‹ Conférences et discours inéditsChapitre 33 sur 54 · DU PRI^CE DE COKDÉ · texte numérisé non relu

DU PRI^CE DE COKDÉ

Bientôt !a journée de Minden fait éclater ses lalens et son ardeur; sa réputation s'accroît encore à Gruningue : là il est aux prises avec un capitaine renommé, le prince héréditaire de lîrunswick, et il remporte sur lui un avantage -ignalé, dont on voyoit, dans sa magnifique demeure de Chantilly, quelques glorieux monumens, dépouilles de l'ennemi vaincu (i). Mais c'est la bataille de Johannesberg qui a le plus illustré sa jeunesse : à la tète d'un corps séparé, il y remporte, sur le même capitaine, une seconde victoire plus éclatante que la première, par laquelle il fait voir que pour s'élever aux plus grandes choses de l'art militaire, il ne lui manque que l'occasion, en même temps (ju'il a la gloire de rendre la paix plus prompte et plus honorable pour la France.

Voici donc que le jeune prince se voit éloigné de cette brillante carrière qui flatte les grands ( (jeurs par les périls mêmes dont elle est semée, t omme elle éblouit par l'éclat qui l'environne.

(1) Louis XV fit don au Prince de Condé de trois pièces <ie canon prises sur l'ennemi, à chacune desquelles on avoit mis l'inscription suivante :

Condœus eripuil hosti Gruniiigœ ^ssiacœ,dieXXF Jut^usli MDCCLXJI.

Heureux les peuples s'ils étoient assez sages pour se passer de celle gloire ! mais la paix perpétuelle n'élant pas faile pour la terre, il est dans Tordre de la Providence que la profession des armes, consacrée à la défense de tous, soit au premier rang dans l'opinion des horomesj et il nous est permis de célébrer les qualités guerrières devant les autels de celui qui est le Dieu de la société comme de la religion, et qui, dans nos livres saints, s'appelle le Dieu des batailles aussi bien que le Dieu de la paix.

Mais l'homme n'est pas seulement grand dans les combats : il est une grandeur personnelle qui le suit partout, indépendante des circonstances et des événemens; et telle est celle du Prince de Condé dans tout le cours de sa vie. Oui, soit qu'il paroisse comme gouverneur dans cette province de Bourgogne où son nom est encore en bénédiction, soit qu'il se montre à la cour et dans la capitale, soit qu'il réside dans celte antique demeure de ses ancêtres, embellie par le grand Condé, et remplie encore de sa gloire; partout les agrémens de son esprit, l'urbanité de ses manières, la bonté de son cœur lui concilient tous les

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suffrages. Chez lui, les qualités aimables ne sont que l'ornement des qualités les plus solides 5 et combien n'est-il pas honorable à sa mémoire d'avoir su mériter l'estime et l'affection de ce Dauphin si sage, si éclairé, dont la mort coûta tant de larmes à la France, et devoit avoir tant d'influence sur ses destinées! Je ne dirai rien ici de la richesse, de l'éclat, de la magnificence des fêtes au milieu desquelles le Prince de Condé reçoit à Chantillv ce que l'Europe a de plus illustre et de plus grand, les rois de Danemarck et de Suède, le prince Henri de Prusse, le duc de Brunswick, et surtout cet auguste voyageur, qui, destiné à gouverner un grand empire, se cachoit sous le titre de Comte du Nord. Que si je rappelle tous ces prestiges de la grandeur mondaine, ce n'est que pour en déplorer le néant. O incertitude des pensées de l'homme! Au milieu de tant de pompe et de plaisirs, auroit-on pu croire qu'un jour, poussé par le malheur à six cents lieues de son palais, le prince de Condé se rendroit auprès de ce même comic du Nord, régnant sous le nom de Paul I" (i)

(1) Ce monarque acheta exprès pour k Prince de ConJé

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sur les rives de la Néwa? O que le prophète .1 bien raison de s'écrier : Vos jugemens, Seigneur, sont un abîme profond! Judicia tua abyssux tnul/a (i).

Alors la France présentoit tous les dehors delà prospérité. Riche de sa population et de son industrie, brillante de tout l'éclat des scienceri et des arts, forte de sa paix intérieure, loui sembloit annoncer pour elle un riant avenir. Toutefois les esprits sages et clairvoyans, qui pénétroient le fond des choses, n'étoieiit pa^ sans alarmes, et croyoient découvrir dans le présent de sinistres présages. Les connoissances et les richesses devenues plus communes amenoienl dans les conditions diverses des rapprochemens, et une sorte d'égalité qui pouvoit aboutir à la confusion. Le godl de< arts, des théâtres, des lectures frivoles et licencieuses, en devenant plus populaire, éveilloit dans les classes inférieures toutes les prétentions de la vanité, et sembloit ne les polir que pour les corrompre. En même temps des

le palais de Czernichef, sur la porte duquel il aroit fait graver en lettres d'or : Hôtel de Condé. {Note de l' Editeur.)

(1) Fs. XXXV, 7.

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doctrines hardies, en relâchant les liens de la religion et de la morale, relâchoient par cela même ceux de la subordination et des lois. Un bruit sourd d'impiété séditieuse se faisoit entendre, qui pouvoit tôt ou lard ébranler le fondement même de la société. Ainsi, dans les contrées qui avoisinent les volcans, un sourd mugissement prélude quelquefois à une effrayante explosion. Tout est changé, les idées et le langage : la religion s'appelle fanatisme, la piété superstition, les traditions préjugés, l'autorité tyrannie, l'obéissance servitude. Jamais, à aucune époque, on n'avoit enseignaplus hautement qu'il n'est pas de Dieu, que la Providence n'est qu'un mot, la vie future une chimère, le vice et la vertu une invention humaine, la religion un amas de puérilités. Ainsi, une génération a semé du vent, et la génération suivante a moissonné des tempêtes, pour parler avec le prophète Osée : P^entum seminauerunt, et turhinem metent.

11 faut le dire pour notre commune instruction : si nous avons tous été frappés, c'est que tous nous étions coupables. Oui, la cour, les puissans, les riches, les savans, les lettrés, le militaire, la magistrature, le sanctuaire même,

tous les rangs de la société étoient plus du moins tourmentés du désir des innovations ; et la révolution étoit faite, du moins en grande partie, dans les esprits, avant que des circonstances funestes la fissent éclater dans les choses.

Elle est donc arrivée, cette époque désirée par les uns, redoutée par les autres, qui devoit être si féconde en désastres, en discordes impies, en ruines comme en forfaits. Je ne viens pas fatiguer vos âmes de ces lamentables récits-, je dirai seulement que je n'aperçois plus ici ma patrie qu'à travers les orages sanglans d'une démocratie turbulente et cruelle. Je chercbe en vain la France dans la France même : lois, institutions, usages, sciences, lettres, trôneautel, tout, et même les tombeaux, a disparu au milieu des tempêtes. C'étoit fait de la gloire du nom français, si elle ne s'éloit réfugiée dans les camps*, et à ce sujet, je parlerai avec une franchise qui ne déplaira, j'en suis sûr, à aucun des cœurs généreux qui m'entendent. D'un côté, des guerriers combattant sous la bannière de la croix et des lis contre des ennemis nouveaux du nom chrétien et de Tordre social, sembloient renouveler les ex-

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ploils héroïques des Tancrède et des Godefroi; de l'autre, l'éclat de nos triomphes rapides et de no5 conquêtes jetoit l'Europe entière dans l'étonnement, tandis qu'en même temps des légions de Français voués à la cause royale, fixoient les regards el l'admiration par une vaillance digne de leurs aïeux. Ainsi, pour notre patrie, le bonheur n'étoit nulle part, et la gloire militaire étoit partout.

Et où donc se trouvoit alors le Prince de Condé? Où, Messieurs.'' là où il se croyoit appelé par sa naissance, par son nom, par son attachement au trône de Henri IV et aux lois antiques de la patrie. Ne pensons pas que quelque passion indigne de lui détermina sa conduite. Il écrivoit à l'un das plus célèbres défenseurs qu'eût alors la monarchie, ces paroles dictées par son cœur : « J'abandonne ma » fortune; je verserois avec joie tout mon sang » pour rendre le bonheur à mon roi, à ma )) patrie, que dis-je.'^ au dernier des Français )) qui leur sont fidèles. C'est une grande con- 1) solation pour moi de trouver les mêmes sen- » timens dans tous mes enfans, dans ce sang » des Condé qu'on ruine, mais qu'on n'avilira » jamais. )>

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