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que devant lui j'accusasse d'ingratitude cette grande puissance qu'on appelle la démocratie, car il lui appartient toujours, il lui reste fidèle, et quant à elle, elle n'attend qu'une occasion pour lui prouver son affection et son estime, en réparant une regrettable erreur.
Il vous Ta dit, les loisirs qui lui sont faits, il les consacre à l'instruction élémentaire, ce flambeau destiné à éclairer la route des générations qui nous suivent, et .c'est aussi au profit de cette grande œuvre que se tient cette réunion. C'est à son profit que je me suis engagé à parler devant vous, et peut-être me trouvez-vous bien peu sage, bien téméraire dans le choix que j'ai fait. Vous savez quel sujet j'ai choisi : l'inégalité des conditions sociales.
Il y a un peu plus de cent ans que ce sujet était traité avec une incomparable éloquence par un philosophe qui a eu la gloire d'être le précurseur de la révolution française, et nul ne saurait avoir la prétention de se mesurer avec lui. Mais outre cette considération qui est déjà de nature à épouvanter, est-ce qu'on n'est pas tenté de reculer en présence du problème que soulève
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cette question? Je ne crois pas qu'il en existe de plus haut, de plus étendu, de plus complexe ; il touche à tout et principalement aux points les plus délicats, les plus irritants et les plus obscurs; il est plein de périls. Je ne veux pas dire que ce soit là ce qui m'a attiré ; seulement je suis dans la nécessité d'avouer que cela ne m'a pas tout à fait découragé, et il m'a paru que, malgré toutes les difficultés d'une semblable matière, elle pouvait cependant être effleurée devant vous sans aucune espèce d'inconvénient. En définitive, qu' est-elle, si ce n'est l'étude de l'homme lui-même? L'inégalité des conditions dans la société ne ressort-elle pas de sa nature essentielle? Se replier sur l'homme, l'examiner, chercher à se] rendre compte de son existence dans le temps, des fonctions qu'il est appelé à y accomplir, n'est-ce pas céder à un attrait puissant, impérieux, irrésistible, au besoin de connaître? et ce besoin ne nous tourmente-t-il pas surtout quand il s'agit du sujet qui nous . intéresse le plus, c'est-à-dire de nous-mêmes? | ]N' est-il pas vrai que, tous tant que nous sommes, nous nous préoccupons avant tout de ce
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que nous sommes, de ce que nous avons été, de ce que nous serons ; que ces problèmes se posent à notre esprit, et que notre âme pour ainsi dire captive révoltée, dans les organes qui la contiennent, voudrait sans cesse toucher à l'infini dont elle a le sentiment sans en avoir la conception ? Aujourd'hui je n'ai pas la prétention de dire qu'en examinant devant vous de semblables questions, je les puisse résoudre ; il y faudrait des livres. La science et le temps me manquent; mais sans les approfondi!', nous pouvons cependant essayer d'en tracer les traits principaux, et permettez-moi d'ajouter que, si je me suis trompé, si mon ambition est trop haute, si j'échoue dans une pareille entreprise, le mal ne sera pas bien grand, parce que votre indulgence est là pour me relever de ma faute, et que je puis être excusé par le désir de bien faire.
Eh bien , vous le savez, et tout à l'heure j'ai rappelé son nom, Jean-Jacques Rousseau, en 175/i, a écrit un discours qui est resté, sur V Inégalité des conditions parmi les hommes. En relisant cette œuvre si forte de dialectique, si brillante de style, il est impossible de ne pas la
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considérer comme un magnifique sophisme. Il faut dire que, quatre ans auparavant, ce sophisme avait été couronné par l'Académie de Dijon, qui proposait cette question au concours et que Rousseau avait pu, aux applaudissements du public, faire entendre contre la civilisation la plus éloquente comme la plus vaine des philippiques. Mais, à mon sens, l'excuse n'est pas suffisante, et il me paraît complètement impossible d'admettre que l'auteur ait été convaincu. Je comprends fort bien que les poëtes remontent le cours des temps, et placent complaisamsamment à leur origine, entourée de nuages, l'innocence et la félicité, comme deux fées bienfaisantes assises au berceau de l'humanité. Alors tout est vague, tout est poétique, et par conséquent tout est permis. 11 en est autrement d'un philosophe qui veut se rendre compte des choses, d'un historien qui étudie les annales humaines; pour peu qu'il fasse une excursion dans le domaine delà réalité, il s'aperçoit bien vite que, quelles que soient les origines de la race jiumaine, elles ont été marquées par des mœurs grossières et barbares. Supposer qu'à ce moment, sur lequel, j'en
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conviens, les notions exactes nous manquent, le bonheur ait été possible, et l'égalité parfaite, c'est évidemment se jouer de soi-même. Je viens de dire que les notions exactes nous manquent sur cette époque primitive de l'humanité. Quels qu'aient été en effet les travaux de la science, nous en sommes encore réduits à de simples conjectures sur l'âge véritable du globe que nous habitons; il faut en convenir, au grand scandale du formalisme actuel, notre globe est peut-être dans la société moderne le seul qui ne puisse présenter son acte de naissance.
Comment se sont succédé les transformations physiques qui l'ont bouleversé et façonné nous le supposons, nous ne le savons pas ; nous ne savons pas davantage comment s'est effectuée sa prise de possession par la race humaine, question plus obscure encore, sur laquelle nous n'avons que des notions vacillantes et indécises. Seulement, ce qu'il nous est permis d'affirmer, c'est que, dans ces âges primitifs, l'égalité que Rousseau rêvait avec un cœur si généreux n'était pas la condition de nos premiers ancêtres. Soumis à la violence, jouets des pires supersti-
lions, dégradés par une honteuse promiscuité, ne sachant opposer au mal ni les notions morales qui consolent, ni les ressources matérielles qui peuvent le guérir ou le tempérer, ils végétaient inertes, sans ressort, sans possibilité de s'associer, de s'entendre, et devaient être nécessairement la proie de la violence et de la servitude.
Ici un problème se pose. Pourquoi cette créature merveilleuse qu'on appelle l'homme, q\iï est à elle-]nême un perpétuel sujet d'étonnement et d'étude, a-t-elle subi cette douloureuse et humiliante initiation? Pourquoi celui qu'on appelle peut-être avec un excès d'orgueil le roi de la création en a-t-il été la première victime, pourquoi a-t-il payé ce tribut de souiïrances, de douleurs et d'ignorance?
Hélas! messieurs, après avoir posé la question, je voudrais vous la laisser résoudre, mais je suis bien sûr, quelles que soient les lumières que renferme cette assemblée, que probablement elle deviendrait déserte si la solution lui en était imposée, et peut-être le départ aurait-il heu comme dans l'Kvanglle. en commençant par
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les plus anciens et les plus instruits. Nous sommes condamnés à ignorer ce mystère. 11 nous domine comme un fait inéluctable; quant à l'expliquer, le plus sage est de ne le point entreprendre, d'accepter ce que nous sommes forcés de subir, je ne dirai pas sans murmurer, sans chercher les moyens d'amélioration, mais en reconnaissant que nous sommes ici en face d'un fait, contre lequel, dans une certaine mesure , tous les efforts humains sont stériles.
Ce qu'il faut, en effet, immédiatement reconnaître, c'est que cette inégalité que nous rencontrons aux premiers âges dans les conditions les plus rebutantes et les plus barbares, si elle s'est adoucie avec le temps, s'est aussi compliquée : elle a pris d'autres formes, non moins intolérables, et dans ce grand mouvement qui s'est opéré au sein de l'humanité comme au sein de la nature, on a vu toujours persister cette même loi, que l'homme dans sa faiblesse est impuissant à détruire.
Ce que nous en pouvons conclure et ce qui en effet résulte de la nature des choses, c'est que cette inégalité que nous rencontrons dans le
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passé, que nous subissons dans le présent, il est fort à croire que nos enfants seront condamnés à la subir à leur tour, qu'elle est dans la nécessité d'une ordonnance dont la raison nous échappe, mais dont nous sommes forcés de constater les résultats. Et prenez -y garde, j'appelle sur ce point votre attention afin de bien asseoir le raisonnement sur lequel j'insisterai tout à l'heure, cette inégalité qui nous affecte, qui nous accable, et qui surtout est en complète contradiction avec le sentiment de justice dont nous sommes pénétrés, cette inégalité, elle est partout, elle n'est pas particulière à l'homme, elle n'est pas spéciale à sa race, elle est la loi supérieure et fatale de la vie universelle, dont la vie de l'homme n'est qu'un élément partiel.
Jetez les yeux autour de vous, il vous sera impossible de ne la pas constater dans chacun des faits qui vous affecteront, et certes, ce serait une entreprise puérile, inutile, que de venir démontrer ce qui est l'évidence même. La nature semble ne vivre qu'à cette condition. Tous les êtres sont similaires par un point, ils sont tous disparates par une foule d'autres. Chacun d'eux
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a son individualité concourant à une œuvre d'ensemble, ceux mêmes qui semblent inertes, insensibles, — au moins nous les jugeons tels en apparence, ^ — se présentent avec ce double caractère d'êtres confondus dans l'ensemble et distincts dans leur spécialité. Et au milieu de ces grands phénomènes nous rencontrons aussi des inégalités qui, si elles étaient étudiées, nous choqueraient au même degré. Ainsi dans le sillon où il est déposé, le germe le plus faible est étouffé par le plus fort, dé même que dans ce monde sidéral qui échappe à nos observations, un astre peut être embrasé par le choc d'un astre rival et disparaître pour lui faire place!
Qu'est-ce à dire? Que nous sommes en face d'un fait, qui s'impose à nous, qui nous permet l'observation et non pas le raisonnement et l'explication. Et dès lors, vous vous étonnerez beau coup moins de le retrouver dans l'histoire de la race humaine. Il n'est, à vrai dire, que l'application d'une loi générale qui gouverne l'ensemble de tous les êtres. Il y atteint le même degré d'évidence.
Il suffît de regarder autour de nous et de
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nous interroger pourêtre convaincu que l'homme, investi d'une mission définie, sortant d'un abîme pour disparaître dans un autre, paraissant une minute dans le temps qu'il remplit cependant par la grandeur de ses conceptions et l'élévation de ses idées, l'homme ressemble à l'homme et en est essentiellement différent. H est pourvu des mêmes organes, ses organes sont destinés aux mêmes fonctions, il marche évidemment vers le même but, il y marche par des sentiers qui lui sont propres, et dans chacun des millions d'actes qui se sont accomplis dans le temps, qui s'accomplissent dans chacun des jours où nous vivons, je pourrais, si je le voulais, vous marquer le double caractère de l'être humain, la sociabilité dont il est empreint, et l'inéluctable originalité de sa vie personnelle. Cette vérité n'est-elle pas justifiée par les faits les plus simples? est-ce que tout n'est pas divers dans la race humaine? est-ce que deux enfants nés de la même mère, élevés avec la même tendresse, ne présentent pas, non-seulement des différences d'aptitudes corporelles, de force musculaire, de vigueur d'organisation, mais encore d'intelligence
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et de sentiment qui nous confondraient, si nous n'avions, depuis que nous sommes au monde, l'habitude de semblables phénomènes?
L'homme n'est pas seulement divers quand il regarde autour de lui, il est divers quand il se contemple lui-même: il n'est pas un homme qui, pendant le cours de son existence, soit toujours semblable à lui-même» L'enfance ressemble -t- elle à la jeunesse, la jeunesse à l'âge mûr, et la vigueur de la maturité a-t-elle quelque chose à démêler avec les défaillances inexplicables de la vieillesse, qui préparent et précèdent l'heure dernière? Vous le voyez donc, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, sans vous parler encore du sexe, de la maladie, des accidents inévitables qui peuvent nous affecter, nous rencontrons une loi fatale, contre laquelle toute espèce de protestation est stérile, qui ressort de nous-mêmes comme une émanation de notre propre nature : l'inégalité qui doit avoir dans l'humanité des conséquences nécessaires, comme elle en a dans l'homme qui est son embryon et son image. Et quant à moi, je ne verrais pour détruire cette inéga-
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lité d'autre remède, — celui-là est héoïque, — que de trouver un système qui permît à l'homme de refaire l'homme lui-même. Or, les systèmes jusqu'ici, vous le savez, n'ont pas manqué de hardiesse, mais vous savez aussi, — il faut le dire à leur gloire ou à leur honte, — qu'ils n'ont pas été jusque-là, qu'ils ont reconnu certaines limites infranchissables, au delà desquelles s'arrête la puissance de l'homme. Vous n'avez pas oublié cette anecdote saisissante mettant le pouvoir humain aux prises avec sa propre abdication en face de la supériorité des lois naturelles, et vous voyez d'ici, — ceux du moins qui connaissent ce trait historique, — à la croisée d'un de ses palais ce capitaine victorieux qui se croyait sur la terre un demi-dieu, tant l'éblouissement de sa fausse gloire lui était venu de l'abaissement des rois et des peuples prosternés à ses pieds! Tout lui paraissait permis, il se croyait le di'oit de disposer de la vie humaine et de la trancher avec indifférence au profit de sa politique. Un jour^ il causait avec un savant illustre, il se complaisait à râcotlter la grandeur de ses exploits, l'éléva-
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tion de sa fortune ; il rencontrait cependant de timides observations sur les bornes de cette toute-puissance dont il s'enorgueillissait, et alors, se plaçant en face de l'infini, il ne voulait reconnaître d'autre souverain que celui qui s'impose à l'humanité tout entière^ et comme sur ce terrain encore il avait à subir quelques objections de son interlocuteur, tout à coup il tire sa montre et lui dit : (( Ce fragile instrument, je pourrais le faire, et, grâce à cette habileté, marquer avec précision le cours du temps. Mais cet arbre qui est devant moi, mais ce' brin d'herbe que je foule, à peine éclos ce matin et destiné à mourir ce soir, je ne puis les reproduire! » Et si, jetant les yeux au delà sur la route, il avait aperçu le plus humble de ceux qu'il avait l'insolence d'appeler ses sujets, un paysan courbé par l'âge et par la misère, disputant son existence à toutes les difficultés, il aurait pu dire à un de ses chambellans : « Il me plaît que cet homme couche en prison et qu'on lui fasse un procès, » il aurait pu lui ravir son débris d'existence, mais ajDrès le lui avoir ravij il aurait été impuissant à le lui rendre, et
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aurait reconnu encore les bornes de son pouvoir ! Eh bien ! cette image vous fait comprendre comment se révolter contre l'inégalité qui ressort de la nature humaine est une folie : c'est une entreprise sans résultat. Il y a des constatations qu'il faut savoir faire, et des nécessités qu'il est sage de subir. Seulement, je vous le disais, et vous l'avez déjà pressenti, l'inégalité que nous avons constatée dans la nature, où elle est pour nous un objet de curiosité et d'étude, démontrée dans la race humaine, offense violemment, directement toutes les notions de justice qui sont au fond de notre conscience en vertu d'une loi éternelle, loi plus respectable que celle de cette inégalité contre laquelle nous protestons; de telle sorte que nous voilà en présence de cette contradiction qui nous trouble et dont cependant il faut sortir. Quoi! l'homme associé à l'homme pourra profiter de l'inégalité que la nature a décrétée ! Nous l'avons envisagée dans l'état primitif et nous avons vu que cette inégalité favorisait les actes de domination et de violence. Permettez-moi de dire qu'à mesure que le temps se déroule, si les mœurs s'adoucissent, les inégalités
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ne diminuent pas, elles deviennent peut-être plus nombreuses, et c'est là ce qui, jusqu'à un certain point, peut excuser le sophisme de Rousseau. Les inégalités ne sont pas seulement dans les conditions de bonheur ou de justice sociale, on les rencontre surtout, comme un défi plus éclatant porté à la conscience humaine, dans la moralité elle-même ; la moralité est la plupart du temps en proportion inverse de la fortune; on voit l'audace, la barbarie, le crime, usurper le gouvernement des affaires de ce monde, et prendre la race humaine comme une boue sanglante dont ils se font un piédestal !
Non-seulement le pouvoir, mais encore richesse, ont souvent leurs assises dans le sang innocent répandu. Mais alors comment, en présence d'une semblable contradiction, accepter cette loi? comment la race humaine, sans se dégrader elle-même et sans se suicider, n'entreprendra-t-elle pas la lutte des géants contre la divinité pour remporter enfin une victoire que la justice consacrerait ?
Que conclure au point où nous sommes, après avoir constaté l'existence d'une loi nécessaire et
en même temps son injustice? Je serais le plus malheureux et le plus téméraire des hommes si, par l'expression d'une pensée indépendante, je pouvais blesser l'opinion de qui que ce soit. Je respecte toutes les opinions quand elles m'apparaissent avec la sincérité qui est leur honnête cortège. Elles rencontrent quelquefois chez moi un adversaire, jamais un ennemi; je suis donc sûr, avec de semblables sentiments, de ne point provoquer votre hostilité, même alors que* je contredirais votre propre pensée ; et m'étant pose à moi-même une question redoutable, je crois qu'il est plus sage de pe point passer à côté et de tenter de la résoudre.
En présence de cette contradiction évidente, à mon sens incontestable, entre deux grandes lois, l'une qui atteste l'inégalité des hommes réunis en société, l'autre qui nous avertit de l'iniquité de cette condition fatale, que faut-il penser, que faut-il faire?
Ce qu'il faut penser, c'est que ce problème n'est après tout qu'une variété du problème beaucoup plus vaste et non moins redoutable, qu'on appelle le problème du mal.
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Gomment le mal existe-t-il ? Quelle est la loi de sa propagation, comment le concilier avec le bien et avec la justice ? ce sont là, vous le comprenez, des interrogations qui peuvent frapper les hommes d'épouvante, et en présence de tous les périls qui la menacent, la raison humaine oscille au-dessus d'un abîme ; elle serait prête à s'y jeter avec désespoir, si elle n'était retenue par l'idéal et si elle ne trouvait pas pour la ravir jusqu'à lui les ailes de feu de la raison et de l'espérance !
Faut-il donc que l'homme admette la coexistence de deux principes également puissants et contraires, une sorte de querelle engagée depuis le commencement du temps et se perpétuant encore, les divinités égyptiennes aux prises les unes avec les autres, les géants cherchant à escalader l'Olympe, toutes ces batailles ingénieuses de la mythologie, et plus près de nous encore Jésus sur la montagne tenté par le diable?
Permettez-moi, messieurs, tout en parlant de ces choses avec respect, de n'en admirer aucune, de les écarter par la pensée comme des hypo-
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thèses vaines, fragiles et ollensantes pour la raison. Non, ce n'est point dans cette dualité, dans cette lutte de deux puissances l'une contre l'autre, que peut être une explication satisfaisante pour la conscience. Elle est ailleurs, et il faut ici que j'invoque, pour couvrir ma faiblesse et mon insuffisance, l'autorité de tous les génies qui ont jeté sur cette question obscure la lumière de leur pensée ; j'invoque Platon, Cicéron, les Alexandrins et le gi'and Augustin, qui était digne d'écrire après eux. Il faut, dis-je, envisager le mal comme étant le signe douloureux, mais certain, de notre immortalité future, comme le contenant, l'enfermant en lui etl'expliquant par le trouble qu'il jette dans notre âme et par la violence des aspirations qu'il y suscite, et en même temps, laissez-moi vous le dire, comme une incitation vers la justice, comme un véritable appel vers le progrès. Le mal, dans beaucoup de circonstances, peut être la consécration d'un effort arbitrai)-e de l'homme, dans beaucoup d'autres il lui est supérieur et il est indépendant de sa volonté, mais par une loi dont l'explication échappe à notre faiblesse, il
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est là pesant sur nous, nous accablant, nous imposant la douleur, nous montrant toujours le chemin de la perfection vers laquelle nous devons tendre.
Voilà, messieurs, mon explication; je ne vous la donne certes pas comme un homme qui aurait la prétention ou le droit de la faire admettre. Je me suis rencontré en face d'une difficulté, je l'ai écartée. Je puis dès lors m'avancer sans crainte dans la route qui me reste à parcourir, et j'y trouve, en ce qui concerne le problème spécial de l'inégalité des conditions humaines, la justification la plus claire de la pensée que je viens d'avoir l'honneur de vous exprimer.
En effet, l'inégalité des conditions humaines tient avant tout à la constitution essentielle de l'homme. Tel il est individuellement, tel il se retrouve en société, avec les mêmes avantages, avec les mêmes inconvénients. Mais ce que nous savons tous, ce que l'histoire nous apprend, c'est qu'aux inconvénients et aux iniquités de cette inégalité naturelle, sont venus se joindre et en beaucoup plus grand nombre les inconvénients et les iniquités d'une inégalité
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artificielle; c'est que là, la violence, la mauvaise foi, l'esprit de domination et de mal, qu'il faut étudier pour les combattre et les vaincre, ont accompli leur œuvre détestable en soumettant les multitudes à la tyrannie et à l'oppression. Yoilà ce que nous enseigne l'histoire, et cette découverte, éclairée par les réflexions que je viens d'avoir l'honneur de vous soumettre, nous indique la voie dans laquelle nous devons marcher.
Si les inégalités naturelles sont une injustice qu'on ne peut pas tout à fait détruire, cependant on peut les adoucir, les diminuer, les corriger; et si, à ces illégalités naturelles sont venues se joindre des inégalités redoutables qui n'ont pas d'autre cause que les passions mauvaises, les ambitions criminelles de quelques hommes, ah ! celles-là, nous devons et nous pouvons en avoir raison, et nous ne devons avoir ni repos ni trêve tant que nous n'aurons pas employé tous les moyens qui sont au pouvoir de l'homme pour les faire disparaître, pour établir sur leurs ruines le règne de la justice et de la fraternité.
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C'est là ce que nous enseignent les études les plus élémentaires. Tout à l'heure je parlais de Rousseau, et je disais que sa thèse ne pouvait avoir l'approbation des vrais philosophes et des historiens sérieux. Il faut bien cependant reconnaître, et je le fais par insinuation, que si l'inégalité chez les peuples des premiers âges et chez les peuples sauvages est plus violente, plus sanguinaire, plus despotique, elle laisse cependant à l'homme plus d'indépendance individuelle. L'isolement dans lequel il vit la plupart du temps est pour lui tantôt une force et tantôt une faiblesse, mais enfin, il peut en profiter quand il n'en souffre pas.
Au contraire, à mesure que les sociétés se perfectionnent, le spectacle change, et, sans vouloir, par de longs développements, vous faire assister à leur éclosion, je pourrais vous rappeler comment elles se sont formées, d'abord famille à famille, puis tribu à tribu. Mais, à peine ces formations se sont-elles accomplies, que l'esprit de domination s'y révèle, que les forts cherchent à opprimer et à asser\ir les faibles, et que la guerre, c'est-à-dire le meurtre, appa-
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raît : car le meurtre de nation à nation, de tribu à tribu, pour prendre un nom plus noble, n'en est pas moins le meurtre, qui doit être éternellement détesté!
A la suite du meurtre, la conquête, c'est-àdire l'assujettissement des vaincus, et après la conquête la servitude ; et nous rencontrons à l'origine même des sociétés ce grand fait navrant, douloureux, indiscutable, la mise en servitude d'un grand nombre d'hommes, réduits à l'état d'animaux pour la volupté et l'orgueil du petit nombre. Ah ! sous ce rapport, nous ne pouvons nous tromper. Aussi loin que nous remontions dans les annales humaines, que nous interrogions même les monuments muets qui peuvent nous éclairer, nous rencontrons la trace de cette abrutissante iniquité. Elle a existé chez les Hébreux, chez les Égyptiens, dans tout le monde oriental, et, — ce qui confond l'imagination, — avec l'adoucissement des mœurs, avec tous ces plaisirs délicats et spirituels qu'admet et qu'enfante une civilisation très-avancée, on est saisi d'épouvante et de consternation quand on voit qu'au milieu du siècle où Phidias sculptait ses
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merveilleuses statues, où Apelle traçait d'un inimitable pinceau des chefs-d'œuvre dont la perte est le désespoir de notre temps, où Périclès charmait ses concitoyens par son éloquence, où les femmes elles-mêmes, participant au mouvement des affaires et à la vie intellectuelle, étaient à la fois l'honneur, la grâce et l'enchantement de ces contrées privilégiées ; cependant les philosophes admettaient que l'esclavage fût une institution nécessaire! et dans le pays d'Attique, très-limité, comme vous savez, mais que j'ai choisi à dessein comme étant le foyer le plus éclatant de cette lumière, la population se composait de 21,000 citoyens libres et /iOO,000 esclaves !
Dans le monde romain la proportion augmente encore. Rome recueille par les rapines de ses soldats des richesses incalculables, qui viennent apporter chez elle les jouissances matérielles et la corruption. Alors pour un petit-maître de ce monde raffiné ce n'est pas trop de cent esclaves employés à prévenir chacun de ses caprices. Que diriez-vous si avec les auteurs du temps je vous montrais quelle était l'existence des grandes
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dames romaines! Et les sages les plus austères, les politiques les plus consommés, les jurisconsultes les plus scrupuleux s'entendaient pour préconiser cet avilissement de l'homme devant l'homme, tous croyaient qu'il était permis au maître de sacrifier l'existence de son esclave comme une chose vile : c'était pour lui la perte d'un animal et rien de plus. Voilà, messieurs, ce qui s'est perpétué pendant plusieurs siècles, non pas sans protestations, carne croyez pas que cette multitude sans nom, sans famille, sans patrie, sur laquelle aujourd'hui, à une aussi grande distance, s'étend encore notre compassion, n'ait pas été sensihle à fidée de justice qui fermentait dans son sein. L'histoire nous apprend que trois grandes révoltes serviles ont mis en danger cette fière république romaine, dont les patriciens ne voulaienten rien changer les antiquesinstitutions. Et la dernière, de quelle gloire n'a-t-elle pas environné l'homme illustre qui en a été le représentant ! Vous voyez encore son image tout près d'ici. Elle a été immortalisée par le ciseau d'un de nos plus habiles sculpteurs. La tète penchée sur la poitrine, les bras croisés, froissant d'une