ELOGE HISTORIQUE
DE MONSIEUR L’ABBÉ H. R. CASGRAIN LU DEVANT LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA.
Une institution comme la nôtre, qui se renouvelle sans cesse, peut avoir l’illusion qu’elle est immortelle. Mais ce n’est qu’une illusion, et elle peut dire avec vérité comme chacun de nous : “ quotidie morior ” “je meurs tous les jours.”
Car tous les jours, ou tous les ans, pour parler plus exactement, notre société voit mourir quelqu’un de ses membres.
Les Académiciens de France, vous le savez, se décernent le titre d’immortels. Mais ce n’est qu’un vain mot, et ils savent très bien eux-mêmes que leurs œuvres seules peuvent leur assurer l’immortalité. Aussi l’immortalité académique prend-elle fin souvent du vivant de l’académicien, et quelquefois même n’a jamais existé.
Les membres de la Société Royale ne voudraient jamais s’affubler d’un titre que la postérité seule a droit de decerner. Mais s’il est parmi nous des prédestinés que la postérité honorera, ne pensez-vous pas qu’elle placera celui dont je viens vous faire l’éloge, parmi les plus illustres et les meilleurs ?
C’est ma conviction profonde, et j’ai l’espoir qu’en vous rappelant la mémoire de l’abbé Henri- Raymond Casgrain, j’aurai peu d’efforts à faire pour mériter votre attention.
Disons quelques mots de l’homme avant d’apprécier l’écrivain.
La vie de l’abbé Casgrain n’a été ni complexe, ni mouvementée. Elle s’est formée des événements ordinaires qui composent toute existence humaine, et je vais la résumer aussi brièvement que possible.
Il est né le 16 décembre, 1831, à la Rivière-Ouelle, dans le comté de Kamouraska.
Son père était l’honorable M. Charles-Eusèbe Casgrain, qui fut Commissaire des Travaux Publics pour le Bas-Canada, et qui mourut jeune encore, en 1848. C’était un citoyen irréprochable, un père de famille modèle, un homme public honnête et éclairé, un chrétien d’une grande vertu.
Sa mère se nommait Eliza-Anne Baby. Elle était la fille de l’honorable M. Jacques Duperron Baby, chef de l’une des plus anciennes familles du Canada, établie à Détroit, quand cette ville faisait partie de notre pays.
C’était une femme d’une intelligence très remarquable et d’une éducation supérieure. Elle a publié des “ mémoires DE eamille ” qui contiennent une biographie de son mari. Rien n’est plus édifiant que ce petit volume, qu’on pourrait ranger parmi les oeuvres de l’hagiographie contemporaine.
La paroisse natale de notre regretté collègue porte le nom de la petite rivière qui l’arrose, et aux bords de laquelle sont bâties l’église paroissiale et les rares maisons qui forment le village.
Sur la rive droite, à quelques pas d’un large pont qui la relie à la rive gauche, s’étend un long manoir faisant face à la rivière, et flanqué de jardins et de bouquets d’arbres.
C’est la maison paternelle où sont nés notre ami, et ses douze frères et soeurs. Une suite de chambres en forme l’unique étage ; mais au-dessus s’ouvrent un grand nombre de mansardes — ce qui permettait d’exercer une large hospitalité.
En face du manoir, un long quai borde la rivière, et sert à la fois d’abord pour les goélettes et les petits bateaux à voiles, el de terrasse pour les promeneurs.
C’est un paysage charmant, calme, riant et poétique, mais sans horizons, sans pittoresque et sans grandeur.
Là se sont écoulées les années d’enfance de notre ami. Il y a goûté la vie de famille avec ses charmes reposés, sa douce gaîté et son heureuse insouciance du lendemain. Il y a grandi dans le bonheur que donne la vertu, dans les joies sereines qu’apporte la piété, entre un père et une mère qui étaient des saints.
Ce milieu et cette origine sont en harmonie avec la carrière qu’il a fournie, et avec l’uniforme élégance
de son style, sans élans transcendants, et sans envolées vers les régions supérieures que fréquentent les aigles. La chaude atmosphère du foyer domestique explique en même temps son tempérament méridional.
Quand on causait avec lui, on le croyait volontiers du Midi, et même un peu de Tarascon.
Des fenêtres de sa chambre, l’enfant apercevait le dôme du collège de Sainte Anne de La Pocatière, et c’est dans cette excellente institution qu’il fit ses études classiques. Il en fut l’un des plus brillants élèves.
Enclin par nature à se dévouer au bien de ses semblables, il se crut appelé d’abord à soigner les corps, et il étudia la médecine. Mais après deux années d’étude, il comprit que Dieu le destinait plutôt à prendre soin des âmes; et le 5 octobre 1856, il était ordonné prêtre.
Dans les années qui suivirent, il fut successivement professeur au collège de Sainte-Anne, vicaire à Beauport, puis vicaire à la Basilique de Québec.
En 1872, une maladie des yeux qui alla toujours s’aggravant, et qui fut la grande épreuve de sa vie, le força d’abandonner le ministère, et il consacra dorénavant tous ses loisirs aux travaux littéraires et historiques. Mais il n’avait pas attendu cette époque-là pour prendre sa place dans le monde des lettres.
Dès 1860, s’était produit à Québec, parmi la jeu-
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nesse des écoles, un mouvement littéraire bien prononcé.
Garneau, Chauveau, Crémazie et Taché avaient auparavant ouvert la voie dans la conquête du domaine intellectuel. La semence jetée par eux dans le sol avait germé, et, sans les chercher ni les appeler, ils avaient formé des disciples.
Toute une pléiade de jeunes talents s’était élancée sur leuis traces, sous la double impulsion de l’amour ries lettres et du patriotisme, sans autre ambition que de se faire un nom, et d’ajouter quelques rayons à la gloire nationale.
La carrière littéraire alors ne promettait absolument rien au point de vue pécuniaire; et ceux qui y entraient devaient s’attendre à se coucher souvent sans souper. Mais qu’avait-on besoin de souper alors ? On vivait d’idéal, et cela nous paraissait une nourriture substantielle.
J’en parle en connaissance de cause, car je faisais partie de la jeunesse d’alors, et j’affirme que c’était le beau temps, au risque de passer pour un “ Inudator temporis acti. ”
Notre dernier souci était la question d’argent, et négligeant l’étude des professions dans lesquelles nous étions entrés, nous consacrions nos veilles à construire de belles phrases, à arrondir des périodes, et à scander des vers.
Hubert Larue, Louis Fréchette, Pamphile Lemay, Louis-P. Turcotte, Ernest Gagnon, Joseph Marmette,
A. Decelles, Baies, Faucher de St Maurice, Nap. Legendre, Benjamin Suite, Oscar Dunn rêvaient tous de lauriers littéraires. J’en oublie sans doute, mais je ne puis pas oublier celui qui marchait en tête de ce groupe, l’abbé Casgrain.
Avouons qu’il n’était pas encore, à cette époque, entré dans sa vraie vocation. En parlant ainsi, nous ne voulons pas rappeler qu’il a étudié la médecine avant d’embrasser l’état ecclésiastique. Nous voulons dire que, même dans la carrière des lettres, il ne s’est pas livré immédiatement à l’étude de l’histoire, qui devait pourtant donner à sa vie plus d’utilité, plus d’intérêt, plus de charme, et plus de renommée.
Son premier ouvrage publié en 1861 avait pour titre: “ LégendesCanadiennes ”. C’était une oeuvre d’imagination, et un exercice littéraire. Lejeune auteur semblait y faire l’essai de ses facultés poétiques, et vouloir démontrer, qu’entre son genre de prose et la poésie, il n’y avait pas d’autre différence que la rime.
Mais les “Légendes ” prouvaient surtout que le débutant avait une imagination qui manquait de mesure, et un goût exagéré pour les figures de rhétorique. 11 y révélait des dons précieux et de remarquables aptitudes. Mais la maturité et la formation littéraire que donne l’expérience faisaient défaut. Le style exubérant de jeunesse était trop recherché, maniéré, chargé de couleurs, ennemi du naturel, de la simplicité et de la précision.
A cette époque, il manifestait des tendances aggressives et militantes. Or il se trouva que mes dispositions étaient semblables, et nous croisâmes le fer, je veux dire la plume.
Je viens de relire mes polémiques d’alors, surtout cellesque j’ai signées “Jean Piquefort,” et j’en regrette sincèrement les sévérités d’un caractère personnel ; mais quant à ce qui était critique littéraire proprement dite, je ne crois pas avoir beaucoup dépassé les limites permises à la satire.
C’est mon impression sincère, après avoir relu les “ Légendes ”.
Veis ce temps-la furent fondées à Québec les “ Soirées Canadiennes et l’abbé Casgrain en fut l’un des principaux collaborateurs. Puis il publia successivement quelques biographies dont il avait bien connu les personnages. C’étaient le chevalier Falardeau, F.-X. Garneau, notre historien national, G.-B. Faribault, et P. de Sales Laterrière.
C’est par là qu’il sortit du domaine de la fiction pour entrer dans celui de l’histoire.
Mais c’était l’histoire de ses contemporains, et c’est vers le passé qu’il ne tarda pas à se sentir attiré. Les vrais historiens font leurs délices de vivre avec les morts illustres.
Et, comme pretre, il se tourna tout d'abord vers les saintes fondatrices de nos principales institutions de femmes. Il publia alors successivement l’histoire de la venerable Mère Marie de l’Incarnation, et l’histoire de l’Hotel-Dieu de Québec.
Entre temps, il s’était essayé dans la poésie, et il avait publié un petit volume de vers intitulé “ Les Miettes Mais la versification gênait son allure prime-sautière, et il revint à la prose, ce “mâle outil ” que vante Louis Veuillot.
Après les “Soirées Canadiennes”, le “Foyer Canadien ”, et, plus tard, le “ Canada-français” ont tour à tour bénéficié de sa collaboration.
Travailleur infatigable et chercheur éclairé, notre illustre ami entassait les matériaux et les documents, et quand il avait épuisé nos archives, il allait en Europe y poursuivre ses recherches. Epris de la gloire de sa race et confiant dans ses destinées, il avait assigné comme but à sa vie de la faire mieux connaître et de la glorifier.
C’est dans ce but qu’il allait passer les hivers à Paris, et qu’il bouquinait dans les bibliothèques publiques et les archives de l’Etat.
En même temps, il y nouait des relations avec toutes les célébrités contemporaines, et il s’en faisait des amis. — Dans mes propres voyages en France, j’ai rencontré je ne sais combien d’hommes qui l’avaient connu, et qui me parlaient de lui avec admiration et amitié.
Ses recherches ne se bornaient pas aux bibliothèques publiques. Elles s’étendaient aux archives privées et aux papiers domestiques des descendants des anciennes familles du Canada, retournées en France à l’époque de la conquête.
CONFÉKENCES ET DISCOUES
Il y fit des decouvertes précieuses, et le gouvernement de Québec a publié une volumineuse collection de documents, qui se composent uniquement des manuscrits trouves par lui, en la possession des descendants du chevalier de Lévis.
Il a tiié grand parti de cette collection, dans son bel ouvrage en deux volumes in 8* intitulé : “ Montcalm et Lévis.”
C’est la dernière et la plus remarquable de ses œu- \ res , mais elle avait ete précédée d’un autre ouvrage historique de grand mérite, couronné par l’Académie Française: “Un Pèlerinage au Pays d’Evangéline.”
A part tous ces travaux littéraires que je n’ai fait, qu’indiquer, il y a de nombreux écrits de l’abbé Casgrain qui sont disséminés un peu partout, dans les jouinaux et les revues. Ce sont des monographies,, des critiques littéraires, des études archéologiques, et des lettres.
Enfin, il a consacré les dernières années de sa vie à rédiger ses “ Mémoires ”, qui doivent avoir beaucoup d’intérêt, mais dont nous n’avons pu prendre connaissance.
Cette brève esquisse historique doit suffire à vous convaincre, messieurs, que la vie de notre regretté collègue a été bien remplie. Ce n’était pas un oisif, et il n a jamais voulu se reposer sur les lauriers qu’il avait moissonnés ça et là.
Le travail était pourtant pénible à ses pauvres
yeux malades, mais il avait le zèle de l’apôtre, et la passion du patriote. Il croyait à sa mission littéraire, et il eut l’énergie de la remplir jusqu’au bout.
Examinons maintenant de plus près le mérite de son œuvre.
Celui qui croit écrire l’histoire en reproduisant, analysant, ou résumant des documents et des archives, en racontant les faits par ordre de date, sans en montrer l’enchaînement ni les leçons, celui-là commet une, grave erreur, car il ne fait pas œuvre d’historien.
La vraie histoire n’est pas seulement une œuvre •d’érudition, mais une œuvre d’art ; et ce que l’art doit y mettre, c’est le mouvement et la vie.
Le passé est une chose morte. Mais il fut un temps où cette chose vivait, marchait, parlait, agissait. En la remettant sous nos yeux, l’historien doit lui rendre la vie, et son tableau ne peut être fidèle que s’il est animé.
Dans le véritable historien il doit donc y avoir deux hommes — l’érudit et l’artiste. L’érudit apporte les matériaux, et l’artiste les choisit, les ordonne, les dispose, et leur donne le relief et le mouvement qu’ils avaient jadis.
Dans une histoire bien faite, il faut que tout soit rangé avec ordre et mis en pleine lumière. — Les événements doivent défiler comme des troupes qui passent en revue.
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Les simples soldats, c’est-à-dire les menus faits, sont nécessaires pour former les cadres, mais ils n’absorbent pas le regard ni la pensée. L’attention va aux officiers-généraux, et aux manœuvres des régiments, c’est-à-dire aux événements importants qui font époque et qui en sont les traits distinctifs.
Est-ce à dire que l’historien doit négliger les détails ? Non; car il y a des détails dont la signification est importante, tantôt parce qu’ils dessinent les caractères et les physionomies, tantôt parce qu’ils donnent aux faits leur couleur locale, tantôt enfin, parce qu’ils éclairent les points obscurs.
Est-ce tout ce que doit faire l’historien? — Pas encore. Il faut qu’il sache faire revivre non seulement les actions, mais les acteurs.
Or, c’est un grand art de savoir mettre ses personnages en scène, d’en tracer les portraits, et de faire connaître leurs idées, leurs sentiments et leurs passions.
Enfin, l’historien doit être doublé d’un philosophe qui puisse comprendre la leçon des événements et mettre en relief les enseignements, qui forment la philosophie de l’histoire.
L’abbé Casgrain n’atteignit pas du premier coup ces sommets de l’art historique.
Nous l’avons dit, sa première œuvre, les “ Légendes,” révélait des dons précieux. Il avait le culte de la forme. Il aimait choisir ses mots, construire sa phrase avec soin afin de mettre sa pensée dans son
meilleur jour. Et il avait raison; car c’est ainsi qu’il faut écrire. Il en est des idées comme des femmes, le goût et l’élégance de leurs vêtements ajoutent beaucoup à leur beauté.
Mais il y faut du goût et même de la simplicité. Le choix des mots devient un défaut s’il est poussé jusqua la recherche. Et puis, il ne faut pas préférer les mots rares aux mots justes, ni viser constamment à l’effet que le choc des mots peut produire. Les formules pédantes choquent encore plus que les formules banales, et les images ne plaisent qu’autant qu’elles sont prises dans la nature.
L’auteur des “ Légendes ” avait méconnu ces préceptes, et les defauts de cette œuvre, que nous avons indiques déjà, se retrouvèrent en quelques endroits de son “ Histoire de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation.”
Certes, il y avait, entre les deux ouvrages, un contraste frappant, et le progrès de l’écrivain était considérable. Mais certaines pages trahissaient encore un culte exagéré de la phrase pour la phrase, et semblaient avoir été faites, moins pour exprimer des idées que pour 1 harmonie des sons et le plaisir des yeux.
Ces fautes devinrent de plus en plus rares dans les ouvrages subséquents, et bientôt l’écrivain fut en pleine maturité.
En même temps que son goût d’artiste s’épurait, son trésor d’érudition s’enrichissait, sa pensée s’élargissait et s’élevait, son jugement se rectifiait, et l’hls-
toiien modifiait sa méthode de manière à se rapprocher davantage des modèles.
Ces perfectionnements sont sensibles dans le “ Pèlerinage au pays d’Evangéline ” — Mais on attendait mieux encore de cet historien dont la formation littéraire était maintenant complète ; et le public canadien ne fut pas déçu dans son attente.
Quelques années après, parut en effet son œuvre capitale, consacrée a nos deux grandes gloires militaires, ‘‘ Montcalm et Lévis.”
Dans l’histoire de tous les peuples il y a des époques qui en marquent les grandes étapes, ou ce qu’on pourrait mieux nommer les évolutions.
Elles signalent des changements de route, des dépaits pour de nouvelles destinées, des acheminements vers un but nouveau.
Presque toujours alors la nation a ses grands jours de tiiomphes et de victoires, ou bien de grandes infortunes, et quelques fois les deux, un mélange de gloire et de malheur.
Ce sont ces époques de l’histoire qui attirent les historiens, et que les poètes aiment à chanter. Et toujours elles se personnifient dans quelques hommes, qui en deviennent les héros.
Pour les Canadiens-Français, cette époque d’évolution a été celle de la conquête, et elle s’est incarnée dans deux hommes qui ont été nos plus grandes illustrations militaires : Montcalm et Lévis.
C’est autour de cette époque et de ces noms illus-
très que nos historiens et nos poètes ont gravité tour à tour; et c’est à eux que notre ami a consacré ses derniers travaux historiques.
L’ouvrage, qui contient près de onze cents pages in-8°, est du plus puissant intérêt, et très documenté. L’auteur a fermé la porte à son imagination et il a laissé parler les documents.
La narration est remarquable de précision et de clarté, et elle emprunte aux événements eux-mêmes leur éloquence et leur intérêt dramatique. — Mais quel courage et quelle patience il a fallu, pour feuilleter et déchiffrer toute cette bibliothèque de manuscrits dans lesquels l’auteur a cherché la vérité historique.
Comme exécution, nous croyons que c’est son œuvre la meilleure. Le style en est grave et mesuré en même temps qu’élégant. Le récit est vrai, plein d’ampleur et de souplesse : mais il n’est pas sec, et l’on y sent l’émotion et le sentiment.
Le sujet était le plus beau et le plus grand que notre histoire pût offrir au talent de notre ami, et il en .a été digne. Aussi semble-t-il qu’après l’avoir traité il se soit dit: “ exegi monumentum, j’ai élevé mon monument, ma carrière est finie.” —
L’abbé Casgrain a passé les dernières années de sa vie au couvent du Bon Pasteur, à Québec, et malgré la perte graduelle de sa vue, il y vivait très heureux.
CONEEBENCES ET DISCOUBS
A côté de son appartement, la chapelle du couvent lui offrait une retraite paisible où il pouvait faire â loisir les méditations qui élèvent l’âme et les prières qui la consolent.
Dans sa chambre de travail étaient entassés ses chers livres, ses souvenirs de famille et de voyages, sa correspondance, quelques objets d’art, et ses nombreux manuscrits.
Au rez-de-chaussée, sa salle à manger, trop étroite pour son grand cœur, était bien l’une des plus joyeuses que j’aie connues dans ma vie. — Ses dîners étaient bons, mais ce qui en faisait le charme, c’était sa gaîté, son entrain, sa verve, son amabilité et son esprit plus pétillant que le champagne. — Quelles histoires désopilantes il nous racontait ! Quelles charges spirituelles il accumulait sur la tête de ceux qui avaient eu l’heur de lui déplaire, ou qui publiaient des œuvres ridicules !
Son naturel tout entier s’épanchait alors sans contrainte. Il donnait libre cours à son humeur vive et prompte à la saillie. Son esprit prime-sautier, alerte et toujours en éveil, se révélait alors dans tout son éclat, dès qu’on le harcelait un peu ; et sa verve avait des envolées, des fugues, des décharges électriques, qui partaient comme des fusées, et qui nous jetaient dans des convulsions de franc rire.
Mgr Laflamme, Mgr Mathieu, le Consul-Général de France, M. Kleczkowski, M. Siméon Lesage, et plusieurs autres amis en garderont longtemps le sou¬
venir.
Rien ne ressemble plus à une aurore qu’un beau coucher de soleil. — Ce sont les mêmes rayons du même astre, les mêmes teintes de feu, les mêmes variétés de reflets et de couleurs — Seulement le décor a changé de théâtre, et il se développe à l’extrémité opposée de l’horizon.
L’aube et le couchant de l’existence humaine ont quelquefois, par exception, les mêmes ressemblances ; et notre ami, l’abbé Casgrain, a été une de ces exceptions qui conservent jusque dans un âge très avancé la vivacité d’esprit, la verve, la gaité, l’entrain des jeunes années.
Au fond de ses prunelles éteintes, il faisait nuit ; mais dans son esprit et dans son cœur non-seulement il faisait jour encore, mais c’était encore le matin et la pleine lumière. Sa parole était restée chaude, animée, vibrante.
Il avait hérité de ses parents le goût des vieilles choses et des idées nouvelles, l’enthousiasme chevaleresque et l’ardeur des fortes convictions.
Quand la cécité devint complète, elle le détacha forcément des choses extérieures. Privé de contempler les beautés de la nature, il se tourna de plus en plus vers la beauté idéale.
Quand le soleil disparaît à l’horizon et que la nuit se fait, involontairement nous nous sentons envahis par une v#gue tristesse. Et cependant nous savons que demain le soleil reparaîtra. Quelle douleur ce doit donc être de se sentir envahir graduellement par les ténèbres d’une nuit qui ne finira plus !
Mais l’abbé Casgrain était prêtre, et il croyait que le vrai flambeau qui éclaire le cachot de cette vie est la foi; aussi l’épreuve terrible que Dieu lui envoyait n’altéra pas sa sérénité, ni même s^, gaîté naturelle. Le flambeau de la foi remplaça pour lui la lumière du jour, et il poursuivit son chemin vers les hauteurs, 11 per angusta ad augusta .”
A mesure que ses forces physiques diminuaient, la vie surnaturelle grandissait en lui.
Son testament, qu’il rédigea lui-même, très soigné au point de vue littéraire, est surtout imprégné de sentiments religieux et de mysticisme.
Convaincu que la mort est la concierge des demeures éternelles, il la salua amicalement quand elle se présenta, et il la suivit sans résistance dans le sombre tunnel qui conduit à la vraie vie.
Prononcé au dîner donné par le barreau de Québec,
a l’Hon. Juge Lemieux.
Messieurs,
Je suis fort heureux de répondre à votre appel, et de souhaiter la bienvenue à celui qui vient d’entrer in nostro dodo corpore.
A partir de l’époque déjà lointaine où il quittait les bancs de l’école, il s’est assis sur bien d’autres bancs plus ou moins confortables ; mais depuis un bon nombre d’années, il s’était fait une position brillante au banc des avocats — et ce banc-là est, à mon avis, l’un des plus glorieux qui existent. Je crois même que les vrais sages sont ceux qui y restent.
Mais il arrive quelquefois qu’on s’y coudoie désagréablement, parce qu’il n’y a plus assez de place pour tout le monde; et les jeunes se réjouissent naturellement quand l’un des ainés, qui y occupait une large place, s’en va. Le vide qu’il laisse est bientôt rempli.
Aussi quand mes collègues et moi, rangés sur le banc de la Cour Supérieure, regardons les membres du barreau groupés devant nous, il nous semble en entendre quelquefois qui nous disent : dites donc, les vieux, n’allez-vou3 pas bientôt faire place aux jeunes ?
Et alors, nous nous demandons, étonnés, à qui cette question peut-elle bien être adressée. Il n’y a pas de vieux parmi nous; nous sommes tous jeunes.
C’est pour cela que l’accession au banc de la magistrature n’est pas un événement ordinaire, et que l’on considéré ceux qui y montent comme des favorisés de la fortune.
Vous savez que l’Acropole de Corinthe était bâtie sur une montagne très haute et très escarpée, dont l’accès était des plus difficiles, — Cela faisait dire à un poète latin: Non licet omnibus adiré Gorinthum, que les étudiants de Paris traduisent ainsi: Non, Lisette, l'omnibus ne va pas à Corinthe !
Certes, je ne voudrais pas comparer le banc de la Cour Supérieure à l’Acropole de Corinthe; car ce n’est pas un lieu d’amusement comme la célèbre ville grecque, où le temple de Vénus réunissait de trop nombreux adorateurs. Mais c’est un sommet convoité tout de même, sinon un lieu de plaisir, et l’on n’y monte pas en omnibus. On n’y arrive qu’à pieds, en peinant, par le sentier difficile du travail et de l’étude.
Aussi merite-il nos félicitations celui qui a réussi à le gravir, et qui vient d’y prendre un siège. La position de la magistrature dans notre pays est encore assez haute pour que ce soit un honneur d’y atteindre.
Mais cet honneur n’était pas imprévu; et depuis qu’il était bâtonnier surtout, les faits et gestes de notre hôte faisaient pressentir ses hautes destinées. Dans les Con ferences du barreau qu’il avait inaugurées, il avait pris
1 habitude de monter sur le banc presque aussi souvent que les juges, et ses amis disaient: vous verrez qu’il finira par y rester.
C est fait, et nous en félicitons à la fois le nouveau titulaire, et la Cour Supérieure, qui fait en lui une acquisition précieuse.
Apres avoir été un brillant avocat, et fourni une belle carrière professionnelle, il va la poursuivre dans des sphères plus sereines, où il pourra vivre plus intimement avec les livres. Au milieu des agitations de la vie politique, il a forcément négligé ces vrais amis de l'homme; il les fréquentera davantage à l’avenir, et il acquerra cette érudition légale qui distingue nos vieux magistrats.
L’éloge des qualités qui le caractérisent n’est pas nécessaire. Vous connaissez comme moi sa perspicacité, sa pénétration, et la vivacité de son esprit.
Il saisit vite une question, et il en voit toutes les faces. Dans sa longue expérience comme avocat criminaliste, il a appris à juger les hom m es — surtout les témoins, — et il a fait preuve d’un don remarquable pour l’éloquence judiciaire.
A nos félicitations, il convient de joindre nos vœux pour le bonheur de notre hôte dans sa nouvelle carrière.
Sans doute le ba ne judiciaire n’est pas au point de vue pécuniaire un KLndike. C’est à peine Vaurea medio~ critas ; mais c’est un poste d’honneur. Il n’attire pas les applaudissements de la foule comme les tréteaux
politiques; mais il a la stabilité qui manque au banc des ministres. Il est moins exposé que ces hauts sommets aux éclats de la foudre, et c’est parce qu’il n’est pas le Capitole qu’il est loin de la Roche Tarpéïenne-
Or la stabilité est un bien très rare en ce monde, et c’est quand on vieillit surtout qu’on l’apprécie davantage.
Notre ami est resté jeune d’esprit et de cœur. Mais il a pris des années tout de même, ou les années l’ont pris, et j’aime à croire qu’il trouvera quelque charme dans la vie calme et honorable que sa nouvelle position lui assure.
Avant de m’asseoir, Messieurs, je me fais un agréable devoir de proposer la santé du barreau.
La magistrature et le barreau ne forment qu’une seule grande famille. Nous sommes les ainés, vous êtes les cadets, de vrais cadets de Gascogne, moins forts à l’épée que Cyrano de Bergerac, mais aussi forts en paroles.
Or c’est précisément en paroles que les avocats doivent être forts.
Cicéron parlant de ses jeunes amis qui se formaient à l’éloquence du barreau disait: Ils sont mes élèves dans l’art de bien dire, et mes maîtres dans l’art de bien dîner.
Je n’ai pas l’honneur de vous compter parmi mes élèves en quoi que ce soit; mais je reconnais que vous êtes mes maîtres dans l’art de bien dîner, et que vous avez en moi un pauvre élève.
Mes collègues et moi avons d’ailleurs une très haute opinion du barreau de Québec ; et, bien souvent, en écoutant les plaidoiries de quelques-uns d’entre vous, nous nous disons : voilà des hommes qui devraient être sur le banc, non pour leur profit personnel, mais dans l’intérêt de la justice.
C’est pourquoi je lève cordialement mon verre pour boire à la santé du barreau.
PRONONCÉ AU BANQUET DES BANQUIERS AU CHATEAU FRONTENAC, A QUÉBEC, EN 1898.
Messieurs,
Vous me demandez de répondre à la santé du parlement?— Mais à quoi titre? Quelle faute politique ai-je commise pour mériter cet honneur ?
Est-ce parce que j’ai manifesté jadis le désir d’entrer en parlement ? Et voulez-vous faire une niche aux électeurs qui n’ont pas voulu m’en ouvrir la porte? — Eh bien ! c est une consolation pour moi de penser que s’il en avait dépendu des banquiers, je serais aujourd’hui membre de la Chambre des Communes.
Mais non, je crois plutôt que vous assimilez nos tribunaux supérieurs de la province de Québec aux anciens tribunaux français qu’on nommait parlements. Et pourquoi pas ? puisque notre procédure civile est encore celle de l’ancien Parlement de Paris, le Grand Châtelet.
Toutefois mon plus grand étonnement n’est pas d’être appelé à répondre à la santé du Parlement ; c’est d’avoir été invité au banquet des banquiers. Et maintenant, je me demande pourquoi je ne suis pas un banquier au lieu d’être un pauvre magistrat.
A l’âge de choisir une carrière j’étais très fort en arithmétique, et même en algèbre, et peut-être auraisje pu devenir un financier de quelque habileté.
Mais voici les raisons qui m’ont détourné de cette voie.
Je m’imaginais que pour devenir banquier, il fallait avoir des capitaux ! C’était une grande naïveté, et j’aurais dû savoir que c’est avec les capitaux des autres qu’on fait les banques.
Aujourd’hui, j’ai plus d’expérience, et quand je rencontre un ancien ami, devenu quasi- millionnaire, et qu’il me dit : u Je suis dans les affaires ! ” Je sais ce que cela veut dire : C’est qu’il est dans l’argent des autres.
Et remarquez bien que ce mot, qui vous paraît peut-être satirique, est une vérité financière. Ce qu’on appelle “ les affaires c’est le crédit, c’est l’escompte, c’est le change, c’est l’achat et la vente sur papier de valeurs plus ou moins problématiques, c’est la lettre de change, c’est le billet promissoire qui reste prornissoire parfois indéfiniment, c’est la circulation de millions que personne ne voit, qui passent de mains en mains, et qui, de temps en temps, comme par accident, tombent dans la caisse de quelque chançard !
Une autre raison encore m’a empêché d’entrer dans la banque : c’est le nom que je porte. Fonder une institution financière, qui se serait appelée la “ Banque Routhier, ” ne m’a pas paru de nature à m’assurer du crédit.
C’était peut-être encore une naïveté. Car j’ai connu des banqueroutiers qui sont devenus très riches, et le plus honnêtement du monde.
Quoi qu’il en soit, j’ai commis l’erreur de tourner le dos à la finance, et d’entrer dans le barreau.
Comme avocat, j’aurais pu encore faire fortune peut-être ; mais j’ai eu l’ambition malheureuse de monter sur le banc. Valait autant faire le vœu de pauvreté, comme les moines !
Pour me consoler de ces mésaventures, j’ai cultivé les lettres, la poésie même ; et je n’ai pas manqué dans mes vers d’appeler l’argent un vil métal !
Mais, ce soir, je veux être sincère ; et je vous dirai, messieurs, que je ne suis pas un ennemi de l’argent, pour la bonne raison que l’argent n’a pas d’ennemis.
Le pouvoir, les honneurs, le succès, le génie, la vertu, la religion ont des ennemis. Dieu lui-même en a ! Mais l’argent est apprécié, recherché, aimé, partout et par tous. Il y a même des gens qui l’adorent, hélas !
Pourquoi? — Mais c’est qu’il est bien utile en fin de compte. Et s’il est en lui-même un métal inerte et sans intelligence, il faut bien reconnaître qu’un grand nombre d’intelligences gravitent autour ; que non seulement il crée les grands mouvements industriels, et produit des merveilles, mais qu’il stimule le génie humain.
L’histoire des hommes célèbres le prouve. La gloire les aiguillonne sans doute, mais l’argent aussi ; et
parmi les savants surtout il en est qui ne seraient pas devenus des célébrités, s’ils n’avaient pas eu le désir de s’enrichir.
Donc il faut rendre justice même à l’argent, et surtout aux banques.
Les relations de la magistrature avec les banques ne sont en général ni compliquées, ni compromettantes. Les juges sont pour vous des clients modestes qui font honneur à leurs engagements, et ils font de leur mieux pour vous rendre justice sans vous demander aucune faveur.
Mais il me faut dire un mot de vos relations avec l’Etat, puisque je suis présumé parler au nom du Parlement.
Il y a, comme vous savez, divers systèmes préconisés par les économistes, et je crois que ceux de ces systèmes qui donneraient à l’Etat une espèce de monopole, et ceux qui le transformeraient en agence socialiste et communiste, sont de dangereuses utopies.
Deux principes doivent servir de base aux rapports de l’Etat avec les banques. D’un côté, il ne doit pas entraver leur initiative, qui doit être large, ni gêner les libertés légitimes de la spéculation et du commerce. Mais, d’un autre côté, il doit prendre des mesures pour empêcher les abus de cette liberté, en fixer les limites, et veiller a la sécurité des fortunes privées.
Ces deux principes doivent être balancés de manière
a établir un juste équilibre. Sans protection pour le public, et sans les mesures requises pour la suppression des abus, la finance deviendrait tout naturellement un pillage.
Messieurs, je fais des vœux pour la prospérité des banques parce qu’elle est intimement liée à celle de l’Etat.
La finance a ses orages, comme la mer ; et les banques sont les navires qui la sillonnent. Je souhaite que les vôtres soient de ces vaisseaux puissants que la vague lave mais ne submerge pas.
Pour cela, il suffit qu’ils aient une coque solide, c’est-à-dire un capital suffisant et un bon pilote, je veux dire un caissier honnête et habile.
Messieurs, à la santé des banques.