‹ Conférences et discours littérairesChapitre 3 sur 31 · Vie de Cicéron, t. Vj. p · texte numérisé non relu

Vie de Cicéron, t. Vj. p

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plus par la nouveauté des objets que par leur grandeur ^ »

Il faut ajouter que, placé en face des œuvres de Dieu, l'homme, qu'il le sache ou qu'il Tignore, est dominé par le sentiment de sa faiblesse. Ce n'est pas en lui-même qu'il puise les points de comparaison pour apprécier les merveilles qui l'entourent; et la puissance qu'elles révèlent est tellement au-dessus de lui, que son action, quelle qu'elle soit, ne saurait le surprendre. Il en est tout autrement de celle qui émane de son semblable; si cette action le remue jusque dans les profondeurs de son être, si l'effort dnuie créature bornée comme lui, l'entraîne et le ravit ,'dans une région supérieure, à l'ineffable et pure jouissance qui l'enchante se joignent l'étonnement et le secret orgueil de découvrir un pouvoir privilégié dans une intelligence à laquelle, après tout, la sienne est égale. Puis, il y a dans les plaisirs de l'esprit une saveur à la fois subtile et forte, dégagée de tout principe matériel, ébranlant les fibres les plus fines et les plus exquises de notre sensibilité. Je ne nie pas que l'éducation ne nous dispose mieux à ce charme. Néanmoins il en est indépendant, et les natures les moins pré-

1. Oculorum assuescunt animi : ncque admirantur neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident. Proinde quasi novitas nos magis quam magnitudo rerum debeat ad exqui-endas causas excitare.

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parées à le subir n'y sauraient échapper. Ceux qui ont assisté aux représentations gratuites ont pu le vérifier; elles offrent le contraste le plus piquant et le plus instructif entre le tumulte de l'auditoire à son irruption dans la salle et son silence religieux dès le lever du rideau. J'ai souvent entendu dire aux comédiens du Théâtre-Français, que ce public des grands jours de fête leur inspirait autant de crainte que de confiance. Ces inimitables artistes, dont l'interprétation achevée met en relief chacune des beautés de nos chefs-d'œuvre, tiennent alors à honneur de redoubler de zèle et d'habileté; ils savent qu'ils en seront récompensés, et ils le sont en effet. Écoutés avec une attention avide, devinés dans leurs moindres intentions, soutenus par un faisceau de regards charmés et bienveillants, ils entrent tout de suite en possession de leurs auditeurs; ils les maîtrisent, les passionnent, les attendrissent; ils leur arrachent d'unanimes applaudissements, éclatant avec autant d'à-propos que si un professeur d'éloquence en donnait le signal.

Il est donc vrai que l'âme humaine est subjuguée par la beauté de la forme; celui qui en possède le magique talisman exercera toujours un ascendant irrésistible. Mais cette beauté n'est point artificielle ; elle n'est ni l'emphase, ni la mièvrerie, elle est l'expression la plus exacte et la plus élevée des vérités scientifiques et morales renfermées dans le

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sujet qu'il s'agit de traiter. Sans doute elle comporte en elle-même tant de détails et de nuances variables qu'il est plus facile de la sentir que d'en déterminer les caractères ; mais de même qu'on n'hésite pas à la proclamer en présence d'un édifice, d'une statue, d'un tableau sur lesquels l'architecte, le sculpteur, le peintre ont su en déposer la divine empreinte, on la saisit sur les lèvres de l'orateur, on se pénètre de son essence, on s'abandonne à son prestige, et c'est en lui livrant son âme tout entière qu'on rend hommage à son souverain pouvoir.

La conclusion de ce qui précède se déduit naturellement. Quiconque veut faire un discours, une leçon, une conférence est engagé d'honneur à s'y appliquer de son mieux. Or chaque genre a sa perfection essentielle que l'homme ne peut atteindre, mais dont il doit s'inspirer. S'il a l'obligation étroite de rester toujours et rigoureusement vrai, de chercher consciencieusement ce qui peut instruire, il ne lui est pas moins utile de plaire, puisque par là il persuade plus efficacement. Plaire est quelquefois un don inné, don rare et précieux qui souvent a été la source des plus brillantes fortunes et qui a

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couronné d'immortalité des figures privilégiées dont Périclès et Alcibiade sont restés dans le monde grec l'attrayante personnification. On se tromperait toutefois étrangement si l'on supposait que ces charmeurs célèbres s'en fiassent exclusivement à leurs qualités naturelles : ils ne manquaient jamais de les approprier aux conditions spéciales du milieu où ils paraissaient : différents en cela des rhéteurs qui n'ont qu'un moule et l'imposent de force à leur auditoire, au lieu de se conformer à sa propre pensée. Le premier et le plus sûr moyen de plaire est donc de prendre, dès le début, le ton le plus en rapport avec la situation d'esprit de ceux qui vous écoutent. Et c'est, pour le dire en passant, ce qui nous explique la majestueuse enflure de certains exordes, comme ceux de sermons, d'éloges, d'oraisons funèbres, très-légitimement admirés de leur temps. L'orateur qui les prononçait, ordinairement revêtu d'un caractère sacré, devait affirmer son autorité en s' élevant tout de suite au-dessus d'une assemblée préparée à s'incliner sous sa parole. La pompe du langage lui était donc nécessaire, elle l'enveloppait comme une sorte de nuage au sein duquel, tour à tour voilée ou agrandie, sa pensée semblait acquérir des proportions surhumaines. Sa tâche étant d'éblouir et d'émouvoir plus que de convaincre, il s'attachait peu au raisonnement que la foi dominait de son incommensurable hauteur.

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et, marchant à son but sans dévier, il avait réussi quand il y touchait sans être un instant descendu vers les régions moyennes, si ce n'est pour illuminer leur néant.

Tout autre est le rôle de celui qui aborde ses égaux avec le dessein de discourir près d'eux de choses utiles, et d'éveiller dans leurs âmes de bons sentiments. 11 faut d'abord qu'il se fasse accepter : pour cela il doit être modeste et simple, et dès ses premières paroles, précis et net dans son exposition, donner une idée complète du sujet qu'il veut traiter et de la manière dont il l'envisagera. L'orateur ne peut, à mon sens, avoir aucune force véritable si à chaque minute de son discours il ne sait pas d'où il vient, où il est, où il va. Mais ce n'est pas assez qu'il le sache lui-même, si les auditeurs ne le savent pas comme lui. Il faut donc qu'il les tienne sans cesse en haleine, leur montrant le fil conducteur qu'il a dans la main. 11 faut qu'en passant d'un point à un autre, il les unisse par des transitions habilement ménagées; il faut que les détails ne fassent jamais oublier Fensemble, et que sur toute la route qu'il parcourt se dégage une même lumière, celle qui jaillit sans effort d'une argumentation consciencieuse inspirée par l'étude des faits et l'amour de la vérité.

Ces règles de bon sens et d'expérience se concilieront dans l'application avec l'infinie variété des

sujets à examiner et des intelligences qui se les approprieront. Quand j'ai parlé plus haut de la beauté de la forme et de son type idéal, je n'ai point entendu les séparer de l'élément individuel dont l'originalité met son sceau à toutes les manifestations humaines. C'est le prodige perpétuel que nous voyons se continuer en remontant aussi haut que nous mènent nos plus anciennes traditions, et auquel, suivant la remarque de Cicéron, l'habitude seule nous rend moins attentifs ; les mêmes idées, les mêmes sentiments se reproduisent sans cesse avec des nuances qui donnent à chacune de ces reproductions un caractère qui leur est propre. Ainsi tout s'enchaîne et se renouvelle, tout se copie en se diversifiant, sans jamais se briser ni se confondre, et la cause infinie d'où émane ce mouvement toujours uniforme, toujours divers, laissant échapper de sa substance ces innombrables créations qui révèlent sa grandeur et ne sauraient l'épuiser, demeure au-dessus de nous comme la source mystérieuse de l'éternelle vérité, de l'éternelle justice, de l'éternelle beauté !

Quelque humble qu'il soit, l'effort de l'homme correspond à cette double impulsion ; il est marqué de ce double caractère. Nous les retrouverons à l'école du village, dans la chaire du savant, dans la harangue politique, dans la conférence qui réunit autour d'un citoyen de bonne volonté un auditoire

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bienveillant ne demandant qu'à être instruit et intéressé. J'ai essayé d'indiquer comment on y pouvait parvenir, je voudrais ajouter quelques mots encore : le ton d'une conférence varie nécessairement avec le sujet qu'il s'agit de traiter, avec la disposition des assistants appelés à l'écouter. Il peut être familier, il est même quelquefois indispensable qu'il le soit. Mais la familiarité n'exclut pas la distinction, et si quelques grands esprits y excellent, c'est qu'ils savent, par un tact vigilant, se tenir constamment au-dessus de ce qui est vulgaire, à plus forte raison de ce qui est trivial et bas. C'est ainsi qu'ils conservent et accroissent leur autorité, que compromettraient infailliblement des concessions faites aux instincts grossiers de la foule. Cette foule elle-même ne s'y trompe point : elle paye de ses mépris ceux qui la flattent en imitant ses travers. Elle a d'ailleurs la vague intuition du bien et sent à merveille ce qui en choque la notion : or, comme le dit Chateaubriand ^ « le mauvais goût est une fausseté de jugement, un biais naturel dans les idées; et comme l'esprit agit sur le cœur, il est difficile que les voies du second soient droites quand celles du premier ne le sont pas. Celui qui aime la laideur, dans un temps où mille chefs-d'œuvre peuvent avertir et redresser son goût, n'est pas loin

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