‹ Conférences et discours inéditsChapitre 21 sur 54 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Depuis que Jésus-Chiist a proféré ces paroles : Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde, l'esprit de commisération pour les pauvres et les malheureux n'a cessé d'animer l'Eglise chrétienne. Dès l'orinine il éclate dans les secours abondans dont les riches assistoienl l'indigence : et ne sait-on pas que les apôtres furent obligés de se décharger sur des ministres sacrés d'un ordre inférieur, du soin de distribuer les aumônes? Les orphelins, les enfans abandonnés, surtout les enfans des martyrs, les veuves, les confesseurs de la foi, les malades, les vieillards, tous les âges, tous les genres d'infortune, éloient l'objet de la tendre sollicitude des pontifes et des pasleurs. Telle éloil la charité de ces premiers

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âges, que les païens, au rapport de Terlullien) s'écrloient avec étoniiement : Voyez comme ils s'aiment les uns les autres ! La charité des chrétiens alloit jusqu'à nourrir non-seulement leurs pauvres, mais encore ceux des païens mêmes j et Julien l'Apostat le témoigne avec confusion dans une lettre à Arsace, pontife des faux dieux, en l'invitant à marcher sur les traces des disciples de l'Evangile. Surtout c'est au moment où la paix fut rendue à l'Eglise par Constantin, que cet esprit de charité et de compassion commença à se déployer de la manière la plus éclatante, et qu'on vit s'élever dans toutes les grandes villes des asiles publics pour l'indigence et le malheur. Ces généreux exemples furent imités dans les âges suivans ; ils l'ont été chez tous les peuples où l'Evangile s'est établi-, et dans le monde chrétien quelle est la contrée, quelle est la ville, même d'une médiocre grandeur, qui ne possède f quelque précieux monument de la charité chré- ' tienne? V^incent de Paul est un de ces hommes rares suscités de Dieu pour perpétuer la chaîne des généreux bienfaiteurs de leurs semblables, et pour rendre sensible sa Providence envers les malheureux. On pourroit oublier tout ce

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(|ue nous avons rappelé des œuvres de son zèle pour la gloire de Dieu, que ce qui nous reste à dire de son zèle pour le bien de riuimanilé suffiroit pour rendre sa mémoire à jamais chère à tous les fidèles. Venons au récit de ses prin- < ipales œuvres de miséricoide.

C'étoit son usage et celui de ses disciples, d'établir, dans les lieux qu'ils évangélisoient, lies associations de charité pour assister les pauvres et les malades; elles se composoient de ce sexe plus compatissant, que la Providence semble avoir particulièrement destiné au soulagement de l'humanité souffrante. Si Vincent a besoin d'une digne coopératrice pour amener ces pieux établissemens à leur perfection, le ciel saura bien la lui susciter. Il vivoit dans un siècle fécond en femmes fortes et capables de grands sacrifices et de grandes entreprises. Pour ne citer ici que les plus illustres, je rappellerai les Frémiot de Chantai, les duchesse de Montmorenci, les Miramion, les Pollalior», les Gondi, les d'Aligre, les d'Aiguillon; enfin une Louise de INlarillac, si connue sous le nom de mademoiselle Le Gras, que sa sagesse, son esprit, son courage, son généreux et tendre dévouement, ont rendue digne d'être

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associée à Vincent de Paul pour le bien de l'humanité. Elle-même parcourt les campagnes où les associations de charité sont établies; elle les anime par ses discours, et plus encore par ses exemples, et c'est par ses soins qu'on voit s'en former de semblables dans la capitale. Les dames les plus distinguées par le rang et la naissance s'empressent d'y entrer. On ne tarde pas à sentir combien il seroit utile (l'avoir des personnes préparées, formées d'avance, dévouées par état et par choix à ce sublime et touchant ministère. Tincent, qui en tout procède avec une sage lenteur, est deux ans entiers à mûrir ce projet. Dieu, disoit-il, ne xe hâte pas dans ses œitvres, il fait tout eu son temps. Enfin c'est sous sa direction que mademoiselle Le Gras commença, il y a près de deux siècles, l'établissement des Filles de la Charité.

C'est bien ici le chef-d'œuvre de la charité chrétienne ; c'est une institution qui n'a point eu de modèle dans l'antiquité, et qui seule suffiroit pour faire de Vincent de Paul le premier bienfaiteur de l'humanité. Je ne sais comment il arrive que nous allions chercher dans les pavs lointains, ou dans l'obscurité des

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temps anciens, des sujets d'admiration, tandis que nous oublions les choses vraiment admiral)les que nous avons sous les yeux. Quel spectacle, en effet, plus ravissant, plus digne des regards du ciel et de la terre, que celui qu'offrent au milieu de nous les Filles de ^ incent de Paul? A la fleur de leur âge, des vierges chrétiennes s'arrachent à leurs familles, renojicent aux plaisirs de la terre, à ce que le monde peut leur promettre de douceurs, souvent aux espérances que donnent l'éducation, la fortune, les qualités du corps et de l'esprit 5 et pourquoi? pour se dévouer à passer leur vie dans les asiles de la misère, auprès du lit des malades, répandant tous les bienfaits qui sont en leur possession, et toujours du moins versant le baume des consolations, souvent plus nécessaires que les secours mêmes. Une multitude de ces héroïnes chrétiennes sont répandues sur le sol de la France, toujours prêtes à voler où les appelle le cri de la douleur et de l'infortune, semblables à des anges descendus du ciel pour la consolation de la terre. ^ oilà le trésor que possède notre patrie, et qu'une impiété farouche auroit voulu nous ravir, comme si elle éloil jalouse d'un bien qu'elle étoil dans l'im-

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puissance de faire elle-même. Si l'on pouvoit interroger ici tous les malades, tous les infirmes, tous les guerriers blessés qui ont été confiés aux soins de ces filles généreuses, nous pourrions bien en appeler à leur témoignage sans craindre d'être démenti, et leur demander s'il est possible de trouver ailleurs plus de bouté, plus de zèle, plus de tendre sollicitude. L'innocence est dans leur coeur, la modestie sur leur front, la pitié dans leurs yeux, la douceur et la paix sur leurs lèvres j leurs mains ne sont industrieuses et actives que pour le soulagement de l'humanité; elles ont pour les malheureux des entrailles maternelles, et elles peuvent s'écrier avec l'apôtre : Qui de vous souffre sans que je souffre avec lui? Certes, le nom qu'elles portent exprime avec autant de simplicité que d'énergie leurs sentimens non moins que leurs devoirs : elles sont Filles de la Charité ! Je redirai ici, pour soutenir leur courage et leurs espérances, ces propres paroles de leur saint fondateur : a O bon Dieu, » quel bonheur à ces bonnes filles d'aller con- » tinuer, au lieu où elles sont envoyées, la )) charité que Notre-Seigneur a exercée sur la » terre! O que le ciel se réjouira de voir

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>, cela! Avec quelle sainte confiance elles >) paroilront au jour du jugement, après )) tant de saintes œuvres de charité! Certai- )) nement, il me semble que les empires de )) la terre ne sont que de la boue en compa- 1) raison du mérite et de la gloire dont il y a » sujet d'espérer qu'elles seront un jour cou- ') r on nées. »

Et maintenant, où ètes-vous, détracteurs du célibat religieux? Trop souvent vous avez épargné le célibat du libertinage, inspiré par une corruption froide et raisonnée, et vous avez déclamé avec violence contre celui que la religion consacre. Hé bien, osez, si vous le pouvez, attaquer la vertu des Filles de saint Vincent de Paul, et méconnoitre les services inestimables qu'elles rendent à l'humanité. Or, n'est-ce pas au célibat religieux que nous devons ces mères des pauvres? Si elles n'étoient pas libres, si elles se trouvoient engagées dans les liens et les embarras de la société domestique, pourroient-elles se consacrer au service des pauvres et des malheureux avec ce dévouement universel de tous les momens de la vie, et former une société où la régularité et une sainte émulation du bien donnent à

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chacun de ses membres une activité sans cesse renaissante?

Mais avançons; d'autres miracles de charité appellent noire attention. Vincent de Paul exécute enfin un dessein qui Toccupoit depuis long-temps, et dont l'heureux succès lui attire les bénédictions de ses contemporains. Combien n'étoit pas déplorable, dans la capitale, la destinée de ces enfans, fruits du libertinage et de l'incontinence publique! Abandonnés par des mères dénaturées, qui, n'ayant pas rougi de devenir mères, rougissoient de le paroitre, leur unique ressource étoit dans les soins d'une veuve et de deux femmes mercenaires, moins guidées par la charité que par i intérêt. La plupart de ces infortunés périssoient de langueur; plusieurs étoient victimes de la barbarie de celles à qui on les confioil, ou devenoient l'objet d'un infâme trafic. Vincent de Paul en est profondément ému; mais où trouvera- t-il le remède à un si grand mal? dans sa charité et dans celle des dames qui s'associent aux œuvres de son zèle. Oui, mes Frères, ce n'est point ici un faux sage qui attend tout de lui-même; c'est un homme sensible et craignant Dieu, qui, pour le succès

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de ce qu'il médite, s'adresse à celui qui est le père des lumières, comme des miséricordes. Plein de confiance, il convoque une assemblée de charité. L'homme des malheureux y parle du sort de ces enians abandonnés, d'une manière si touchante, que les dames qui étoienl présentes consentent à se charger de pourvoir à leurs besoins. Leur zèle et leurs largesses se soutiennent pendant quelques années; mais enfin, tels sont les malheurs des temps, tel est l'excès des dépenses, que les dames de charité qui en portoient le fardeau désespèrent de pouvoir le soutenir. Tous les courages sont abattus, excepté celui de Vincent. Ses trésors sont ceux de la Providence. S'abandonnant à elle tout entier, il convoque une nouvelle assemblée générale, au milieu dii laquelle il fait placer un certain nombre de ces enfans délaissés. Là, il représente à l'assemblée, qu'elle est bien libre de continuer ou de refuser ses secours à tant d'innocentes créatures qui lui doivent la vie, mais aussi que, si ces enfans sont délaissés, ils périront; et c'est alors que, dans l'effusion d'un cœur qui n'est plus maitre de ses soupirs, il laisse échapper ces paroles si souvent répétées, mais

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toujours si aîlendrissanles : « Or sus, Mes^ » dames, la compassion et la chanté vous ont » fait adopter ces petites créatures pour vos » enfans -, vous avez été leurs mères selon la » grâce, depuis que leurs mères selon la nature » les ont abandonnées. Voyez maintenant si )) vous voulez aussi les abandonner. Cessez 1) d'être leurs mères, pour devenir à présent » leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre )) vos mains. Je m'en vais prendre les voix et » les suffrages, il est temps de prononcer leur » arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus » avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, )) si vous continuez d'en prendre un charitable )) soin; et au coiilraire ils mourront et périront » infailliblement, si vous les abandonnez; l'ex- » périence ne vous permet pas d'en douter. » A ces paroles, l'assemblée répond par des sanglots et des gémissemens. La bonne œuvre est continuée; que dis-je? elle acquiert même la plus grande stabilité, et l'hôpilal des Enfanstrouvés devient un des plus beaux monumens durables de la charité toute-puissante de Vincent de Paul. Je le remarquerai ici à sa gloire; dans un discours nous ne pouvons que rappeler successivement, et les unes après les

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autres, les œuvres de zèle et de charité qui remplirent sa vie tout entière. Mais ce qu'il y a d'admirable, ce qui décèle dans lui une capacité rare, c'est qu'il les cmbrassoit, les conduisoit toutes à la fois, sans trouble et sans confusion, et que tous ses desseins, tant pour la sanctification des âmes que pour le soulagement de l'humanité, mêlés, enchaînés ensemble, étoient toujours couronnés du succès. Oui, toujours simple, toujours égal à luimême, propre aux plus légers détails comme aux plus grandes choses de son temps, telle étoit sa réputation de sainteté et de sagesse, qu'il fixa sur lui les regards et l'eslime de tout ce qu'il y avoit alors de plus illustre. Saint François de Sales lui confia la direction générale de la société religieuse qu'il venoit de fonder-, Louis XÏII voulut avoir la consolation de mourir dans ses bras-, la Kégente l'appela dans ses conseils-, les pontifes s'aidoienl de ses lumières et de son zèle 5 Richelieu, le grand Condé, Lamoignon, Bossuei, rendirent hommage à son mérite. Vincent de Paul ne se présente point à la postérité avec des écrits où éclate la beauté du génie, mais avec des institutions qui sont le fruit de la plus haute sa - II. to

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gesse. Il eut en partage celle maturilé d'esprit, celte prévoyance de l'avenir, celle force de volonté, celte ronnoissance des hommes, celle habileté à manier les esprits, qui font les législateurs, c'est-à-dire qu'il fut dou>* du premier de tous les talens; et l'on doit augmenler de son nom la liste de ceux qui ont été tout à la fois de grands saints aux yeux de la foi, et de grands hommes aux yeux de la raison.

Et que n'aurois-je pas à vous raconter encore de cet homme si puissant en œuvres et en paroles? Il ne vécut à une époque de dissensions, de catastrophes et de calamités, que pour donner plus d'essor à ses vertus. Oui, dilaté par une charité toute divine, son cœur est plus grand que les besoins de l'humanité. Quelques orages, restes d'un ciel trop longtemps chargé de si vives tempêtes, troublent les eommencemens d'un règne qui devoit être si beau -, des guerres où il entroit plus de dépit que d'acharnement, plus de vanité que de fureur, armèrent quelque temps les Français contre les Français. Or, au milieu des discordes civiles, les habitans des lieux circonvoisins se réfugient dans la capitale, et Vincent trouve le secret de nourrir jusqu'à quinze

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mille de ces infortunés. A la même époque, une nation voisine, emportée par un aveugle délire, effraie l'univers par un de ces lorfaits exécrables que la France, hélas 1 devoit avoir le malheur de renouveler de nos jours. Hé bien, si la tyrannie de Cromwel force des sujets fidèles d'Angleterre et d'Ecosse de se retirer en France, qui sera leur refuge? L'homme de la Providence, Vincent de Paul. Si des provinces entières, la Lorraine, la Picardie, la Champagne, sont ravagées par la guerre et la famine, qui donc ira au secours de ces régions désolées.^ Ce sera toujours Vincent de Paul. Par les mains des Prêtres de la Mission ou des Filles de la Charité, il leur (ait distribuer des secours immenses 5 et l'histoire a conservé le nom des villes qu'il secourut, ainsi que les témoignages authentiques de leur reconnoissance envers leur bienluiteur.

D(^à, mes Frères, Vincent de Paul a attein^ sa soixante-dix-huilième année : mais les glaces de l'âge n'ont pas refroidi sa charité, et la fin d'une si belle carrière est couronnée par un immense bienfait que je ne puis me dispenser de rappeler en peu de mots. Vincent avoit fondé un asile pour quarante pauvres vieil-

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