‹ Conférences et discours littérairesChapitre 14 sur 31 · U Esprit des Lois, t. P'", p. IjO · texte numérisé non relu

U Esprit des Lois, t. P'", p. IjO

essentiel de l'indépendance et de la prospérité de l'État, tout aussi bien que du bonheur et de l'union des familles. Elle y est une affaire de premier ordre, et le zèle intelligent qui y est déployé ne peut être comparé qu'à l'importance des résultats obtenus. L'expérience y a bien vite démontré que, contrairement à une opinion trop souvent soutenue en France, l'aptitude du sexe est au moins égale à la nôtre. Je dis au moins, car dans presque toutes les écoles oîi les jeunes filles et les jeunes garçons reçoivent la même instruction et suivent les mêmes cours, l'avantage reste aux premières. Nous avons été à même d'observer les mêmes faits à la société d'instruction élémentaire de Paris. Je reconnais néanmoins qu'ils sont encore trop nouveaux, trop incomplets pour qu'il soit permis d'en tirer une conclusion certaine, si ce n'est celle qui établit chez les femmes l'existence de facultés aussi propres à l'étude que les nôtres. Mais elles nous font incontestablement supérieures dans l'art difficile de commencer l'éducation de Tenfance et de l'initier aux connaissances élémentaires. J'emprunte au rapport d'un surintendant des écoles de New- York, M. Rice, les réflexions si justes qu'on va lire; elles traduisent bien mieux que je ne pourrais faire une conviction fort ancienne en moi, car, en en cherchant l'origine, je remonte par lés souvenirs ineffables de la tendresse, du respect et de la gratitude,

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jusqu'à celle qui a été ma première institutrice : « L'élévation de leur esprit, dit M. Rice, se communique naturellement aux élèves qui sont en rapport journalier avec elles ; elles les rendent comme elles, doux, purs et gracieux. La femme, bien plus pénétrante que l'homme, connaît mieux que lui le cœur humain, et particulièrement celui des enfants. Elles les maintient dans le devoir par l'affection, mieux que ne le font les instituteurs par leurs règlements et leurs systèmes de répression. Leurs tendres reproches produisent plus d'effet que les menaces et la froide logique de ceux-ci. Enfin, nous pouvons êtres certains que tout enfant élevé par des institutrices capables sortira de leurs mains pourvu de sentiments incompatibles avec une existence vicieuse. Son cœur sera sensible, ses goûts délicats, son esprit vif et subtil. Je ne doute pas que l'avenir ne soit pénétré de reconnaissance pour les services immenses qu'elles auront rendus à nos écoles. «

Ces fines et profondes appréciations ont été pleinement justifiées par l'autorité des fait: en 1868, dans 22 États de l'Union, on comptait 12/i,61o écoles fréquentées par 5,360,561 élèves, dirigées par 63,600 instituteurs et 135, 250 institutrices, ce qui donne une proportion de 10 p. 100 en faveur des institutrices. Elle n]était que de /i2 p. 100 en 1862. Elle s'accroît chaque jour. Chaque État tient à lion-

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néur de créer des collèges où les filles sont initiées aux plus hautes sciences et leurs succès ont complètement répondu aux espérances de leurs fondateurs. Parmi ces derniers, on peut citer comme un exemple de ce que j'ai dit plus haut, un riche fabricant de bière, M.Vassar, qui en 1861 adonné2,500,000 fr, pour fonder à Pougheepsie un collège de filles qui est une vraie merveille. Les résultats de ce mouvement se produisent déjà de la manière la plus heureuse. Les jeunes filles sont admises à suivre les cours des universités, et y participent à la collation des grades. Le 29 septembre 1868, le président de Tuniversité de Michigan rappelait que la législature de l'État avait pris en 1867 la résolution suivante :

« Résolu que le but élevé d'après lequel l'université de Michigan a été fondée, ne sera atteint que lorsque les femmes seront admises au partage de ses droits et de ses privilèges. »

Depuis, ce vœu a été réalisé : plus de 300 docteurs du sexe féminin exercent la médecine dans différentes parties de l'Union, avec une distinction réelle. A Philadelphie, six d'entrés elles sont inscrites à l'income-tax pour un revenu variant de 10 à 50,000 fr. A New- York, l'une d'elles gagne 80,000 fr. par an.

Ce n'est pas seulement dans les collèges créés pour elles que les jeunes filles étudient les sciences.

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Plusieurs établissements reçoivent des élèves des deux sexes de Ik à 18 ans; celui d'Oberiin, fondé par trois vénérables pasteurs, en renferme plus de 1,200 logeant sous le même toit, assistant aux mêmes exercices, et tous les rapports attestent que ce système, pratiqué d'ailleurs dans les écoles élémentaires et secondaires, ne présente que des avantages : M. Hayen, principal de l'école supérieur de West-Roxbury près Boston, l'un des maîtres les plus respectés et les plus aimés du Massachusetts, affirme, après une expérience de seize années : « que lorsque les enfants des deux sexes sont réunis dans les mêmes écoles, il y a beaucoup moins d'attraction entre eux que lorsqu'ils sont élevés séparément. Ils sont les uns pour les autres comme frères et sœurs. »

M. Hippeau, auquel j'emprunte ce renseignement, le confirme par ces réflexions pleines de raison et de tact :

« Les attractions entre les sexes sont bien plus impérieuses, elles exercent dans les âmes de bien plus grands ravages, lorsque les jeunes gens et les jeunes filles vivent chacun dans un monde à part et ne connaissent que ce que leur apprennent les uns sur les autres les rêves de leur imagination. Accoutumés à se voir de près depuis l'enfance, à vivre à côté les uns des autres, comme les garçons et les filles dans la maison paternelle, ils ne s'abandonnent

pas à ces sentiments romanesques, à ces idées chimériques qui naissent bien plus naturellement clans leurs cœurs lorsqu'ils n'ont pas sous les yeux le spectacle de la vie réelle. Se trouvant sans cesse en rapport, ils échappent à ces dispositions maladives à ces mélancolies sans objet, à ce vague des passions que l'on peut surtout observer dans toutes les maisons où une défiance exagérée les tient scrupuleusement éloignés les uns des autres. »

Mais c'est ici que se place une remarque importante, qui fera comprendre comment ce système d'éducation, si conforme aux lois de la nature et à celles de la vraie morale, ne pourra réussir en France comme aux États-Unis tant que nos mœurs et notre législation n'auront pas subi une profonde et nécessaire transformation. M. Hippeau l'indique en quelque lignes que feront bien de méditer tous ceux qui veulent fortement la régénération de notre pays : la question actuelle y est essentiellement liée. En parlant des jeunes filles américaines, il écrit:

« Elles n'ignorent pas surtout, et c'est là le point important, que la société veille sur elles, qu'elles les entoure de sa protection, que toute atteinte portée à leur dignité ou à leur honneur sera rigoureusement punie. L'opinion publique ne prend point parti pour le séducteur contre la jeune fille égarée et la loi frappe avec raison l'homme, le vrai coupable.

INTnODTTTION.

C'est sur cet accord de l'opinion publique et de la loi que se fonde la sécurité des familles, et quand on connaît l'Amérique, on peut affirmer qu'elle est pleinement justifiée.

« Chez nous, au contraire, nos lois, nos mœurs, nos préjugés, résultat de nos misérables traditions de galanterie, font considérer comme dangereuse la liberté dans laquelle sont élevées les jeunes filles, non seulement en Amérique et en Angleterre, mais encore en Suisse et en Allemagne. L'idéal de l'éducation a été longtemps pour les nôtres celle du couvent, d'où elles ne sortaient que pour se marier, et accomplir des devoirs auxquels elles étaient bien peu préparées. »

Avouons-le sans détour, les tristes erreurs sur lesquelles la société française s'obstine à fermer les yeux constituent à sa charge une iniquité permanente, un abus coupable de la force, une méconnaissance inqualifiable d'une des principales causes de son trouble et de son affaiblissement. Nous faisons de nos femmes des idoles, et nous les sacrifions brutalement à notre égoïsme : impitoyables pour leur fautes, plus qu'indulgents pour les nôtres, nous exigeons d'elles une vertu exemplaire et nous nous glorifions de les entraîner dans le vice ; et quand leur faiblesse pour nous les a perdues, nous les ensevelissons dans le déshonneur, qui ne nous atteint pas, car nous sommes d'autant

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plus prisés que nous avons montré plus d'habileté dans la séduction et moins de sensibilité de cœur. Aussi, tandis que dans presque toutes les contrées de l'Europe, l'Italie et l'Espagne exceptées, les jeunes filles circulent seules dans les rues, vont à , l'église, à l'école, font leurs emplettes et leurs affaires sans courir aucun risque, il est impossible de songer à donner aux nôtres la même liberté. Elles seraient exposées à des persécutions, à des insultes dont les passants se riraient et dont la dénonciation à un magistrat les couvrirait de ridicule sans amener aucune répression efficace. Ce n'est là cependant qu'un des moindres côtés de ce mal. Pense-t-on à ces milliers de jeunes filles qui dans les villes, dans les bourgs, à la campagne, n'ayant d'autre protection qu'elles-mêmes, n'ont pas reçu l'instruction qui pourrait les éclairer et les soutenir? ignorantes et crédules, elles ont à lutter à la fois conire leur cœur et contre les pièges du libertinage. Elles entendent murmurer à leurs oreilles des paroles enchanteresses qui les fascinent : quoi de plus enivrant que de se croire aimée ! quoi de plus naturel que d'accepter avec confiance les promesses scellées par les plus doux serments! Le misérable débauché qui ne cherche que le plaisir a toujours mille prétextes plausibles pour ajourner un mariage solennellement convenu. La pauvre victime qui s'abandonne ne peut deviner la per-

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lidie au milieu Aies transports de la passion; — mais bientôt la froideur succède aux emportements de l'amour. Le séducteur placé en face d'un devoir sacré fuit lâchement, il court à une autre conquête, tandis que la malheureuse délaissée dévore ses larmes, cache sa honte, et succombe à sa misère — quelquefois — trop souvent — écrasée sous le poids de la réprobation sociale, elle demande son salut aux criminels artifices de praticiens en basses œuvres; quelquefois aussi, égarée par le désespoir, elle est poussée au plus monstrueux de tous les forfaits par la terreur de la malédiction qui pèsera sur elle et sur le triste fruit de sa faiblesse.

Alors la société intervient et livre cette mère dénaturée à la justice, qui la frappe légitimement. Quant à celui qui l'a précipitée dans l'abîme et qui est la cause directe de son crime, il demeure impuni et triomphant. Appelé comme témoin devant la cour d'assises, il invoque le nom de Dieu pour faire condamner l'infortunée qu'il a trahie, aucune peine n'est édictée contre cette cette sauvage complicité. — On a vu celui qui s'en était rendu coupable en tirer vanité en face des magistrats indignés qui n'avaient d'autre ressource contre un tel cynisme qu'une flétrissure publique, malheureusement impuissante — puisqu'elle était démentie par la tolérance de la loi.

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Et ce n'est pas seulement dans ces drames navrants qu'éclate le vice de cette loi inhumaine, tous les jours elle consacre et couvre l'abandon d'enfants rattachés par des liens non équivoques à des pères sans conscience qui les rejettent comme un vil fardeau. J'ai connu un homme, mort aujourd'hui depuis de longues années, riche, bien né, occupant une haute position; il avait contracté une liaison qui s'était prolongée dix-huit ans. La jeune fille qu'il avait séduite avait partagé son existence, porté son nom, et lui avait donné huit enfants, élevés par lui comme les siens, bien qu'il ne les eût pas reconnus. Après cette longue cohabitation, il voulut se marier avec une jeune fille riche comme lui, il jeta les huit enfants et leur mère à la porte et le tribunal saisi d'une demande en pension alimentaire dut la repousser. Comme le disait juridiquement l'avocat du défendeur, son client en ne reconnaissant pas ses enfants avait voulu conserver la liberté de les renier, c'est-à-dire de les livrer à la misère ou à la corruption. Ainsi l'homme est le maître de la vie de l'être qu'il met au monde, il peut l'exposer à l'anéantissement ou à la dégradation, en en laissant la charge à la malheureuse femme qu'il a sacrifiée à sa brutalité.

Je me demande jusques à quand nous accepterons sans nous révolter contre elles ces iniquités sociales, et comment nous n'avons pas la sagesse

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et le bon s.ns d'y porter un remède immédiat. Vainement les statistiques nous montrent l'accroissement des infanticides et des crimes contre les mœurs, vainement nous voyons se multiplier les séparations de corps et grossir le nombre des enfants abandonnés, vainement encore la législation des peuples" voisins nous enseigne par quelles dispositions protectrices peuvent être sauvegardés les droits des jeunes filles et des mères, nous restons sourds à ces avertissements et le législateur semble d'accord avec l'opinion pour repousser toute réforme efficace.

Tant que nous n'aurons pas le courage et la clairvoyance d'accomplir celles qui doivent défendre la dignité et l'existence des femmes, tant qu'on n'aura pas modifié nos institutions civiles en ce qui touche la recherche de la paternité, la condition de l'épouse et de la mère dans la famille, le divorce, l'éducation des jeunes filles, quelque' perfectionnée qu'elle soit, ne pourra produire les résultats féconds que nous constatons dans les pays où la législation est différente.

Mais comme tout s'enchaîne, ces considérations ne peuvent être pour ces hommes de cœur qu'un encouragement puissant à travailler avec un zèle infatigable à répandre l'instruction, à en faire comprendre les inestimables avantages et à combattre résolument les abus qui s'opposent à ce qu'elle

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porte tous les fruits que nous sommes en droit d'en attendre.

L'opinion publique est prête à seconder ce généreux effort; déjà quelques familles de la bourgeoisie ont donné un salutaire exemple en initiant leurs filles aux études supérieures, et bien que la race des Chrysales ne soit pas éteinte, on commence à comprendre que la science n'est pas incompatible avec les vertus domestiques et le gouvernement du ménage. L'État, qui conserve avec raison la direction de l'instruction publique, doit s'occuper de l'éducation des jeunes filles et créer pour elles des établissements qui serviront à la fois de modèle et d'encouragement. Mais je le reconnais, s'en remettre à son action et tout attendre de lui, ce serait se résigner à l'avance à un avortement ou tout au moins à un ajournement qui y ressemblerait beaucoup. Trop longtemps nous avons commis cette faute ; ayons enfin le bon sens de vouloir et d'agir par nous-mêmes. La cause de l'instruction en France est celle de tout le monde, il faut que chacun lui apporte son dévouement, son concours, son aide pécuniaire.

IMRODLCÏIOX.

Si en effet, aux jours de notre plus brillante prospérité, le gouvernement et les chambres déclaraient que les finances publiques ne pouvaient fournir les ressources nécessaires à la dotation de l'enseignement, que serait-ce aujourd'hui qu'elles ont à supporter les charges accablantes imposées par les folies de l'Empire ! On ne peut se défendre d'un sentiment amer quand on pense à ce qu'on aurait fait avec le milliard criminellement gaspillé au Mexique. 11 a été englouti, et dix autres après lui, et de cet énorme sacrifice, la France n'a recueilli que la défaite et la mutilation. Rançonnée à outrance par un avide ennemi, elle est dépouillée, elle n'est point abattue; elle puise dans son malheur l'énergie qui la sauvera. Elle a payé son rachat; elle ne reculera pas devant la contribution qu'exige l'instruction publique.

Ne l'a-t-on pas vue, il y a quelques mois, aborder sans hésiter la réalisation de la colossale indemnité que la Prusse nous arrache ? On peut se rappeler l'enthousiasme excité par cette noble initiative. Sans doute, il était matériellement impossible qu'elle pût complètement aboutir. Elle aurait cependant produit des résultats considérables, si les regrettables nécessités de la politique ne l'avaient paralysée. Cette flamme patriotique peut se ranimer. C'était une grande, une sublime idée que de convier la nation entière à faire sortir

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de son sein, par un élan spontané, les trésors nécessaires à la libération de son territoire. Ce ne sera pas une conception moins haute de provoquer dans tous les rangs une sainte croisade contre l'ignorance. Là est en effet le mal suprême dont nous devons triompher sous peine de destruction. Il faut que cette vérité pénètre dans tous les esprits et que celui-là soit considéré comme un mauvais citoyen qui ne ferait rien pour son succès. Partout oîi ils pourront se former, des comités doivent se réunir pour constater les besoins et chercher les moyens d'y satisfaire. Une action ainsi fractionnée, répandue sur toute la surface de la France, sera plus efficace qu'une direction centralisée au siège même du gouvernement. C'est ici que les conférences exerceront une influence précieuse; dans les pays où leur usage s'est acclimaté, elles rendent ce service spécial de faciliter la fondation et la propagation des œuvres utiles. Elles sont en Amérique un moyen constamment employé pour se procurer des sommes destinées à soulager une infortune publique ou privée, à établir des écoles, à ouvrir des routes, à ..construire une église, à doter une ville qui se crée un musée ou une bibliothèque. Les cinq conférences que j'ai faites pendant l'hiver de 1870 m'ont permis de mettre plus de six mille francs à la dicposition de la société élémentaire pour l'instruction publique et des écoles profession-

nelles de jeunes filles. Mes collègues ont obtenu plus encore; que n'est-on pas en droit d'attendre aujourd'hui d'un mouvement auquel s'associeront tous les hommes éclairés! Ne peut-on pas espérer qu'ils voudront tous rivaliser d'ardeur; que cette noble émulation gagnera les départements, les cantons, les communes, et que nous arriverons ainsi rapidement à constituer un enseignement primaire sérieux, gratuit et laïque, embrassant les connaissances qui feront l'homme et le citoyen, complété par un enseignement secondaire mis à la portée de tous et donnant à la patrie la seule garantie solide sur laquelle la liberté politique puisse s'appuyer: les lumières et la moralité des générations qui vont prendre la robe virile?

Non , ce n'est point là un rêve. J'en atteste l'émotion profonde qui s'est emparée de la France depuis dix-huit mois et qui se lie trop bien à ses intérêts, à ses passions légitimes pour qu'on puisse craindre de la voir s'amortir. La réforme et la diffusion de l'instruction publique sont partout acceptées comme le mot d'ordre du progrès politique et social. Chacun sent que l'avenir est à la démocratie, mais que son règne nous mènerait aux abîmes si on la laissait plongée dans les ténèbres. Aussi de toutes parts on s'agite, on s'interroge, on se prépare; les écoles deviennent un objet d'attention et de sollicitude. D'importantes améliorations de détail y sont intro-

INTRODUCTIOX.

duites ; les hommes éclairés se réunissent, ils cherchent la voie qui doit les conduire le plus promptement au but. Jamais les circonstances ne furent plus favorables aux généreuses hardiesses des esprits convaincus.

Elles ne peuvent toutefois réussir qu'à une condition essentielle : le maintien, l'affermissement, l'extension du droit d'association; en Angleterre et en Allemagne, limité par la loi, il est affranchi par les mœurs; aux États-Unis, sa liberté est absolue. Les avantages que ces trois nations en ont retirés sont incalculables, c'est à lui qu'elles sont en grande partie redevables du prodigieux développement des sciences, de l'éducation, des institutions de bienfaisance et de secours; il a puissamment contribué à la prospérité de l'agriculture et à l'essor de l'industrie. Courbée sous le joug d'un code draconien, la France est condamnée à étouffer dans son sein cette force vive qui décuple toutes les autres. Chaque citoyen y est suspect aussitôt qu'il se rapproche de son semblable, et veut penser, agir, se concerter avec lui. Le tribunal correctionnel attend celui qui oserait le faire sans le visa de la police. Comment, sous l'empire d'une semblable législation, s'étonner de la prédominance de l'individualisme ? Les pouvoirs publics l'enseignent, et sous prétexte du danger possible des associations, il les supprime.

Si cette législation était maintenue, il faudrait

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désespérer de la liberté pacifique et féconde et se résigner à de nouveaux attentats de l'ignorance et de la passion brutale coalisées contre une incurable pusillanimité. Qu'on frappe de nullité les associations contraires à la loi, et qu'on punisse sévèrement ceux de leurs membres qui la transgressent, rien de mieux ; qu'on emprunte au droit civil les dispositions protectrices qui interdisent la permanence de l'indivision, qu'on circonscrive dans des limites fort étroites le bénéfice de la personnalité morale, je le comprends encore et je le demande; mais qu'on persiste à soumettre à l'autorisation préalable d'une administration quelconque l'exercice d'un droit naturel et primordial, qu'on empêche les hommes d'échanger leurs idées, de grouper leurs intérêts, de prendre des résolutions en commun, de substituer à leur faiblesse individuelle la légitime puissance de l'association, c'est ce qui me paraît insensé, sous tous les régimes, particulièrement sous le régime qui a la prétention, quel que soit son t'tre officiel, d'avoir donné à la nation le gouvernement de ses propres affaires.

J'ai cité l'exemple de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Amérique ; celui de |a Hollande n'est pas moins éclatant. Le petit peuple qui habite ce territoire, en grande partie arraché à l'Océan à force de patience et de génie, a su depuis longtemps conquérir les sympathies et l'estime de l'Europe

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par sa sagesse et son amour de la liberté. Nulle part l'esprit d'association n'a été plus vivace et plus respecté, nulle part aussi ses œuvres n'ont été plus puissantes; ce n'est pas seulement en couvrant le pays de digues et de canaux admirables, en y créant des vastes ports, en lui donnant une marine, un instant souveraine des mers, qu'il a révélé son énergie et sa fécondité; il a été plus grand encore dans l'ordre moral. Lié aux franchises municipales qu'il a défendues contre la sanguinaire tyrannie des Espagnols, à l'amour de la patrie représentant pour chaque citoyen l'indépendance et la dignité, il est devenu l'âme de la nation en y développant la vie intellectuelle en même temps que l'activité commerciale et agricole; Les établissements scientifiques et charitables, les écoles, les universités, les académies, les sociétés d'encouragement, de secours et de travail, les cercles consacrés aux honnêtes délassements, les gymnases, les réunions destinées aux lectures, aux conférences, se sont multipliés dans une proportion considérable et ont contribué singulièrement à la culture des esprits, au bien-être, à la paix publique, au patriotisme de tous. La Hollande peut être fière de ces inestimables avantages; elle les doit surtout à son inébranlable résolution de maintenir chez elle la pratique de la liberté et particulièrement de la liberté d'association ; elle l'a prouvée récem-

TXTRODUCTION.

ment en refusant d'interdire le congrès de la Société Internationale des Travailleurs. L'événement a donné raison à son bon sens et à sa tolérance; chassés par la police, les affiliés de l'Internationale auraient crié au martyre et resserré leurs rangs; maîtres du terrain, ils en ont fait un champ de bataille, où les discordes intestines se sont chargées de les confondre et de les disperser.

Cet incident renferme une leçon dont il serait cependant sage de profiter ; les éternels apôtres de la répression devraient commencer à comprendre qu'en s'obstinant à combattre les idées par la force du bras séculier, ils proclament leur peu de foi dans la puissance de la vérité; ils devraient aussi, en regardant autour d'eux, s'apercevoir qu'ils isolent de plus en plus la France en la condamnant au système de la défiance et de la peur. Qu'ils la laissent enfin agir par elle-même; qu'ils cessent d'épier d'un œil jaloux les pensées et les actes de chacun de ses citoyens ; qu'ils aient la loyauté de mettre d'accord leurs actes et leurs discours : parlant sans cesse de la souveraineté de la loi, qu'ils prennent leur parti de n'empêcher que ce qu'elle prohibe.

La liberté d'association sera, je n'en doute pas, l'un des instruments les plus efficaces de notre régénération, et quant à moi, loin de la redouter, je crains qu'on n'en use pas assez. Nous avons,

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SOUS ce rapport tristement oublié les traditions de nos pères. — Le double fléau des révolutions et du despotisme qui s'est violemment déchaîné sur nous pendant plus de trois quarts de siècles, nous a tellement façonnés au régime de l'arbitraire, que l'action du pouvoir nous semble indispensable à la sécurité des chacune de nos entreprises. Il est temps de sortir de tutelle, le malheur nous l'ordonne aussi bien que la dignité. L'histoire nous montre ce que peuvent les hommes inspirés par une pensée commune, et marchant de concert vers un même but; là est le secret de l'autorité formidable que le catholicisme a exercée pendant de longs siècles et de celles qui lui reste encore, malgré tant de raisons d'affaiblissement. C'est aussi par la liberté d'association appliquée à l'industrie et au commerce que la richesse des peuples s'est accrue avec une si prodigieuse activité ; ses bienfaits au point de vue moral et politique ne seront pas moindres; elle seule peut et doit nous aider à résoudre les redoutables problèmes qui se posent devant nous, et qu'il serait insensé d'abandonner au hasard.

Je dirai de la liberté d'association ce que j'ai dit plus haut de la liberté des discussions; il serait puéril de la considérer comme un remède à toutes nos plaies sociales ; mais on peut affirmer à coup sûr qu'elle sera l'un des agents les plus efficaces de leur guérison. Ma conviction sur ce point est telle.

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que lorsque je cherche l'idéal d'un gouvernement assurant la plus grande somme de moralité, de lumière, de paix, de garanties pour l'exercice des droits de tous, je le place dans un système d'associations comprenant tous les citoyens sans en excepter un seul, imposant à chacun d'eux des devoirs de solidarité vis-à-vis de ses coassociés, créant la surveillance, le secours, la responsabilité. L'application de ce système combattrait avantageusement deux désordres graves qui tiennent, l'un à la nature des choses, l'autre à notre constitution, à nos traditions, à nos mœurs particulières, je veux parler du paupérisme et de l'oisiveté.

Tous ceux qui se sont occupés d'assistance publique savent de quelles difiicultés cette obligation sociale est environnée; l'insuffisance des ressources et surtout leur vicieuse répartition entraînent des abus et des injustices qui souvent stérilisent ou corrompent les meilleures institutions. Le cœur se serre quand on pense aux nombreuses victimes succombant lentement à une misère qu'on ignore ou qu'on ne peut soulager; il n'est personne qui n'ait quelquefois soulevé un coin du voile qui cache les souffrances d'une partie malheureusement trop considérable de la population des grandes villes; il n'est personne non plus qui, cédant à la pitié, n'ait essayé dans l'étroite limite de son action de vaincre le mal, ou de le diminuer, et qui ne se soit

LMROD-UCTIOX.

bien vite aperçu que cette œuvre est au-dessus des forces individuelles. Aussi a-t-elle toujours inspiré le zèle des associations religieuses ; elles seules pendant un grand nombre des siècles ont pu l'accomplir; aujourd'hui même elles s'y consacrent encore avec le plus louable dévouement, mais elles n'ont pu échapper à Tesprit de secte, quelquefois même à la passion politique, qui éloignent d'elles un grand nombre d'infortunes ; 'd'ailleurs elles se préoccupent plus de l'aumône que de l'aide morale, on sent toujours que ceux qui les dirigent songent avant tout à faire leur salut, et que leur charité est un placement à gros intérêt. Il faut aux déshérités d'une démocratie un soutien plus général et plus efficace. Les sociétés de secours ont indiqué la voie; elles savent où vont leurs ressources et ne laissent en arrière aucun malheureux digne d'y participer. Qu'on les suppose établies de manière à ce que chaque citoyen soit tenu à faire partie de l'une d'elles , et l'on aura créé un levier puissant contre la misère. Le paupérisme pourra être systématiquement attaqué avec des ressources forcément proportionnées à ses besoins, avec un contrôle qui écartera les faux indigents, avec un patronage qui permettra de substituer souvent le travail à la remise d'une somme d'argent; une lumière discrète et tout intérieure se fera sur chaque besogneux; on relèvera ceux qui ne sont qu'abat-

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lus, on réduira les autres au nécessaire, et on ramènera ainsi doucement à l'activité tous ceux qui pourront encore être utiles. En se mêlant ainsi pour s'entr' aider, en se connaissant mieux, les hommes seront naturellement rappelés à la pratique des vertus primordiales : l'amour de son semblable, l'oubli de soi-même, le désir de faire le bien ; et la pure satisfaction qu'ils en retireront développera en eux les qualités et les sentiments qui font les vrais citoyens.

A côté du paupérisme, avec lequel la liberté d'association engagera une guerre heureuse, j'ai placé l'oisiveté, qui est en France plus commune et plus pernicieuse qu'on ne le croit ordinairement. J'en ai accusé nos traditions, et en effet on peut dire que pendant de longues années nulle part le travail n'a été moins en honneur que chez nous. C'est encore à l'influence du despotisme de nos rois et à l'absence des libres institutions qu'il faut l'attribuer. Notre ancienne noblesse, si admirable par sa bravoure, ne s'est jamais considérée que comme la décoration de la monarchie. Elle a voulu imiter son faste et ses galanteries. N'estimant rien de plus beau que de plaire au prince et de lui faire sa cour, elle a repoussé comme un déshonneur toute occupation qui lui aurait créé un devoir autre que celui de la vassalité. Vivre noblement, c'est-à-dire ne rien faire en dehors du métier des armes, était la loi ùu

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gentilhomme. 'Cet exemple a porté ses fruits. Tout bourgeois enrichi a désiré l'oisiveté comme l'existence la plus honorable. Il l'a voulue surtout pour ses enfants, u Je travaille pour mon fils, il aura le bonheur de ne rien faire, » a été pendant la première moitié de ce siècle la profession de foi des pères de famille modèles. Beaucoup trop encore y persévèrent, et se tuent à amasser des richesses qui seront une prime à Tinconduite et à la dissipation.

Ici d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, ce préjugé fatal rencontre l'appui et la complicité de la loi. En consacrant l'égalité des partages, elle a posé un grand et salutaire principe, et quelque séduisante que soit la théorie opposée, qui introduirait parmi nous la liberté de tester, l'intérêt et le bon ordre des familles, l'avantage de maintenir l'union entre les frères et sœurs, me semblent ordonner au législateur de n'introduire sur ce point délicat aucune innovation dans notre droit civil. Toutefois la règle que je défends a ses inconvénients; les diminuer serait un service véritable rendu au pays. L'enfant, étant assuré que le patrimoine paternel ne lui échappera pas, le regarde comme sien et se repose sur sa possession. Si le revenu qu'il en obtiendra suffit à ses désirs et s'il n'est pas stimulé par un sentiment d'honneur, il s'abandonnera facilement aux flatteries de son entourage. Il se rebu-

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tera aux premières difficultés qu'on renconlre au seuil de toutes les carrières, il se résignera à végéter mesquinement en laissant s'atrophier en lui les ressorts (le l'énergie morale; il ne cherchera même plus à secouer la torpeur de cette somnolence malsaine, devenue bien vite chez lui une maladie incurable.

C'est surtout en province, dans les petites villes, dans les bourgs, que se trouvent ces hommes inutiles, aussi à charge à eux-mêmes qu'aux autres. L'ennui les dévore, ils n'ont pas la force de le chasser par le travail, ils peuplent les estaminets et les cercles, y tiennent le dé dans les conversations politiques, et jouent leurs consommations aux dominos oii aux cartes. Que leur a-t-il manqué pour échapper à ce marasme? une instruction rationnelle et des motifs d'émulation. Si dès le premier âge on leur eût enseigné que chacun se doit à sa patrie, à sa famille, et qu'il est coupable de ne pas mettre à leur service ses facultés naturelles ; si de plus ils avaient su de bonne heure qu'ils auraient à subir le contrôle de camarades avec lesquels ils sont liés par des obligations communes et dont ils ont intérêt à conquérir l'estime et l'appui, ils auraient fait un effort sérieux et triomphé de leur mollesse.

Les malheurs qui nous ont si rudement frappés ont déjà, j'en conviens, amené une réforme capitale

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dont il faut attendre les plus heureux résultats. L'abolition du remplacement militaire combattra le mal que je signale, par des moyens analogues à ceux que fournit l'association. L'armée n'est, en effet, qu'une association fondée sur le devoir, sur l'obéissance, sur le dévouement à la patrie et à la loi. En faisant passer tous les citoyens sous son drapeau, on les formera à la pratique de ces nobles vertus. Unis par la solidarité des fatigues, des sacrifices, de la discipline, relevés par l'esprit de corps, éclairés par un mutuel contact, ils conserveront à leur rentrée dans la vie civile les sentiments qu'ils auront puisés à cette école nationale ; ils mettront leur honneur à ne pas déchoir et repousseront comme indignes d'eux ces habitudes de frivolité et de paresse qui sont encore si facilement acceptées aujourd'hui.

Aussi, tout en étant profondément convaincu que le service obligatoire est indispensable pour donner à notre force militaire la puissance qu'elle n'a jamais eue, je le tiens pour bien plus nécessaire au changement qui doit se faire dans les mœurs et dans les idées de la population tout entière. La guerre nous a permis de juger la portée de celte salutaire innovation. Chacun de nous pourrait citer de nombreux exemples de transformations complètes opérées par la seule influence d'un grand devoir accompli en commun. Que de jeunes gens insou-

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ciants et légers jusque-là sont, en quelques mois, devenus des modèles de gravité, de raison, de courage et d'abnégation personnelle ! Ils ne me démentiront pas quand je dirai à quel point ils ont été touchés de l'esprit fraternel de leurs camarades, ne marchandant jamais les égards et les bons procédés à qui savait les mériter. Cet échange de bons offices , cette parfaite égalité d'existence, cette participation aux mêmes périls, aux mêmes souffrances, à la même règle, adoucissant les uns, fortifiant les autres, a créé entre tous une sorte de fonds commun d'affection et de dignité, duquel se sont dégagés pour ne plus s'effacer, la notion du bien et le respect de soi-même.

Un artiste de ma connaissance, aussi éminent par le caractère que par le talent, avait un fils merveilleusement doué, qui à la fin de ses études pliait sous le poids des couronnes universitaires. Ses parents en étaient fiers et lui prédisaient de brillants succès. 11 y crut lui-même, et trouvant autour de lui tout riant et facile, il pensa qu'il était toujours temps d'aborder la vie sérieuse et que le plaisir était trop charmant pour ne pas lui donner les belles années de sa jeunesse. Vainement son père essaya-t-il de lui ouvrir les yeux en lui répétant que la richesse qui l'éblouissait était le fruit d'un travail opiniâtre auquel il consacrait chacune de ses heures, et qu'il serait impie de la jeter aux

profusions du monde. Fasciné par mille séductions enchanteresses, l'enfant ne voulut rien entendre, il se lança dans le tourbillon; il allait y périr, lorsque la guerre éclata comme un coup de foudre et l'arracha à ses folles dissipations. Il prit un fusil comme simple mobile. Il était à Châtillon dans cette journée néfaste où, sans consulter leurs forces, nos généraux se jetèrent sur un ennemi puissant qui commençait à nous investir. On sait comment quatre régiments abandonnèrent le champ de bataille, en proie à une panique inexplicable. Le jeune mobile fut parmi ceux qui résistèrent vaillamment et fut fait caporal; à Champigny 11 était sergent, au mont Avron, ofTicier. Adoré de ses camarades, il leur apprenait à souffrir en étant ■le plus courageux et le plus résigné. Quand la fortune eut trahi nos efforts, il déposa son épée et dit à son père : Le fils qui refusait d'écouter vos sages conseils n'est plus; celui qui vous est rendu n'oubliera jamais les leçons que lui ont données les braves gens au milieu desquels il a vécu pendant cinq mois; désormais il veut être l'homme du travail et du devoir. Depuis, il a tenu parole et la patrie a reconquis un citoyen qui l'honorera par sa vertu. C'est ainsi que les âmes se retrempent et que les mœurs se réforment. Le service obligatoire contribuera puissamment à ce résultat. La liberté d'association y aura aussi une large part. Du reste.

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elle est dans les nécessités de la démocratie ; on peut en retarder, mais non en étouffer l'expansion, L'industrie paraît en avoir compris es avantages, car, indépendamment des nombreuses sociétés de secours qui se sont. formées dans son sein, plusieurs professions se sont constituées en corporation libres qui ont leur gouvernement, leur discipline, leur autorité. Ces tentatives doivent être encouragées. L'État ne peut que gagner à ce que les citoyens se groupent et s'entr' aident. Je ne demande pourtant pas qu'il leur impose ce fractionnement. Le système des tribus a été appliqué : il a eu, il a encore ses partisans, on peut le défendre par de graves raisons; celles qui doivent le faire repouser sont néanmoins décisives, et la principale est tirée du danger auquel il expose la liberté. Ce que je souhaite à mon pays, c'est la nette intelligence du devoir qui oblige les hommes à vivre les uns pour les autres, ei la possibilité de le mettre en pratique sans avoir à redouter aucune entrave. Ce que je voudrais pour lui, c'est que les associations s'y multipliassent pour les secours, pour le patronage, pour l'instruction publique, pour l'étude des sciences, pour la défense des intérêts généraux et particuliers. Le bien qu'on en retirerait serait immense. En laissant à chaque idée la faculté de subir l'épreuve de la pratique, on dissiperait bien des erreurs, on apaiserait bien des impatiences, on enlèverait à d'au-

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dacieux agitateurs bien des prétextes de récriminations et de violences. Cette opinion est celle d'esprits éminents qui luttent avec courage contre les préjugés du passé. L'année dernière, au congrès des catholiques de Mayence, M?' de Ketteler, un des évêques les plus considérables et les plus instruits de l'Allemagne, disait : « Si lesgouvernements, librement et en s'éclairant, pouvaient donner à la classe des artisans une organisation qui leur permît de se développer en association vigoureuse et de recouvrer l'indépendance nécessaire, nous regarderions cette mesure comme l'une des plus importantes et des plus bienfaisantes. Mais il faut presque désespérer de voir nos gouvernements actuels prendre une initiative créatrice. »

Ces sentiments sont exprimés avec la même énergie par un écrivain qui doit sa légitime réputation autant à ses qualités d'homme de bien qu'à son amour de l'étude et à son talent. Dans un remarquable travail sur les coalitions et les grèves, ^L d'Eichtal écrit ce qui suit^ :

« Chaque fois que les classes conservatrices se laissent entraîner par une fausse notion de leurs intérêts à des mesures prohibitives, c'est au socialisme autoritaire qu'elles prêtent des armes. Leurs précédents et leurs exemples seront retournés con-

L Revue des Deux-Mondes, 1" mars 1852.

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tre elles... Sachons résolument accepter les premiers périls de la liberté, si nous né voulons pas être étouffés sous le despotisme démagogique, qui est le pire de tous. »

M. Paul Leroy de Beaulieu, qui honore à un si haut point la presse par sa science et sa modération, n'est pas moins explicite : « Les articles du Gode pénal, dit-iP, qui prohibent d'une manière absolue toute espèce d'association et qui soumettent ainsi depuis plus d'un demi-siècle la société à un état de siège permanent, doivent être classés au nombre de ces armes vieillies dont il est dangereux de faire usage. »

Enfin, en commençant son grand et bel ouvrage sur l'histoire des classes ouvrières en France, ouvrage justement couronné par l'académie, ^L Levasseur fait cette déclaration :

« Ceux qui étudieront ce livre sans avoir d'idées préconçues sur la matière seront amenés (je veux au moins l'espérer comme récompense de mon travail) à penser avec Fauteur que les deux grands principes qui ont le plus fait prospérer dans notre siècle notre industrie, ainsi que nos classes ouvrières, et sur lesquels reposent leurs plus solides espérances d'avenir, sont : la liberté et l'instruction. »

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