PRONONCÉ AU BANQUET DES ÉDTUDIANTS EN DROIT BN OCTOBRE
Messieurs,
Quand vous proposez la santé de 1a, magistrature* vous proposez en même temps celle de vos futures destinées. C’est comme si vous disiez : buvons à notre avenir !
Car si nous sommes la magistrature d’aujourd’hui — et bientôt celle d’hier — vous êtes la magistrature de demain.
Sans doute, vous pourrez être avocats, et ne pas devenir juges. Cela arrive, et je ne dis pas que ce soit un malheur : Je crois le contraire. Car toutes les portes sont ouvertes à l’avocat, et c’est dans les rangs du barreau que l’État va choisir la plupart de ses ministres. Mais il n’y est pas obligé, tandis qu’il est forcé par la loi de prendre ses magistrats dans l’ordre des avocats.
En y entrant, vous deviendrez donc la magistrature debout — plus tard, peut-être, la magistrature assise — et beaucoup plus tard, forcément, la magistrature rassise, je veux dire, en retraite.
Il semble bien, n’est-ce pas, qu’une distance immense nous sépare ? Et cependant, elle est bien vite franchie, cette distance ; car elle est celle qui sépare le printemps de l’automne.
On vous a dit bien des fois que vous êtes l’espérance de la patrie, et c’est vrai. Mais n’oubliez pas une chose, Messieurs, c’est que les peuples, pas plus que les individus, ne vivent d’espérance seulement. Il leur faut des aliments plus substantiels, et ils ne considèrent comme des biens réels que les espérances qui se réalisent.
Vous êtes l’espérance parce que vous êtes le printemps et semblables à des arbres en fleurs ; mais la vraie saison nourricière, c’est l’automne, qui donne des moissons et des fruits.
C’est donc le printemps que nous acclamons en vous, et c’est l’automne que vous saluez en nous Entre ces deux saisons, il y a l’été, qui est bien court, et nous avons le droit et le devoir de vous dire : Messieurs, employez bien votre été qui commence, si vous voulez que votre automne réalise les promesses du printemps.
Et là-dessus, il ne faut pas vous faire d’illusions, et vous imaginer que le succès est toujours facile.
Il en est des hommes de professions comme des arbres fruitiers. Les plus chargés de fleurs au printemps ne sont pas toujours ceux qui donnent le plus de fruits à l’automne.
Ne soyez ni présomptueux, ni timides et sans con-
fiance. Les présomptueux ne doutent jamais de rien ‘r et tout fiers de leurs talents et de leur aplomb, ils se disent complaisamment : quousque non ascendam ?
Les timides se défient trop d’eux-mêmes, et ils s’imaginent qu’ils ne pourront jamais atteindre les sommets, comme les autres. Cette défiance diminue leurs forces.
Ne vous rangez ni dans l’une, ni dans l’autre, de ces deux categories de jeunes gens. Tenez le juste milieu. Nourrissez toutes les ambitions légitimes, et ne désespérez jamais de les voir se réaliser ; mais prenez les moyens d’y arriver ; et les seuls moyens connus sont ie travail énergique et persévérant, l’activité sans trêve et la bonne conduite.
Mais vers quel succès devez-vous tendre ? Vers la fortune? Je n’y vois aucun mal, pourvu que vous sachiez modérer vos appétits, et que ce ne soit pas le but unique de vos efforts. Car la fortune est une garantie d’indépendance et de liberté.
Par quels chemins y arriver? Par toutes les voies honnêtes.
Les païens représentaient Mercure, le dieu de la richesse, avec des ailes aux pieds et à la tête. Evidemment, c’était pour lui permettre de mieux voler; et c’est pourquoi on l’appelait aussi le dieu des voleurs.
Ne le prenez pas pour patron. Sur le chemin qui conduit a la fortune ne courez pas, et surtout ne volez pas. Laissez les ailes aux pieds, à l’usage des caissiers et des trésoriers de toute espèce, qu’on voit si souvent
lever le pied ; et contentez-vous de marcher, lentement et sûrement.
Les fortunes rapides sont d’ailleurs rarement solides.
Devez-vous vous marier? — Oui, dès que vous en aurez les moyens. Et sur ce point ne soyez pas trop ■ prudents. Ayez confiance en l’avenir, et escomptez-le.
Ne cherchez pas d’abord une dot, mais une femme. En France, la dot est généralement le but, et le mariage est le moyen d’y arriver. Mais c’est la cause fie beaucoup d’infortunes conjugales. Cherchez les qualités morales, et l’amour. C’est 1 '‘antidote contre l’empoisonnement du bonheur.
En attendant le mariage, veillez sur votre conduite. Restez sobres et chastes.
Ne vous tenez ni trop près, ni trop loin des femmes de votre milieu social. Dans ces conditions, la société de la femme réchauffera votre cœur et activera votre intelligence. Rien ne vous donnera plus d’émulation que le désir de plaire à une femme d’élite.
Mais a part vos devoirs envers vous-mêmes et envers vos familles, n’oubliez nas vos devoirs envers la patrie.
Efforcez-vous d’acquérir toutes les connaissances et toutes les aptitudes requises, pour travailler à sa prospérité et a sa grandeur, si jamais elle réclame vos services.
Il ne suffira donc pas que vous vous rendiez habiles dans votre profession. Il faudra développer le plus possible votre culture intellectuelle, et si vous
avez le don de la parole, il faudra vous appliquer tout spécialement à le perfectionner.
Car c’est l’art par excellence, le grand moyen d’influence de notre temps. Il nous est surtout nécessaire, à nous, Canadiens-Français. Puisque nous ne sommes ni le nombre, ni la force, ni la richesse, soyons la parole. Soyons ce qu’a été le patron si admirablement choisi de notre race. Quand on lui demanda qui il était, il répondit : “ Ego sum vox, je suis une voix ! ”
Napoléon pouvait dire : Je suis une épée ! Mahomet : Je suis un cimeterre, et un livre, le Coran ! Jean Baptiste a dit : Je suis une voix, et Jésus l’a placé audessus de tous, en disant qu’il était le plus grand des enfants des hommes.
Dignes disciples de notre illustre patron, faisons entendre nos voix dans cet immense pays qui est encore un désert, et soyons-y les précurseurs de la civilisation chrétienne.
Le Canada est une nation qui vient de naître, et nous ne sommes encore qu’une aurore, qui jette une lueur pâle à côté de la belle nuit étoilée que le monde admire dans le drapeau américain.
N’envions pas cependant les étoiles à nos voisins, et gardons pour nous l’aube naissante, qui blanchit déjà de vastes horizons, et qui deviendra le grand jour, s’il ne se rencontre jamais parmi nos ambitieux voisins un Josué capable de dire à cette aurore : “ Arrête-toi ! ne deviens pas un soleil ! ”
Octave Crémazie
Mesdames, Messieurs,
Le sujet de cette conférence n’aura pas pour vous 1 attrait de la nouveauté. Il y a longtemps que vous connaissez notre poète national et son œuvre.
J ai pourtant l’espoir de vous intéresser, mais je n ai pas celui de vous amuser. Car c’est presque un discours funebre que le nom de Crémazie m’impose ; et s’il n’est jamais gai de parler d’un mort, la chose est triste surtout quand la vie de ce mort a été profondément douloureuse et sombre.
Mais il ne doit pas déplaire à des esprits élevés, comme il y en a beaucoup dans cet auditoire, de considérer quelquefois le côté sérieux et dramatique de cette vie. feur le vaste theatre de l’existence humaine, vous le savez, on ne joue pas toujours la comédie. La tragédie s’y trouve forcément mêlée; et si elle est généralement moins agréable à entendre, elle est souvent plus salutaire.
Ce soir donc, c’est un drame intime, enveloppé d’un certain mystère, que nous allons étudier ensemble. Il
est en deux actes, ou deux tableaux, et il pourrait avoir pour titre : “La vie et l’œuvre de Crémazie.”
Dans le premier tableau, je vous montrerai l’homme, et dans le second je vous ferai connaître l’œuvre.
Et tout d’abord, Mesdames et Messieurs, admirez avec moi l’étonnante vitalité des œuvres de l’homme, quand il consacre son génie aux choses impérissables, comme le sont, par exemple, le culte de l’idéal, et l’amour de la patrie.
Voyez cet homme. Sa vie plus que modeste s’est écoulée dans la souffrance et l’isolement, sans prestige, sans fortune, presque sans amis. Elle s’est terminée dans une obscurité profonde, sur une rive étrangère ; et sa mort a été ignorée de la plupart de ses compatriotes, qui le croyaient mort depuis longtemps.
Un quart de siècle a passé sur ce deuil lointain, resté sans écho — un quart de siècle de silence et d’oubli — et voilà qu’aujourd’hui, dans les deux villes principales de son pays, des foules se réunissent pour acclamer le grand oublié, pour célébrer son œuvre, et pour le faire revivre à jamais dans la mémoire de la postérité !
Qu’a-t-il donc fait cet homme ? — Il a simplement mais ardemment aimé son pays. Il a voué sa vie au culte de l’idéal, au point de négliger complètement le réel, et d’en mourir ! Et ces deux grands amours que
j’ai appelés impérissables, il les a manifestés dans
quelques pages de poésie. Rien de plus, mais rien de moins !
Et voilà pourquoi son pays se ressouvient de lui maintenant, et ne l’oubliera plus.
Les hommes sont partagés pendant cette vie en vainqueurs et en vaincus : Crémazie fut parmi les vaincus, parmi les déshérités, les méconnus, les oublies, les méprisés, les sans succès et sans gloire.
Mais parmi ces vaincus de la vie présente, il y a les vainqueurs d’outre-tombe, et c’est parmi eux que Crémazie prend aujourd’hui sa place, celle que la postérité lui donne et qui ne pourra pas lui être enlevée.
Quand il habitait sa demeure de chair, on pouvait diie de lui avec Victor Hugo :
“ U va semant la gloire, il recueille l'affront.”
Mais le jour est venu de moissonner la gloire qu il a semée, et cette plante vivace se reproduira d’elle- même sans semence nouvelle dans la suite des âges.
Toute vie humaine ressemble plus ou moins à celle du premier homme. Alors même que ses commencements ne sont pas heureux, elle a l’espérance et l’illusion qui lui font croire au bonheur et à l’Eden. Elle a ses rayons d’aurore, ses jours de soleil et toutes les fleurs du printemps. Puis un jour tout ce bonheur, plus ou moins réel, s’effondre dans un revers, dans
une catastrophe, trop souvent dans une faute. Et la chute plus ou moins profonde entraîne de longues années d’expiation!
Telle a été la vie de nos premiers parents. Telle a été celle de beaucoup de grands hommes. Telle a été l’existence de notre poète, avec cette différence que s’il a eu des jours de bonheur, ils ont été bien courts. Car il paraît être sorti de l’Eden dès le moment qu’il s’est heurté aux réalités de la vie.
Plusieurs pages de ses poésies en témoignent.
J’en veux citer une qui remonte à 1859, alors qu’il avait 32 ans ; elle est dédiée à la mémoire de M. de Fenouillet, son vieil ami français qui venait de mourir, à Québec. Il s’adressait dans ces vers au cher défunt ; il lui demandait quelle “douleur secrète avait brisé son âme”, et pourquoi pendant sa vie il paraissait toujours “ plein de sombres pensées.”
Puis il lui disait :
“ Aviez-vous éprouvé la malice des hommes ?
Ou plutôt trouviez-vous qu’ici-bas nous ne sommes Qu’un jouet d’un instant dans les mains du malheur ? Aviez-vous donc appris que l’existence avide Hélas ! ne pouvait pas combler l’immense vide De ce gouffre sans fond que l’on nomme le cœur? ”
A cette strophe amère, il ajoutait :
“ Venu bien après vous dans cette sombre arène,
Où partout la douleur domine en souveraine,
Nous avons moins vécu, nous avons moins soufîert :
Déjà l’illusion à notre espoir ravie A fui loin de nos cœurs, et nous trouvons la vie Plus aride que le désert...”
Comme vous le voyez, il avait dès lors perdu 1 illusion, et il identifiait son sort à celui de son vieil ami qui “ portait l’empreinte du malheur et dont une douleur secrète avait brisé l’âme.”
Quelle était cette douleur secrète ? Et Crémazie l’avait-il éprouvée ? Nous n’en savons rien .
Notre poète vivait très concentré en lui-même ■ et nous avons vainement cherché dans ses œuvres en prose, ou en vers, la moindre trace d’une confidence.
Nous nous sommes demandé s’il n’y avait pas là-dessous quelque amour malheureux ; mais Crémazie a-t-il jamais aimé ? Nous ne le croyons pas. Il semble qu’un poète sans amour est un phénomène. Car le grand inspirateur de la poésie c’est l’amour ; c’est l’aliment pour ainsi dire indispensable du feu sacré.
Mais le poète qui aime chante ses amours, il les chante même trop. Il ne peut pas s’en taire, j usqu’à lasser le public qui finit par le lui faire comprendre-
Les poètes les plus austères et les plus sombres, comme Dante, ont immortalisé une Béatrix quelconque dans leurs vers.
Or Crémazie n’a pas un poème, pas une ode, pas une idylle, pas un sonnet, pas un vers d’amour — sauf peut-être la “ Fiancée du Marin.” Mais cette légende ne contient que quelques mots d’amour. Ce sentiment n’y est qu’ébauché, et vous le devinez peut-être, étant donnée la nature sombre du poète, c’est un amour que le malheur poursuit, et qui finit le plus tragiquement du monde.
Rien de plus innocent, pourtant, que l’attachement fidèle de la fiancée du marin ; rien qui fût plus digne ■de bénédiction et de bonheur ; rien dans le présent, ni dans le passé qui appelât, le châtiment ou l’expiation.
Ecoutez ces trois strophes exquises qui peignent son héroïne :
“ Quand elle allait dans les prairies A l’heure où des roses fleuries,
Luit la splendeur,
Devant cette pure auréole Le lis inclinant sa corolle Disait : ma sœur ! ”
“ Quand elle allait au champ agreste Seule avec son gardien céleste,
Divin appui,
Du ciel l’immortelle phalange Se demandait, quel était l’ange,
D’elle ou de lui.”
“ La vertu dans ce cœur candide Brillait comme le flot limpide D’un lac d’azur ;
Lt le mal qui partout s’attache,
Ne put jamais mettre une tache Sur son front pur...”
Ne vous semble-t-il pas que sur le chemin de cette ■créature angelique le bonheur va fleurir? N’a-t-on pas le droit d’esperer que, par un beau soir d’automne, on Nerra le brave marin, rentrer au port, et conduire à l’autel sa promise bien-aimée ? Eh bien ! non, le dénoue-
ment que le poète a préféré est lugubre. Le marin ne revient pas ; il va dormir au fond des mers où repose déjà son frère aîné ; sa mère meurt de douleur, sa fiancée devient folle; et un soir, du haut d’un rocher, après avoir vainement appelé son bien-aimé, elle se précipite dans les flots !
Est-il possible d’imaginer rien de plus lamentable pour la fin d’un amour idéalement pur et légitime ?
On comprend dès lors que, dans sa “ Promenade des Trois Morts,” il ait appelé l’amour “ un mot sonore aussi trompeur qu’un songe.”
Ce sentiment est donc absent et de la vie et des oeuvres de Crémazie. C’est pour combler cette lacune sans doute que le charmant chroniqueur montréalais, qui signe “ Madeleine ”, a imaginé pour le poète un amour in articulo mords , comme si l’homme ne pouvait pas mourir sans y être aidé par une femme !
Mais “ l’Adieu du Poète ” n’est qu’une jolie fiction, que toute la vie de Crémazie rend invraisemblable.
Ce fut sans doute un malheur pour lui de n’avoir pas rencontré sur sa route un amour digne de lui ; car un tel amour l’eut réconcilié avec la vie. Mais il n’a connu qu’un seul amour, un seul auquel il ait cru: C’est celui de la mère pour son fils, et du fils pour sa mère. Toute la vie il est resté fidèle à ce sentiment unique et absolu.
Sa correspondance en témoigne. Et c’est l’amour maternel qui lui a inspiré la plus belle page de son poème macabre, <£ La Promenade des Trois Morts ”.
CONEÉKENCES ET DISCOUBS
En proie aux plus sombres pressentiments, il se voyait déjà, à l’époque de cette composition, mort et oublié de tous ; mais il était convaincu que sa mère ne l’oublierait pas, et quand il se représente lui-même dans son tombeau, il tressaille tout-à-coup, parce qu’une goutte d’eau est tombée sur sa tête, il est sûr que c’est une larme de sa mère, et il entonne alors ce chant qui est d’une grande suavité :
“ O larme de ma mère,
Petite goutte d’eau Qui tombe sur ma bière,
Comme sur mon berceau.
“ Larme jsainte et pieuse,
Fille du souvenir,
Perle plus précieuse Que les trésors d’Ophir ;
“ Larme douce et bénie,
Toi, que ma mère en deuil Des hauteurs de la vie Verse sur mon cercueil ;
“ Ah ! coule, coule encore Sur mon front pâle et nu,
Dure jusqu’à l’aurore Bonheur inattendu !
“ Ma tombe solitaire Où le ver accomplit Le terrible mystère De l’éternelle nuit,
“ Maintenant arrosée Par ces larmes du cœur Comme sous la rosée S’épanouit en fleur...”
CONFÉRENCES ET DISCOERS
Il serait trop long de citer en entier cette espèce de berceuse funèbre — que l’enfant mort se chante à luimême.
Quand on a connu Crémazie, on se demande pourquoi il n’est pas entré dans un monastère. Avec ses goûts pour la retraite et 1 etude, avec son mépris du monde, ses idées sombres et son incroyance au bonheur d’ici- bas, il aurait fait, il me semble, un excellent moine. Il en avait du reste le type physique, et je me dis qu’il aurait été plus à l’aise dans un couvent de bénédictins que dans cette arrière boutique où je l’ai vu quelquefois, entouré de bouquins en désordre^ et de livres de comptes plus en désordre encore; absorbé par la lecture de quelque poème pendant que les clients attendaient qu’il vînt leur offrir sa marchandise.
L’idéal monastique a dû le hanter, et il le regrettait sans doute quand il a écrit ces lignes :
“Les moines, n’ayant pas à lutter contre les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer dans toute la sérénité de leur intelligence, aux travaux littéraires et aux spéculations scientifiques, et passer ainsi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l’esprit humain : l’étude et la prière.”
Au lieu de cet idéal qu’il a bien sûr rêvé et qui aurait convenu à sa nature, il était condamné à faire un petit commerce de librairie, qu’il négligeait quand il voulait faire de l’art, et qui éteignait son art quand il vaquait aux affaires.
Passer ses jours auprès d’un comptoir à vendre de la papeterie, tenir des livres de compte, courir aux banques, escompter des billets pour faire face aux exigences de son commerce, négocier des emprunts usuraires, tels étaient les labeurs déprimants de cet idéaliste qui se sentait du génie, et qui ne savait parler que la langue des dieux!
“ Dans de pareilles conditions, a-t-il écrit, c’est un malheur d’avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré.... Si je n’avais pas reçu en naissant sinon le talent du moins le goût de la poésie, je n’aurais pas eu la tête farcie de rêveries, et j’aurais pu regarder le commerce comme un but sérieux de la vie. Je me serais brisé tout entier aux affaires, et j’aurais aujourd’hui l’avenir assuré. Au lieu de cela, qu’est-il arrivé ? J’ai été un mauvais marchand, et un médiocre poète.”
En plusieurs endroits de sa correspondance, il se plaint de ce métier qui lui est imposé, qui coupe les ailes à son imagination, et qui refroidit comme une gelée (c’est son expression) le feu de son intelligence. Mais ce malheur n’était rien, comparé à la catastrophe qui allait en être l’aboutissement fatal. L’insuccès ■dans les affaires allait sans cesse grandissant. Les expédients auxquels il avait recours pour sortir de ses embarras financiers devenaient de plus en plus difficiles.
On sait que la res angasta domi d’Horace, tourment ■et tyran de tant d’existence3, est une conseillère
funeste. Que se passa-t-il alors clans cette âme fière et droite qui n’avait jamais, jusque là, méconnu les lois de la justice ? Dans quel réseau inextricable d’affaires malheureuses se trouva-t-il un jour enlacé ? Et comment vint enfin pour lui cette heure mauvaise, cette heure fatale qui perdit tant d’hommes admirablement doués, et qui lui fit commettre la grande faute de sa vie ?
— C’est un de ces mystères de la fragilité humaine qu on ne s explique pas, mais que l’histoire universelle releve dans la vie de bien des grands hommes, et qu’il faut savoir oublier, quand toute trace en a été effacée par les larmes du repentir et par le3 tourments de toute une vie d’expiation.
Ce fut un evenement bien douloureux dans le petit cercle d’amis qui admiraient le poète, et qui attendaient de lui de grandes choses, lorsqu’ils apprirent soudainement qu’il avait disparu.
Qu’était-il devenu ? ce fut un mystère pendant longtemps ; ses parents seuls connurent sa retraite et toute l’immensité de son malheur.
Mirages de gloire, rêves de fortune, projets d’avenir, tout s’était effondré. Plus d’espérances, plus d’amis, plus de famille, plus de patrie, tout avait sombré dans un naufrage effroyable. Il avait tout perdu, jusqu’à son nom ! car sur la terre étrangère il portait un nom étranger. Et dans l’écrasement moral que la douleur avait opéré sur tout son être, il sentait qu’un mal inconnu hantait son cerveau, et menaçait d’éteindre jusqu’à la flamme de son génie.
Ne pénétrons pas plus avant dans les profondeurs de cet abîme, où il avait été précipité soudainement, en pleine force, en pleine jeunesse, d’où il ne pouvait plus remonter, et dans lequel il ne réussissait pas même à mourir !
Mais alors, me demanderez- vous, comment ce martyre a-t-il pu durer seize ans ? C’est lui-même qui va vous répondre : “ Bien des fois, écrit-il, si je n’avais eu la foi canadienne, je serais allé me pendre au réverbère du coin comme Gérard de Nerval, ou je me serais abandonné comme Henri Murger; mais quand le noir m’enveloppait de trop près, quand je sentais le désespoir me saisir à la gorge, et que le drap mortuaire semblait me tomber sur 1a, tête, je courais à Notre- Dame des Victoires, j’y disais une bonne prière, et je me relevais plus fort contre moi-même.”
Pendant que son tourment se prolongeait dans son exil, l’oubli se faisait plus profond au pays natal; un grand nombre croyaient même qu’il était mort, lorsqu’on apprit un jour qu’un nommé Jules Fontaine venait d’être enterré au Havre.
Jules Fontaine, c'était lui. C’était le poète que toute une race avait acclamé un jour comme son verbe national, c’était le chantre aimé de toutes nos gloires patriotiques.
Tel fut l’homme que j’ai cru nécessaire de vous montrer pour vous faire mieux comprendre son œuvre. Car elle porte la marque de sa vie ; et quoi-
qu’elles soient toutes les deux sombres et dramatiques, on peut dire qu’elles s’éclairent l’une par l’autre.
Dieu crée de rien. Mais il n’en est pas de même de l’homme. Il lui faut une matière première, et quand son génie a donné à cette matière une vie nouvelle sous une forme perfectionnée, on appelle cela une création.
Tantôt il prend cette matière première en dehors de lui, et son œuvre est alors ce qu’on appelle impersonnelle. Tantôt il la prend en lui-mêmé ; mais dans l’un et l’autre cas, le véritable artiste ne crée vraiment qu’à la condition de donner une grande part de sa substance.
L’œuvre de Crémazie est plutôt personnelle. Sa poésie» c’est lui, c’est-à-dire la manifestation de sa nature et de sa vie, toutes deux sombres et tragiques.
C’est ce qui en fait l’originalité ; mais c’est aussi la cause de ses imperfections.
S’il avait pu sortir de lui- même, son œuvre y aurait gagné en lumière, en chaleur, et en beauté. Mais jamais il n;a pu échapper aux tristes réalités de son existence, ni trouver en lui-même ces clartés d’aurore et ces rayons de soleil qui auraient illuminé ses créations.
Dans Chateaubriand la désespérance est souvent une attitude, une pose. Dans Crémazie elle est un tourment intérieur, profond, incurable. Comme Dante et comme Pascal, il regarde le3 profondeurs de la misère humaine et son pessimisme est empoignant.
Il a cherché quelquefois à exprimer la sensation du bonheur, mais il n’y a pas réussi. J’en trouve la preuve 1° dans cette “ Fiancée du Marin ” dont je vous ai dit le denoûment tragique jusqu’à l’invraisemblance ; et 2° dans une lettre qu’il écrivait de Paris à 1 abbe Casgrain. Presse par ce dernier d’avoir à terminer sa “ Promenade des Trois Morts ”, il lui écrit qu’il y travaille, mais que l’exécution de son plan est bien difficile. 11 lui faudrait décrire le bonheur des élus et c’est là ce qui l’embarrasse. “ Le chant des maudits éternels va assez bien, dit-il, mais celui des élus offre bien des obstacles.”
Reconnaissez-vous l’incurable blessé ?
C’est vers le même temps qu’il écrit à ses frères : “ Mon feu de cheminée est le seul ami que je possède en France.”
Avec une pareille nature, vous ne serez pas étonnés qu il ait plusieurs fois choisi la mort comme sujet de composition. Le plus beau de ses poèmes peut-être est intitule : “ Les Morts ” ; et je veux vous en citer quelques vers :
“ O morts, dans vos tombeaux vous dormez solitaires.
Vous ne demandez rien à la foule qui passe Sans donner seulement aux tombeaux qu’elle efface Une larme, un soupir;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette Son haleine embaumée à la tombe muette,
Rien, rien qu’un souvenir.
“ Toutes les voluptés où notre âme se mêle Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle, Cette aumône du cœur
Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière, Et porte votre nom, gardé par la prière,
Au trône du Seigneur.
“ Notre cœur égoïste au présent seul se livre Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre Que l’on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer, dans sa joie ou sa peine Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine ;
Les morts ne servent plus...”
Vous avez sans doute remarqué qu’il ne se rencontre dans ces vers aucune cheville, aucun mot sonore visant à l’effet, aucune image cherchée. Chaque phrase exprime une idée, un sentiment, et cette expression est naturelle et simple.
Permettez-moi de vous signaler en même temps certains traits acérés qui le font bien connaître, et tout spécialement son mépris pour la foule dont le cœur oublie les morts et dont les pas effacent les tombeaux ; ses sarcasmes pour l’égoïsme humain qui regarde les morts comme les feuillets d’un livre qu’il a déjà lus, et dont il n’a pas raison de se souvenir puisqu’ils ne servent plus !
Une des dernières strophes de cette pièce est une étrange prophétie.
A cette époque (1856) rien ne pouvait faire prévoir la catastrophe, qui devait atteindre le poète six ans
plus tard, et cependant on dirait qu’il avait le pressentiment de l’exil qui l’attendait. Écoutez bien :
“ Priez pour l’exilé qui loin de sa patrie “ Expira sans entendre une parole amie;
“ Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
“ Personne ne viendra donner une prière,
“ L’aumône d’une larme à la tombe étrangère !
“ Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort?’
Quand on relit aujourd’hui ces vers, ne semble-t-il pas que le poète ait eu les attributs d‘un voyant , et qu’il eut la vision des malheurs que l’avenir lui réservait ?
Il y aurait beaucoup à dire sur “ La Promenade des Trois Morts ” qui est plus lugubre encore, et qui est une énigme ténébreuse dont personne n’a jamais trouve la clef. Mais la critique de cet étrange poème m’entraînerait trop loin. C’est une composition de longue haleine qui a de grandes beautés et de grands défauts.
Ceux qui ont le goût du macabre et de l’horrible l’admirent ; mais nous croyons sincèrement que Crémazie ne l’a jamais terminée parce qu’il a fini par s’en dégoûter lui-même.
Par bonheur, il y avait en lui autre chose et mieux qu’un Roné ou un Werther. Il y avait un patriote, un Canadien-Français profondément épris d’amour pour son pays et pour notre première mère-patrie, la France, et il s’est mis tout entier dans une série de poèmes patriotiques.
CONFÉBENCES ET DISCOUBS
A l’époque de leur publication, ils répondaient à un besoin national. Les Canadiens-Français avaient conquis sous le régime de l’Union, après de glorieuses luttes, toutes les libertés publiques nécessaires. Ils s affirmaient en face de l’élément anglais, réclamant leur place au soleil sur tous les terrains de l’activité humaine. Papineau, Lafontaine, Cartier, avaient exercé leur part légitimé d influence dans le domaine politique. Etienne Parent s’était fait un nom dans le journalisme français; Carneau venait de publier sa grande histoire du Canada ; l’heure était donc venue pour le Canada-Français de prendre aussi sa place dans le champ de la poésie française.
Cremazie parut alors dans son rôle d’évocateur de la France, et de barde national. Ce rôle tel qu’il le comprend s’harmonise avec sa nature pleine de tristesse et de regrets. La patrie, qu’il chante, est un idéal qui a vécu, mais qui est mort, et qu’il espère à peine voir revivre. Québec est pour lui une Jérusalem conquise, qui ne sera jamais délivrée, et il est le Jérémie de cette nouvelle Solyme. Ses strophes sont des lamentations , et, quand il va promener sa rêverie mélancolique sur le rempart, il ressemble à ces juifs qu’on voit encore à Jérusalem, pleurant sur les ruines du Temple détruit.
Rien ne l’intéresse plus des temps qu’il traverse? excepte ce qui lui rappelle le passé glorieux évanoui. Crémazie n’est pas de son siècle, mais du siècle pré* cèdent; et quand il élève la voix, c’est pour célébrer
les douleurs d’autrefois, les gloires d’autrefois, les héros d’autrefois.
Dans chaque poème reviennent des vers qui commencent ainsi :
“ Regrettez-vous encore les jours de Carillon ?
“ Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux ?
“ Qui nous rendra cette époque héroïque ?
“ Qu’ils étaient grands ces jours .
“ Vous souvient-il, vieillards de ma patrie ?...
Tous ces poèmes se suivent et se ressemblent. On dirait les chants successifs d’une même épopée nationale, ou une collection de sonneries militaires. Tous, ils sonnent le rappel d’un passé glorieux dont le poète espère je ne sais quel retour impossible.
Et ce passé, il veut qu’on l’admire et qu’on s’en souvienne toujours. Il est lui-même l’incarnation de la patriotique devise de notre Province, “je me souviens,” et toute son œuvre en est la paraphrase.
Vous me direz peut-être que ces poésies sont tout de même un peu monotones et qu’elles ont toujours le même refrain. Oui, mais elles ressemblent à ces chansons populaires et à ce3 berceuses de l’enfance que l’oreille aime entendre même quand l’esprit est ailleurs.
Il est un de ces poèmes dont on ne se lasse
jamais et qui suffirait à immortaliser Crémazie : c’est le “ Drapeau de Carillon.”
S’il faut en croire sa correspondance, le poète n’en avait pas une très haute opinion. Mais c’était modestie de sa part, ou bien c’est une preuve de plus que Ion est mauvais juge dans sa propre cause. Car le Drapeau de Carillon,” sauf quelques vers un peu faibles, est une inspiration de grande envolée, dont l’émotion grandit à chaque strophe, et qui s’élève jusqu’à la haute éloquence.
J’ai vu l’autre jour, à Montréal, la maquette du monument Cremazie, et j’ai félicité chaleureusement M. Hebert de s être inspire de cette belle légende du Drapeau de Carillon,” et de l’avoir rejiroduite en bronze dans le bas relief du monument Crémazie.
Il ne pouvait mieux faire connaître à la postérité l’œuvre nationale de notre poète.
Que vous dirai-je maintenant du côté purement littéraire de l’œuvre de Crémazie ? Il est bien entendu qu'il ne parlait pas la langue poétique de nos jours. Il appartient à la première moitié du 19e siècle, et son style tient a la fois du classique et du romantique.
Crémazie n’était pas d’ailleurs de ces poètes, dont parle Boileau, qui n’ont pas à chercher la rime, mais que la rime cherche, et qu’elle trouve naturellement. Les premiers disciples de Crémazie, Fréchette et Lemay, sont de ces heureux-là, et, s’ils fuyaient la rime, elle courait apres eux. Mais Crémazie la cherchait péniblement, et il ne la trouvait pas toujours. Pauvre
Crémazie ! Tous les biens de ce monde le fuyaient, même la rime riche.
Il n’avait pas non plus une grande richesse d’images, ni d’ornements, et son vocabulaire manquait de variété et d’étendue. Aussi l’expression est-elle rarement neuve; mais elle est toujours correcte et juste.
Ce qu’il possédait surtout, c’étaient les grandes et fortes pensées, et les sentiments qui émeuvent, le cœur et qui remuent l’âme humaine.
Son vers sent le travail, mais il n’est jamais vide. La rime est souvent à peine suffisante, mais le rythme est abondant, et sa période harmonieuse se déroule comme les vagues du grand fleuve qu’il a souvent chanté.
Enfin, sa sensibilité est excessive et surtout trop sombre, mais elle alimente en lui le plus pur patriotisme ; et elle devient ainsi la source de ces belles inspirations qui en font un poète éminemment national.
Encore un mot, et j’ai fini. Le principal titre de Crémazie au souvenir de la postérité, ce n’est pas seulement d’avoir aimé et chanté son pays : c’est d’avoir inspiré cet amour à ses contemporains, et de l’inspirer encore à tous les cœurs jeunes qui se sentent, la moindre vocation littéraire.
C’est un fait incontestable qu’il a fait école, et que toute une pléiade de jeunes écrivains a marché sur ses traces. Ses principaux disciples, qui ont continué l’épopée nationale commencée par lui, peuvent certainement dire :
“ Nos chants naquirent de ses chants.”
Oui, le vrai titre de Crémazie à notre reconnaissance est la. Il a donné une impulsion puissante au mouvement littéraire, et cette impulsion est toute idéale et patriotique.
En exaltant et glorifiant la patrie à chaque page de son œuvre, il nous apprend nos devoirs envers elle et envers les grands hommes qui l’ont illustrée.
A nous maintenant de lui accorder à lui-même une place éminente au panthéon de notre histoire.
Nous sommes plus obligés que nos compatriotes anglais de glorifier les nôtres, quand ils sont morts. Et, savez-vous pourquoi ?— Parce que, règle générale, nous leur rendons moins justice de leur vivant.
Nous ne nous souvenons pas assez que nous appartenons à une Eglise qui a plus que toute autre le respect des vivants et le culte des morts.
Aussi bien est-elle la grande école de justice, qui enseigne aux hommes et met elle-même en pratique le pardon au repentir, et la rédemption par l’expiation.
Les années d’exil de Crémazie ont été celles d’un chrétien, et il est mort dans les bras du prêtre. Sa dure expiation s’est prolongée au-delà de la tombe, dans le long oubli qui s’est fait autour d’elle. Elle doit être aujourd’hui bien finie.
Et je suis heureux, pour ma part, de songer qu’il va revivre enfin glorieux dans le bronze impérissable qui va symboliser son œuvre, sur ce sol natal qu’il a tant aimé et pleuré, et qui devient enfin le lieu de son apothéose.
PRONONCÉ AU PALAIS DE JUSTICE DE QUÉBEC, A L’OCCA- SION DE LA PROMOTION DU JUGE ROUTHIER AU POSTE DE JUGE-EN-CHEF DE LA COUR SUPÉRIEURE, POUR LA PROVINCE DE QUÉBEC.
Pour que nos lecteurs apprécient mieux ce discours, nous le faisons précéder d’un extrait de l’allocution prononcée dans cette circonstance par M. F. X. Drouin, bâtonnier du barreau. Ce ne sont pas des paroles banales.