‹ Conférences du Couvent de Saint-Thomas-D'Aquin de ParisChapitre 5 sur 42 · DU DISCERNEMENT DES MIRACLES. — PRESTIGES DIABOUQUBS · texte numérisé non relu

DU DISCERNEMENT DES MIRACLES. — PRESTIGES DIABOUQUBS

Messieurs ,

a 11 est certain qu'il y a , parmi les miracles contemporains, des faits qui ne supportent pas la discussion ; donc, il est probable que les miracles du passé nous offriraient leur part d^illusion, s'il nous était possible de les critiquer en détail ; donc , il nous est permis de nous conduire à leur égard comme s*ils étaient tous faux (1). » Ainsi raisonne la critique moderne. Il me semble que, pour être logique, on devrait dire : Il est certain qu*il y a actuellement de faux miracles; donc, il est possible qu'il y en ait eu

(1) £. Renan, Vie de Jésus, Introduction,

100 VIRGT-QUATRIJBMB GONFÉREIIGE.

autrefois ; donc , noas devons examiner consciencieusement tous les prodiges qu*on nous propose comme des preuves certaines de Tintervention divine. Mais nos adversaires n'ont pas toutes nos délicatesses ; dans leurs démonstrations, les affirmations font preuve. Pascal , pour qui je ne puis m'empécher d*avoir des préférences, quand je le compare à tous ces beaux raisonneurs, Pascal s'y prend d'une tout autre manière. « Lorsque j'ai considéré, dit-il, d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes» jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains ^ il m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes. . . Ainsi il me parait aussi évidemment qu'il n*y a tant de faux miracles... que parce qu'il y en a de vrais... : car s'il n*y avait jamais eu rien de tout cela, il est comme impossible que les bommes se le fussent imaginé, et encore plus impossible que d'autres Feussent cru... Et aussi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles, puisqu'il y en a de faux, il faut dire , au contraire , qu'il y a de vrais miracles , puisqu'il y en a tant de faux (1). »

Partant de cette conclusion si pleine de bon sens , nous pouvons, Messieurs, procéder au discernement des miracles ; mais afin d'éviter les redites , il importe de définir ce que nous entendons par faux miracles. En réfutant les affirmations de la critique moderne et les

(1) Pensées,

DBS MIRACLES. 101

règles qu'elle voudrait noas imposer pour la constatation des faits menreilleux , eu réduisant à leur juste valeur les explications des systèmes mythique et naturaliste , nous avons écarté tous les faits d*origine obscure, dont les récits nous ont été transmis par des témoins suspects, ainsi que tous les faits de qualité douteuse , que peuvent expliquer les lois de la nature ou rindustrie des hommes. Il ne reste donc plus en présence que les phénomènes certains, qui sortent manifestement des habitudes de la nature, et supposent rintervention d'une force raisonnable, libre, agissant pour son propre compte et simulant, par des opérations prestigieuses , les œuvres merveilleuses de Dieu .

Quelle est cette force? Jusqu'où s'étend son pouvoir, et comment distingue-t-on ses manifestations, des manifestations de la force divine? TelTes sont les questions auxquelles je vais répondre dans cette conférence.

Toute rhistoire de Thumanité atteste un conflit gigantesque entre le bien et le mal , et toutes les traditions religieuses de rhumanité rapportent l'origine et la perpétuelle existence de ce conflit, à deux puissances ennemies , indépendantes de Tbomme , lui faisant subir tour à tour une heureuse ou une fatale influence.

102 VINGT-QUATRIÈME OOSFÉRENGB.

L'humanité s'est-elle trompée, et sommes-noM appelés, après soixante siècles^ à réformer son jugement? La science contemporaine le prétend. A Tentendre , la distinction de deux puissances, Tune appliquée au triomphe du bien , Tautre appliquée au triomphe du mal, est une distinction arbitraire et injurieuse à la liberté humaine. Il n'y a qu'un génie , c'est celui du bien ; le génie du mal, le démon, est le rêve chimérique des peuples enfants, dont l'imagination mal réglée a toujours mêlé des fantômes, aux conceptions primordiales de la raison. Cela se conçoit. L'intelligence n'arrive à la virilité de la pensée et à la formation de l'idée pure , que par des évolutions quelquefois lentes et difficiles ; dans le premier âge , elle ne voit les abstractions qu'à travers le voile transparent des images. Mous qui sommes aujourd'hui les hommes de la pensée, nous savons la dégager du mélange des figures ; mais , pour les enfants , il n'en peut être ainsi : leur faiblesse réclame notre indulgence. Nous pardonnons donc de bon cœur aux générations qui nous ont précédés la création de ce mauvais génie qu'elles appelaient le diable : c'était une personnification de cette privation suprême d'ordre et de rectitude, que , dans le langage philosophique , nous appelons le mal. Il n'est pas difiBcile de suivre, à travers les siècles, la décroissance progressive de la figure, aussi bien que la croissance progressive de Tidée. Dans les âges de spontanéité, les divinités malfaisantes, toutes réa-

DBS MIR/IGLES. 103

nies daDS ce mot du langage chrétien : le dimon, étaient représentées sous des form' s horribles et dans les poses les plus désordonnées ; mais peu à peu le génie du mal s*est dépouillé des accessoires dont nos pères avaient enrichi sa tête, ses mains, ses pieds ; et, sous le pinceau intelligent de nos artistes contemporains, il se

trouve réduit à Tintéressante condition d*un gentilhomme malheureux. Attendons encore un peu : l'idée triomphera de l'image, et le mal ne nous apparaîtra plus que sous les traits de Thomme qui a oublié sa dignité et s'est déshonoré lui-même par les abus de sa liberté. Tel est, Messieurs, dans ses allures les plus discrètes et les plus polies, le langage de la philosophie moderne, au chapitre des mauvais esprits. Hais , je vous Tavouo , ce langage me fait peu d'impression, quand j'entends la voix retentissante des siècles passés : car cette voix m*apprend que l'humanité n'a pas attendu le xix* siècle de l'ère chrétienne, pour concevoir l'idée pure de cette privation suprême d'ordre et de rectitude qu'on appelle le mal, et que, tenant tout aussi bien que nos penseurs d'aujourd'hui la notion du mal , elle a toujours cru à Teiistence d'êtres maKaisants qui possèdent le génie du désordre , et ajoutent , pour le mettre en œuvre , leurs propres inventions, aux inventions de notre esprit corrompu par les passions. Ni civilisés, ni barbares, ni sauvages n'ont oublié de rendre témoignage à la présence d'un ennemi, dans la nature et dans les événements de l'histoire; tous ont reconnu ses desseins.

104 VINGT-QUATRIEME GOMFÉRENGE.

toujours mis en travers des desseins d'une Divinité propice, qui veut notre bien, pendant que lui veut notre mal. Il s*est montré si violent, qu*on s'est abandonné à tous les caprices et h toutes les brutalités de sa force , et qu'on Ta élevé, par un dogme, jusqu'à la dignité d'un principe. Là était Terreur, Messieurs : le démon est une puissance, ce n'est pas un principe. La lumière qui faisait défaut aux générations païennes, en nous éclairant sur son origine et sa nature, nous permet de définir son pouvoir, et d'échapper aux erreurs qui ont abruti et abrutissent encore les nations infidèles.

Il n'est pas possible, dit S. Thomas (1), qu'un être intelligent soit mauvais par nature : car la nature est, dans chaque être, ce que nous pouvons appeler le premier principe. Or, tout premier principe des êtres dérivant de Celui qui est le bien par essence, et le bien par^ssence ne produisant jamais qu'à sa ressemblance, il est manifestement impossible que la nature soit mauvaise. Cette vérité fondamentale est appuyée sur l'approbation que Dieu donna à tous les êtres, quand il les vit étaler sous sesyeux la naïve beauté de leur jeunesse : Vidit Deus cuncia quœ fecerat, et erant valde bona (â).

Donc, le Démon n'est pas mauvais par nature; que dis -je? si Ton considère sa perfection originelle,

(1) Summa contra gent,, cap. cvii, et Summa theol,, I. p., q. LXIII, art. IV, in corpore.

(2) Genèse, cap. i, v. 31.

DBS MIRAGL£S. 105

il est beau, grand, puissant, admirable. Dieu Ta fait au commencement : car au commencement, nous disent les saintes Lettres, Dieu créa le ciel et la terre : In principio Dm$ creavil cœlum et ierram (1). Le ciel, non pas cette voûte immense , si richement parée de lumières, ce firmament dont les courbes harmonieuses nous enveloppent de toutes parts ; mais cette sphère sans limites , ce séjour d'une lumière sans ombre et sans défaillance , ce lieu incorruptible où les esprits se groupent, comme des satellites fidèles, autour de Tastre éternel. Au commencement, Dieu créa les esprits. Il devait cet acte de sa puissance à la perfection de l'univers et à sa propre gloire. Avide comme il l'est de perfection , il ne pouvait pas arrêter le monde sur des lignes inachevées, qui eussent accusé son bon vouloir et sa force. Principe et type étemel de toutes choses , il ne pouvait éviter d'être représenté dans ses œuvres, aussi glorieusement que le comportent des natures finies. Cause incorporelle, agissant uniquement et simplement par Tintelligence et la volonté , il ne pouvait bien s'assimiler son ouvrage qu'en y mettant des natures incorporelles^ agissant comme lui, uniquement et simplement par l'intelligence et la volonté. Afin de répondre à ces exigences, que vous ne comprenez peut- être pas tout à fait, mais que Dieu comprend parfaitement, il a créé les anges,

(1) Genèse, cap. i, v. 1.

106 VinGT-QUATRlÈMB GONFÉREIfGB.

natares simples, incorroptibles comme lai, premiers miroirs de sa perfection , plus éleTés, dans le moindre de leurs actes, que l'acte de Tbomme n'est élevé audessus des instincts de la bête, Tinstinct de la bête au-dessus du mouvement des plantes, le mouvement des plantes au-dessus de la gravitation imperceptible par laquelle les plus vils atomes de la matière se répondent et se tieonent unis l'un à Tautre. Admirable échelle du mouvement et de la vie 1 En bas , des corps qui touchent aux frontières du néant; en haut, des esprits qui touchent aux rivages de l'océan infini de l'être et de la perfection.

Dieu les a rapprochés de lui, non pas afin de mieux s'y voir, — il se voit assez bien en lui-même, — mais afin de les mieux disposer à la béatitude qui est le but suprême de tous ses desseins, dans les natures crt^ées. Il n'a pas mesuré leur nombre sur le nombre des espèces qui peuplent la terre , le firmament , Tincommensurable étendue du monde. En leur faveur, il a fait un excès , dit le Docteur angélique : les nombres de la matière et des esprits inférieurs sont petits devant eux. Ils sont d'autant [plus nombreux qu'ils sont plus parfaits; c'est la loi: Quanto aligna sunt magU perfecta^ tanto in majori excessa suni creala (1).

Dans ce si grand nombre, rien ne doit se confondre ; mais , soumis les uns aux autres , dans la mesure de

(1) Sunima theol,, I p., q. l., art. m, vi.

leur dignité, se communiqaant les uns aux autres leur plénitude, dans la proportion qu'ils la reçoirent, ils forment, autour du centre divin, neuf chœurs harmonieux qui chantent la perfection infime, dans une musique auprès de laquelle la nôtre n*est que gémissements et confusion.

Us voient, ils connaissent, ils comprennent; maïs ils n'ont pas besoin de ces reflets mourants que nous envoient les créatures, et dont nous savons faire les lumières de nos trop faibles esprits ; c*est de lui-même que Dieu laisse tomber sur eux les formes intelligibles qui contiennent toute science; c'est par luimême qu'il les met en rapport avec le monde obscur où s'accomplit notre épreuve.

Indépendants du temps et de l'espace , ils n'en subissent point les vicissitudes. Agir en ces^eux choses, c'est leur manière d'y être. Par elles , ils ne peuvent être ni mesurés ni contenus : ils les contiennent et les mesurent par leur action.

L'inconstance des décisions , la perplexité des desseins, ils ne savent ce que c'est ; tel est le caractère original de leur volonté, de se pouvoir fixer irrévocablement du côté de leur choix, et de ne pouvoir plus être fléchis désormais par aucune puissance. — Et voilà les anges , Messieurs ; et parce que voilà les anges, voilà les démons, car les démons sont des anges.

Soyez étonnés de leur grandeur et de leur perfection , c'est bien ; mais il faut que vous les connaissiez,

108 VINGT-QUATRIEME GOHFÉRENCE.

si VOUS voulez comprendre ce qu'ils désirent, et ce qu'ils peuvent. Oui, ils étaient grands et parfaits. Gomment sont- ils donc tombés? Qui les a précipités du ciel, où ils allaient vivre pour toujours? Celui qui les avait faits s'est-il épouvanté de tant de gloire, et, pris d'ane effroyable jalousie, voulait-il, en diminuant les fruits de sa paternité trop féconde, abaisser les prétentions de ce qui restait par un illustre exemple? Ainsi auraient parié les anciens, qui prêtaient à la Divinité les passions de Thumaine nature. Mais nous savons bien que rien ne peut épouvanter Celui devant qui tous les êtres ensemble sont comme sils n*étaient pas, tant leur grandeur est petite devant sa grandeur sans limites. Nous savons bien que Tamour infini qui nous a tirés de ses entrailles ne pouvait se désavouer, se trahir lui-mÀme, se déshonorer par une injustice. On ne tombe, on ne devient misérable que parce qu*on Toublie, et ainsi sont tombés, ainsi sont devenus misérables les mauvais esprits. Dieu, qui traite avec révérence tout ce qu*il crée, ne voulait pas les fixer dans leur bonheur par un acte imprévu , ni les enchaîner fatalement à sa vie ; il leur fit, entre tous les dons, celui qui devait ennoblir tous les autres , le don de la liberté.

Ils étaient libres ! Écoutez bien , car voici le drame dont la conclusion terrible se poursuit à travers les siècles, le drame que la terre ébauchée ne pouvait pas voir, et que Dieu nous a révélé depuis , par pitié pour

DBS MIRACLKS. 109

nos faiblesses et pour nos malheurs. C'était au matin de leur vie. Ils sortaient des raains de Dieu , purs , simples, immortels, mêlés aux hiérarchies sacrées. Aucune des influences grossières qui nous tourmentent, ne tourmentait leur nature indépendante. Ils allaient, par un choix décisif, confirmer le premier acte de Dieu et s'ouvrir les portes de la béatitude éternelle; ils n'avaient qu'une chose à faire pour cela : se contempler eux-mêmes et se donner à, Dieu. Mais en se contemplant, ils ont pris plus qu il ne fallait : ils ont été contents de se trouver si magnifiques, et ils ont arrêté à mi-chemin le mouvement d'amour qui devait se perdre en Dieu.

Une voix se fit entendre : c( Je monterai, je monterai el je serai semblable au Très - Haut ! Aicendam et ero similis AUissimo (1)1 » Qui poussait ce cri séditieux? C'était toi, 6 roi de la lumière! ô Lucifer! toi qui devais présider au gouvernement de toutes les splendeurs de la création, c'était toi! Et des mille de mille entendirent ta voix rebelle et partagèrent ton fol orgueil ; et d'autres mille de mille crièrent avec un archange : « Michael ? Qui est comme Dieu ? » Alors un grand combat s'engagea dans le ciel : Et factum est prwlium magnum in cœlo (2). Il ne fut pas long. Ce qui prolonge nos luttes, ce sont nos faiblesses ; mais entre natures si parfaites, il ne faut qu'un instant pour tout

(1) Isai. , cap. xiv, v. 14.

(2) Apoc.,cap. xn, v. 7.

110 yiRGT-QDATRiÈME COUPER EH CE.

décider. En uh instant donc , ce fut fini de tous ces esprits altiers , et lenr place ne se retrouva plus dans le ciel : Nec locw incenhu est earum ampUuê in cœlo (1). Des abimes de honte et de supplice s'ouvrirent devant eux. Ils sont là, proscrits, à tout jamais proscrits. Cependant rien dans leur être n*a été diminué : les foudres, en les précipitant, n'ont pu entamer leur nature toujours vivante , toujours grande , toujours vigoureuse, toujours puissante sur le temps, la matière et l'espace. C'est cette nature même qui fait leur supplice , tant ils sont honteux de se»'trouver, avec une si haute perfection, dans un si profond malheur. Ils savent ce qu'ils ont perdu , ils comprennent ce qu'ils pouvaient faire ; mais leur volonté, fléchie du côté du mal, y demeure irrévocablement fixée.

La voilà, cette race d'immortels, éternellement

maudite, éternellement vaincue, éternellement en-

ragée sous la main implacable du Dieu qu'elle braspbème, éternellement méprisée de ceux qu'elle a abandonnés, incapable d'éprouver un autre sentiment que celui de la haine, et de dépenser son activité ailleurs que dans les méfaits de la vengeance. Mais de quoi se vengeront-ils? De tout ce qui les tourmente, de tout ce qui les accuse , de tout ce qui les humilie : de Dieu, dont ils ont faim et qui se retire pour n'être pas souillé par leurs embrassements ; des anges , dont la

(1) Âpoc, cap. zii, V. 8.

fidélité est pour eux un reproche étemel ; de l'homme^ qui leur fut préféré et qui doit prendre dans le ciel la place qu^ils ont laissée.

Dieu, ses perfections invulnérables, sont à TépreuTC de tous les attentats ; mais la gloire qu'il recueille de ses créatures peut lui être dérobée : c'est à cela que les esprits maudits s'appliquent depuis l'origine du monde. Ils ont enyahi les autels du Très-Haut, et lui ont disputé l'honneur qui n'est dû qu'à sa suprême majesté. L'Egypte, l'Assyrie, la Perse, pays des sciences cachées et de l'antique sagesse ; la Grèce , patrie de la philosophie et des arts ; Rome , centre de la domination universelle; la Chine, les Indes, le Nouveau-Monde, les lies perdues dans les profondeurs de l'Océan f toutes les nations enfin, toutes ont été séduites par les artifices des esprits déchus, toutes se sont prosternées devant eux. Divinités cruelles, divinités de malheur, divinités sans pitié : Dirœ, infauiiœ, immanes deitaîes, c'étaient leurs noms. Les bacchanales , les saturnales , les lupercales , les aphrodisiennes, c'étaient leurs fêtes. Les débauches, l'orgie, les sacrifices humains, c'était leur culte ; les pratiques ténébreuses de la théurgie , de la magie , les sortilèges , les enchantements , c'étaient leurs sacrements. En un mot , l'imitation sacrilège de tout ce qui n'appartient qu'à Dieu, c'était leur vengeance contre Celui qui les a précipités de la gloire dans l'ignominie; vengeance qui s'étendait jusqu'aux esprits bienheu*

112 VINGT- QUATRIÈME GONFÉREITGE.

reux, dont ils contrariaient, par des maléfices, la bienfaisante influence ; vengeance dont Thomme déshonoré, avili, répudié comme eui, demeurait la dernière victime. — 0 homme, nature à double face, pâle reflet de nos perfections! toi le plus vil des esprits ! toi qui te débats douloureusement dans les grossiers embrassements de la matière 1 toi qui laisses aller au néant la moitié de ta vie! comment as -tu pu séduire notre Maitre et mériter ses préférences ? Mais nous n'avons pas abdiqué devant toi; il nous reste assez d'habileté pour te surprendre , assez de force pour te faire mourir de peur et te coucher devant nous. Va, prodigue -nous tes lâches adorations, sois humilié et puis maudit comme nous.

Étrange ardeur du mal, qui s^rrite par ses propres satisfactions ! les démons ne Font point perdue, depuis que le pied vainqueur du. Christ a écrasé de nouveau leur orgueil. Leur domination insolente pèse encore sur d'immenses régions; et, après avoir tenté, dans les mystérieux replis de la pensée, nos âmes régénérées, ils s'agitent autour, afin d'égarer, par des sur(»îse8 et des illusions, le mouvement qui les emporte vers Dieu.

Satan a triomphé, Satan triomphe encore. Ne devonsnous, Messieurs, attribuer ses victoires qu*à la complicité de nos passions? Hélas I il n*est que trop vrai que les avidités coupables qui nous tourmentent , jointes h nos lâchetés , ouvrent à l'esprit de ténèbres

DES MIAAGLES. 113

un accès facile dans toute vie humaine, et que souvent il arrive h son but, sans toucher les créatures qui nous entourent autrement que pour leur communiquer ces charmes fatals qui nous fascinent et nous corrompent. Cependant on s expliquerait diflBcilement et Tunanimité des traditions et le règne que les démons ont obtenu , s'ils n'avaient abusé de la puissance du merveilleux sur les hommes.

Que les livres qui nous transmettent les prodiges opérés au sein du paganisme, soient d'une autorité suspecte ; que Philostrate, par exemple, ait douté luimême des témoignages dont il se servait pour écrire la vie d'Apollonius dé Tyane, cent vingt ans après sa mort, alors que la mémoire de ce redoutable magicien, qui n*avait jamais eu ni sectateurs ni disciples , était tombée dans l'oubli et le mépris ; que Vespasien se soit moqué des miracles qu'on lui attribuait : voilà qui est vrai et qui diminue la difficulté suspendue sur nos tètes. Mais cette difficulté subsiste. Il reste acquis à l'histoire que des phénomènes merveilleux se sont produits, en dehors de ceux que nous revendiquons. Nos livres saints l'attestent; nos missionnaires, nos voyageurs ont vu de leurs yeux des faits de ce genre. Les prêtres de Tonga en Océanie, les pages et les caraïbes che2 les Brésiliens, les boudha -vivants, les hima-bokte dans la Tartarie et le Thibet , tous les représentants de Satan, ont fait et font encore <les choises surprenantes, qui tiennent en suspens de grandes

11& VINGT-QUATRIEMR COUFERISKCE.

nations. — Les derniers tempâ , dit le Sauveur, verront s'élever de faui christs et de faux prophètes, qui feront des signes éclatants et des prodiges, si bien que le^ élus eux-mêmes seraient induits en erreur, si cela se pouvait : Surgent enim pseudochristi et pseudoprophetœ, et dabunt signa rriàgna et prodigia, ila ut in errorem inducantur^ $% fieri potest, etiam electi (1).

Donc , le démon a opéré et peut opérer des prodiges. Mais, s*il en est ainsi, nos miracles ne sont-ils pas compromis ? Qui nous dit que nous ne sommes pas les tristes victimes dii âiaiidit,et que, par les excès de son pouvoir, il ne nous tient pas plongés dânâ ùfae immense et affreuse superstition?

Vôilâ la difficulté, Messieurs, telle qu'elle a été prbpoééé, dàiis lès quatre premiers siècles dé TÉglise, par lés défehséuirs de la raison. A la rigueur, j'aurais pb la taire , puisque Fincrédulité moderne la méprise ; mais je laisserais peut-être, dans Vos esprits, quelques appréhensions au feu jet de Tintervention diviijè, et je veux les prévenir : riefa île doit manquët au triottphe dé là cause que je défends.

Il est incontestablement plus naturel d'attribuer ce qui nous semble une dérogatien aux lois de la nature,

(1) s. Matth.,cap. xxiv, y. 2i.

à Celui qui les a établies et les conserve , qu'à une puissance secondaire et ennemie du bien, qui ne peut agir que par une permission. Donc , si le démon peut opérer des prodiges , Dieu nous doit un diagnostic infaillible qui nous garantisse de ses surprises; Dieu nous doit des signes qui assurent le discernement des miracles. Autrement, il se trahirait lui-même ; sa bonté ne serait qu'un vain nom^ et sa puissance, passée aux mains d'un misérable, ne servirait qu'à nous abuser, au détriment de sa gloire. Évidemment, Dieu nous doit des signes. Eh bien! Messieurs, il nous en a donné ; ces signes se multiplient avec une étonnante fécondité , pour peu que nous considérions attentivement les œuvres divines et les œuvres diaboliques, dans leur nature, leur nombre et leur suite, leur manière de se produire , les circonstances qui les acconn pagnent, leur but immédiat et leur but ultérieur.

Et d*abord, la nature des œuvres. Elle dépend du pouvoir radical de celui qui opère : plus il a de force, plus il donne d'éclat h ses manifestations. Nous sommes fatalement condamnés à des œuvres obscures et comprises dans les habitudes de la nature, et parce que notre intelligence bornée, ne se développant que progressivement, n'arrive jamais à mettre en acte toute sa puissance , et parce que nous sommes emprisonnés, en quelque sorte, par Tespace et soumis à ses lois. Hais un esprit pur,* maître de toutes seâ forces, dégagé des étreintes de la matière, agissant dans

116 VINGT-QUATRIÈME GOINFÉRKNCE.

rétendue avec la rapidité de la pensée, un esprit dont la perfection est à la nôtre ce que la lumière est à Tombre, peut se manifester par des phénomènes inaccoutumés, qui nous étonnent et ravissent notre admiration. Ainsi en est -il du démon. Cependant, entre son pouvoir et le pouvoir divin, il y a des abîmes. Dieu est tellement maître» qu*il ne peut être arrêté que par Tabsurde. Il ne peut pas faire à la fois Têtre et le non-être, c'est trop évident ; mais il peut faire être ce qui n*était pas et supprimer ce qui est : c*est à cela. qu*on le reconnaît. La matière est inerte et inanimée : il peut lui donner la vie ; la vie est éteinte quelque part : il peut la ranimer ; la loi générale du mouvement emporte les astres dans l'espace : Dieu peut la suspendre où il lui plait. En un mot, il crée. Il surpasse la puissance passive des sujets sur lesquels il opère ; sa force est une force transcendantale. Le démon, au contraire, n*a qu'une force déductive; il peut se servir, comme d'instruments, des choses créées, mais il n*en déduit que des effets pour lesquels ces choses sont en puissance. Sans doute, cette puissance se trouve exagérée par l'influence d'un agent spirituel; sans doute, ces effets se produisent dans des conditions inaccoutumées , ce qui les rapproche davantage du miracle , dit saint Thomas : Et hoc magii accedit ad rationem miraculi (1); mais ce ne sont pas des miracles proprement dits*

(1) Sum, cortfra gent,^ 1. LU, cap. cm*

DBS MIRACLES. 117

Comparez bien, je vous prie, d'an cAté, Dieu agictsantpar voie de transcendance, Dieu suspendant une loi générale qui rend un corps impuissant à Timmobilité, Dieu ajoutant Vétre à Fétre, Dieu arrêtant le soleil, ressuscitant les morts, faisant revivre des membres où la vie est devenue impossible ; d'un autre c6té, le démon agissant par voie de déduction, le démon ne pouvant qu'arrêter ou imprimer des mouvements particuliers, et produire dans les sens des illusions « le démon condamné à ne se servir que des puissances pour les feire passer à l'acte.

Un corps est à cent lieues d^ici, il est en sa puissance passive d'être mû : le démon peut le saisir, l'emporter avec une rapidité immense et le mettre sous nos yeux ; c'est ainsi que s'expliquent, selon plusieurs graves interprètes , les prestiges des mages du Pbaraon^ 11 est dans la puissance passive de nos organes d'être mas pour les divers offices qu'ils ont à remplir : le démon peut s'en emparer, et ainsi s'expliquent les phénomènes étonnants de locomotion et le merveilleux don des langues, qu'on a remarqués chez certains possédés. Les extrémités de notre corps se communiquent, par le va-et-vient d'un fluide d'où résulte la sensibilité; il est dans la puissance passive de cette communication d'être suspendue : le démon peut la suspendre et produire l'insensibilité ; ainsi s'expliquent les traitements atroces qu'endurent volontiers les énergumènes, sans qu'il en résulte pour eux aucun

118 VINGT -QUATBIÈME OONPÉRENCE.

mal. Nous sommes plongés dans une atmosphère où 8*agitent une infinité de molécules ; il est dans la puissance passive de ces molécules d'être rassemblées et rapprochées dans un même lieu : le démon les rassemble, les rapproche et produit des fantômes qui nous trompent; c*est Ik son plus grand triomphe, c'est en cela qu*il imite le mieux les œuvres de Dieu. Mais les illusions diaboliques passent vite, et laissent l'esprit incertain et hébété ; les miracles de Dieu persistent, et produisent en nous une inébranlable certitude, jointe à Tadmiration.

L'éclat des oeuvres, voilà donc, Messieurs , ce à quoi peuvent être distinguées Faction divine et Faction diabolique. Nous possédons des miracles dans lesquds se manifeste la force transcendantale de Dieu : donc Dieu est avec nous. Cette seule considération, que j'ai empruntée tout entière au Docteur angélique, suffirait pour résoudre la difficulté que j'ai proposée plus haut ; qu'il me soit permis de la compléter.

fie démon jouit d'une force déductive, par rapport aux sujets sur lesquels il opère ; cette force , dérivant d'un agent supérieur, parvient à produire des effets merveilleux qui se rapprochent du miracle. Geipendant. Messieurs , il ne faut pas croire qu'il soit permis au démon d'appliquer activement sa grande et vigoureuse nature à toutes les œuvres qu'elle conçoit, de telle sorte que , par leur nombre et leur suite , elles puissent simuler une action providentielle. Une telle

0£S MIBAGL£S. 119

pi^faissÀon serait une abdication de la puissance et de la sag/esse divines. Même lorsqu'il est déchaîné, selon l'expression consacrée par le^ saintes Lettres , Fange déchu ne peut agir que dai^ une certaine mesurç , tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, jamais dans tous à la fois. Les produits de sa force sont sans liaison entre eux, et se rapportent à des affirmations qui sfi combattent. Voyez dans le paganisme : quelle étrange confusion de doctrines et de mœurs ! et cependant les prestiges ont leur cours. Us s'accusent mutuellement; ce qui se fait à Hempbis contrarie ce qui se fait à Delphes , ' ce qui se fait à Delphes n'est pas d'accord avec ce qui se fait en d'autres lieux célèbres : mais Satan ya toujours. C'est la conséquence naturelle de sa tendance acquise vers le désordre, depuis qu'il s'est volontairement exclu de l'ordre ob une place glorieuse lui qtait i^éservée.

Nombre restreint et confusion deç effets : tels sont les caractères des miracles diaboliques. Les miracles divins , au contraire , semblent se multiplier à plaisir, au moindre signe du thaumaturge, et, dans leur grand nonU)re, ils procèdent, avec une merveilleuse entente, à la démonstration de la même vérité. Depuis les apparitions qui ont réjoui Tàge ti^euire^^ des patriarcihes, jusqu'aux derniers prodiges que l'Église a enregistrés dans ces archives , comme tout se suit ! comme to.ut se tient ! comme tout accuse hautement l'ac-

tion providentielle de Celui qui touche en même temps, avec force et suavité, les deux extrémités du temps et de Fespace! Évidemment, il n'y a rien de commun entre cette longue chaîne de merveilles, dont les anneaux se tiennent si solidement soudés l'un à l'autre, et les prestiges épars et discordants que le démon a produits, dans tous les âges de l'humanité.

Il n'y a rien de commun non plus, Messieurs, entre la manière dont Dieu fait ses miracles et la manière dont le démon opère ses prestiges. Les thaumaturges dont Dien se sert comme de causes ministérielles, ponr manifester sa puissance, laissent voir, sur leur front et dans toute leur personne , le rayonnement des perfections infinies de Celui qui les envoie. Bien qu'à la rigueur, des hommes pervers puissent opérer des prodiges, par des paroles saintes et des signes sacrés, Dieu ne le permet qu'exceptionnellement. C'est à la vertu qu'il réserve la commission de son pouvoir souverain ; non pas à la vertu telle quelle, mais à la vertu dégagée de ces dernières faiblesses qui nous attristent, parce qu'elles attestent la médiocrité de notre bonne volonté ; à la vertu montée par l'habitude des mâles résolutions, des généreux efforts, des douloureux sacrifices , jusqu'à l'héroïsme. A part trois ou quatre traîtres qui déshonorent l'histoire des thaumaturges divins, tous brillent de l'éclat de la sainteté, et leurs œuvres merveilleuses , en démontrant la divinité de la doctrine qu'ils annoncent , attestent publiquement

la justice dont leur àme est le saoctuaire vénérable. Investis de la force d*en haut et comme pénétrés de la vertu suprême qui dispose de tout en ce monde , ils ne s'appliquent qu'à cacher ces grands dons. Plus ils sont forts, plus ils sont humbles; et cependant, quand il le faut, c*est avec une confiance toute filiale, quelquefois ayec une familiarité enfantine , qu'ils invoquent le saint nom de Dieu et le pressent de se manifester.

Au contraire, les thaumaturges de Satan, alors même que la corruption de leur cœur ne se trahit pas par l'immoralité de leur vie , sofit marqués d*un caractère sinistre, qui les signale à l'attention publique comme des exceptions suspectes. Ils sont singuliers, mais leur singularité dissimule mal la médiocrité de leur force morale; c'est par l'orgueil surtout qu'elle se met à jour. Plus ils ont de pouvoir, plus ils en sont avides ; plus la vaine ostentation de leurs œuvres a de succès , plus ils les multiplient. Superbes et durs pour les sots qu'ils étonnent, ils sont vils et rajnpants comme des esclaves, devant leur ténébreux seigneur et maître; ou bien ils le traitent publiquement avec la grossière et indécente familiarité d'un compère. « Je te connais, tu me con- « nais, dit le Iama>bokte de la Tartarie; allons, yieil « ami, fais ce que je te demande : apporte de l'eau , « et remplis ce vase que je te présente. Remplir un « vase d'eau , qu'est-ce que cela pour ta grande puiser sance? Je sais que tu fais payer bien cher un vase

132 VIlIGT-QUATBliMfK GONFBREnCR.

« d'eau ; mus n'importe , fais ce qae je te demande a et remplis ce vase. Plus tard, nous compterons « ensemble; au jour fixé, tu prendras ce qui te re- « vient (1). »

Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que les deux agents principaux des miracles se manifestent assez clairement, par les causes ministérielles qu'ils choisissent? Cependant, il est un dernier caractère qui dessine mieux la physionomie de Dieu et la physionomie de Satan, dans les prodiges qu'ils opèrent : c'est le but de ces prodiges.

D'abord, le but immédiat; c'est le moins important et le moins significatif. Tout miracle divin a généralement un but de bienfaisance : sauver un peuple, loiurrir des foules affamées, guérir les infirmités humaines, consoler de gnandes infortunes, exciter la piété, réchauffer l'amour de Dieu dans les cœurs. C'est le sourire de la miséricorde, à travers les manifestations de la puissance. Aussi l'humanité leur a-t-elle constamment répondu par l'admiration et la reconnaissance.

Les prestiges dif^oliques imitent bien quelquefois «ette action bienfaisante des miracles divins ; mais, la plupart du temps , ils n'ont pas d'auU^e but que d'administrer à la curiosité .publique une vaine pâture. Produire des bruits effrayants, évoquer des fantômes ,

(4) M. Hue, Voyi^e dans h Tariarie et le Thibet.

DgS MliUCLES. 123

se plier le corps , s'enfoncer les ongles (Uns la chair, s'ouvrir le ventre et s*arracher les entrailles , remplir des vases d'eau : voilà à quoi se sout appliqués et s'appliquent encore les mioistres du malin esprit. Les sentiments qui leur répondent, sont la stupéfaction, la défiance y la crainte, de la part des gens ignorants et crédules, le mépris, de la part des gens éclairés. C'e>t ainsi que les laroa-bokte de l'Orient sont dédaigués et repoussés par ceux de leurs confrères qui se piquent de conserver quelque dignité.

Mais, Messieurs, quel que soit le but immédiat des prodiges , il ne nous édifie qu'imparfaitement sur lenr origine. C'est lenr but ultérieur qu'il faut regarder.

Le but ultérieur des miracles, c'est renseignement d'une doctrine. Or, une doctrine se présente, profonde et incompréhensible en plusieurs points, mais, d*autre part, grave, simple, conforme aux principes éternels que Dieu a écrits dans toute Ame d'homme, et qui ibont la norme universelle et invariable du vrai et du hxw- Cette doctrine, elle ue nous parle de IHeu que pour relever à nos yeux s^ majesté infinie, et prodamer sa puissance, sa sagesse, sa jnstioe et sa J[)Qnté. lies « mystères méipes qu'elle nous .propose sont accessibles en quelque endroit aux esprits les plus vulgaires., et touchent les cœurs les plus rudes. Par cette dototrine, l'homme est définitivement éclairé et fixé sm* la question de ses destinées, sur le bonheur et la gloire ineffables qui l'attendent pendant les jours étemels ; mais , en

124 VIRGT-QUATRIEMB GOUFÉRENGë.

même temps, tous ses devoirs sont définis. C'est par des Yoies laborieuses et austères, par la pratique de toutes les vertus, qu'il doit atteindre le terme suprême de son existence ; non-seulement les crimes le détournent, mais les faiblesses et les imperfections le retardent; il n*est bon pour le ciel que s'il peut s'appeler un saint.

Ailleurs, un mélange informe d'enseignements qui se contredisent : Dieu divisé, multiplié, dissous, en quelque sorte, dans les éléments de tous les mondes ; un bonheur grossier , ou bien le néant proposé à l'homme comme terme de ses efforts ; toutes les passions flattées, tous les vices caressés, tous les crimes justifiés, et par l'exemple même de la divinité et par la perspective de l'impunité; un matérialisme immonde, dans les doctrines et dans la vie pratique , dans les institutions et dans la vie sociale; enfin l'homme invité à Tabjectiou, l'homme engagé à étreindre la terre, comme Tunique et souverain objet de ses plus légitimes et plus saintes aspirations.

Et, de cêté et d'autre , des merveilles ! Dites-moi où est Dieu? dites-moi où est Satan? Je vous le demande, Messieurs. Remarquez -le bien : je ne pars pas de miracles certains, pour prouver une doctrine; je ne pars pas de cette doctrine, pour prouver la fausseté d'autres miracles. J'en appelle simplement au bon sens et h la conscience. Je demande à votre bon sens et à vos consciences, si Satan peut recommander à nos adorations le Dieu qu'il hait , s'il peut nous faire

espérer le bonheur qu il a perdu, s'il peut nous faire aimer la vertu qu'il a trahie. Je demande à Yotre bon gens et à yos consciences, si Dieu peut se déconsidérer, se salir, savilir lui-même et devenir le patron de toutes les erreurs et de tous les vices. Ne serait- ce pas^ dans l'un et l'autre cas, ce dont il est parlé dans l'Évangile : la maison divisée contre elle-même et tombant en ruine?

Non, cette doctrine grave, simple, sublime, qui rehausse dans notre opinion la majesté inGnie de Dieu et publie ses perfections , qui nous révèle nos destinées et nos devoirs, n'est pas la doctrine de Satan. Je ne dis pas qu'elle prouve sa propre divinité , non plus qu'elle prouve directement la divinité des miracles qui Tappuient : mais j'affirme, et vous devez affirmer avec moi, qu'elle prouve que ces miracles ne sont pas le produit déshonoré des forces de Satan. A lui, les prestiges qui patronnent les honteux enseignements de l'idolâtrie et les turpitudes de la vie païenne ; mais plus d'appréhensions, plus de craintes pour nos chères merveilles : le discernement en est fait à tout jamais.

Après ces considérations, Messieurs, il vous reste, j'en suis sûr, une préoccupation. Vous voyez bien comment les prodiges divins se distinguent des prestiges diaboliques ; pour vous. Terreur n'est pas possible. Hais vous vous demandez pourquoi Dieu a livré tant de peuples aux mains de son ennemi, sans les prémunir contre la séduction de sa puissance. Toute

126 YINGT-QUATAIÈME CONFÉRENCE.

Taûtiquité, et, aujourd'hui encore, de grandes nations : quelle proie pour le maudit ! quel scandale pour nous!

Je respecte le malheur, Messieurs; mais je méprise les faut attendrissements. Or, il me parait que ce pourquoi^ qui s'échappe de votre bouche comme un reproche, procède d'uïi faux attendrissement. Vous vôj^ez devant vous une infortune immense; mais vous fermez les yeux sur les causes qui Tout méritée. Êtesvous entrés dans les secrets de la justice de Dieu? Vous a-t'il dit par combien de prévarications ces nations, en apparence oubliées, ont lassé sa miséricorde et Tônt forcé de laisser aller ces lois fatales de transmission, en vertu desquelles Terreur passe, comme la vie, d*tine génération à l'autre? Ces peuples sont abusés; mais ètes-vous bien sûrs qu'ils ne sont pas contents de l'être? Étes-lrous bien sûrs que ce n'est pas un infâme plaisir pour eut, de voir justifiées, par des merveilles équivoques, toutes les débauches de leur eNprit et de leut- cœur? Et s'il en e^t ainsi, Dieu n'a-t-il pas le droit de les abandonner aux mains du maître qu'elles ont choisi, et qui leur rend la vie facile?

Non , mon Dieu I jamais je ne vous accuserai , parce que je vous connais. Je sais que vous ne souffrirez pas qu'un cœur droit s'égare , et que vous lui enverrez, au milieu des plus profondes ténèbres, un rayon de votre lumière, qui le dirigera dans les voies du bien. Qtte dis -Je? dans la permission que vous donnez à S&tan , je vois un dernier sourire de votre

DES MIRACLES. iVJ

misélièorde : en se manifestant , il nous rappelle le màtîAe des esprits, et empêche Tintelligence humaiiiede s'éteindre tout à fait dans la matière ; ses prestiges servent de contre-poids à l'abrutissement du fétichisme.

Vous accusez Dieu, Messieurs, d'avoir laissé s'étd^lir le règne de Satan ; mais vous oublies ce qu'il a fait pont le prévenir ou pour le détruire; Le grand mifbcle du déluge, ta confusiOd de» langues, rincesdie de Sodome et de Gomorrhe, les pèleriniigos des patriarches , le séjour d'Israël dans la tei^re d'Egypte , les prodiges de Bfolse, la tie singulière du peuple juif ^ mis en rapport, par ses infortunes, avec toutes les grafides nations de l'antiquité, et beaucoup d'autres événements, sans doute, que l'histoire n'a pas enregistrés : c'étaient les protestations de Dieu contre le règne de Satan.

Satan règne encore dans l'extrême Orient ; mais Dieu n'a-t-tl rien fait pour détruire son empire? Saint Thomas a prêché jusqu'au fond des Indes. A deux reprises, au vil* et an ftiii* siècle de notre ère ^ le christianisme a pénétré jusqu'à Pékin, et laissé, dansles usages des lainas et des bonzes, des traces de son passage. Saint Hyacinthe a traversé à pied les déserts de la Tartarié. L'ordre de Saint-Dominique a envoyé ^ dans l'Asie Centrale et au fond de la Chine, ses admirables frères Pérégrinants. Au xvi* siècle , le grand Saint Fl^ataçois Xavier a p^rté, jusqu'au Japcm, le nom die Jesus-'Ghrist ; il a Cuvante et oonlendu^ par ses miraclea, les thaumaturges de Satan ; sur ses sacrés vestiges^ les

128 VIlfGT-QUATaiEME GONFÉRERCE.

Ordres religieux se sont précipités et ont fait le siège du grand empire. Aujourd'hui encore, Dieu travaille là-bas, dans la personne de ses apôtres.

N'est-H^e donc rien que tout cela, Messieurs? Qu'avezvous à reprocher à Dieu ? U n*a pas réussi : mais grâce à qui? Ah! pitié pour le peuple! il sera jugé selon la mesure de son ignorance et de sa bonne volonté. Mais le pouvoir, les sciences et les lettres, les mandarins , les brames et les bonzes , voilà les amis de Satan et les suppôts de son empire. Et, chose singulière ! il en est de même partout : FOccident aussi a ses mandarins, ses brames et ses bonzes ; à cette diOerencc, pourtant, que, dans l'Orient, c'est Dieu qu'on veut empêcher d'entrer et Satan qu'on veut retenir ; que, dans rOccident, c'est Satan que l'on invite à venir et Dieu que Ton voudrait chasser. Dans l'Orient, ce sont les miracles de Satan que les savants et les lettrés patronnent; dans l'Occident, ce sont les miracles de Dieu que les savants et les lettrés méprisent, et voudraient ensevelir dans l'oubli. Dans rOrient, Dieu se lassera de la résistance intéressée que lui opposent les mandarins, les brames et les bonzes; dans rOccident, Dieu s'irritera de la guerre déloyale que lui fout les potentats, les savants et les lettrés. Dans l'Orient, Dieu, par pitié pour le peuple, forcera les portes ; dans l'Occident, par une juste colère contre les nations qui auront oublié ses grandes et sublimes manifestations , Dieu les abandonnera et les livrera à un nouveau niaitre. Mais

DBS MIAAGLBS. 129

tant qu'il nous restera un souffle dans la poitrine et quelque chaleur dans le sang , ô Seigneur ! en dépit des mandarins, des brames et des bonzes, nous raconterons vos merveilles. Le peuple ne pourra pas TOUS oublier , et vous ne nous abandonnerez pas , 6 Dieu très-boni vous ne nous livrerez pas aux mains de Satan.

Page 1