condamné à Bome ; un Evangile qui, du moins, aura le privilège de l'isolement, jusqu'à ce qu'il soit châtié par l'oubli; un Évangile qui se réfute par le simple exposé de la corruption historique dont il est rempli , depuis le premier chapitre jusqu'au dernier.

SOS TREnTE-GINQUiÈME GOHPÉREUCE.

Ma tâche est terminée, Messieurs, à mon grand soulagement. Vous rencontrerez peut-être , dans vos souvenirs , quelques objections dont je n'ai pas fait mention; mais ce sont des objections parasites, qui tombent avec les troncs corrompus sur lesquels elles végètent. Quelles qu'elles soient , elles ont, avec celles que je viens de réfuter, une origine commune , je

veux dire une lecture vicieuse de l'Evangile. Tous ceux, qui cherchent à le détruire, n'ont pas su le lire. Ils se sont jetés, l'esprit troublé par des pré* jugés, des idées préconçues , des projets malveillants, sur le texte sacré, et son adorable candeur n'a fait qu'irriter davantage, en leur cœur, l'amour de la contradiction. Pour tout lecteur ainsi disposé, l'Évangile sera toujours une lettre morte. Écoutez, Messieurs, le conseil de mon amitié. Tous les jours, quand le bruit des affaires sera tombé, quand l'agitation de votre vie publique sera apaisée, prenez l'Evangile, mettez-vous à genoux un instant , et dites à Dieu : « Seigneur, illuminez mes yeux, pour que je ne rencontre pas la mort où vous avez mis la vie : lUumina oeuio$ tneos^ ne unquam obdamUam in fnorie(i). Seigneur, dirigez-moi et enseignez-moi vousmême votre vérité (2). i> Et puis vous vous relèverez ; vous lirez pendant un quart d'heure , pas davantage. Alors , si vous avez des doutes , vous sentirez qu'ils se

(1) Ps. XII.

(2) Dirige me in veritate tua et doce tne. (Ps. xxnr.)

fondent, comme le givre aux premiers rayons du soleil ; si votre âme est troublée par des préjugés , vous sentirez qu'ils se dissipent , comme les nuages au soufDe de la brise; si votre cceur est souillé, vous sentirez qu'il se purifie , comme Tor sous Faction d un feu dévorant. Vous verrez mieux , vous aimerez mieax. La foi et la charité s'augmenteront Tane Tautre , par une mutuelle pénétration, et vous direz, avec une sainte émotion et de douces larmes : m Mon Dieu , vos témoignages sont croyables par-dessus tout ce que Ton peut croire : Tatimonia tua credibilia facia $wM nimi$ (1). »

(1) Ps. XCXI1.

Page 1