‹ Conférences et discours inéditsChapitre 17 sur 54 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Lorsque, veis le milieu du treizième siècle, saint Louis, ayant atteint sa majorité, prit en main les rênes de l'Etat, il se trouva dans les circonstances politiques les plus capables de développer aux yeux du monde entier tout ce qu'il y avoit dans son ame d'élévation, de sagesse et de justice. L'Angleterre étoit le théâtre de dissensions qui melloienl le foible Henri III aux prises avec ses intraitables barons, dont l'audace étoit sans cesse excitée par l'ambitieux et féroce comte de Leicester. L'Allemagne et l'Italie éloienl troublées par ces interminables querelles du sacerdoce et de l'empire, auxquelles nulle puissance, et la France en particulier, ne pouvoit rester élran-

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gère. L'enthousiasme des guerres saintes s'étoit ralenti, mais n'éloit pas éteint, et les affaires de l'Europe se lioient encore à celles de l'Orient. Or, que Ton considère la conduite de saint Louis, soit à l'égard de ses voisins, soit à l'égard des Pontifes Romains, soit à l'égard îles ennemis du nom chrétien, nous le trouverons toujours digne de lui, toujours digne de servir de modèle à tous les rois de la terre.

La haute réputation qu'il s'étoit acquise chez les nalionsvoisines, le dévouement de son peuple toujours prêt à le seconder dans ses desseins, la situation de l'Angleterre agitée par des discordes intestines, tout, ce semble, l'invitoità faire un dernier effort pour enlever au monarque anglais tout ce qu'il pouvoit encore posséder en France. Henri 111 ne cessoit de réclamer la restitution du duché deGuienne avec ses mouvances, dont Jean-sans-Terrp avoit été dépouillé pour cause de félonie sous Philippe-Augusle ; en même temps il affectoit de se croire des droits sur plusieurs autres de nos provinces. La modération est difficile aux esprits d'un ordre supérieur, le sentiment de leur force les pousse à la domination gêné-

tAKÉGYKIQLE DE SAl3<r LOLIS. 1 a^

îale ; un prince heureux et puissant se persuade que la saine polilique est d'accord avec S€s projets ambitieux. SainlLouissera un prince d'autant plus modéré qu'il se sent plus fort. Par un traité solennel, blâmé par plusieurs de ses contemporains, comme il l'a été de nos jours, il consent à remettre Henri 111 en possession de la Guienne et des province^ qui en relevoient. Si l'on pensoit avec quelques historiens que Louis s'est cru lié par une promesse de son père, il scroit toujours beau de voir un roi, alors qu'il est tout puissant, n'obéir qu'à sa conscience. Louis, en cédant la Guienne exige deux choses : la première, que Hem i 111 renonce expressément à toutes ses prétentions sur la Normandie, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine : et par là même il s'assure la tranquille possession des plus belles provinces de la France; la seconde, c'est que Henri 111 lui prèle foi et hommage pour le duché de (jruienne, et se rcconnoisse ainsi vassal de la couronne de France : et par là môme vovez comme Louis en relève l'éclat aux veux de tous ses grands vassaux, (^uel est celui d'entre eux, si puissant qu'il soit, qui tloive rougir d'une dépendance qui lui est connnune avec un roi

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d'Angleterre? Louis étoit animé de l'espoir et du désir de cimenter la paix entre sa famille et celle du monarque anglais, déjà unies par les liens du sang ; il espère plus de sa modération que d'une conduite qui auroit pu avoir les apparences d'une usurpation : et la paix en effet entre les deux nations ne fut troublée, ni pendant le reste de sou règne, ni pendant le règne de son successeur, et peut-être seroitil vrai de dire que ce traité, qui semble le dernier effort de la modération chrétienne dans un roi, a été un chef-d'œuvre de sage et haute politique : ainsi l'ont pensé des écrivains modernes dont le témoignage n'est pas suspect.

Cependant, tandis qu'en France on accusoit Louis d'une imprudente générosité, que se passoit-il en Angleterre? Par un singulier contraste, on y affecloit de voir dans ce traité la honte de Henri IIL On lui reprochoit de s'être dégradé lui-même en s'abaissant au rang des vassaux de la couronne de Fiance; on le déclaroit indigne de commander au peuple anglais. Les barons en deviennent plus audacieux, ils crient plus hautement à la tyrannie pour s'emparer du pouvoir, ils réforment pour dé-

PAKÉGÏRIQCE DE SA13NT LOLÎS. 1 5y

Uaire; le fameux parlement d'Oxford enchaiue l'aulorilé royale par des mesures qui l'avilissent sans tourner au profit du peuple. Au milieu de loutes ces dissensions, que fera Louis? Trat-il favoriser le monarque aux dépens des barons, ou les barons aux dépens du monarque, dans le dessein d'aigrir de plus en plus les esprits, de fomenter les divisions et les haines au sein d'une nation rivale? Non, Messieurs, sa grande ame dédaigne celle conduite vulgaire. On a bien osé dire qu'il falloit appeler juste tout ce qui étoit utile, maxime si douce àl'arabiiion et à la cupidité j saint Louis aimoit mieux n'appeler utile que ce qui étoit juste, maxime qui fut celle de sa vie tout entière. Par une conduite admirable, dit Hume, et peut-être aussi politique que juste, Louis interposoit coulinueliement ses bons offices pour pacifier les discordes civiles des Anglais ; il alloit au-devant de tous les moyens qui pouvoient rassurer les deux partis, et tàchoil toujours d'adoucir par la persuasion l'ambition effrénée du comte de Leicesler, et d'insinuer à ce seigneur combien il étoit de son devoir de se soumettre à lautorilé de son souverain.

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Mais tous ses efforts sont vains, les li'oubies ne font que s'accroUre. Les actes d'Oxford sont intolérables 5 Henri III y voit la ruine de son autorité, cependant il a juré de les observer: mais le^sermens que lui arrache la contrainte, bientôt il les lévoque par politique, et il a le malheur de se présenter ainsi tour à tour avec toutes les couleurs de la foiblesse et du parjure. Mais voici que les deux partis suspendent pour un temps leurs haines et leurs dissensions j ils s'engagent, sous la foi du serment, à soumettre leurs différends à l'arbitrage du roi de France. Certes, c'est un beau spectacle que celui d'un roi de France qui intervient, non plus comme conciliateur, mais comme juge suprême dans les différends élevés entre un peuple et son roi. Quel ascendant avoit-il donc pris sur son siècle.'^ quelle haute idée avoit-il donnée de sa justice? C'est bien ici le plus beau triomphe de la vertu. Louis assemble les Etals du royaume dans la ville d'Amiens. Là on volt comparoilre en personne le roi d'Angleterre pour plaider lui-même sa cause j les barons y font aussi entendre leur voix par celle de leurs défenseurs. Louis pèse les droits el les prétentions réciproques dans les balances de la justice, s'éolaiie

PA>ÉGÏR.IQliE DE SAlNï LOUIS. iGl

(les lumières de ce qu'il y avoilde plus intègre vX de plus habile dans son royaume, et prononce enfin la sentence. D'abord il déclare nuls les actes d'Oxford, comme le fruit de la violence, condamne les barons à remettre au Roi les places dont ils s'étoient emparés, et à reconnoitre dans ses mains le droit de nommer aux grandes charges de l'Etat : ainsi le trône est vengé. Mais en même temps il déclare qu'il n'entend pas porter atteinte aux lois et chartes antérieures à l'époque des troubles : ainsi les libertés nationales sont respectées. Sentence à jamais mémorable, qui auroit du tout pacifier, si l'esprit d'ambition et de révolte pouvoit écouter les leçons de la sagesse, et si l'équité qui l'avoit dictée avoit présidé k son exécution !

Jamais saint Louis ne sema la division parmi ses voisins pour les affoiblir, pour profiter de leurs malheurs, pour les accabler^ sa politique éloit réglée par l'Evangile. Généreuse, elle lut aussi très-glorieuse, puisqu'elle le rendit l'arbitre 4es peuples et des rois. Cet office de pacificateur qu'il avoit exercé envers l'Angleterre, il va 1 exercer dans d'autres démêlés non moins graves et plus délicats encore j je

iGa PANÉGYRIQUE DE SAIJST LOUIS.

veux parler des querelles du sacerdoce et de l'empire.

C'est une opinion bien étrange, bien opposée à l'antiquité chrétienne, toujours repoussée par la France, et que Bossuet a ruinée de fond en comble, que la suprématie, qui est purement spirituelle, desPontilés Romains les établissoit en quelque sorte rois de toute la terre, et leur permeltoit, pour le bien des peuples et de la religion, de disposer des couronnes. Comment donc une semblable opinion put-elle s'établir et s'accréditer ?

L'Occident étoit dans l'agitation la plus violente 5 les peuples accablés de maux, les princes toujours armés les uns contre les autres, et fléaux de leurs sujets; le sanctuaire souillé par des vices, fruit de l'ignorance et des malheurs du temps, lorsque, dans le cours du onzième siècle, on vit paroitre sur le siège de saint Pierre un pontife doué d'un esprit vaste, ardent, inflexible. C'est Grégoire Vil. En jetant un coup d'oeil sur l'Europe, il juge que ses malheurs ont leur source principale dans la corruption des mœurs, dans les passions effrénées et l'abus de la puissance. Plein de cette pensée, il ose attaquer les désordres jusque

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dans les souverains. Un zèle sans mesure et sans règle le porta à un excès Irès-répréhensible, il faut le dire : au milieu de la confusion universelle, les peuples oppi imés invoquoient volontiers la protection des papes 5 les rois euxmêmes, ou par foiblesse ou par ambition, rechercbèrent leur appui dans les choses politiques. Ce que Grégoire YII avoit commencé se continua dans les âges suivans 5 et il faut convenir, dit à ce sujet le plus beau génie de l'Allemagne, Leibniz, que la vigilance des papes agissant à temps et à contre-temps auprès des rois, soit par la voie des remontrances que l'autorité de leur rang les meltoit en droit de faire, soit par la crainte des censuies ecclésiastiques, arrétoit beaucoup de désordres. Messieurs, repoussons toujours avec force une opinion si fausse, féconde en discordes, et qui au reste est aujourd'hui surannée, même audelà des Monts. Mais aussi, au lieu de censurer les âges passés avec amertume, gémissons plutôt sur la foiblesse et les égaremens de la raison humaine. Hélas! chaque siècle a ses erreurs et ses écarts. 11 ne nous sied pas d'être si sévères, quand nous avons besoin pour nous-mêmes de tant d'indulgence. Dans les

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siècles que nous appelons barbares, une fausse et dangereuse opinion plaçoit dans les mains des Pontifes Romains le droit de déposer quelquefois les souverains; et dans les siècles qu'on appelle éclairés, où Ta-t-on placé ce droit terrible? dans les mains du plus ignorant, du plus capricieux, du plus féroce de tous les tyrans, dans les mains de la multitude. Opinion insensée, qui a été, comme la précédente, foudroyée par Tévêque de Meaux, et avec laquelle deux grandes nations de l'Europe civilisée, malgré toutes leurs lumières, se sont souillées d'un forfait auparavant inouï dans les annales du monde.

Revenons à saint Louis. Grégoire IX ne voyoit dans l'empereur Frédéric II qu'un ingrat qui devant au sainl-siége le royaume des Deux-Siciles et les facilités qu'il avoit eues de s'élever à l'Empire, n'avoit jamais su que tromper ou persécuter l'Eglise Romaine; un ambitieux qui, sous prétexte de reprendre ce qu'il appeloit usurpation dans les papes, vouloil dominer en Italie en rendant les peuples malbeureux, et sacrifioil à son inlérèl peisonnel, malgré ses promesses, les affaires de la Terre-Sainte et les intérêts de la chrétienté. .

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lelie fui la source des querelles les plus opi- :)ià)res. Le Pontife va jusqu'à déclarer, à la face du monde entier, Frédéric déchu de la dignité impériale, et transporte la couronne à Robert comte d'Artois, le premier des frères de saint Louis. Ne pensez pas que le saint Roi soit ébloui de celte offre si extraordinaire-, il n'hésite point à la refuser, cl les Etats du royaume consultés répondent, conformément à sa pensée, que c'est assez pour le prince Robert d'être frère du Roi de France.

Linocent IV arrive à la tiare pontificale, et signe un accord solennel avec Frédéric 5 la bonne inlelligence ne fut pas de longue durée. Bientôt le Pontife se croit en butte aux perfidies, aux persécutions de l'Empereur; il quitte l'Italie, et va se fixer à Lyon, alors ville impériale, mais qui ne recoiinoissoit pour seigneur temporel que son archevêque. Là il frappe de ses analhèmes Frédéric, et le déclare déchu de sa dignité. L'Empereur fait retentir toule l'Europe de ses plaintes amères; mais au milieu des éclats de son courroux, il offrit à saint Louis de se remettre avec confiance à ce qu'il diVidcroil. C'est pour essayer de tout pacifier,

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que le Roi eut avec le Pontife de longue;^ conférences à Cluni-, respectueux, mais ferme, il sut concilier ce qu'il devoit au chef de l'Eglise avec ce qu'il devoit à l'indépendance de? couronnes.

Il faut que je rappelle ici deux traits dans lesquels éclate cette courageuse sagesse de saint Louis durant le cours de ces tristes querelles. Innocent IV, forcé de quitter Borne pour mettre en sûreté sa personne menacée, demande à saint Louis un asile dans ses Etats^ jamais peutêtre sa piété n'avoil été mise à une épreuve si délicate : il délibère, il croit que le séjour du Pape dans son royaume pourroit être funeste au bien de ses peuples, et il a le courage de ne pas se prêter à ses désirs.

Des prélats français se rendoient à Rome pour assister à un concile que le Pape y avoit convoqué ; Frédéric s'empare de leurs personnes et les retient prisonniers. Saint Louis se plaint de cette violation du droit des gens^ alors il adresse à Frédéric une lettre que nous avons encore, pour lai représenter que ces prélats français sont incapables de rien se permettre contre la dignité impériale, quand même le Pape le traiteroit avec plus de sévérité qu'il

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ne le doit; il l'invite à ne pas se prévaloir de sa puissance, et à ne pas trop écouter son ressentiment : car, ajoute-t-il, le royaume de France n'est pas encore si épuisé de forces qu'il ne lui en reste plus pour repousser vos injures. Frédéric comprit ce langage, et la liberté fut rendue aux prélats français. Saint Louis éloit bien le plus humble des chrétiens, mais il n'oublia jamais qu'il étoit roi -, il n'employoit la menace qu'après la raison, il ne faisoil servir sa fermeté qu'à défendre la justice, el l'on ne voit pas que dans un règne de cinquante ans il lui soit arrivé une seule fois de menacer en vain.

Quel est donc ce prince, qui toujours supérieur à son siècle, toujours maître de luimême, n'écoule ni les conseils timides, ni les conseils ambitieux, et qui marche invariablement dans le chemin de la sagesse et de la vérité? Où donc a-t-il puisé de si vives lumières? Ah! n'en doutez pas, c'est dans la religion, qui en perfectionnant sa droiture naturelle lui donnoit un discernement admirable : il éloit du nombre de ces vrais disciples qui cherchent avant tout le rovaume de Dieu, laissant arriver l'intérêt après la justice, et la

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wloire après le devoir. Quœrite primthn re^ qnvm. Dei et justitiam ejus; et hœc omnia adjicientur ruhis (i).

Mais que diron?-nous de ces guerres saintes auxquelles Louis prit tant de part? et n'est-ce pas ici recueil de notre ministère comme de sa gloire? Non, Messieurs, il n'en sera point ainsi.

Ce n'est pas saint Louis qui fut l'auteur de ces entreprises lointaines. Depuis cent cinquante ans, les Européens étoient une puissance en Orient, et pourquoi saint Louis n'auroit-il pas pu croire qu'il étoit juste et glorieux de les défendre? Maintenant. Messieurs, si j'élève ma voix en faveur des Croisades, ce n'est pas comme ministre de la religion -, après tout, la leligion n'est pas plus responsable des maux que les passions humaines commettent en son nom, que la société civile n'est responsable des vices raffinés qu'elle fait éclore, que les sciences et les lettres ne sont responsables des systèmes monstrueux auxquels elles ont donné naissance. Mais je suis Français et chrétien, je lais gloire de respecter la mémoire de nos pères ; et je ne sache rien de plus indigne, de moins

(1) Mîiltli.vi, 33.

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palrloliqae, que d'avoir les yeux toujours ouverts sur leurs vices et leurs écarts, et toujours fermés sur leurs nobles et héroïques qualités.

Les peuples chrétiens étoient en possession de visiter en paix la cité sainte, elles farouches conquérans qui en sont les maîtres les traversent par d'iniques éternelles vexations. Des milliers d'innocens captifs gémissent dans l'oppression, et leurs plaintes appellent des vengeurs. L'empereur Alexis, alarmé des conquêtes des Musulmans, tremble pour son trône, implore le secours des Latins, et ses envoyés paroissent supplians au concile de Plaisance. L'Occident se voit menacé dans le lointain d'une nouvelle inondation de Barbares; en falloit-il davantage dans des siècles guerriers pour armer l'Europe contre l'Asie ? Depuis François I" trois siècles >e sont écoulés ; que nous présente leur histoire? une suite non interrompue de guerres plus ou moins sanglantes. Je demande si elles étoient plus légitimes que les Croisades. On observe quelquefois que celles-ci ont coûté six raillions d'hommes à l'Europe ; je le veux -, mais ici gémissons plutôt sur nous-mêmes que sur nos ancêtres ; nous sortons d'une période n 8

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de vingt-cinq années qui dans ce court espace de temps ont fait verser autant de sang que les guerres saintes peuvent en avoir fait répandre dans l'espace de deux siècles.

Constantinople étoitle rempart deTEurope, on s'en aperçut plus tard, lorsque Mahomet II, après s'en être emparé, marcha sur TOccident, et s'avançoit en vainqueur, comptant bien arborer le croissant sur les murs de ^ ienne et de Rome, lorsque le ciel l'arrêta devant Belgrade par les mains de l'immortel Huniade, comme il s'étoit servi du bras de Charles Marlel pour arrêter les Maures dans les plaines de Tours. Les Croisades retardèrent peut-être de deux siècles la chute de l'Empire Grec, et par cela rendirent à Tordre social un service immense.

Je veux que le désir de délivrer le saint sépulcre et les lieux consacrés par la piété du monde chrétien ait influv^ beaucoup sur cet ébranlement de l'Europe entière : c'en étoil là le motif populaire, comme c'en est encore le côté poétique; mais à travers l'enthousiasme qui entraine l'Occident, on démêle aisément les raisons d'une politique aussi juste que pré voyante, raisons qui n'avolent pas échappé au

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pape Urbain II, quand il disoit au concile de tilermonl, devant les guerriers assemblés : Délivrez l'Europe el l'Asie ^ réprimez l'insolence des infidèles qui veulent se soumettre les royaumes et les empires, el éteindre le nom chrétien. L'Europe se senloit pressée de toutes parts^ les esprits étoient disposés à recevoir une impulsion rapide contre l'ennemi commun. Guidés par un sentiment plus sûr que nos vains laisonnemens, nos pères n'attendirent pas que le mal fût incurable pour y apporter remède. C'est l'instinct de sa conservation qui précipita l'Europe sur l'Asie.

ISos pères n'étoient pas des beaux esprits et des discoureurs, mais ils avoient dans l'ame lie la droiture et de la force. Que si je voulois encore m'étendre sur le résultat des Croisades, parler de leur influence sur les destinées des |)euples européens, sur leur affranchissement, sur le progrès des sciences, des lettres, du commerce, de la civilisation, quel nouveau jour si glorieux pour elles !

Au lieu d'en faire un sujet de reproche à saint Louis, admirons plutôt comment, en nous le montrant malheureuN, elles font éclater l'héroïsme de ses vertus. Oui, la gloire la plus

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vérilable l'altendoit en Orient, comme la plus extrême infortune. Les historiens les plus fidèles ont appris à la postérité tout ce qu'il déploya de valeur devant Damiette, à la Massoure, et dans la journée où il succomba sous le nombre de ses ennemis et devint leur prisonnier. O divine Providence, je vous adore dans les rigueurs que vous exercez envers le plus fidèle de vos ser?iteurs et le plus saint des rois. C'est dans le chrétien malheureux, dans sa résignation, dans son courage, que vous faites éclater toute la force, toute la beauté de notre religion sainte. Vous avez voulu que saint Louis fut donné en spectacle à l'univers^ qu'il tombât de la grandeur dans l'abaissement,, du plus beau des trônes dans la plus dure servitude, afin que, passant par toutes les situations de la vie humaine, il' fût le modèle parfait de toutes les vertus.

Louis est donc dans les fers, au milieu d'un jjeuple barbare-, mais ce qui auroit pu tourner à la honle d'une ame ordinaire, devient son triomphe. Rien ne trouble la sécurité de son ame ; tranquille et libre dans les chaînes, les Barbares eux-mêmes, au rapport de Joinvillc; disoit'iit (jue c'éloit le plus fier chrétien

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qu'ils eussent jamais connu. La fortune a bien pu tromper son coura{3[e, mais non pas le faire descendre au-dessous de son rang. Le Soudan Almoadan lui fait des propositions qu'il ne doit pas entendre, en les accompagnant des menaces les plus effrayantes ; il se contente de répondre : Je suis prisonnier du Soudan, il peiitj'aire de ynoi ce qv^il voudra. S'agitil de sa rançon et de celle des autres prisonniers? Louis observe qu'un roi de France ne se rachète pas pour de l'argent, que pour sa personne il rendroit la ville de Damiette. Un traité est signé; mais les émirs veulent qvi'il en jure l'observation par un serment dont la formule répugne à sa conscience. Son refus peut lui coûter la vie, n'importe. A Dieu ne plaise, dit-il, quoi qu'il en puisse arriver, que de telles paroles sortent jamais de la bouche d'un roi de France! Non, jamais roi dans le malheur n'a plus honoré la dignité royale ; jamais roi de France n'a mieux soutenu, dans la disgrâce, l'honneur du nom français. Ainsi, dans cette première Croisade, Louis est toujours roi, mais comme un chrétien doit l'être ; et toujours chrétien, mais comme doit l'être un roi.

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Dans la seconde Croisade, je le vois descendre glorieusement snr le rivage de Tunis, malgré une formidable armée de Sarrasins qu'il taille en pièces, et se rendre aussitôt après maître d'une forteresse élevée près des ruines de l'ancienne Carthage. Mais ici que va-t-il arriver? quel sujet de deuil se prépare pour son armée et pour la France! Louis a donc quitté son royaume pour toujours! il ne doit donc plus se retrouver au milieu d'un peuple dont il est le modèle et le père ! Vous êtes juste, Seigneur, ce n'est pas à nous à vouloir sonder les profondeurs de vos desseins; mais si vos jugemens sont toujours adorables, qu'ils sont quelquefois terribles! Jtistus es. Domine^ l't rectum judîciuvi tuvm (ï).

Une maladie funeste fait des ravages effrayans dans le camp des Croisés. En peu de jours la moitié de l'armée succombe; on voit parmi les victimes le jeune comte de Nevers, un des en fans de saint Louis, digne de son père par la maturité de son esprit, par sa piété et l'innocence de sa vie. Bientôt le Roi lui-même est atteint de la contagion. Dès les

(1) Ps. cxvui, 137.

p: emiers jours, il sent qu'il est frappé d'un coup mortel 5 mais il n'en continue pas moins de remplir tous les devoirs de la royauté, plus inquiet des maux de ses sujets que de ceux qu il souffre en sa personne. Le mal qui le dévore se manifeste par les signes les plus désespérans; tout le camp est dans les larmes et dans les géraissemens. Quel Français ne voudroit racheter la vie de son roi aux dépens de la sienne! Cependant les forces l'abandonnent. Le voilà donc sur son lit de mort, ce monarque puissant, à qui de premiers succès *embloient présager tant de victoires. Mourir loin de son royaume, sur une terre ennemie, après avoir vu tomber autour de lui les plus grands capitaines, incertain du sort qui attend les restes d'une armée languissante et abattue : quelle destinée! Ainsi se trouve allié le plus extrême malheur à la plus haule vertu. Le ciel frappe de temps en temps de ces grands coups, même sur ses amis, pour nous apprendre le peu d'estime qu'il fait des biens et des grandeurs de la terre. Et qu'importe, en effet, à l^ouis de perdre une couronne corruptible, s'il va recevoir des mains de son Dieu une couronne immortelle? Sentant que son dernier moment

est arrivé, il fait ses adieux au prince Philippe, appelé à lui succéder, et lui donne ces instruc-^ lions que Louis Dauphin appeloit le plus bel héritage que le saint Roi eût laissé à sa maison. Pour lui, la mort est dépouillée de toutes ses horreurs ; il n'y voit que le passage à celte vie bienheureuse qui a été l'objet continuel de ses désirs 5 et toujours calme, il ne cesse de louer le Père des miséricordes, et de le prier pour son peuple, par ces paroles : Esto^ Domine^ plehi titœ sanctiflcator et eusfos : Soyez, ô mon Dieu, le gardien et le sanctificateur de votre peuple. Déjà dans le ciel par l'ardeur de ses soupirs, il lève les yeux, en disant : J'entrerai dans votre maison -, je vous adorerai, 6 mon Dieu, dans votre saint temple : Introiho in donium tuam ; adoraho ad templum sanctiini tuuni (1). Ce sont les dernières paroles qu'on ait recueillies de sa bouche. Il expire dans la cinquante-sixième année de son âge, laissant après lui une mémoire qui ne périra jamais.

O grand et saint Roi, si, du haut des cieux, vous jetez un regard sur la France, y recon-

(1) Ps. V, 8.

PAlSÉGYPaQrE T)7. SAiKT LOL'IS. ly'J

noissez-vous ce peuple que vous avez gouverné? Nous retrouvons vos vertus dans les héritiers de votre nom et de votre couronne; voyez-vous aussi dans les Français d'aujourd'hui les descendans de ceux qui furent vos sujets? Hélas 1 nous avons remplacé leurs vices par d'autres vices. Mais qu'avons-nous mis à la place de leurs vertus, de cette foi, de cette piété, de cette loyauté, qui sont comme l'ame et la vie des nations? Ange tutélaire de la France, nous aimons à penser, à publier que c'est à vos supplications que nous avons dû tant de miracles de miséricorde. C'est vous qui nous avez rendu la famille antique de nos rois, et cette princesse magnanime, qui, unissant en elle le sang de saint Louis et de Marie-Thérèse, sait, quand il le faut, déployer leur héroïque courage, comme elle retrace tous les jours leurs douces et touchantes vertus. Le peuple français sera donc toujours votre peuple-, aidé de votre protection puissante, il s'empressera d'abjurer ses erreurs, de revenir à la foi de ses pères, à cette religion qui fut pour vous la source de vos vertus et de votre gloire immortelle.

Et vous, Messieurs, qui portez [sur votre

poitrine l'image du saint Roi, le signe et le prix de sa valeur, que votre patron soit aussi votre modèle. Puissent vos cœurs, toujours unis par la piété comme ils le sont par le courage, se confondre à jamais dans leur inviolable attachement à la religion comme au trône de saint Louis ! Ainsi soit-il.

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