‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 26 sur 42 · DU MARTYRE OU TÉMOIGNAGE DU SANG ET DE LA MORT · texte numérisé non relu

DU MARTYRE OU TÉMOIGNAGE DU SANG ET DE LA MORT

Messieurs ,

L*Église est née pour témoigner; c'est son devoir, sa mission , son propre , sa raison d'être. Par sa perpétuelle et indéfectible existence , elle touche aux événements qu'elle aflBrme; par son universelle diffanon , eUe est engagée à la sincérité ; par son intelligence et sa moralité, elte doone à son témoignage le plus éclatant prestige. Vous n'avez pu Tentendre sans être conraincus, et sans accepter, les yeux fermés, TÉvangile qu'elle tous présente. Cependant je n'ai pas eneore fiait retentir les {dus nobles et les plus irrésistibles accents de sa grande voix : mieux que par sa science et ses vertus > l'Église affirme par le

sang et la mort. C'est le caractère suprême et décisif de son témoignage , si bien qa*on Ta appelé le témoignage par excellence, le martyre. Après cela, il n'y a plus rien. Quiconque résiste à cette héroïque proclamation de la vérité, est à jamais indigue de lui donner l'hospitalité dans son àme, et se condamne aux opprobres d'une guerre déloyale et criminelle.

Je n'ai pas besoin, Messieurs, de recommander à votre atteiïtion le grave et touchant sujet qui doit nous occuper aujourd'hui. La mort a toujours çu le droit de se faire écouter; combien plus quand elle vient témoigner devant le tribunal de notre raison! Retenez bien ce qu'elle va vous dire, et, s'il est possible , soyez plus chrétiens quand vous l'aurez entendue.

La mort est pour l'homme ce qu'il y a de plus triste, de plus humiliant, de plus horrible. C'est en vain qu'il en chasse la pensée : partout elle le poursuit, partout elle lui rappelle qu'il est tombé des régions saintes où l'immortalité mesurait sa vie y et qu'il va devenir la proie de celle qui moissonne chaque jour l'humanité. La nature est remplie de prophétiques avertissements. Elle jonche, sous nos yeux, la

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terre de branches et de feuilles desséchées ; elle laisse s'étendre dessus le blanc lincenl des frimas et des neiges; immobile et glacée, elle semble nous dire : Toi aussi, tu mourras. En même temps, des forces mystérieuses s'agitent et se combattent dans notre pauvre corps. Chacun des éléments qu'il reçoit pour vivre, cache un subtil venin qui le tue, et c'est quand il se croit plus fort, qu'il est plus près des défaillances et des langueurs qui annoncent sa fin prochaine. Il va tomber à terre, comme tombent de l'arbre les bois dont la sève est tarie. On n'en voudra plus; ceux qui l'ont aimé le proscriront comme un objet malsain : on le cachera loin des vivants. Sa tête sera ravagée, son front dévasté, sa bouche dépeuplée, chacun de ses yeux dévoré. Les affamés de la tombe feront un festin des lambeaux de sa chair, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un maigre et aride squelette ; et, comme pour se moquer de lui , la terre s'enrichira à ses dépens d'une double fécondité : tout vient mieux oik Thomme a pourri. Quelle humiliation I et, pour arriver k cette catastrophe, il faudra pasaer par un combat effroyable, dont nous serons à la fois le théâtre , les acteurs et les victimes : Tàme et le corps aux prises avant de se quitter ; T&me qui veut rester, mais le corps la chasse ; FAme qui veut partir, mais le corps la retient enchaînée dans ses embrassements ; tous nos amours qui se dressent devant nos yeux épouvantés , notre cœur qui veut demeurer encore là

&b& TRENTE -S1EPTÙMB GONFÉRENGE.

OÙ lia reçu l*ho8pitaIité ; des gémi8se]iient&, des cris étouffés , des pleurs , des étreintes * furieuses et désespérées, d*affreuse8 secousses. Mais laissez iaire : si animé que soit le combat et énergique la résistance , nous serons séparés, nous mourrons. Un dernier sogpir annoncera au monde que nous sommes vaincus, et, penchés sur nos dépouilles inanimées^ nos parents et nos amis s*écrieront : Il n'est plus!... Et nous ne savons pas quand nous mourrons. Et Dieu se rit de nous et mnltiidie nos terreurs^ par la souveraine ind^pendance de ses coupsi. C'est triste, c^est humiliant, c>st horrible !

Et cependant , 6 mort , sois bénie I O toi qui nous chftties, laisse-^moi baiser ta main vengeresse, laissemoi te remercier d*un de tes plus grands bienfaits.! £n m'accordant le pouvoir de mourir, tu m*honoraa, puisque je puis donner moi-même ce que Timmortalité m'obligerait à garder : mon sang, ma vie, le pkis grand d^ mes biens. Si je le veux , je n'attendrai pas cette vulgaire catastrophe, qui attriste, humilie et épouvante rhumanité : je la préviendrai , et , en me livrant à la mort, je prouverai héroïquement mon amour et ma foi. L*e«uiemi arrive; j'entends le pas mesuré de ses bataillons, et ses cris, et ses menaces. O ma patrie ! tout à Theure tu ne seras pins , si tes enfants ne se. pressent l'un contre Tautre, et ne te font un remj^rt.de leurs, corps.: me. voici. Viennent les balles et Isi mitraille , jbau sacri&oe est déjà ccm-*

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sommé. 0 ma mère! je yeux mourir poar toi! Ma faMtHe, mes amis, tous ceux à qui j'ai doimé mon ooèur, ont besoin de la protection de mon sang : le voilà, je n'en yenx phis. Et toi, mon Dieu, toi mon premier amour, toi la yérité et la justice 1 tu yeux tondier les èmes, tu yeux vaincre leurs superbes et ingrates résistances, tu yeux montrer ton pouvoir et attester ta présence : pour cela il te fout un témoignage plus puissant que la parole. Conduis -moi au bourreau. J'attends ses coups en silence. Qu'il trappe, qu'il frappe partout on se précipitent les ondes de ma vie ! Vois- tu mes plaies béantes? Yois-tu ces portes sacrées ouvertes par la violence? Yois-tu le sang qui s*en échappe? Quel torrent, grand Dieu! Baigne bénir et recevoir cette libation sainte! Je me meurs, et c'est pour toi. On a répandu, en ton honneur, les flots limpides des fleuves et des fontaines : l'eau , c'est la vie qui coule dans les artères et les veines de la terre. On a répandu, en ton honneur, le vin généreux qui réjodit le cœur de l'homme : le vin , c'est la vie qui coule dans les metbbres grêles de la vigne , c'est la vie déjà transformée par un mouvement fécond. On a^ répandu, en ton honneur, le lait des brebis et des génisses : c'était la vie de leurs enfants. On a répandu, en ton honneur, le sang des animaux : c'était leur vie, leur vie prématurément livrée à la mort. Mais le sang de l'homme, qneHe vie! Toute s<m àmeyest mieux encore que dans la parole : c'est lui qui te la donne;

5A8' TllBKTE-SEPTlBBfB GOUFBEENGB.

il te la doane librement, il te la donae pour apprendre an numde que tu es la yérité, et que tu es Tenu toi-même nous enseigner la yérité. Ahl le monde ne Teut pas me croire ; ma voix et mes vertus n*ont plus d*accents pour le convaincre. 0 monde I tiens, voilà mon sang! Tombez, tombez, gouttes empourprées I Parlez vous-mêmes, puisque je n'ai plus de discours. Écrivez à terre un mot, un seul mot, qui exprime toute mon Ame : Credo t credo t credo !

Ce n*est pas moi , Messieurs^ c'est l'Église que vous venez d'entendre. Immortelle comme société, elle a voulu mourir dans ses membres, afin d'élever son affirmation à sa plus haute puissance. L^ faits originels du cbristianisme sont écrits en caractères sanglants : malheur à qui ne sait pas lire cette lumineuse manifestation de la vérité, contre laquelle il n'y a plus d'argumentation possible 1 L'homme peut mourir pour une opinion; mais l'opinion se forme dans un milieu faillible : l'héroïsme ne nous enlève pas le droit de l'examiner, sur le cadavre même du malheureux qu'elle a tué. A celui qui s'ofl^ à prouver, par le sang, la vérité d'une proposition, nous pouvons toujours répondre : C'est inutile, d<mnei-nous une démonstration rationnelle. Votre sang nous dira peutêtre que vous êtes sincère : mais nous dira-t-il que votre opinion se soit formée dans un esprit sain? détruira-t-il les principes étemels qui la condamnent? Le fait, au contraire, tombe dans un milieu dont il est

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facile, moyennant certaines conditions déjà mentionnées, de déterminer Tinfaillibilité : le milieu des perceptions extérieures. Le fait ne se démontre pas : il 8*affirme. 11 est ou il n*est pas. Le témoignage seul nous décide à reconnaître son existence. Sacrifier sa iâe pour a£Bnner un fait, c'est en attester au plus haut point la réalité; car c'est exprimer, ayec la plus grande énergie, et qu'on le connaît certainement, et qu*on veut sincèrement en transmettre la connaissance. Id, la force conjecturale est inhabile et impuissante. n n'est aucun tribunal qui n'admette cette preuTe, de la mort libre et spontanée, comme la preuye suprême et décisive de la vérité des faits. Nous respect terons donc, si vous le toulez, la victime infortunée d'une opinion, lors même qu'elle se tromperait ; mais nous croirons la victime d'un fait , parce que , dans les flots du sang qu'elle a répandu, Terreur n'a pas de place.

Toute la force testimoniale du martyre est là, Messieurs : c'est TafBrmation des faits divins, des phénomènes sensibles qui attestent l'intervention de Dieu, par le langage sublime et irrésistible du sang et de la mort. Les apôtres ont vu et entendu. En face de leurs juges , ils s'écrient : — Le Christ est né, le Christ a vécu au milieu de nous, le Christ nous a parlé , le Christ a rempli la Judée de ses mer- Teilles, le Christ est mort, le Christ est ressuscité. Ce que nous avons vu et entendu , nous ne pouvons pas

5i0 TR£]f T£ - SBPTIKME CORFiREHGE.

le taire : Pion enim possumus quœ irfdtmu5 et auHti^ mm nonloqui (1). Voalez-vous arrêter les flots de notre parole ? Voici les flots de notre sang. OuYrez- Tous , portes saintes , plaies bénies , et laissez s*échap per les ondes de la yie; tombez, tombez, gonttes empourprées, et écrivez dans Tfaistoire : Dieu est vennl Dieu a parlé! Credo 1 je crois I

Ainsi les apôtres, ainsi tous les martyrs que la fureur impie du paganisme a moissonnés, pendant les siècles tragiques des grandes persécutions. Je n'admets pas les distinctions qui séparent leur témoignage du témoignage primitif : ils sont morts , comme leurs ancêtres dans la foi, pour attester les faits divins. Que disaient-ils devant les tribunaux et jusque dans les tourments? — Je suis chrétien ! Je suis chrétien , c>st-à-dire je suis l'affirmation vivante de tout ce qui s'est passé dans le monde, depuis l'apparition de Dieu. Je suis chrétien, parce que je suis du Christ : je suis du Christ, parce qu'il m'a enfanté; le Christ m'a enfanté, parce qu'il est Dieu; le Christ est Dieu, sans quoi je ne serais pas à lui. J'ai vu, dans les mains de ceux à qui il communique son pouvoir, les signes merveilleux de sa dhinité. J'ai entendu la voix d'une tradition certaine , fidèle , incorruptible , qiÛ proclame le &it public et immortel d'où me vienneqt et mon nom et ma foi. Ce que j'ai vu et en-

(1) Act« Apoat., cap. tv, v. ÎO.

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tendu, je ne puis le taire : Non posnumui quœ vidifiiM et audwimus non loqui. Étouffes ma voix dans de criminelles étreintes, mon sang va parler pour elle. Tombez, tombez, gouttes empourprées, et écfiVeÈ dans Fhistoire : Dieu est venu I Dieu a parlé I Crtdo , je crois!

— Je crois! Mais n'est-ce pas le cri de tous les fiinatiques condamnés à la mort? Le martyre, que TÉglise revenfdique comme un signe caractéristique de là térite de son témoignage, est un fait vulgaire que Ton rencontre dans toutes les fausses religions. Combien d*bérétiques ont été victimes des assassinats juridiques dont rÉglise se glorifie ! Qoand il s'agit de la cause de Dieu , un bon ouvrage vaut mieux qu'une folie. — TeUe est, Messieurs, l'objection mille fois triturée , par laquelle le rationalisme prétend infirmer le témoignage du sang et de la mort. Les vagues assertions sur lesquelles elle se fonde nous permettent de la mépriser ; mais , afin de rendre plus édalant le friomphe de la vérité, je vais j répondre.

Le nombre des martyrs est la première réplique de rbifliloire. Les incrédules en ont si bien senti la force, ils ont si bien compris que Timmense armée de nos saintes victimes allait étouffer les maigres phalanges des morts dont le sang proteste contre le nôtre , qu'ils se sont appliqués à détruire le calcul établi dépuis quinze siècles par les plus graves écrivains. Non cou-

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tents de restreûndre les persécutions , et de changer ces catastrophes générales en accidents partiels , ils ont osé invoquer la mansuétude des empereurs, et n'ont pas craint de se déshonorer par le misérable expédient des faussaires , c'est-à-dire ratténuation des textes authentiques, qui nous font connaître le nombre et l'universalité des massacres dont les chrétiens furent victimes. Mais qui devons-nous croire? l'homme intéressé qui , tranquillement assis dans son cabinet , compte , à quatorze ou quinze cents ans de distance , le nombre des morts tombés dans les combats de la vérité, ou ceux qui les ont vus sur le champ de bataille, déchirés, rompus, méconnaissables? Que nous importent un Dodwel ou un Bayle, lorsque les païens eux-mêmes sont d'accord avec les chrétiens, dans ce calcul effroyable qui porte jusqu'aux millions le nombre des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des prêtres, des laïques, des nobles, des plébéiens, des libres, des esclaves, assassinés au nom des dieux, pour avoir dit cette seule parole : Je suis chrétien! C'est une multitude immense , dit Tacite : âfuUitudo ingem; une multitude partout répandue, dont la destruction effraie la politique de Pline et de Trajan. Ce sont des troupeaux d'enfants perdus, que le philosophe couronné Marc- Aurèle abreuve de ses mépris; des Aganji^g^ qui courent au martyre, comme des abeilles à la ruche, aa témoignage de l'apostat Julien : Sieui apu ad akeriat

0£S TÉVOIGHAGB8. S68

ik illi ad ntarlyrmm (i). Les actes publies achetés .aux greffes des tribunaux , les dix édits de persécution portant les noms des empereurs, Néron, Domitien, Trajan, Antonin, Sévère, Maximin, Dèce, Yalérien, Aurélieo, Diodétien ; l'arbitraire des gouverneurs et des proconsuls, continuant, sous de meilleurs princes, aux extrémités de Fempire, l'application de lois qui ne forent jamais abolies ; la fureur du peuple contre les censeurs de sa vie dépravée ; Tavidité de cette race fainéante et dégénérée, qu'on appelait la race des citoyens romains, pour les spectacles sanglants et les morts tragiques ; enfin , les écrits » les monuments et les mœurs des premiers sièdes : tout proteste contre la comparaison insensée de l'incrédulité. Nos légions, notre peuple de martyrs, se dresse comme une ironie sublime, devant ces patrouilles dispersées de renégats, qui , pour une erreur ou pour une autre, voudraient faire parler leur sang.

Dans un si grand nombre , Messieurs , considérez l'attitude des victimes : c'est librement, simplement et constamment qu'elles se sacrifient. Voué à d'inexprimables tortures, dont le récit consterne et humilie , tant on y voit l'affreux pouvoir de la haine et Tignoble endurcissement du cœur de l'homme qui consent à devenir le bourreau de ses semblables, le chrétien pouvait se délivrer par un mot, un signe, une simple

(i) Greg. Naiian., Oratio in Julianum.

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restrictioa. L^option lui était solennellement accordée^ dans les ëdits publics qui proseriTaient et son nom et sa foi. La démenée et la faveur des Césars Tattendaient aux portes de Tamphithéàtre , près des cbe- Talets, des échafauds et des bûchers. Mais Jésus-Christ s*était offert, avec un plein ironloir, au supplice de la croix. Il avait dit à Dieu son Père : « Les holocaustes pour le péché n'ont pas su tous plaire : me voici , je viens : Ecee venio (1). » Il avait passé par les angoisses d*nn désir héroïque : le désir d*ètre baptisé dans son sang; et le chrétien se croyait oldigé de faire comme son Maître, son Boi, son Dieu. De là, cette race toujours prête à mourir : éîf^nta es^dUum mon (S); ces forts accoutumés à préférer librement les horreurs du trépas, aux honneurs qui devaient payer leur apostasie : iUo$ lU>$nier mari soler» (3); ces héros qui déposent les armes, comme la légion Thébéenne , de peur qu*on ne croie , en les voyant vendre chèrement leur vie , qu'ils craignent de la sacrifier à leur Dieu. Point de fMte dans la force ; point d'ostentation dans la magnanimité, point de ces imprécations et de ces menaces qui sont les dernières armes de la faiblesse opprimée on de la haine impuis* santé : mais Thumilité, la résignation, le pardon ; qnelquefois des élans admirables, des professions de foi su-

(1) Hebr.,cap. x, v. 9.

(3) Tert., Apohg.

(3) Lactanc, De Marie pentmi.

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blimes, et toujours, au fond du .OffiUT, PO nobje et pieu^ encouragement que se douuftient entre eux les Machabées : « Mourons dans notre sipiplicité : Moriamur in simpliciiate nostra (1). » Ils meurent , çans que le spectacle afibreux de leurs supplices rebute ceux qui les suivront demain d^ns la lutte. )Js se succèdent avec une inébranlable constaijice, jusqu'à ce que le bourreau s'écrie : <x Je suis fatigué de punir c^t de tuer, et eux ne cessent pas de venir au carnage : DefaUgatu$ sum puniendo et morti tradendo : iUi autem tion c^ant sue ad cœdetn patefacere (2).

Cette attitude des martyrs chi'étiens est-elle bien celle des victimes fameuse^ qu'on leur oppose ? Non, Messieurs. L*erreur, quan4 elle le peut , attend » les armes à la main, l'iot^rvention violente qu*eUe a ellemême provoquée. Ce n*est pas le désir de la mort qui la tourmente , mais le désir de repcoutrer, quelque part, une protection puissante qui lui fournisse Vf$ roojens d'opprimer, $| elle ne peut choisir ^ntte le supplice et la rétnictation, siThypocrisiene lui permet pas d'échapper à une répression trop décidée, s'il l\ii coûte de se compromettre par un désaveu , eUe fait appel aux énergies sauvages de l'orgueil et de la haine. Elle porte hau.t sa résistance , ?Ile se pare de son opiniâtreté, elle se eo:uroj(ine de ses r^fus, elle affecte de superbes dédains, ^e iuaulte à la justice ,

(1) I Mach., cap. n, y, 37.

(2) Tiberiani ad Trajan., De ChrislU^9 rticfjfiç.

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elle menace les eiécnteurs de ses sentences , elle trépasse ayec une indomptable rancune dans le cœur et des malédictions dans la bouche. Pesez d'une main ferme sur sa tête altière : elle finira par la courber jusqu'à terre. La peine aura raison de la force factice qu'elle puise dans l'enivrement passager des passions ; Fftpre parfum du sang lui soulèvera le cœur, et, avant que le bourreau ait eu le temps de se lasser, elle sera rompue de ses propres efforts et demandera grAce.

Cette infériorité d'attitude se comprend mieux, Messieurs, si Ton compare entre elles les causes de la mort. Les martyrs chrétiens protestent contre des absurdités clairement démontrées par la conscience, et confondent leurs persécuteurs par l'innocence de leur vie. Tacite , après avoir écarté le crime dont on les accuse, ne sait plus expliquer leurs atroces supplices que par une phrase amphibologique, sur laquelle les érudits ne sont pas encore fixés : Haud perinde in crimine incendii quam odio humani generU cànvicti iunt (1). Qu'est-ce que cela veut dire? que les chrétiens sont haïs par le genre humain , ou qu'ils le baissent? C'est comme on voudra : l'un et l'autre se disent par les traducteurs. Pline s'étonne de n'avoir qu'un nom à punir. Severus Granianus signale l'iniquité des tribunaux romains : « Il n'est pas juste ,

(1) Tacit., Afmal., lib. XV, 14.

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dit -il, que les chrétiens qui ne sont coupables d^aucun crime soient punis sans jugement : N(m e$t juttum christianas nulliui criminU reat, abique judicio punni (1). » On reconnaît en eux une charité sans bornes, une admirable patience, une probité irréprochable, une fidélité à toute épreuve, une pureté de vie étrange au milieu de la corruption générale, une horreur profonde pour les plaisirs sensuels, une soumission parfaite aux lois de l'empire, à rexdusion d'un seul point, que les philosophes ne se font pas faute de mépriser et qui offense leur conscience : le culte immonde des dieux du paganisme. Les chrétiens sont innocents, et on les tue sans pitié. Les faux martyrs, au^ contraire^ se condamnent eux-mêmes, pour la plupart, par des provocations criminelles, des violences impies, des insultes à la loi et à la moralité publique. Avant de toucher à leurs opinions, la justice a déjà trouvé en eux la matière de ses sentences.

Étudiez consciencieusement les deux martyrologes , qui, selon les prétentions du rationalisme , doivent mutuellement s'élider : vous constaterez , d'un c6té , hi gravité, la vaillance, la sainteté ; d'un autre côté, des signes qui, plus ou moins, révèlent le fou, le l&che on le malfaiteur.

Mais je m'aperçois, Messieurs, que je me suis donné

(i) Eoaeb., Dem. Svang., Ub. IV, cap. vra.

558 trbute-septictmb cônférehce.

une peine inutile. Les ennemis dn martyre chrétien lie sont pas dans la question. Quand je leui' accorderais ce que Tbistoire leur refuse , c'est-à-dire que les vîctinves des sectes et des religions que nous estimons fensses, ont emporté dans la tombté toutes les gloires de rhéroïsme , qu'est-ce que cela prouverait ? qu'elles sont mortes pour la vérité ? Aucunement , puisque le sang répandti en faveur d'une opinion; nous laisse une entière liberté de Taccepter ou dfe la rejeter, au nom des principes qui régissent notre vie intelleictnelle. Et cependant, si vous écàttet cette supposition, il ne reste plus rien Ait c6té de Tincrédulitë , tandis que notre preuve testimoniale, par le sang et la mort, demeure dans sa* parfaite intégrité et son irrésistible force. Les martyrs ont témoigné pour des faits : voilà la question. Après cela, il mlmporte peu que des hommes abusés par les rêves de leur imagination ou les idées neuves qu'ils avaient conçues, aient consenti librement à leur donner la consécration de leur sang. Je veux des faits qui autorisent ces enfantements privés de Tesprit humain , des faits qui me montrent une puissance maîtresse de* mes pensées et de ma vie, à Tappui d^une aflBrmation qui s'impose. Quels fiiits sont attestés par les martyrs vaudois, albigeois, luthériens, calvinistes, anglicans, dont le sang , dites^vous, ûtAt nous être si funeste? quels faits? je vous le demande. Aucun , pas même que Pierre Yaldo ait guéri une écrouelle, que Luther fût un hdmme bumbfe.

BBS TÉBiaiGlf AGES. 559

Calvin un ange de douceur, Henri YIII an lis de chasteté. Yos héros sont morts pour des opinions : paix à leurs cendres, si Dieu le veut ! mais, par grâce, n*en faites pas le pendant de nos martyrs. Vous n'êtes pas dans la question. Le sang de. nos martyrs a écrit dans rhistoire : Dieu est yenu, Dieu a parlé. Yoilà^des faits. Si vous voulez détruire ce témoignage , il fiant que vous remontiez aux origines, et que vous trouviez un peiq>le contemporain des premiers événements, un peuple en possession d'une tradition publique et solennelle , un peuple qui se livre spontanément ans hécatombes , un peuple qui , placé en face des ebré*tiens, pieux, innocent, incorruptible censeur de Fimposture, s'écrie : — Rompez- vous , canaux sacrés de la vie I Tombez , tombez , gouttes empourprées , et écrivez dans rhistoire : Dieu n'est pas venul Dieu n'a pas parlé I Ego contra! je proteste! — Ciherchez, cherchez bien. Messieurs : c'est le peuple introu-vable.

Il ne reste donc plus d'autres martyrs que les martyrs chrétiens. Il n'y a donc plus d'autres ennemis des caractères sacrés qu'ils ont imprimés dans 4'histoire, avec leur sang, que ceux qui écrivent, avec de l'encre , leurs étemelles protestations contre la vérité. Ah! il est temps , mon Dieu, que j'en appelle encore une fois à votre Providence ! Vous nous laissez séduire par l'universalité , l'indéfectibilité , l'intdligence, les vertus, l'amour, le dévouement de votre

660 treute-septièbib GomiaEncB.

Église : mais combien plus par le sang que ses fils oat répanda I Cette si grande nnée de témoins qui pèse sur notre raison la fait ployer jusqu'à terre, dans une adoration profonde de votre présence et de votre intervention au sein de Thumanité. Pleins de respect pour votre parole , nous Técontons en silence ; et cependant voici , autour de nous, <des légions d'hommes d'esprit et de savoir, terriblement acharnés contre ce qu'ils appellent notre crédulité. Ils écrivent sous mille formes , en des livres superbes , que nous nous trompons ; que nous vous voyons où vous n*ètes pas , que nous vous entendons où vous ne parlez pas. Est-ce qoe cela peut être vrai? Je n'y comprends plus nen; car, alors, pourquoi faire vibrer à nos oreilles ces grandes voix du témoignage ? Pourquoi laisser écrire des fables avec du sang? Du sang , ce qu'il y a au monde de plus précieux et de plus cher! du sang, la vie de l'homme I le profaner dans le mensonge! Hélas ! seriez- vous cet être froid et égoïste que des esprits mal faits ont rêvé? Seriez- vous ce Dieu caché dans le manteau de sa gloire et repu de son bonheur, qui, repoussant d'un pied dédaigneux le monde échappé de son sein , lui donna pour guide le destin , et pour roi le malheur? Seriez- vous une abstraction stérile , enfantée par nos intelligences , trop inquiètes de leur propre grandeur? Seriez- vous l'esprit et la matière, le bien et le mal, broyés , pétris et mélangés, par le hasard , dans une même nature? Seriez- vous le

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néant? Oui, oui, irons seriez tont cela, si le sang avait tort, » l'encre avait raison. Trahi par votre indulgenoè pour un crime revêtu de tant de gloire, un crime qui a dévoré tant de vies, attendant en vain les foudres de votre justice, forcé de n'être plus chrétien, il faut que je sois athée. Que de fois , Messieurs , je me suis dit cela, et que de fois j*en ai conclu qu*il fallait être chrétien r

Dieu , considéré comme simple spectateur, est intéressé dans le témoignage du sang : sa Providence ne se peut justifier que par la vérité de ce témoi-» gnii^.llais, si vous consentez à vous y arrêter encore, j*eq[>ère vous montrer quelque chose de plus grand et de plus fort : Dieu intéressé comme acteur dans le martyre , et témoignant lui-même par Thérolsme et le sang de son Église.

Les persécutions ne furent pas des catastrophes imprévues : rËglise s'y attendait, avant qu'elle eût commencé à remplir sa misâon de témoin. Jésus-Christ , traçant à ses apôtres le programme de Fœu vre immense qu'ils devaient accomplir, en avait prédit les difficultés, et révélé par avance la tragique conclusion pour chacun d'eux : « Je vous envoie , disait-il, comme des

brebis au milieu des loups. On vous livrera aux tri*

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Imnaux , on vous flagellera dans les synagogues; à cause de moi , on irons conduira devant les gouTerneurs, les rois et les gentils, pour rendre témoignage... Le frère livrera son frère à la mort , le père son fils ^ les enfants leurs parenttf, et vous seres détestés à cause de mon nom. On vous tourmentera, on vous tuera. . * Mais ne craignez point ceux qui pouvait tuer le corps et ne peuvent pas tuer Fàme. . . Si qwdqu^u me confesse devant les hommes, je le confesserai devant mon Père ; mais si quelqu'un me renie devant les hommes, je le renierai devant mon Père... Quand vous serez dans Fangoisse, ayez confiance; car, moi, j'ai vaincu le monde. »

Ce sont là, Messieurs, de singulières prédictions, si on regarde d'où eUes viennent. C'est le fils d'un ouvrier, un homme pauvre et humilié, qui parle dans un pays courbé sous le joug, au sein d'une nation méprisée , à des hommes faibles , timides , ignorants , grossiers. Il s'estime assez lui-même, pour crcHre qu*on s'occupera de lui dans le monde, quand il ne sera plus, et qu'à cause de son nom, de son pauvre petit nom, tout l'univers va se mettre en colère contre ses obscurs sectateurs. Tant de noms illustres ont été méprisés I tant de doctrines issues des plus nobles intelligences, se traînent, languissantes et déshonorées, dans la boue du polythéisme I tant de sectes ont été pacifiquement écrasées par Toubli! et voilà que sou nom à lui, sa doctrine à lui, sa secte à lui, seront pris

DBS nMOieiTAOKS. béS

au aérienx par Thamaiiité. Qa*il meure victime de son o^aeign^nent et de ses yertas, cela n'est pas sans exemple : ainsi mourat Socrate. Mais qu'il fasse suite et que le genre humain le poursuive, dans tous ceux qui feront profession de lui appartenir, c^est le cauchemar d'nhe présomption qui touche à la folie. Encore s'il eût dit aux siens ce que Mahomet devait dure i^us tard aux hordes du désert : — Attendes votre heure , et , quand vous vous sentirez dans le poignet asseï de vigueur pour broyer le monde, broyés t l'empire, c'est la force! — on pourrait con« cevoir ses sinistres présages. MaÛB non : « Eeee ego miUo voê itcul i»e$ miir hipoi : Yoici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (1). Ep- Me ergo pruimtee ticut eerpentee et iimpKeeê eieut eohêmkœ : Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes (2), » — voilà ses paroles. Ce qui revient à dire : Mon nom est obscur, ma doctrine est ignorée, je réprouve toute violence Je ne veux tricmi* pher que par la douceur, la prudence et la simplicité ; et cependant , dans mon nom , dans ma doctrine, dans la douceur , la pmdence et la simplicité , il y a une révolution sanglante dont vous serez les victimes. Mdgré cela , ayez confiance , j'ai vaincu le monde : CanfidUe, ego tnet mundum (3) . Jamais mission ne fut

(1) s. Matth., cap. x, t. iO.

(2) lind,

(9) S. Joan., cap. zvi, y. 8S.

664 TREIfTE- SEPTIEME CONFÉRENCE.

attristée par de pareilles vues sur Tayenir; jamais espérances ne furent fondées sur le massacre de ceux qui devaient les réaliser. Gela est fou , ou cela n'est pas humain. Qu'est-ce qui décidera , Messieurs? Térénement. Ces lugubres avertissements du Sauveur sont autant d*oracles accomplis h la lettre , pat un carnage de trois cents ans. Le monde s'est enivré de haine et de fureur. Les apdtres sont morts dans le sang; leurs successeurs, morts dans le sang; les premières générations chrétiennes , mortes dans le sang. Les Juifs et les Gentils ont tué les sectateurs du Galiléen , les gouverneurs et les rois ont tué leurs sujets , la famille a tué la famille, à cause du Christ , pour le nom seul du Christ , jusqu'à ce que la croix du Labarum , devenue l'étendard de l'empire , ait répondu à cette parole du Christ : Ego vid mundum , par cette autre parole : In hoc tigno vincei I

Le martyre est donc un fait divin , puisque c'est Taecomplissement d'un oracle divin. Écoutez encore : le martyre est un fait divin , parce que c'est l'acte d'un courage divin.

On n'a pas manqué de chercher des causes naturelles au courage des martyrs, et on a cru les trouver dans Tamour de la gloire, l'espérance du bonheur, Texaljtation du fanatisme.

— L'homme est sensible, dit-on, aux honneurs qui doivent récompenser ses grandes actions. 11 s'enivre à l'avance du parfum de l'admiration, qui doit comme em-

BUS TéllOIGVAÛES. 6<S

baumer son souvenir, et le conserver incorruptible et iiùF* mortel, pour les siècles futurs. Cette jouissance anticipée le pousse à T héroïsme. Soldat et martyr sont séduitft par une même apparition , victimes d*un même amour, on pourrait dire d'une même sensualité, à laquelle Tesprit s'abandonne d'autant plus aisément qu'elle est {dus subtile et plus raffinée. — Il est vrai , Messieurs, que le spectre de la gloire est puissant sur le cœur de l'homme; qu'il y a, au fond de notre nature, une faiblesse quelquefois noble et généreuse , qui se laissé fasciner par la perspective d'un grand avenir. Dieu, qui connaît l'étrange mystère de nos passions , ne noua refuse pas toujours d'en presser le ressort, pour noua aider à sortir de la vulgarité. Un jeune bomme est aux champs. Il n'a jamais connu que les naïves émotions d'une vie tranquille et toujours entourée des charmes innocents de la nature. Tout à coup ses vingt ans sonnent. La main brutale de la loi vient l'arrachei^ aux sillons qu'il a arrosés de ses sueurs, aux bêtes dociles et patientes qui connaissent et aiment sa. voix^ aux embrassements de sa famille et de ses amis : il est soldat. C'est dans un temps difficile, le temps des grandes moissons de la mort , le temps où les hommes de rien se font une destinée par des coups hardis. Bevenu de sa première surprise » l'adolescent voit cela, n veut des guerres , il demande des batailles» il vole à la rencontre de Tennemi , il devient Tintrépide enfant de ces légions sans souliers, sans habits

M6 TBEUTE-SBPTIJMI GDNPihtEnGB.

et sans pain , qui portent le poids de TEnrope , pendant qne la Convention assassine le pays. Un iMNttine de génie surTient, dont la parole brève et vigonrense est pleine de flatteries et de promesses : — Sddat, dit-il, je snis content de toi ! Soldat, quarante siècles te contemplent I Soldat, voici le soleil d'Austerlitz t — Et le soldat ne sait plus que vaincre et mourir, pour lui plaire. Les notes éclatantes de la trom* pette, les charges martiales du tambour, Todeur de la poudre , les grondements du tonnerre d*airain , les encouragements des capitaines , Thorreur de la mêlée, le sang qui coule, le désir de venger les morts « req[)érance d'échapper au carnage, et, par-dessus tout cela; l'image radieuse et sainte de la patrie, qui pkme sur le champ de bataille, les mains pleines de couronnes pour les vainqueurs , de bénédictions pour oeox dont les os glorieui vont pourrir sur la terre étrangère; rémotion, l'espérance, Tenivranent, Thonneur, la gloire , l'immortalité , voilà ce qui fait du soldat un héros.

Messieurs , si vous cherchez ces ciroonstances autour des martyrs, vous ne les trouverez pas. La mort toute aenle s'offre à leur ambition. Il y en a pourtant qui portent dans leurs veines le sang des Césars ; il y en a qui descendent de fiimUles illustres dans T histoire; il y a des nobles , des patriciens , des sénateurs , dés généraux , des guerriers qui sont montés en triomphe jusqu'au Capitole. Leur gloire est assurée : que veu-

DES TÉMOIGHâGBS. 569

lent-ils donc? Méprisés par leurs jages, insultés par le peuple, poursuivis par la haine ou la compassion , traités de criminels ou de fous, ils marchent au-devant d'un inévitable trépas. Leurs douleurs mêmes ne sont pas respectées; les larmes silencieuses, qu'ils ne voient pas, ne peuvent les empêcher d*étre humiliés par les bruits qui de tous côtés retentissent. Brûlés , rompus, déchirés, ils entendent les rires de la populace, ses applau^toements frénétiques aux exploits du lion et de la panthère : — Bravo le lion ! bravo la panthère ! Encore , encore ! Euge ! euge ! Leur nature accablée ne peut même pas se réfugier dans Tespoir d'une admiration posthume ; car, si vous supprimez l'élément surnaturel, ils nont plus de certitude, à l'endroit de l'existence perpétuelle de la société persécutée qui doit recueillir leurs misérables restes. Doit-elle leur survivre, ses austères maximes sur rhumilité leur défendent de tenir compte des vaines et stériles compensations de l'avenir. Enlevés furtivement et cachés à la hâte, seront -ils reconnus? Combien dont les noms sont à jamais oubliés! Le poète Prudence, visitant les catacombes au iv* siècle , s'étonnait du nombre des morts pour Jésus - Christ , mais plus encore du silence étemel qui pesait sur leurs tombeaux. Il écrivait ses étonnements à son ami Y alérien .

Fille de Romuhii, ô tigresse affimiée l

Sous tes pieds teints de sang, J'ai vu la grande armée

Des sacrés ossements, restes de tes repas.

568 TRENTE ^SEPTIÈMB GOUFÉRKNGE.

J'ai voulu 1m compter, je ne le pouvais pas.

C'est un peuple égorgé par une haine impie ,

Que la fuite des dieux a depuis assoupie ;

Un monde de tombeaux, à la hâte fermés,

Remplis pour la plupart de débris innomés.

Quelques-uns sont ornés d*un éloge modeste;

De ces illustres morts, c'est tout ce qui nous reste.

Aucun autre ne peut dire ce qu'il était :

Leur sang a témoigné; mais leur marbre se tait.

En attendant le jour où leur corps va renaître.

Dieu , qui les vit mourir. Dieu seul doit les connattre (i).

C*est si vrai, Messieurs, que, de nos jours, Rome est obligée de baptiser les corps saints qu'elle retire des catacombes , pour les exposer à la vénération des fidèles.

Cependant Tertnllien disait du martyre : « Hck est palmata vestis; tali curru triumphamus (2) : C'est notre

. (1) Veici les vers latins de Prudence, dont nous nous sommes contenté de traduire largement le sens :

Innumeros cineres sanctoram Romula in urbe

Vidimus ; o Christo Valériane oacer.

iDciioe tumulia tituloB , et nngola queria

Nomina ? Difficile est ut replicare queam ; Tantes justoram popalos ftiror impioa hauait 1

Cum coleret patrioa Troya Roma Deoe.

Plurima litteris signata sepulcra loquuntur

Martyria aut nomen , aut epigramma aliquîd. Sunt et muta tamen tacitas claudentia turtMua

liarmora, que aolum aignifioent numerum, Quanta virum jaceant congestia corpora acenria

NoBse licet, quorum nomina nulla legaa.

Sezcenta illic defoaaaa mole aub una

Reliquiaa memini me didioiase hominum , Quorum aolus babet oomperta vocabula Ghriatos.

(S) Ad Scapulam , cap. v.

DES TÉliOIGlIAGES. 569

robe de Tictoire, c'est sur ce char que nous triomr phoBs. » n y avait donc une espérance, au bout de toutes ces humiliations? sans doute. Mais quel en était le support , el comment a-t-elle pu Taincre les atroces douleurs dont il était si iadle de s'aflrancbir? Le bien qui nous séduit le plus sûrement , le bien qui entre le plus profondément au o6té ynlnéraUe de notre cœur, c'est le bien dont on peut jouir à rbeure présente. Vous ne l'ignorez pas, Messieurs; aussi j'en appelle à votre yie^ si vous êtes chrétiens. Vous croyez, et, sur la pierre ferme de votre foi , est assis l'espoir delà vie meilleure que Dieu tous promet, après le pèlerinage du temps. Cependant, lorsque le devoir vous demandait on sacrifice , l'avez- vous toujours accompli? Sans renoncer à vos espérances, n'avezvous pas donné raison à la passion qui vous soUicitaiti comptant sur la miséricorde de Dieu pour obtenir le pardon de l'iniquité, que vous osez excuser par la violence insensée de vos convoitises? Pourquoi les martyrs n'ont -ils pas fait comme vous? Pourquoi n*ont-ils pas remis à terme la réalisation de leurs espérances, afin de jouir plus longtemps du cher bien de la vie? Pourquoi, sans renier Jésus-Christ an fond du cœur, n'ont -ils pas laissé échapper, de leurs doigts torturés, le petit grain d'encens qu'on leur draiandait? Étaient-ils plus éclairés au commencement que vous ne pouvez l'être , vous qui êtes noyés dans la lumière de dix-huit siècles? La miséricordede Dienétait-

&76 TREUTB- SEPTIEME COIlFiREHCE.

elle moins grande en ces temps-là que dans les nôtresT L'exaltation du fanatisme I direz-Yous. Qu'entendestous par là? On n'a jamais bien su expliquer ce que e*est. Toutes les définitions qu'on en donne nous re-^ présentent, plus ou moins, oe que les déistes du stède dernier appelaient Timagination échauffée; Ta donc pour l'imagination échauffée. Hais il faut croire que ceux qui TinToquent n'ont jamais lu la Tie des martyrs. Gomme on l'a fort bien remarqué , le martyre n'était pas l'acte d'un moment : c'était l'acte d'une Tie. Le chrétien de la primitive Église était enveloppé dans les filets du paganisme , et torturé par de continuelles angoisses. Les fêtes religieuses et civiles, les arts, les métiers, le langage populaire, le mariage, la servitude , la magistrature , la milice , étaient autant de pièges auxquels il devait se laisser prendre un jour ou l'autre. L'heure fatale arrivait , mais pas tout de suite la fin des douleurs. C'étaient les longs jours de prison, les interrogatoires, et souvent des supplices qui duraient des semaines , des mois entiers. Le génie de la haine avait su trouver je ne sais quoi d'exquis dans la torture. L'eau, le feu , le bois, le fer, les bètes assouplies et domptées se prêtaient à d'inefhbles cruautés. La famille elle-même devenait un instrument de supplice, qui, sans blesser la chair, allait déchirer le cceur. Un vieillard en pleurs demandait pitié pour ses derniers jours sans joie et sans sourire; un enfent, pitié pour sa faiblesse abandonnée; «a

DBS TÉHOIGSAOBS, STt

tfpoax , une époose, un frère, une bobot, on ami, pitié pour lear amour désespéré. Tout ce qu'il y a de pins eruel, de plos poignant, de plus affireux...; et eela pour des femmes, des enfants, des hommes de basae con-* dition y inaccoutumés aux grandes fiertés qui bravent la douleur et se mettent au-dessus de la mort. Et tous croyez que l'imagination échauffée a pu seule résista h de si longs et si effroyables supplices?

Encore qu'il y ait eu des exaltés dans la foule , là foule elle-même ne pouvait pas l'être. Nous savons, Messieurs , ce que durent ces grandes chaleurs qui circulent dans les veines du peuple , et y allument une ftareor insensée. Le souffle ardent de la révolution passe ; le peuple le reçoit en plein dans ses naseaux , comme le lion» le vent brûlé du désert. Il étend ses muscles, il secoue sa crinière, il regarde d'un cnl colère un trêne mal assis, il le jette par terre, il pousse des cris de triomphe , il tue à droite et à gauche , il s'abreuve. Un an , deux ans , quatre ans s'écoulent : la main d'un despote tombe lourdement sur le cou de la bête, et, bientôt après, on n'entend plus, à travers les barreaux de sa cage, que les bâillements et les murmures de son ennui. Si tel est, dans la multitude^ le sort des exaltations qui attaquent, comment les exaltations qui souftrent auraient-elles le privilège de durer trois cents ans ?

Et pourtant je le confesse : il y avait Ih une exaltation , sans quoi la nature abattue se fttt abandMmée

878 TAEliTE - SEPTIÈME GOIfFiftENCE.

aux hontes de Tapostasie. Mais c'était yous , mon Diea, qui exaltiez la nature, en y mettant Totre toutepuissance. Vous présent , vous agissant , ce vaste et profond mystère de sang et de mort disparait, pour fiûre place à la plus grande des menreilies. Victoire 1 Messieurs ; Dieu était là , il soutenait le courage dea martyrs, il accomplissait Torade qui promettait de sublimes réponses aux interrogations des pontifes et des rois. « C'est TEsprit-Saint qui parlera en yous, » aYait-il dit aux apôtres; et TEsprit-Saint parlait, avec quelle fermeté , quelle candeur et quelle éléYation ! Jésus, qui doit être aYec son Église jusqu'à la consommation des siècles, Jésus se montrait, comme se moDtre le capitaine aux soldats qu'il encourage* Etienne le Yoyait dans les cieux, assis à la droite du Père; Agnès au fond de son cœur Yirginal, Fé« licite dans ses membres Youés à la dent des bêtes. Elle endurait dans sa prison , cette chère et sainte femme, les douleurs que Dieu a promises à celles qui enfantent, et elle poussait ces cris lamentables qui annoncent au monde la naissance d'un homme. « Si tu te plains ainsi, lui dit le geôlier, que sera-ce donc demain? » Mais Félicité , sans s'émouYoir : « Ici , c'est moi qui souffre ; là-bas, un autre sera en moi, qui souffrira pour moi, parce que je dois souffrir pour lai : if odo ego patior; illic autem aliui erit in me qui patieturpro me, quia ego pro iUo passura $um {\). »

(1) Act Sanctorum,

i>£8 témoighagbs. 67<

Cette présence et cette action de Dieu, dans le martyre, fat plus d*une fois remarquée. Ceux qui n'étaient Tenus que pour satisfaire leur curiosité , jugeaient tout à coup, ainsi que le rapporte Lactance , « que la patience sans Dieu ne pouvait Taincre tant et de si grands tourments : Exiitimant id quùd r€$egt...,nêe ipsam paUentiam iine Deo cruciatus tanias ioUrare passe (l).» De là, ces conversions subites, ces explosions de foi qui faisaient dire à Tertnllien : « VkoB TOUS nous moissonnez, plus nous multiplions; le sang des chrétiens est une semence : Plures tfUeinmr quoties mHmur a xMs; semsn est sanguù ekriffianorum (2). »

Dieu était là I L'efficacité du martyre Tatteste, d'autant mieux qu'il est resté mattre du champ de bataille, contre toutes les lois qoi proclament , non pas la lé^ gitimité, mais la souveraineté de la violence. On a dit quelquefois, avec une candeur et un aplomb sapeii)e, que le meilleur moyen de propager une doctrine était de la persécuter. Si vous faites abstraction de la vérité de cette doctrine , c'est faux , c'est absurde. Les hérésies primitives qu'une main vigoureuse a châtiées, disparurent bientôt de la surface du monde; je ne sache pas que les Albigeois, réprimés par les armes, y aient gagné d'être étemels. Le protestantisme, partout où il y avait une main de fer, s'est retiré la

(1) Instant, 1. V, cap. xv.

(^ TertoU., Apahg.

61 h TaEHT£*81PTISlU GOflfiREllCB.

tète basse ; et si, dès l'origine , au lieu de la protection des princes réToltés , il eût rencontré Fatroce justice des Césars, aujourd'hui il n'en serait plus question. Bemarqoei bien, Messieurs, que je ne prononce pas sur la nature de la répression qui est due à l'errair. Je me contente de constater un phénomène historique, trnte, humiliant peut-être pour notre nature : la sou* ▼«raineté de la Tiolence , contre tout ce qui n'est pas •ontenu par le Fort des forts. Le martyre, c'est4i-^re le témoignage persécuté pendant trois siècles, est vaaté maître de la violence : donc , Dieu était là.

Vous ne pouvez plus édiapper, messieurs , car ve«s êtes pris entre les deux plus grandes forces qui soient au monde : le téoM>ignage des hommes , en son point suprême , et le témoignage de Dieu ; l'Église aflbrmant par le sang les manifestations de Dieu, et Dieu se mam* festant dans raflbrmation de l'Église. C'est irrésistible. Aussi ai-je toujours considéré le martyre comme la plus grande preuve de la vérité de la foi. Quand je me sens par trop ballotté sur cette mer orageuse où souf* flent les vents du doute et de l'incrédulité , je me reeueille et cherche l'embouchure du fleuve que, dans ma géographie spirituelle, j'ai appelé le fleuve du sang. En le remontant, je contemple ses bords ravagés , couverts encore des plantes qu'une main ennemie a couchées à terre. Yoici les églantiers coupés avant la fleur. Salut, chers innocents, prémices de l'humanité persécutée! Salut , chers petits, qui n'avez

DBS TÉMLOiaHAOES. 675

rien connu en ce monde que le Christ et tos mères, et qui êtes morts, entre les bras de yos mères , pour le Christ I Voici les lis immaculés. Salut, vierges pudiques, amantes fidèles du meilleur et du plus saint des Époux ! Salut, filles admirables, qui avez joint à la robe de chasteté le manteau royal qu'empourpra Totre sang. Voici les oliviers féconds. Salut, femmes inoomr parables , dont Tamour maternel fut vaincu par le plus grand des amours! Voici les humbles aibustes. Sahit, esclaves! Salut, plébéiens! Salut, hommes de rien qui vous êtes élevés, de l'obscurité et de Tabjection, jusqu'à la confession sublime de la foi! Voici les palmiers superbes. Salut, nobles! salut, patriciens! Salut , princes de ce monde , librement tombés de la gloire dans l'opprobre , et des délices dans les tourments. Voici les cèdres du Liban...; les cèdres aussi sont tombés. Salut, prêtres! Salut, pontifes! Salut, apôtres de la bonne nouvelle , les plus haots dans la lumière et les premiers dans la mort ! Mon voyage est fini , je suis à la source.. Devant moi se dresse un bois mort, dont le fruit est vivant : c'est la croix! la croix, et, dessus, mon Jésus ! De ses pieds, de ses mains, de son cœur adorable , s'échappent des torrents de sang. Il témoigne pour son Père : les autres témoignent pour lui. J'ai tout vu. Adieu, croix bénie! Adieu, je m'en vais, non pas le cœur navré, mais attendri, et rempli, jusqu'aux bords , des larmes de ma reconnaissance. Je descends à la mer où je dois pécher les âmes,

&7A TRENTE -SSmillE COSPÉRERGE.

et désormais , en sûreté sar la nef fragile qoi porte mes pensées , je suivrai le sillon empourpré qui vient du fleuve de sang : je le suivrai, jusqu'à ce que j'arrive au port où m'attend Téternelle Vérité. Je la verrai , je raimerai, et^ dans son sein, je reposerai et dormirai en paix : In pace in fcUpium, dormiam et rêqmnomi (1). »

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