DE MADAME, DUCHESSE D'ANGOULEME
LE 24 Ji'iR 1821, JOUR DE LA PROCESSION DU SAINT SACREMENT.
jdfferte Domino, patriœ gentium, offerte Domino gloriant et honorera- offerte Domino glorium nomini ejus.
Rendez, peuples divers, rendez au Seigneur honneur et gloire j payez à son saint nom votre tribut de louanges. Ps. xcv, C.
Madame,
IJuEL spectacle vient ici, Chrétiens, s'uiïrir à mes regards dans le temple qui nous réunit.'' certes, il a quelque chose de bien exliaordinaire. Ne puis-je pas dire, sans me faire illusion, que la chaire modeste d'une sim[)l< liourgade est devenue pour moi comme uut' des
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chaires les plus brillantes de la capitale même de ce royaume?
Sans doute, le Dieu des plus grandes cités est aussi le Dieu des plus humbles campagnes; il n'est qu'un Dieu, comme il n'est qu'un soleil pour tous 5 et c'est au nom du Père commun de tous les hommes, que nous devons graver dans toutes les âmes la même foi, les consoler par les mêmes espérances, les sanctifier par la même charité. Mais, suivant le cours ordinaire des choses, qu'arrive-l-il? C'est que, dans les bourgs et les campagnes, noire ministère s'adresse presque uniquement à une seule des classes de la société, à celle des laboureurs, des artisans, des ouvriers qui sont condamnés à porter le poids du jour et de la chaleur, et qui, trop souvent, mangent un pain détrempé de leurs sueurs et de leurs larmes. La voix du pasteur ne s'y fait entendre qu'à son seul troupeau, et ses instructions paternelles ont les mêmes limites que la famille chrétienne qui est confiée à sa sollicitude. Au contraire, dans la capitale surtout, le prédicateur de la parole sainte s'adresse non pas seulement à ses habitans, mais à un grand nombre d'étrangers qui affluent de toutes parts dans ses murs, à toutes
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les coudilions qui partagent la vie luimaine, à ce qu'il y a de jilus riche comme à ce qu'il y a de plus pauvre, à ce qu'il y a de plus élevé comme à ce qu'il y a de plus obscur.
Nous eu particulier, lorsque du haut de la tribune sacrée de l'un de ses temples Its plus magnifiques, nous élevons lavoixdevinl une nombreuse et florissante jeunesse accourue de toutes les provinces au sein de cette reine des cités, pour y puiser l'inslruclion comme dans sa source, nous croyons parler à la Franc e dans la personne de ses enfans d'élite, précieux gage de ses espérances-, et cette pensée a contribué peut-être plus d'une fois à donner plus d'essor à notre zèle, et plus de force à nos discours.
Hé bien, ce qu'il est naturel de trouver dans la capitale, nous le trouvons ici par un concours particulier de circonstances. Oui, il est dans cet auditoire des personnes de tous les rangs, de tous les âges, comme des diverses contrées de notre belle France, attirées en ce lieu par la réputation de ^es bains salutaires, mais qui, en cherchant la santé du corps, ne doivent pas oublier la santé de l'ame, el auxquelles notre qualité d'ambassadeur de .Tésus- Chrisl auprès des hommes, nous autorise à
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dire ce qu'il disoit lui-même à la femme de Samarie, assise au bord du puits de Jacob : O! si vous connoissiez le don de Dieu, vous demanderiez, non pas cette eau qui désaltère le corps, mais celte eau vive qui jaillit jusqu'à la vie éternelle (i).
Je ne puis, Chrétiens, que me réjouir de cette affluence, de ce concours extraordinaire d'étrangers, puisqu'il devoit contribuer à l'éclat de ce beau jour, à l'édification publique, à la gloire de la religion, et de celui dont la majesté repose dans nos tabernacles. Tous les ans, il est vrai, l'auguste sacrement de nos autels reçoit en ces lieux de solennels hommages. Tous les ans, ici comme dans le reste du monde catholique, le Saint des saints semble quitter son sanctuaire , pour s'avancer en triomphateur sur nos places publiques; l'encens fume devant lui; des fleurs sont semées sur son passage, tout se prosterne en sa présence ; des chants d'allégresse semblent porter jusqu'aux cieux le récit des victoires qu'il a remportées sur le vice et sur l'erreur depuis dix-huit siècles : mais jamais celte solennité n'avoit été célébrée avec
(1) Joan. IV, 10.
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aulant d'éclat; et à la vue des nombreux étrangers ici réunis, confondant en ce jour leurs vœux et leurs hommages, je me rappelle ces paroles du Prophète-roi : Peuples divers, rendez au Seigneur honneur et gloire, payez à son saint nom votre tribut de louanges. Je sais bien qu'on a pu trouver ailleurs plus de magnificence dans les aulels, plus de richesse dans les vétemens sacrés, plus de pompe dans les cérémonies -, mais où a-t-on pu trouver davantage ce qui édifie, ce qui touche, ce qui pénètre un cœur chrétien et français d'une tendre et profonde émotion ?
Encore que Dieu seul soit grand, mes Frères, et que toute grandeur humaine s'efface devant la sienne, toutefois nos foibles imaginations sont plus ébranlées, plus émues quand nous voyons ce que la terre a de plus auguste s'abaisser devant celui qui, dans nos livres saints, s'appelle le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs (i). Heureux jour que celui qui, au milieu d'un peuple pieux et fidèle, nous fait voir tant de grandeur unie à tant de bonté, aux pieds du Dieu très-grand et très-bon! Si
(1) t Tiin, VI, 15.
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nous voulions emprunter ici le langage du prophète au sujet de Bethléem, petite ville de Juda, ne pourrions-nous pas dire, toutes proportions gardées, du lieu que nous habitons pour un temps : Modeste cité, tu n'es pas en ce jour une des moindres villes de France, puisque pour ta gloire et ton bonheur, tu possèdes seule dans ton sein ce qui te rend rivale de la capitale elle-même!
O qu'elle est belle cette religion, qui en consacrant, pour le maintien de l'ordre public, la distinction des rangs et des fortunes, tend néanmoins à les rapprochei' et à les confondre dans les sentimens d'une charité commune, et aux yeux de laquelle la vie des petits et des indigens est précieuse comme celle des riches et des puissans de la terre ! O qu'ils sont aveugles ceux qui la combattent avec tant de fureur en la couvrant de tant d'injures et de dérisions! Ils ne voient pas que la religion est dans la société ce que la lumière est dans la nature -, que par son influence secrète, mais si puissante, elle fait germer de toute part les plus précieuses vertus, que c'est elle surtout (jui inspire aux pères la vigilance, aux enfans la piété filiale, aux magistrats l'intégrité, aux maîtres la jus-
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tice , aux serviteurs la fidélité, aux riclies riiumanité, aux pauvres la résignation, aux malheureux la patience -, que, réprimant et consolant à la fois, elle affermit l'autorité, conserve Tordre, et devient la meilleure sauvegarde des mœurs, comme les mœurs sont la sauvegarde des lois.
Le respect des lois et des magistrats. Nous faisons grand bruit de notre liberté 5 et l'on ne voit pas ou l'on ne veut pas voir, qu'avant l'Évangile, sous le paganisme, la servitude étoit la condition commune de l'espèce humaine, que la liberté n'éloitquepour quelquesuns, et l'esclavage pour le plus grand nombre^ qu'au christianisme appartient la gloire d'avoir relevé la dignité de l'homme, d'avoir adouci les mœurs, les usages, et enfin d'avoir amené dans l'ordre social ce qui en est la perfection, l'alliance auparavant inconnue de la liberté de tous avec la sécurité de tous. Et qu'importent les belles théories sur rhonnour et la liberti% si en faisant tomber devant les passions et les vices la plus forîe des barrières, celle de la religion, vous nous livrez à leur tyrannie, et vous nous rendez ainsi esclaves en réalité? Oui, l'orgueil avec ses folles prétentions, l'ambition
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avec ses inquiétudes, la vengeance avec ses fureurs, la jalousie avec ses bassesses, la cupidité avec ses soucis, la volupté avec sesdégoùls, voilà quels sont les tyrans de nos âmes . L'homme le plus libre, c'est le chrétien, qui s'élevant par la foi au-dessus des événemens, ne dépend que de Dieu et de sa conscience: et saint Louis dans les fers étoit plus libre que le Sarrasin qui le retenoit captif. Plus on veut s'affranchir de Dieu, et plus on est esclave de soi-même et des autres. L'homme sans religion se laisse séduire par une fausse image de liberté; il se croit libre parce qu'il flotte au gré de ses inutiles désirs : semblable, dit le grand évéque de Meaux après saint Augustin, à cet arbre caressé par le vent qui se joue dans ses feuilles et ses branches; on diroit que l'arbre se balance et s'égaie en des mouvemcns de son choix, tandis qu'il ne fait qu'obéir aux impressions qu'il ne sait point maîtriser.
Nous faisons grand bruit de notre égalité 5 et l'on ne voit pas ou l'on ne veut pas voir qu'elle ne se trouve nulle part aussi bien que dans le christianisme. Oui, toutes les distinctions sociales disparoissent devant le Dieu qu'il nous faut adorer. S'il nous commande, pour
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la conservation même des sociclés, d'être soumis aux puissances, et de rendre à César ce qui est à César, il commande aux princes la justice, non moins qu'au reste des hommes, et les menace même d'un jugement plus rigoureux : Judicinin durissimum his qui prœ~ sutit fiel Çi). Le paganisme faisoit Tapothcose du vice co\ironné-, TEvangile ne couronne que la vertu, qu'elle soit cachée sous la chaumière, ou qu'elle brille sur le trône. Des hommes le paganisme faisoit des dieux, et le christianisme rappelle à ceux qui pourroient passer pour des dieux sur la terre, qu'ils ne sont que des hommes, que Dieu les citera à son tribunal, et que là seront pesés dans la même balance les rois et les sujets. La religion, dans ses grâces, dans ses promesses, ses espérances, n'a pas de privilège pour la grandeur et l'opulence. Voyez les assemblées chrétiennes de nos temples^ ce que l'ordre, la science, le pouvoir, le rang exigent, la religion le consacre, et n'approuve pas plus les éclats de l'orgueil dans le vulgaire que dans les hommes élevés en dignité. Mais c'est bien ici surtout, c'est au pied des autels,
(1) Sap. VI, 6.